CONSÉQUENCES DU DIVORCE ET DU SECOND MARIAGE DE NAPOLÉON
Arrivé au terme de cette étude, le lecteur doit reconnaître que la cause initiale des désastres de TErapire a été le divorce.
C'est en effet le divorce qui a perdu Napoléon, égarant son esprit et aggravant ses fautes. Celui qui avait dit : « J'ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos. . . J'ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites et reculé les limites de la gloire » , celui-là sacrifiait tout à coup son œuvre à un vain mouvement d'orgueil. C'est le divorce qui Ta amené à vouloir, entrer dans la famille des souverains, sans pouvoir lui assurer leur confiance et leur amitié. C'est le divorce qui a contribué à rompre les relations déjà si tendues entre l'Empereur et l'Église. C'est le divorce et le mariage autrichien qui ont trompé l'ambition de Napoléon, devenue insatiable.
L'Autriche, fidèle à son plan qui était de se reconstituer à tout prix et d'affaiblir la puissance française, s'était empressée d'accorder à Napoléon tout ce qu'il avait demandé, car elle tenait à empécheravanttout l'alliance franco-russe qui eût achevé sa perte et changé peut-être la face du monde. Elle a donné une de ses princesses, elle a laissé maltraiter le Pape, elle a encouragé à attaquer la Russie. Mais après les revers de 1812, elle s'est démasquée. Elle s'est alhée ouvertement aux adversaires de l'Empereur. Elle a trahi celui qu'elle appelait dans son langage d'apparat : c< Serenùsime ac votentissime princeps, f rater et gêner carissime ! » Elle a oublié ses protestations de tendre amitié et de profond attachement, ses serments et ses embrassades. Elle a oublié que son empereur avait dit à Napoléon : « Le jour où je lui ai donné ma fille, son honneur est devenu le mien, et je saurai, si Votre Majesté me seconde, le défendre conime le mien ' . »
* Luxembourg, le 23 mai 1813. Lettre de François II à Napoléon. Affaires étrangères, Autrichcy supplément. — Pour combler la mesure, lorsque Napoléon sera à Sainte-Hélène, le baron Sturmer, commissaire autrichien, s'excusera, devant Hudson Lowe, de n*avoir ]>as pris toutes les précautions nécessaires pour empêcher la remise d*une boucle de cheveux du Uoi de Rome à Napoléon. (Voir Napoléon à Sainte-Hélène. Rapports officiels du baron Sturmer. Paris, 1888, in- 12.) — Il échappera même à ce commissaire zélé un mot malheureux. Écrivant à Metternich au sujet de Napoléon qu'il affecte d'appeler constamment Bonaparte, il lui dit, le 27 décembre 1816 : « Il est toujours en bonne santé, et il menace de vivre longtemps!,. »
Napolëon avait répudié Joséphine, afin de consolider sa dynastie. Il Ta plus rapidement ébranlée. « Pour n'avoir rien à envier aux Bourbons », il a voulu avoir un héritier d'une princesse royale. Et le Roi de Ronie est né pour aller mourir parmi ses ennemis à dix-neuf ans, sans empire et sans couronne, comme Astyanax au milieu des Grecs. Napoléon a cru que le dernier mot appartiendrait à la force, et c'est la force qui l'a vaincu. Il a abandonné une épouse aimante pour une épouse ingrate ^ Tandis que Joséphine, à la première nouvelle des désastres, voudra porter ses consolations à 1 Empereur, Marie-Louise se gardera bien d'aller le rejoindre et d'adoucir sa douleur immense. Elle osera même écrire « qu'elle n'a jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui» . Bientôt elle négligera sa mémoire et se donnera au premier général venu. Le 26 juin 1813, dans l'entretien solennel qu'il aura à Dresde avec Metternich, Napoléon désabusé dira :
y « J'ai fait une bien grande sottise en épousant
' v.^ une archiduchesse d'Autriche... J'ai commis là L \ '^ une faute impardonnable. En épousant une archi-
I I Veut-on savoir comment Marie-Louise mérita les félicita-
tions de Metternioli ? « Rien de plus correct que la conduite de madame Tarchiducliesse Marie-Louise. Elle pousse même !a réserve jusqu'au scrupule. Elle a non seulement rompu toute relation avec la famille Bonaparte, mais elle ne permet le séjour à aucun Français dans son pays... » (Archives de l'Ëcat, Sturmer.)
duchesse, j'ai voulu unir le présent et le passé, les préjugés politiques et les institutions de mon siècle. Je me suis trompé, et je sens aujourd'hui toute Tétendue de mon erreur. Cela me coûtera peut-être un trône, mais j*ensevelirai le monde sous- mes ruines M . . . »»
C'était le cri de la colère, c'était le cri d'un homme qui voit enfin ce que valent les serments, les vœux, les compliments, les adresses, les démonstrations, les lettres, les discours, les adulations, toutes les futilités que les courtisans prodiguent à leurs idoles passagères. Elle avait été bien extraordinaire, la pompe du second mariage impérial, avec ses hérauts d'arm es , ses p âges , ses écuy ers , ses chambellans, ses ministres, ses officiers, ses soldats, ses sénateurs, ses députés, ses conseillers d'État, ses évêques, ses ambassadeurs et ses princes, ses réceptions, ses banquets, ses concerts, ses théâtres et ses illuminations... Mais toutes ces splendeurs et toutes ces ovations avaient disparu. Jetant un regard sur le passé. Napoléon comprenait combien il avait eu tort de se séparer de Joséphine et de ne pas maîtriser son ambition. Il aurait dû être fidèle à cette politique qui, s'appuyant sur la modération
1 Voir dans \t Mémorial les regrets que Napoléon expiime au sujet de son alliance avec TAutriche. Il va jusqu'à s'écrier que son assassinat à Schœnbrunn eût été moins funeste pour la France.
