CHAPITRE PREMIER
LE MARIAGE CIVIL DE BONAPARTE ET DE JOSÉPHINE EN 1796 ET LEUR MARIAGE RELIGIEUX EN 1804.
Le 15 vendémiaire an IV, le Comité de salut public avait ordonné le désarmement des sections Le Peletier et du Théâtre-Français, ainsi que le désarmement de tous les grenadiers et chasseurs de la garde nationale. Des mesures rigoureuses obligèrent les citoyens à rendre leurs armes à la police. Le prince Eugène rapporte ainsi ce fait dans ses Mémoires : u A la suite du 13 vendémiaire, un ordre du jour défendit, sous peine de mort, aux habitants de Paris de conserver des armes ^. Je ne pus me faire à l'idée de me
1 M. Tb. lung, dans son ouvrage sur Bonaparte (t. III), conteste le désarmement des sections. On voit qu'il ii'a pas étudié de près les arrêtés du Comité de salut public après le 13 vendémiaire, et entre autres celui du 15 vendémiaire que Ton trouvera aux Pièces justificatives*
séparer du* Sabirë que mon père avait porté et qu'il avait illustré par d'honorables et éclatants services. Je conçus l'espoir d'obtenir la permission de pouvoir garder ce sabre, et je fis des démarches en conséquence auprès du général Bonaparte.
L'entrevue qu'il m'accorda fut d'autant plus touchante qu'elle réveilla en moi le souvenir de la perte encore récente que j'avais faite. Ma sensibilité et quelques réponses heureuses que je fis au général, lui firent naître le désir de connaître l'intérieur de ma famille, et il vint lui-même le lendemain m'apporter l'autorisation que j'avais si vivement désirée. Ma mère l'en remercia avec grâce et sensibilité. Il demanda la permission de revenir nous voir et parut se plaire de plus en plus dans la société de ma mère. Je dois dire que, peu de mois après, nous nous aperçûmes de l'intention où le général Bonaparte pouvait être d'unir son sort à celui de notre mère, et toute la splendeur qui depuis a environné Napoléon, n'a pu me faire oublier la peine que je ressentis, quand je vis ma mère décidée à former de nouveaux liens... Il me semblait qu'un second mariage, quel qu'il fût, était une profanation, une atteinte portée à la mémoire de notre père * . » Telle fut l'origine réelle des relations de Joséphine et de Bonaparte.
1 Voir, sur ces mêmes faits, les Dictées de Sainte-Hélène dans
Un an auparavant, Joséphine avait subi les épreuves les plus cruelles. Le général de Beauharnais avait été accusé, par Fouquier-Tinville, d'avoir livré Mayence à Tennemi. Joséphine implora un des membres du Comité de sûreté générale. Elle essaya d'^obtenir la mise en liberté de son mari et de sa belle-sœur, incarcérés tous les deux à ce moment. Le jacobin la dénonça. La malheureuse femme fut, à son tour, jetée dans la même prison et, le 23 juin 1794, elle lut avec désespoir le nom du général de Beauharnais sur la liste des décapités de la journée. Parmi eux se trouvaient un prince de Rohan, un prince de Salm, le colonel de Beauvoir, le maréchal de Gouy d'Arcy, le comte de Soyecourt, le comte de Querhoënt et le spirituel Ghampcenetz, tous accusés d'avoir voulu anéantir la RépubHque et assassiner les représentants du peuple. Les enfants de Joséphine, Eugène etHortense, avaient, en vain, dans les termes les plus émouvants, fait appel u à la sensibilité et à la clémence de la Convention » en faveur de leur mère. Joséphine ne fut délivrée que le 19 thermidor. Elle quitta la prison des Carmes, au milieu des vœux et des bénédictions de ses compagnons de captivité, qui avaient appris à l'aimer. Livrée à une extrême détresse, elle obtint l'hospitalité d'une géné-
la Correspondance de Napoléon ^ U XXIX, p. 67. Le prince Eugène avait quinze ans à cette époque.
