LA SIGNATURE DU DIVORCE
Il s'agissait maintenant de préparer la cérémonie solennelle du 15 décembre. Cambacérès et BassanO'Se mirent à l'œuvre. Quoique Talleyrand n'ait pas ménagé Cambacérès plus que les autres, «e moquant de ses grands airs et de sa suffisance^ quoiqu'il ait méchamment dit qu'il ne connaissait rien de plusbéte que M. Maret, si ce n'était M. de Bassano, on va voir que le ministre de Napoléon «t l'archichancelier prévinrent presque toutes les difficultés et ne négligèrent aucun détail dans une affaire aussi délicate. L'article 14 du statut de la famille impériale ' confiait à l'archichancelier les fonctions attribuées par les lois aux officiers de l'état civil; l'article 15 attribuait au comte Re- ^naud de Saint-Jean d'Angely, secrétaire de l'État, l'office de transcrire les actes prescrits ou autorisés par le Code. L'article 20 du même statut
^ 30 mars 1806.
établissait que rarchicliancelier ne pourrait recevoir aucun acte de la famille impériale, sans avoir eu l'autorisation de l'Empereur par lettre close. En ces graves circonstances où rien n'était laissé au hasard, on aurait dû observer également l'article 7 du statut impérial ainsi conçu : « Le divorce est interdit aux membres de la maison impériale de tout sexe et de tout âge. » Mais on passa outre, parce que ce qui concernait l'Empereur appartenait a plus au droit politique qu'au droit civil » , et que la raison d'État gouvernait alors toutes choses. Cet article 7 qui, en 1806, avait rassuré Joséphine et qui était dû à l'initiative même de Napoléon, fut absolument méconnu. C'est ainsi que l'Empereur respectait la charte de sa propre famille ! Le 15 décembre, une lettre close fut adressée à Cambacérès. Napoléon invitait Tarchichancelier à se rendre le soir du même jour, à neuf heures, dans son grand cabinet du palais des Tuileries, avec le secrétaire de l'État, Regnaud de Saint- Jean d'Angely, pour y entendre de sa part et de celle de l'Impératrice une communication de grande importance. Cambacérès avertit son collègue Regnaud de se tenir prêt à concourir aux actes qu'il aurait à dresser et à l'assister, lorsqu'il les recevrait*. A neuf heures du soir, la salle du
» Arcbives nationales, AF^^ 1220.
Trône et le grand cabinet de l'Empereur étaient brillamment éclairés. Des fauteuils étaient disposés dans le grand cabinet pour l'Empereur et l'Impératrice, pour Madame Mère, pour les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie et la princesse Pauline, pour les rois de Hollande, de Westphalie et de Naples, et pour le vice-roi d'Italie. En face des fauteuils de l'Empereur et de l'Impératrice était placée une table avec des plumes et des encriers. Les rois et les reines, les princes et les princesses avaient été convoqués par le grand chambellan, sur ordre exprès de l'Empereur. Les membres appelés au conseil privé, les grands officiers de la maison de l'Empereur, la dame d'honneur de Tlmpératrice et deux dames pour chaque reine et princesse, se rendirent dans îa salle du Trône, où la famille impériale était déjà réunie. L'Empereur et l'Impératrice se trouvaient dans le grand cabinet. L'Empereur y fit venir la famille impériale, puis, un quart d'heure après, l'archichancelier del'Empire et le secrétaire de l'État.
Gambacérès et Maret avaient préparé pour l'Empereur un discours dont voici la minute originale :
tt Mon cousin l'archichancelier, j'ai voulu vous appeler dans mon cabinet en présence de ma très chère et très honorée épouse, de ma mère, des
rois, reines et princesse, mes frères et sœurs, et du prince mon fils d'adoption, pour vous faire connaître qu'ayant sincèrement considéré les circonstances de ma famille et l'état politique de la France, j'ai senti que le bien de mes sujets, but constant de toutes mes actions, exigeait qu'une descendance directe et des héritiers nés de moi pussent monter un jour sur le trône, afin de consacrer davantage une dynastie chère à mes peuples et de garantir la tranquillité future de tant de nations. Depuis trois ans, j'étais agité par cette pensée que la Providence ne pouvait plus combler nos vœux : mais tout ce temps m'a été nécessaire pour vaincre les plus douces affections de mon cœur et pour me préparer au sacrifice que la politique et le bien de l'État commandent impérieusement.
h Aujourd'hui que nous entrons dans notre quarantième année et que les circonstances nous ont fait sentir plus vivement la nécessité de faire violence à nos sentiments personnels et de n'écouter que l'intérêt de nos peuples si étroitement lié à la popularité de notre descendance directe, nous nous sommes décidé à voir dissoudre les liens qui nous unissent à notre très chère et très honorée épouse.
