LES PRÉLIMINAIRES DU DIVORCE
C'est à la fin de Tannée 1 807 qu'apparaît clairement pour la première Fois chez Napoléon l'intention de divorcer avec Joséphine. Une lettre de Metternich au comte de Stadion, en date du 30 novembre, nous en fournit la preuve ' . « J'ai eu l'honneur, disait Metternich, d'entretenir Votre Excellence, dans plusieurs de mes précédents rapports, des bruits longtemps répandus du prochain divorce de l'Empereur... Des recherches suivies et des relations avec quelques personnes hées avec l'Impératrice m'ont procuré quelques données tout à fait secrètes que je n'hésite pas à garantir comme certaines. » D'après Metternich, l'Empereur avait, depuis son retour, un maintien froid et embarrassé vis-à-vis de l'Impératrice. Il n'habitait plus la même pièce qu'elle. Les bruits de répu-
» Mémoires, t. H. — Déjà Metternich caressait le dessein d*as8urer Talliance de l'Autriche et de la France par an mariage.
diation recommençaient à circuler. Ils formaient le sujet des discussions publiques. Ils auraient été immédiatement étouffés, s'ils n'eussent été au fond tolérés. Ils vinrent bientôt à la connaissance de Joséphine.
Napoléon lui-même ne craignit pas de lui parler un jour de la nécessité où il se trouverait peutêtre, tôt ou tard, de prendre une femme qui lui donnât un héritier. Il demanda à Joséphine si elle n'aurait pas le courage, au nom des intérêts de la France, de décider de sa propre retraite. Madame de Rémusat assure que Joséphine répondit à Napoléon : a Vous êtes le maître et vous déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries, j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez d'une manière positive. Je suis votre femme. J'ai été couronnée par vous en présence du Pape. De tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance ni ma profonde douleur. » Joséphine devait tenir parole.
Quelque temps après, l'Empereur étant en Italie, une entrevue des plus importantes eut lieu enti'e lui et son frère Lucien Bonaparte. Elle eut pour objet le divorce que l'Empereur conseillait à Lucien et, par une sorte d'action réflexe, le propre divorce
impériaP. On sait que Lucien avait épousé, en 1 802, la veuve d'un sieur .Touberthon, femme charmante dont il était encore épris. Elle lui avait donné des enfants que Lucien adorait. Mais ce mariag^e bourgeois ne convenait pas à l'Empereur et contrariait ses plans. Il rappela à son frère que toute union contractée- par les membres de la famille impériale sans son consentement était nulle. « Sire, objecta Lucien, mon mariage est antérieur à cette loi.
— Votre femme ne sera jamais ma belle-sœur.
— Que voulez- vous donc de moi ?
— Ce que je veux, c'est un divorce simple.
— A mes yeux, Sire, séparation, divorce, nullité de mariage et tout ce qui tiendra à une séparation de ma femme me paraît déshonorant pour moi et mes enfants, et je ne ferai jamais rien de pareil, je vous assure.
— ... Vos enfants, restés par votre faute dans les rangs obscurs des particuliers, seront en droit de maudire et maudiront votre mémoire.
— Sire, s'ils étaient capables des sentiments dont vous me menacez, je les renie d'avance pour être de mon sang !... »
La conversation s'égara sur divers sujets, puis
1 Les termes mêmes de l'entrevue furent consignés par Lucien dans ses Mémoires y le lendemain du 12 décembre. (Voir Mémoi» res de Lucien Bonaparte, t. III, p. 82 et suiv.)
l'Empereur dit tout à coup que Joséphine était décidément vieille et que, comme elle ne pouvait plus avoir d'enfants, elle en était fort triste et fort ennuyeuse, parce qu'elle craignait le divorce ou même pire. « Figurez-vous, ajoute-t-il, que cette femme-là pleure toutes les fois qu'elle a une mauvaise digestion, parce qu'elle dit qu'elle se croit empoisonnée par ceux qui veulent que je me marie avec quelque autre. C'est détestable ! >» Et découvrant sa pensée, il apprit à Lucien qu'il faudrait bien qu'il aboutît au divorce; qu'il aurait dû le faire plus tôt, car il aurait déjà de grands enfants '. « Il est bon, observa-t-il gravement, que vous sachiez que je ne suis pas impuissant, comme vous le disiez tous. » Il déclara que si sa résolution était déjà bien prise, son choix n'était pas encore arrêté. Et montrant quel prix il attachait au divorce de Lucien, il lui fit comprendre qu'après la résistance qu'il lui avait opposée, ce divorce frapperait beaucoup plus l'opinion que le sien.