256 LE DIVOllCE DE NAPOLEON.
et l'équité, n'a d'autre but que le bien de la France, et non Ja satisfaction de l'orgueil. 41 aurait dû reconnaître aussi, — comme il l'a dit trois ans plus tard, — qu'il ne pouvait y avoir affinité entre une antique monarchie, réfractaire par essence aux conceptions nouvelles, et une monarchie, comme la sienne, d'origine toute démocratique. Il aurait dû avant tout, pour soutenir l'Empire, se débarrasser de la guerre d'Espagne, « ce chancre » , éviter le malentendu qui détermina « la funeste guerre de Russie » , ne pas exaspérer l'Europe, apaiser les querelles religieuses qui sont trop souvent le bouleversement et la ruine des États, calmer et rassurer les esprits fatigués d'agitations sans trêve. Sans doute Napoléon a eu raison de dire, en rappelant le début d'immortelles campagnes : « J'ai poussé chacun dans un défilé de granit sans issue à droite ou à gauche, obligé de marcher vers l'autre extrémité où je montrais de la main l'honneur, la gloire, la splendeur de la patrie I ... » Mais la patrie, lassée de guerres ruineuses et interminables, avait comme la satiété de la gloire.
L'avenir dont Napoléon avait paru disposer en maître ne lui appartenait plus. Les malheurs allaient fondre sur lui et sur la France. Après la résistance admirable de 1814, après le gigantesque effort de Waterloo, TEmpereur semblait avoir épuisé toute
sa force et tout son génie. A ce moment, condamné au plus lerrible exil, il devait regretter amèrement de n'avoir pas coufie l'héritage de sa gloire au fils de Joséphine, à ce prince Eugène qu'il appelait lui-même, en 1805 : « le soutien de son trône et l'un des plus habiles défenseurs de la patrie» .Puisqu'il voulait un -successeur, il ne pouvait mieux choisir. Les Français auraient accepté pour chef le guerrier qui s'était illustré à Saint-Jean d*Acre, à Marengo, à Wagram et dans l'admirable retraite de Russie, le patriote éclairé et convaincu, l'administrateur habile qui, pendant une vice-royauté de huit ans, avait su diriger un grand pays avec modération et sagesse.
Étranges vicissitudes de l'histoire! Napoléon a répudié Joséphine pour avoir un fils héritier de son œuvre et de son nom, et c'est le petit-fils de cette même Joséphine qui est devenu le continuateur direct de l'Empire, sous le nom de Napoléon ÏII.
Lettre ctEugène et Hortense de Beauharnais à la Convention nationale.
« 19 Boréal an II (8 mai 1794).
(( D'innocents enfants réclament auprès de vous la liberté de leur tendre mère, de leur mère à qui jamais l'on n'a pu reprocher que le malheur d'être entrée dans une classe à laquelle elle a prouvé qu'elle se croyait étrangfère, puisqu'elle ne s'est jamais entourée que des meilleurs patriotes, des plus excellents montagnards. Ayant demandé son ordre de passe pour se soumettre à la loi du !28 germinal, elle fut arrêtée le soir, sans en connaître la cause.
« Citoyens représentants, vous ne laisserez pas opprimer l'innocence, le patriotisme et la vertu...
« Rendez la vie, citoyens représentants, à de malheureux enfants. Leur âge n'est point fait pour la douleur.
« Eugène Beauharnais (âgé de 12 ans).
(( Hortense Beauharnais (âgée de 1 1 ans). »
(Voir Alexandre Sorel : Le couvent des Carmes sous la Terreur.)
Lettre d'Alexandre de Beauharnais à Joséphine.
« (Le 4 thermidor an II de la République une et indivisible — 22 juillel 1794.)
u Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire qu'on a fait subir aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus sont que je suis ]a victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates, soi-disant patriotes, de cette maison (la pri-on des Carmes). La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au tribunal révolutionnaire, ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai point de mes regrets. Ma tendre affection pour eux, rattachement fraternel qui me lie à toi ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ces rapports. Je regrette également de me séparer d'une pairie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie, et que non-seu- Jement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne te point recommander ma mémoire. Travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière, consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité, doit aux yeux du peuple repousser d'odieux caloniniateurs, pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser
ses fers, doit s'environner d^inc juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.