reuse dame, nommée Dumoulin. Elle fut ensuite secourue par madame Tallien, avec laquelle elle se lia intimement. Elle finit par obtenir la levée des scellés mis sur son mobilier, et rentra en possession de quelques biens confisqués'. Elle reprit alors ses relations mondaines, réunissant dans son salon de la rue Chantereine des hommes de lettres, des artistes et des thermidoriens. Le 13 vendémiaire éclata. Les suites de cette émeute amenèrent chez elle, ainsi qu'on vient de le voir, le général Bonaparte. Us se convinrent bientôt. Leur mariage, uniquement civil, eut lieu au?
deuxième arrondissement de Paris, le 9 mars 1 796,. devant Paul Barras, directeur, Jean Lemarois, aide de camp, Jean-Lambert Tallien, membre des^ Cinq-Cents, et Étienne-Jacques-François Calmelet. On sait que Joséphine fit reporter, dans l'acte de mariage, sa naissance à l'année 1767, se rajeunissant ainsi de quatre ans, tandis que Bonaparte^ grâce à une confusion voulue avec l'âge de son frère Joseph, se laissant vieilHr d'un an, plaçait sanaissance en Tannée J 768 *. On verra quelle
1 Pour conFii mer les bruits qui ont couru au sujet d*une liaison^ entre Barras et Joséphine, on ne peut apporter aucun fait décisif, aucune preuve irréfutable. Il est seulement avéré que Joséphine parut, avec son amie madame Tallien, dans la société frivole qui 8*était groupée autour de Barras. Plus tard, Lucien et Joseph Bonaparte se plurent, dans leur haine contre Joséphine, à exciter méchamment la jalousie de Bonaparte.
* L*acte de baptême fourni à TÉcoIe royale militaire indique-
conséquence eut plus tard, pour Joséphine, cette simple coquetterie. En attendant, sa grâce infinie, sa haute élégance, sa physionomie charmante, ses manières délicates avaient ébloui le général Bonaparte. Agée de trente-trois ans, elle en paraissait à peine vingt-cinq. Sa conversation spirituelle, qu'animaient un doux regard et un sourire délicieux, la rendait séduisante entre toutes.
A peine unis, les deux époux furent contraints de se quitter pour un certain temps. Bonaparte, nommé général en chef de Tarmée d'Italie, alla prendre le commandement de ses troupes. Mais Joséphine ne se résigna pas à un éloignement prolongé. Elle avait trop souffert des séparations que lui avait souvent imposées M. de Beauharnais, pour repasser volontairement. par les mêmes angoisses. Aussi s'empressa-t-elle de rejoindre son jeune mari à Milan. Elle le suivit dans ses triomphes à Brescia, à Lucques, à Florence. Après les préliminaires de Léoben, elle s'installa avec lui à Montebello. Là, se formant une sorte de cour, elle imposait à tous par sa distinction et sa beauté, par ce caractère
pour la naissance de Napoléon : « Ajaccio, 15 août 1769. » (Voir pour les détails le Dictionnaire Jal : Art. Napoléon.)
On a dit que l'âge inexactement rapporté de Joséphine et la situation de mineur du témoin Lemarois auraient pu être invoqués par Napoléon comme moyen de dissolution du lien civil, mais que r£mpereur s'abstint de les invoquer par une sorte de scrupule. Cela est inexact. Ces motifs n'auraient pu suftire pour faire rompre le lien civil.
bienveillant et ce tact particulier qui frappèrent tant Metternich. Bonaparte eut alors raison dédire que s'il gagnait les batailles, Joséphine gagnait les cœurs.