« — Oui, dit-il sérieusement, vous devriez faire celai Oui, vous devriez faire cela pour moi... mais alors, mon cher président, service pour service, c'est juste, et cette fois, je ne serai pas ingrat. » Ses instances furent on ne peut plus pressantes. Napo-
* Voir aux Pièces Justificatives une liste des princesses des grandes maisons, établie en 1807 ; ce qui est une preuve que les intentions de Napoléon étaient déj^ fixées à cette date.
léon avouait qu'il ne tenait tant au divorce de son frère que « pour paralyser, atténuer au moins dans Topinion le mauvais effet de son propre divorce, dont le prétexte était la stérilité devenue le partage de Tirapératrice Joséphine » . Il offrit à Lucien la couronne de Naples, puis celle d'Italie. « Enfin, que voulez-vous? Parlez !... tout ce que vous voudrez ou pourrez vouloir est à vous, si votre divorce précède le mien ! » Lucien persista à refuser, et dès lors sa disgrâce fut complète ^
Les négociations auprès de Lucien ayant échoué, on eut recours à Fouché pour une autre tentative. Celui-ci se rend un jour à Fontainebleau, chez l'Impératrice. Après un court préambule, le ministre de la police ose lui dire que le bien public et la consolidation de la dynastie exigeaient que l'Empereur eût des enfants. Il l'engageait donc à adresser des vœux au Sénat pour appuyer auprès de son époux son consentement au plus pénible de tous les sacrifices. L'Impératrice dissimula son étonnement et sa douleur. Elle demanda simplement à Fouché s'il était chargé d'une mission de l'Empereur.
« — Non, répondit hypocritement celui-ci. Je
1 Le 8 juin 1810, il reçut ses passeports pour les États-Unis. Le mois suivant, il fut rayé de la liste des sénateurs et de celle des membres de l'Institut. Le 5 août, il quitta Civita-Vecchia avec sa famille et, le 24 août, capturé par les Anglais, il fut conduit à Malte, puis à Plymouth et à Ludlow, où il resta prisonnier jusqu'en 1814.
parle à Votre Majesté comme ministre chargé de la surveillance générale, comme particulier, comme sujet attaché à la gloire de ma patrie.
« — Je ne vous dois donc nul compte, répliqua Joséphine. Je regarde mon lien. avec l'Empereur con^me écrit dans le livre des plus hautes destinées. Je ne m'expliquerai jamais que vis-à-vis de lui-même et ne ferai jamais que ce qu'il ordonnera. »
Puis, d'un geste digne, elle congédia le rusé personnage. Quelque temps après cette scène.