« Je mourrai avec ce calme qui permet cependant de s'attendrir pour ses plus chères affections, mais avec ce courage qui caractérise un homme libre, une conscience pure et une âme honnête, dont les vœux les plus ardents sont pour la prospérité de la République. Adieu, mon amie, console-toi par mes enfants, console-les en les <^clairant et surtout en leur apprenant que c'est à force de vertus et de civisme qu'ils doivent effacer le souvenir de mon supplice et rappeler mes services et mes titres à Ja reconnaissance nationale. Adieu, tu sais ceux que j'aime, sois leur consolateur et prolonge par tes soins ma vie dans leur cœur.
u Adieu, je te presse ainsi que mes chers enfants, pour la dernière fois de ma vie, contre mon sein.
i' Alexandre Beauharnais. ]>
(Le:tre insérée dans le tome II des Lettres de Napoléon à Joséphine, page 207. — Didot, 1833, în-8».)
Ii[
Séance du 18 vendémiaire (10 octobre 1795).
Barras. — «J'appellerai l'attenlion de la Convention nationale sur le général Buonnparté. C'est à lui, à ses dispositions savantes et promptes qu'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d'habileté.
(c Je demande que la Convention confirme la nomination de Buonaparté ù la place de (jfénéral en second de l'armée de ri ntérieur*. »
Cette proposition est décrétée.
Du 28 vendémiaire an IV (20 octobre 1795).
Le Comité de salut public, en conséquence de rart.4 du décret du 15 vendémiaire an IV, et en considération des services rendus par le citoyen Buonaparté, général de brig^ade d'artillerie, tant à Tarmée d'Italie que dans les journées des 13 et H vendémiaire à Paris,
Arrête
Que le général Buonaparté est promu au grade de général de division dans l'armée de Tartillerie, et qa il jouira de ce grade et du traitement qui y est affecté, conformément à l'article 1" de ladite loi.
Charge la 9* commission, section de l'artillerie et du génie, de l'exécution du présent arrêté.
Cambagérès. Le Tourneur.
Daunou. Mer un.
esghassériaux.
(Archives uationales, AF", 52.)
Décret du 15 vendémiaire an IV (7 octobre 1795).
Art. 4.
Le Comité de salut public est chargé de pourvoir, en vertu du présent décret, à l'avancement des officiers
1 Les comités Favaient nomme le 6 octobre pour commander en second après Barras, commandant en chef.
d'artillerie et du génie qui se seront signalés par leurs services.
Premières relations de Bonaparte et de Joséphine après le 13 vendémiaire.
« Ce fut pendant qu*il commandail à Paris, que Napoléon Bt connaissance de madame de Beauharnais. On avait exécuté le désarmement général. Il se présenta à l'élat-major un jeune homme de dix à douze ans, qui vint le supplier de lui faire rendre Tépée de son père, qui avait été général de la République. Ce jeune homme était Eugène de Beauharnais, depuis vice-roi d'Italie. Napoléon, touché de la nature de sa demande ef des grâces de son âge, lui accorda ce qu'il demandait. Eugène se mit à pleurer en voyant l'épée de son père; le général en fut touché et lui témoigna tant de bienveillance, que madame de Beauharnais se crut obligée de se rendre chez lui le lendemain lui en faire des remerciements. Chacun connaît la grâce extrême de l'impératrice Joséphine, ses manières douces et attrayantes. La connaissance devint bientôt intime et tendre, et ils ne tardèrent pas à se marier. »
Dictées de Napoléon à Sainte 'Hélène, sar le 13 vendémiaire. {Corresp. de Napoléon, tome XX tX, p. 67.)
Extrait du registre des arrêtés du Comité de salut public de la Convention nationale du 15 vendémiaire un IV de la iicpubUque française^ une et indivisible.
Les Comités de salut public et de sûreté g^énérale, réunis, «irrêtent que tous les citoyens des sectioas Le Pelletier et du Théâtre-Français seront sur-le-champ désarmés;
Arrêtent, de plus, que tous les (j^renadiers et chasseurs de la garde nationale parisienne dans toutes les sections seront désarmés;
Ghar(];ent le représentant du peuple Barras, g^énéral de l'armée de l'intérieur, de l'exécution du présent arrêté.
Sjg;né : Daunou, Delaunay, Merlin (de Douai), Le Tourneur, La Réveillère-Lépeaux.
(Archives nationales, AF^ 52.) — Voir aassi le rapport da général Bonaparte sur la répression de rëmeutc de Veodcmiaire. {Corr. Nai».)
Lettre du général Bonaparte au citoyen Letourneur^ président du Directoire.
Au CITOYEN LeTOURNEUR, PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE
exécutif.
■ Quartier général, Paris, 21 ventôse an IV (11 mars I7Î;6).
a J'avais chargé le citoyen Barras d'instruire le Directoire exécutif de mon mariiig^e avec la citoyenne Tascher-
Beauharnais. La conBance que m'a montrée le Directoire dans toutes les circonstances me fait un devoir de l'instruire de toutes mes actions. C'est un nouveau lien qui m'attache à la patrie; c'est un g^age do plus de ma ferme résolution de ne trouver de salut que dans la République.
« Salut et respect.
« Le générai en chef de C armée et Italie,