De Montebello elle se rend h Rome, puis elle revient à Paris jouir des ovations décernées au vainqueur de l'Italie. La rue Chantereine est devenue la rue de la Victoire : le salon de Joséphine est naturellement le rendez-vous des généraux, des savants, des artistes, des écrivains en renom. Mais de nouvelles ambitions entraînent au loin Bonaparte. Il part pour l'Egypte. Joséphine se retire à la Malmaison, qu'elle vient d'acquérir. Un an après, les directeurs rappellent Bonaparte, qui, à leur grande surprise, fait le coup d'État à son profit personnel*. Le premier Consul déjoue les menées de Sieyès, puis, le 9 février 1800, va s'installer aux Tuileries avec les formes et l'appareil de la royauté. Joséphine accepte, sans le moindre embarras, ce surcroît de grandeurs. Habilement conseillée par mesdames Campan et de Montesson,
* C'est le soir du 18 brumaire que Bonaparte aurait répondu à madame de Staël, qui lui demandait s*il était vrai qu'il n'aimât pas les femmes : « J'aime la mienne. » Madame de Staël s'écria « qu'Ëpaminondas aurait ainsi parlé » . Cette anecdote semblerait donner un démenti aux affirmations de Lucien, qui prétend qu'au retour d'Egypte^ il avait été très sérieusement question du divorce entre Bonaparte et Joséphine. Il est vrai que de faux rapports envoyés en Egypte avaient aigri Bonaparte. Mais, dès la première explication, ses craintes se dissipèrent.
elle attire à elle les plus réfractaires et parvient à se concilier jusqu'à des représentants de l'ancienne monarchie'. Son éclat et sa noblesse native lui donnent presque l'apparence d'une souveraine. Le premier Consul lui témoigne l'affection la plus vive. Il en est 6er. Qu'on se rappelle le tableau de Prudhon et qu'on revoie par la pensée la pose naturellement gracieuse de Joséphine, ses cheveux soyeux artistement noués d'une bandelette, son~ ovale parfait, son regard caressant, ses bras d'un si pur modelé, ses belles épaules, l'attrait et l'abandon de tout son être, et Ton comprendra son pouvoir sur l'esprit de Bonaparte. Celui-ci ne peut lui reprocher que ses dépenses inconsidérées et ses prodigalités folles, son amour exagéré du luxe ; et encore, s'essayant déjà à jouer au monarque, ne la réprimande-t-il que pour la forme. L'intérêt que Joséphine porte aux victimes de la Révolution la rend bientôt populaire. Si elle échoue dans ses tentatives de clémence en faveur de l'infortuné duc d'Enghien, elle obtient du moins la grâce de M. de Polignac et de ses amis. Pendant quatre années, elle est heureuse, Hbre, enviée. Elle a soupçonné
^ » La circonstance de mon mariage avec madame de Beauharnais m*a mis en point de contact avec tout un parti qui m*était nécessaire pour concourir à mon système de fusion, un des principes les plus grands de mon administration et qui la caractérisera spécialement. Sans ma femme, je n'aurais jamais eu avec ce parti aucun rapport naturel. » (Mémorial,^
un instant les intrigues de Lucien Bonaparte, ambassadeur en Espagne, qui avait eu l'idée de proposer le divorce au premier Consul pour lui permettre d'épouser une infante. Mais ce projet n'a été qu'éphémère*. Les inquiétudes de Joséphine ne commenceront vraiment qu'en 1804. Deux jours après le 14 germinal an XII, si l'on en croit Miot de Mélito, généralement bien informé*, Joseph Bonaparte s'aperçut que le premier Consul voulait revenir à un plan qu'il avait plus d'une fo-is indiqué. 11 s'agissait de se faire déclarer empereur et d^adopter en même temps pour successeur le fils de Louis Bonaparte et d'Hortense Beauharnais. Joseph aurait été, en cas de minorité, nommé tuteur de cet enfant et régent, conjointement avec* les deux autres consuls. D'autre part, il avait été question d'un système régulier d'hérédité, et Joseph crut comprendre que l'adoption du fils de Louis était un expédient inspiré par Joséphine. Celle-ci voyait, en effet, dans l'hérédité régulière une sorte d'arrêt de divorce, puisqu'elle ne pouvait donner d'héritier à son mari^. Louis, poussé par ses frères, s'op-
* Voir les Mémoires de Lucien Bonaparte, publiés par M. Th. lung, t. II, p. 276 et suiv.