Napoléon demanda raison à Joséphine de la tristesse qui semblait l'obséder. L'Impératrice lui conta Tentretien qu'elle avait eu avec Fouché. L'Empereur déclara que jamais il n'avait chargé son ministre d'une pareille mission. Mais sans se déconcerter, Fouché revint à la charge. Il réitéra même par lettre sa demande et son conseil. « Joséphine, ajoute Metternich, alla la porter sur-lechamp à l'Empereur, qui la reçut très froidement et qui, après beaucoup de plaintes et de reproches sur sa susceptibilité et ce qu'il appelait sa jalousie, lui répéta ce qu'il avait dit précédemment. Il lui promit qu'il laverait la tète à Fouché, et les courtisans prétendent effectivement s'être aperçus du froid qu'avait témoigné l'Empereur à son ministre. » Metternich paraît douter ici de la sincérité de Napoléon. « Le simple récit de ce qui s'est passé
dans l'intérieur de la famille, son rapprochenaent avec le rôle que devait jouer Fouché, suffit pour prouver qu'il est effectivement question de la chose. Aucun ministre n'ose faire ici ce que ne lui ordonne pas l'Empereur. Aucun d'eux ne risquerait la récidiva. Il est donc clair que Napoléon ne veut pas avoir l'air de donner des ordres. » Mais tout le démontrait : les confidences de plusieurs sénateurs, l'inquiétude et les larmes de l'Impératrice, la mission confiée au général Caulaincourt pour pressentir le Tzaf au sujet d'un mariage avec une grande-duchesse*. Six jours après, Metternich écrivait encore à Stadion : « L'affaire du mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de consistance. Le bruit en est si général,. l'Impératrice elle-même s'explique si hautement sur son divorce qu'il serait difficile de ne pas croire à ce dernier et également difficile de suppposer que la cour tolérât des bruits d'alliance, si elle n'avait pas plus que de l'espoir de réussir dans le choix de la princesse. On désigne M. le grand-duc de Berç
^ Napoléon a formulé contre Joséphine un grief qui pourrait s'jexpliquer par l'affolement et les angoisses de Tlmpératrice :
« Joséphine, a-t-il dit, prévoyait l'avenir et s'effrayait de sa* stérilité. Elle sentait bien qu'un mariage n'est complet et réel qu'avec des enfants ; or, elle s'était mariée ne pouvant plus en donner. A mesure que sa fortune s'éleva, ses inquiétudes s'accrurent ; elle employa toufs les secours de la médecine ; elle feignit souvent d'en avoir obtenu du succès. Quand elle dut enfin renon-
pour aller faire la demande formelle. Cette manière doit avoir d'immenses suites... » Aussi TAutriche surveilla-t-elie avec soin les manœuvres de la France et s*arrangea-t-elle pour éviter des complications européennes. Le moment viendra où l'alliance qu'elle croyait déjà faite avec la Russie, se conclura avec elle-même, alors qu'elle venait de subir des désastres inouïs. Cette fortune inattendue, déguisée par elle sous le nom diplomatique de « sacrifice » , pourra seule les réparer.
Deux ans après. Napoléon avait dompté l'Europe. Il s'en était pris au Pape lui-même. Il avait fait occuper Rome, donner l'assaut au château Saint-Ange, enlever Pie VII et, malgré la bulle d'excommunication, conduire le saint vieillard, déjà gravement malade, de Rome à Florence, puis à Gênes, puis à Grenoble. Décidé à s'allier avec une cour 'souveraine, voulant fonder une dynastie et briser les prétentions des Bonaparte, des Murât et des Beauharnais, il mit de côté tous ambages et toute hésitation. Dans un entretien avec le chapitre métropolitain de Bordeaux, que rapporte le comte
cer à tout espoir, elle mit souvent son mari sur la voie d'une grande supercherie politique ; elle finit même par oser la lui proposer directement... » {^Mémorial,) — Mais, d'après M™* de Rémusai, ce serait Napoléon lui-même qui aurait prié le docteur Corvisart de se prêter à cette supercherie. Gorvisart refusa. (Voy. Mémoires^ t. II.)
LE DIVOnCE DE NAPOLÉON. 27
(i'Haussonville \ il avait soutenu la légitimitë du divorce pour le bien de l'État. Ayant trouvé des contradicteurs, il s'en était vengé en destituant le grand vicaire, le secrétaire général et le supérieur du grand séminaire. Il était résolu maintenant à se passer de l'autorisation papale. Il s'imaginait d'ailleurs qu'il n'en aurait pas besoin, puisqu'il devait s'allier avec la cour scbisraatique de Russie. Une autre raison semblait le presser d'exécuter son dessein. Il croyait qu'en entrant dans la famille des monarques, il s'associerait aux droits et aux intérêts des princes, et rassurerait l'Europe par cette politique nouvelle. On peut regretter ce dessein, puisqu'il frappait au cœur une femme généreuse et dévouée, puisqu'il donnait à la nation l'exemple d'une violation solennelle de l'indissolubilité du lien conjugal; on ne peut cependant en méconnaître la grandeur.
Aussitôt après Wagram, Napoléon appelle Gambacérès et lui fait part de sa décision. Dans un langage altier, il lui apprend qu'il veut consolider son trône, et que le seul moyen d'y arriver, c'est d'avoir un héritier direct. Sans doute, il avait adopté le prince Eugène, il pouvait l'imposer à la France comme son successeur, mais cette adoption ne soulèverait-elle pas de grandes
* U Église romaine et le premier Empire,
difficultés? D'autre part, aucun de ses frères n'était capable de remplir sa place. Le divorce était donc une loi fatale. Cainbacérès avança timidement quelques objections. Ne fallait-il pas compter avec l'affection que les Français portaient à Joséphine et avec les périls que pouvait faire renaître cette imitation de l'ancien régime? L'entreprise était fort téméraire : elle devait soulever la défiance du peuple. Napoléon réfuta avec dédain son confident.
Sur ces entrefaites, Joséphine, qui avait reçu de Nymphenbourg (le 21 octobre 1809) une lettre de l'Empereur qui lui disait : « Je me fais une fête de te revoir et j'attends ce moment avec impatience » , accourut à Fontainebleau. Elle s'était fait l'illusion d'un accueil chaleureux. Reçue froidement, elle comprit tout son malheur. Cette épreuve lui fut d'autant plus sensible que sa santé était à ce moment très altérée ^ La cour, plus cruelle que le souverain, parle aussitôt d'une répudiation. Napoléon fait entendre à ses flatteurs qu'il saura ménager Joséphine et qu'il se contentera d'un simple divorce, basé sur le consentement mutuel. Il ne se préoccupe pas de la rupture du lien r/eligieux. Il ne songe pas sérieusement encore à l'alliance autrichienne qui nécessiterait des formalités nouvelles,
^ « Je sens qu'elle a de la peine à revenir, écrivait-elle à sa fille le 19 juin 1809, et j'ai beaucoup maigri. »
surtout au point de vue canonique. Il compte sur la Russie. Aussi faisait-il dire à Alexandre par son envoyé Caulaincourt : « J'ai lieu de penser que l'Empereur, pressé par toute la France^ se dispose au divorce. Puis-je mander qu'on peut compter sur votre sœur? Que Votre Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse. » Le Tzar feignit la surprise et tergiversa, afin de savoir si l'Empereur des Français appuierait sa politique en Pologne. Il voulait ramener à reconnaître çnfin ses droits sur ce malheureux royaume. Or, Napoléon devait bien se garder de lui faire une réponse décisive.
Il fut plus explicite sur une observation de Gambacérès. Celui-ci lui fit remarquer que s'il voulait épouser une princesse catholique, on lui objecterait aussitôt le mariage clandestin célébré la veille du sacre et qu'on en exigerait la rupture. Napoléon répondit que la cérémonie avait eu lieu sans témoins et que, fort de sa conscience, il avait expressément réservé son consentement. Cambacérès persista cette fois dans son opinion. Il déclara qu'on ne pourrait passer outre. L'Empereur finit par admettre que, — si cela était nécessaire, — on soumettrait le cas à une commission ecclésiastique et non au Souverain Pontife. Il était impossible d'en référer à Pie VII, qui s'opposerait sans doute à la rupture du mariage de Napoléon et de
Joséphine, comme il l'avait fait pour le mariage Paterson. Le Pape avait, en effet, repoussé Jes moyens de nullité fondés sur le non-consentement des parents. Quant aux mariages mixtes, il avait répondu que si T Église les regardait comme illicites, elle ne les arguait cependant pas d'invalidité'. Sur quoi Napoléon furieux avait traité les diplomates romains d'imbéciles, qui ne voyaient pas d'inconvénient à ce qu'une protestante pût occuper le trône de France. G*était pour lui l'argument majeur. Mais qu'arriva-t-il, une fois le mariage Paterson déclaré nul par l 'officia li té de Paris? C'est que Napoléon fit épouser à son frère la fille du roi de Wurtemberg, une autre protestante... Qu'importait la logique au despote qui semblait avoir pris pour devise le
Sic volo, SIC jiibeo, sit pro ratione voluntas !