• Mémoires^ t. II.
' Certains la croyaient mariée religieusement. Ce fut ainsi qu*à Anvers, en juin 1803, l'archevêque de Malines dit à Joséphine devant son cortège : « Après vous être unie au premier Consul par les nœuds d'une alliance sainte, vous vous trouvez aujourd'hui environnée de sa gloire...»
posa à ce projet. La famille Bonaparte entra en dissentiment avec son chef. Elle haïssait Joséphine ; elle sut le faire voir. Bonaparte modifia ses desseins, tout en se réservant la faculté de revenir au fils de Louis par l'adoption. Dans le conseil du 3 floréal, il annonça que le principe de l'hérédité admis, il, désirait qu'on le laissât maître de régler ce qui lui conviendrait pour l'intérieur de sa famille. Le sénatus-consulte du 22 floréal, qui constitua l'Empire, concéda à Napoléon la faculté d'adopter un successeur, mesure qui irrita particulièrement Joseph. Il se répandit en termes injurieux contre Joséphine, critiquant cette disposition avec la dernière amertume. Il en voulait à Napoléon d'avoir donné à sa femme le titre d'impératrice, et il commençait déjà contre cette malheureuse princesse la campagne qui aboutit au divorce de 1809 *.
Les beaux jours de Joséphine sont passés. Avec i'éclat et la gloire, les craintes et les tristesses sont venues. La façon dont le peuple est appelé à voter sur l'hérédité impériale et le commentaire que lui
^ « Ma femme est une bonne femme, qui ne leur fait point de mal. Elle se contente de faire un peu Timpératrice^ d'avoir des diamants, de belles robes, les misères de son âge ! Je ne l*ai jamais aimée en aveugle. Si je l'ai faite impératrice, c'est par justice. Je suis surtout un homme juste. Si j'avais été jeté dans une prison au lieu de monter au trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu'elle participe à ma grandeur... » (Entretien de Napoléon avec Rœderer, le 4 novembre 1804.)
donnent les agents du pouvoir sont faits pour motiver les angoisses de Tlnapératrice * . Tout à coup elle apprend que le Pape va venir à Paris sacrer Napoléon. Elle apprend en même temps qu'un parti, hostile à sa personne, veut l'empêcher d'être couronnée et sacrée. La raison en est fort simple. Voilà huit ans que Napoléon et Joséphine sont mariés, et leur union a été stérile. Plusieurs fois déjà. Napoléon s'est plaint de n'avoir pas d'héritier, et sa famille s'est faite l'écho empressé de ses plaintes. Le divorce parait devoir s'imposer de lui-même. La raison d'État le commande. L'opinion lui est favorable. C'est la chose qui préoccupe le plus les antichambres et les
1 Un exemple, entre cent, le montrera. Voici une proclamation prise au hasard :
« Habitants du département dc Cueb,
« Le vœu émis par les 29 assemblées cantonales du département est accompli. Le grand Napoléon est proclamé empereur des Français : la dignité impériale est héréditaire. Vous êtes appelés à émettre votre vœu sur la proposition suivante :
« Le peuple veut l'hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte et dans la descendance directe, naturelle et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte...
« Vous vous empresserez d'exprimer un désir qui vit depuis longtemps dans vos cœurs et dont Taccomplissement doit assurer le bonheur de vos enfants. Le génie du grand Napoléon planera sur sa postérité. Vive l'Empereur !
« Le préfet du Cher : Bellog. »
(Archives nationales, AF*^ 155.)
salons. Un témoin en parle en des termes qui dépeignent bien la futilité des Parisiens, sans cesse à l'affût de nouvelles et de changements. « Bonaparte était empereur; la dignité héréditaire dans sa famille ; les deux consuls supprimés ; Lebrun se retirait dans ses terres ; madame Bonaparte répudiée ; le margrave de Bade qui, dans l'arrestation du duc d'Enghien, avait si bien fait les fonctions de sergent de Bonaparte, lui donnait pour femme une princesse de sa famille. Voilà le citoyen Bonaparte devenu beau-frère de l'empereur Alexandre. Il aura un enfant; ce sera un garçon. Le théâtre est prêt... on peut commencer * . »
C'est alors que Joséphine, menacée dans ses intérêts les plus chers, dans sa fierté, sa dignité et ses droits, essaye de défendre et de conserver la place qui lui appartenait légitimement. Les renseignements sur le péril qui allait l'atteindre arrivaient de divers côtés. Ainsi elle savait que non seulement la famille de Bonaparte lui conseillait le divorce, mais qu'il y était encouragé par les courtisans. Trois mois . avant la fondation de l'Empire, Talleyrand avait fait entendre à Bonaparte que s'il épousait une princesse de Bade, il obtiendrait l'utile appui des cours de Russie et de
1 Miot de Mélito, t. II.
Bavière. Le premier Consul laissa parler son ministre. Il se réservait un plus glorieux avenir. Mais il ne voulait encore révéler à personne l'étendue de son ambition. Des scènes de famille, amenées par la jalousie, irritèrent Joséphine, qui, dans un entretien intime avec son mari, proféra des paroles imprudentes. L'Empereur, exaspéré, perdit tout son sang-froid. Il déclara hautement qu'il songeait en effet à une séparation \ A ces mots, la douleur de Joséphine fut telle, que Napoléon ému revint subitemeiit sur sa menace et lui promit de l'admettre au sacre ainsi qu'au couronnement. Cette promesse ne suffit pas à Joséphine. Elle demanda une audience secrète au Souverain Pontife. Elle lui confia qu'elle était unie à Napoléon seulement par les liens civils^. Pie VII fit alors entendre à
' Napoléon avait oublié ce qu'il disait jadis à Rœderer : « C'est par justice que je n'ai pas voulu divorcer : mon intérêt, rintérêt même du système^ demandait peut-être que je me remariasse. Mais j'ai dit : Comment renvoyer cette bonne femme à cause que je deviens plus grand?... Non, cela passe ma force. J'ai un cœur d'homme ; je n'ai pas été enfanté par une tigresse. Quand elle mourra, je me remarierai et je pourrai avoir des enfants. Mais je ne veux pas la rendre malheureuse. » (Rœderer, t. III. — 4 nov. 1804.) — Voir aussi les Mémoires de madame de Rémusat, tome II.
' « Malgré le nouvel ascendant que Joséphine avait paru reprendre sur le premier Consul, la possibilité d'un divorce la tourmentait beaucoup, et, de temps en temps, par d'adroites suggestions plus ou moins indirectes et d'ailleurs fort légitimes de sa part, elle témoignait un ardent désir de voir consolider son mariage à la municipalité par la bénédiction nuptiale reçue à l'é-
rEnipereur que s'il ne légitimait pas immédiatement son mariage, il se refuserait à présider la cérémonie de Notre-Dame. La colère de Napoléon contre Joséphine fut extrême. Elle ne s'expliquerait pas, si elle n'avait eu pour cause l'arrièrepénsée d'un futur divorce. Napoléon finit par s'apaiser, car il savait que rien au monde ne ferait céder Pie Vit sur ce point spécial. La veille du couronnement, vers quatre heures de l'après-midi, et non pas, cpmme on l'a affirmé jusqu'ici, à une heure avancée de la nuit, le cardinal Fesch, muni par le Pape de tous les pouvoirs, maria secrètement Napoléon et Joséphine dans les appartements particuliers des Tuileries. On a dit, et tout récemment encore ' , que les témoins de ce mariage clandestin furent MM. de Talleyrand et Berthier.