Le 5 décembre 1809, à l'ouverture de la session législativie, Napoléon n'apprenait pas encore aux députés ses résolutions intimes. Il se contentait de célébrer, dans un mâle discours, ses derniers exploits. Il avait soumis l'Aragon et la Castille, chassé de Madrid le gouvernement soutenu par l'Angleterre, et planté ses aigles sur les remparts
' Voy. Mémoires de Gonsalvi, t. li.
de Vienne ^ Révélant ensuite son ressentiment contre la cour de Rome, il ajoutait : " Les papes^ devenus souverains d'une partie de l'Italie, se sont constamment montrés les ennemis de toute puissance dans la Péninsule; ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. Il m'a donc été démontré que l'influence spirituelle exercée dans mes États par un souverain étranger était contraire à l'indépendance de la France, à la dignité et à la sûreté de mon trône... » Cette déclaration hostile témoignait que l'Empereur comptait se passer de l'approbation du Pape aussi bien pour ses affaires personnelles que pour sa politique. L'orgueil et la colère étaient devenus ses seuls guides.
1 II venait de les détruire, ainsi que le rapporte une lettre du général Griinn au prince de Ligne, en date du 22 octobre 1809 : ■ ... Dans ce moment, les mines françaises font sauter les bastions de Vienne, et la résidence de nos empereurs sera entourée de décombres. Que dites-TOus de ce terrible pronostic ? J'avoue que j*en suis plus frappé que de toutes les exigences du vainqueur. L'héritier de Marie-Thérèse verra de ses fenêtres Temblème du sort qui menace son trône, et cet aspect ne servira qu'à le familiariser avec les malheurs qui l'attendent. Fort de sa conscience, il s'armera d'une pieuse résignation ; toujours esclave d'un travail minutieux et obscur, il n'aura plus la force de lutter contre cet acharnement du destin, dans lequel il respectera les décrets immuables de la Providence ; et l'histoire, en peignant les vertus privées, apprendra à la postérité que les petites passions préparèrent le démembrement de l'Empire, et que l'irrésolution et la faiblesse du gouvernement l'achevèrent... n (Archives nationales.)
La cour fut avertie de ce qui allait se passer. L'Impératrice ne put dissimuler ni sa tristesse ni ses reproches. L'Empereur irrite convint devant elle qu'il était résolu à divorcer. On connaît la scène que M. Thiers a si bien racontée et qui suivit cet aveu : Joséphine évanouie, Napoléon et M. de Bausset transportant l'Impératrice dans ses appartements, la reine Hortense essayant en vain de consoler sa mère... Ici, le deuil et les larmes; là, les regrets et presque les remords ^
Napoléon, voulant décider Joséphine à consentir à un acte qu'il persistait à croire nécessaire, avait écrit, dès le 26 novembre, au prince Eugène pour le mander à Paris vers les premiers jours de décembre. Il le priait de passer par Fontainebleau, comptant absolument sur son affection pour engager sa mère à faire le plus pénible des sacrifices. Eugène s'apjpréla à partir, sans savoir encore quel devoir l'attendait en France. Il fut précédé par son aide de camp, le commandant Tascher de la Pagerie, parent de l'Impératrice, lequel avait reçu la mission déporter à l'Empereur des explications sur les affaires du Tyrol. En le voyant arriver, Napoléon crut à quelque indiscrétion. Il rudoya le pauvre commandant, qui parvint à se justifier et à
T ^ * « Ne cherche plus à m'émoavoir, disait Napoléon à Joséphine après cette scène. Je t'aime toujours, mais la politique n*a pas de cœur ; elle n'a que de la tète. »