M. Thiers l'a crj^. Il s'est ravisé plus tard après l'examen des pièces officielles, qui ne sont autres que les dépositions des quatre témoins cités à la requête de TOfficialité par Cambacérès : le cardinal Fesch, Berthier, Duroc et Talleyrand. M. Thiers
glise ; ce à quoi le Consul s*était toujours obstinément refusé et se refusa jusqu'à l'époque de son couronnement. » (^Mémoires de Lucien Bonaparte, t. H.)
' Dans son dernier ouvrage, le prince Napoléon écrivait : • Napoléon et Josépbine furent unis religieusement pour satisfaire aux scrupules de Joséphine, dans la nuit qui précéda le sacre, par le cardinal Fesch, devant Talleyrand et Berthier. Je le sais par mes traditions de famille. » (^Napoléon et ses détracteurs, page 69.)
a ajouté que cette erreur n'avait du reste « qu'une pure importance de formes » . Elle avait, au contraire, une grande importance, car l'absence de témoins au mariage secret a été un des motifs principaux invoqués par l'Empereur ou ses répondants pour faire invalider son mariage. Mais Joséphine, qui prévoyait les piérils de l'avenir, eut la précaution de demander au cardinal Fesch un certificat de la bénédiction nuptiale qu'elle venait de recevoir. Le soin qu'on mit plus tard à lui enlever cette pièce considérable montre combien de part et d'autre on croyait à la validité du mariage religieux.
Malgré toutes les difficultés que je viens de retracer, malgré les pénibles scènes de la veille, le couronnement se fit avec une majesté incomparable. Tous les assistants de ce^te auguste cérémonie remarquèrent la tendresse particulière de Napoléon pour Joséphine, la grâce affectueuse avec laquelle il plaça la couronne sur la tète de celle qu'il avait appelée « son bon génie » , ainsi que l'émotion de l'Impératrice. Mais ce n'est plus qu'un éclair de tendresse. Napoléon, à peine monté sur le trône de France, médite déjà une alliance solennelle. Ses projets sont immenses, et, pour leur réalisation, tout devra lui céder. Il a pris le manteau, le sceptre et la couronne, parce qu'il veut agir sur l'imagination des peuples par
les moyens qui, seuls, ont de Faction sur elle. Le général Bonaparte est arrivé à se faire appeler par les rois : « mon frère » . Il est entré dans leur famille par le titre et le rang, il y entrera une seconde fois par Talliance. Était-ce donc, après tout, chose si impossible que d'obtenir la main d'une princesse? Un tel rêve n'était qu'un détail pour celui qui disait en ce moulent même à Joseph Bonaparte : « Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien encore. H n'y aura de repos en Europe que sous un seul chef, sous un empereur qui aurait pour officiers des rois, qui distribuerait des royaumes à ses lieutenants^ qui ferait l'un roi d'Italie, l'autre roi de Bavière, celui-ci landamman de Suisse, celui-là stathouder de Hollande, tous ayant des charges dans la Maison impériale avec les titres de grand échanson, grand panetier, grand écuyer, grand veneur, etc.*... » Ce dessein, comme l'autre, s'accomplira, et l'Europe stupéfaite assistera à des faits qui lui sembleront des prodiges. Mais rien n'étonnera celui qui faisait tranquillement cet aveu : « Je suis appelé à changer la face du monde. »
Napoléon va ceindre la couronne de fer à Milan. Il n'appelle pas Joséphine à ses côtés»