prouver la réalité de sa mission. L'Empereur lui permit alors d'aller voir Joséphine. Celle-ci, au comble de la douleur, se jeta dans les bras de son parent et lui confia la terrible nouvelle. Tascher de la Pagerie comprit ainsi l'accueil que lui avait fait Napoléon. Quelques jours après, survint le prince Eugène, qui, mis au courant du drame, écrivit à sa femme : « Je n'ai pu te dire, mon amie, avant mon départ, les raisons de mon voyage, parce que je les ignorais moi-même. Il est indispensable pour le repos de l'Empereur que tout se termine convenablement. Tu me connais assez pour savoir dans quelle position je me trouve! * Le prince Eugène demanda à son père adoptif de vouloir bien avoir, devant lui avec l'Impératrice, une explication loyale et catégorique. Elle eut lieu. Napoléon fit du divorce une nécessité politique, une obligation inéluctable. Joséphine finit par répondre que, puisque le bonheur de la France était en jeu, elle était prête à se sacrifier. La scène devint poignante. Joséphine avait peur que, le divorce admis, ses enfants ne fussent oubliés. Elle demandait pour Eugène le royaume d'Italie. Le prince, très ému, prit la parole et exigea qu'il ne fût pas question de lui dans cette affaire. « Votre fils, s'écriat-il, ne voudrait pas d'une couronne qui serait le prix de votre séparation. » A ces mots, l'Empereur dit avec une grande dignité : «Je reconnais
le cœur d'Eugène. 11 a raison de s'en rapporter à ma tendresse. » Mais Eugène s'attendait à toutes les épreuves. Il l'écrivait à sa femme. Et celle-ci, dans une lettre admirable, lui répondait: « Tu n'as point mérité ces malheurs, je dis ce^^ car je suppose qu'on nous en prépare encore d'autres. Je suis préparée à tout. Effacés de la liste des grands, on nous inscrira sur celle des heureux. Cela ne vaut-il pas mieux?... »
L'entrevue de Napoléon et de Joséphine, devant le prince Eugène, avait été décisive. Elle avait abouti au consentement mutuel de la séparation. Dans ces conditions, après avoir tout fait pour apaiser les griefs et adoucir les plaintes, le prince Eugène, en sa qualité d'archichancelier d'Etat de l'Empire, crut pouvoir remplir les devoirs que lui imposait cette charge sans offenser sa mère. Il tenait surtout à ce que, devant l'Europe, la rupture des liens qui i «issaient Joséphine et Napoléon depuis quatorze ans, se fit dans les formes les plus dignes et les plus décentes. C'était une tâche cruelle réservée à son affection filiale. Nombre de personnes pensent qu'il aurait mieux fait de la repousser. En tout cas, il s'en acquitta noblement.
Deux jours avant la date convenue pour le pro-
\ v" ^^ nonce officiel du divorce, le ministre des affaires
étrangères, Ghampagny, rappelait à Gaulaincourt
qu'il lui avait fait connaître, dès la fin de novembre, les projets de TEmpereur. II l'avertissait que le vice-roi d'Italie était arrivé, que l'Impératrice avait consenti à faciliter le divorce et que, le vendredi 15 décembre, aurait lieu la dissolution de leur mariage par consentement mutuel. Il lui rappelait en même temps sa mission près du Tzar : « Vous devez agir, disait-il, d'après ces trois données primitives :
« P Que l'Empereur préfère, si vous n'avez pas d'objection qui puisse faire changer son opinion, la sœur de l'empereur Alexandre ;
« 2* Que l'on calcule ici toutes les minutes, parce que cela étant une affaire de politique, l'Empereur a bâte d'assurer ses grands intérêts par des enfants ;
« 3" Qu'on n'attache aucune importance aux conditions, même à celle de la religion ^ »
Le ministre donnait toute latiéude à l'ambassadeur. Il comptait sur sa prudence, mais il le priait d'éviter les incertitudes et de marcher en avant. u Dans toutes les combinaisons, ajoutait-il, partez du principe que ce sont des enfants qu'on veut.
1 Et plus tard, on insinua que les difficultés soulevées par la différence des deux cultes avaient empêché Falliance franco-russe. Faisant allusion h la présence de popes aux Tuileries, Napoléon se serait écrié : « Je ne veux pas de prêtres entre ma femme et
Expliquez-le donc en conséquence de 'la présente lettre, qui a été dictée par l'Empereur \
« L'Empereur désire, avant la fin de janvier, savoir absolument à quoi s'en tenir. »
^ Archives des AfFaires étrangères. Russie, f® n® 149,