1 Miot de Mélito, t. II.
Celle-ci a compris. Ses inquiétudes reparaissent; les soupçons d'un malheur inévitable Tassaillent de nouveau. Elle souffre de la rareté de ses entrevues avec l'Empereur. Divers indices aggravent ses tourments. Le décret de Milan, par lequel Napoléon adopte le prince Eugène pour fils et pour son successeur au trône d'Italie, lui prouve qu'il ne songe pas à faire de ce fils un successeur à la couronne de France. Les courtisans ne se gênent pas pour dire tout haut qu'il pense à une nouvelle union avec riiéritière d'une cour souveraine. La pauvre impératrice est atteinte au fond du coeur. On a dit qu'elle cachait ses mortelles angoisses sous une légèreté mondaine et sous les plus frivoles caprices : c'est une erreur. « Je l'ai toujours vue, rapporte un témroin qui n'est pas suspect de complaisance*, presque exclusivement occupée, de sa position et tremblante de déplaire à son mari. Elle n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et mesurée. Elle ne parlait aux hommes que pour découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tète faisait l'éternel objet de ses plus grands soucis... » Elle se préoccupait aussi de ses enfants, n'oubliant pas les recommandations suprêmes que lui avait faites M. de Beauharnais, le 4 thermidor an II,
* Mémoires de M™" de Rémiisat.
dans une lettre qui ressemblait à un testament. L'Empereur avait, il est vrai, comblé son fils et sa fille de faveurs, mais Hortense, que son mariage avec le roi Louis avait singulièrement déçue, disait, dans un jour de tristesse, à Napoléon : tt Donnez du repos à ma mère, de Téclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi vivre tranquille et solitaire!... »
Du repos à sa mère ! C'était demander beaucoup au grand agitateur qui remuait aussi bien sa famille que le monde. La politique était là, instante, implacable, avec ses âpres exigences. Napoléon aimait Joséphine, mais il aimait encore plus sa gloire, et il tenait à fonder une dynastie. Orgueil bien naturel, après tout, pour celui qui n'avait plus à compter ses triomphes. Il ne rencontrait aucun obstacle à ses désirs. Il savait que les monarques de l'Europe étaient prêts à lui ouvrir leurs familles. Il le savait et il voulait montrer à tous que le premier soldat du monde était l'égal des rois et des empereurs, et que sa jeune gloire militaire avait de quoi lutter avec la plus vieille noblesse ' .
1 Des courtisans, qui voulaient à tout prix lui créer des aïeux, apportèrent bientôt à l'Empereur le fruit de leurs savantes rechercbes. Les uns attribuaient pour ori{;ine à la famille Bonaparte la gens Julia, d'autres les Gomnène et les Paléologue, ceux-ci un M. de Bompart dont la fille aurait épousé le Masque de fer, frère jumeau de Louis XIV. On dirait du ro-
man, et cependant ces stupides adulations se sont réellement produites. On sait comment Napoléon y répondit. Le Moniteur da 25 messidor an XIII contient une note qui émane évidemment de sa plume : « On a mis dans nos propres journaux, dit-il, une généalogie aussi ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien puériles, et à tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien facile : elle date du 18 brumaire. »
L'ambassadeur Alquier écrivait à Talleyrand le 6 germinal an XII (27 mars 1804) : « La Reine (de Naples) me parlait dernièrement de la cour de Vienne. Le premier Consul, me disaitelle, ne sait peut-être pas jusqu'à quel point sa renommée a subjugué TEmpereur. Je vais vous raconter un fait qui s'est passé pendant mon dernier voyage en Allemagne et qui vous en fera juger. Nous déjeunions un jour en famille, l'Empereur, l'Impératrice, mes trois autres filles et moi. On parla beaucoup du Consul, et je ne fus pas de Tavis de tout le monde. François me répondit : tt Quoi que vous disiez, ma mère, si Bonaparte me demandait ma fille en mariage, je la lui donnerais. — Quoi ! vous le feriez? — Assurément oui, ajouta-t-il du ton le plus affîrmatif, et si demain il me faisait cette proposition, je l'accepterais indubitablement. » (Correspondance de Naples. — Archives des Affaires étrangères.)