« Nous entendons qu'elle conserve le rang et le titre de souveraine couronnée, et nous aurons tou-
jours pour elle les tendres sentiments que nous devons au souvenir du bonheur constant dont elle a embelli notre vie *. »
Dans le texte ofBciel que Ton connaît et qu'un contemporain, M. Stanislas de Girardin, appelle «un chef-d'œuvre de rédaction » , l'Empereur s'est inspiré des points principaux du document que je viens de pubHer. 11 a fait appel aux circonstances, à la raison d'État, au bien de ses sujets, mais il a donné à sa déclaration une forme plus majestueuse, plus impériale, plus personnelle. Il a invoqué avec hauteur la pohtique de sa monarchie, avec respect l'appui de la Providence, avec amour le sacrifice de son épouse regrettée. Il a insisté sur le bonheur dont l'Impératrice avait embelli quinze années de sa vie, il a tenu à affirmer qu'il demeurerait toujours son meilleur et plus cher ami, il a rappelé qu'il n'avait agi que pour le bien de la France. Ceux qui entendirent ces paroles graves, solennelles et douces ne purent se défendre d'un tressaillement. Ce fut bien autre chose quand l'Impératrice prit la parole. On avait voulu d'abord lui faire lire le texte suivant :
« Avec la permission de mon auguste et cher époux, je dois déclarer que, placée par sa bonté sur le trône et ayant reçu de ses peuples tant de
• Archives nationales, AF'^v 1220.
témoignages d'affection et d'amour, je ne puis mieux reconnaître des sentiments qui m'ont été si chers, qu'en assurant h ses sujets, par la dissolution d'un mariage auquel le Ciel a refusé des faveurs si ardemment désirées, le bonheur d'être un jour gouvernés par les fils du grand homme qui a rétabli l'ordre dans l'État, la félicité dans les familles, et porté la France au plus haut degré de sa gloire.
« Éloignée de l'Empereur, il sera toujours présent à ma pensée. Je ne cesserai point d'être sa meilleure amie. Je lui dois la justice de dire que cet acte pénible, que commandent la politique et de si grands intérêts, a froissé son âme, et que j'ai lu dans son cœur qu'il accomplissait avec amertume le plus grand sacrifice que nous puissions faire l'un et l'autre à ses peuples'... » Mais dans le discours que l'histoire a conservé, l'Impératrice laisse de côté « les faveurs du Ciel » pour déclarer plus simplement qu'elle ne concevait « aucun espoir d'avoir des enfants» ; et corrigeant la maladresse du rédacteur qui vantait « la félicité rétablie dans les familles v , elle célèbre le grand homme qui « avait rétabli l'autel, le trône et l'ordre social » . Quant au sacrifice fait « avec amertume » , il fut remplacé par cette déclaration précise : « L'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que
* Arcliives nationales, AF'^ 1220.
nous faisons au bien de la patrie. » Certes, nous n'avons aucune peine à reconnaître que ces paroles sont grandes et ont dû produire un puissant effet. Cependant M. Thiers va un peu loin, 'quand il affirme que ce sont « les plus belles qui aient été prononcées en pareille circonstance». Elles auraient gagné à être un peu plus spontanées. Elles auraient gagné à n'être point imposées à Joséphine. Car sait-on jusqu'où fut poussée la torture? J'ai pu me convaincre, par l'examen des pièces authentiques, que l'infortunée impératrice avait dû copier elle-même son discours. Il est vrai que c'est elle qui a ajouté cette touchante déclaration au texte officiel : a Je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre I » Aveu sincère et juste. Mais quelle douleur n'a pas dû éprouver Joséphine, lorsqu'il lui a fallu écrire de sa main sa propre répudiation M
Sa douleur fut encore plus vive, quand elle eut à commencer sa lecture devant toute la famille impériale. Dès les premiers mots, elle dut s'arrêter.
1 AE^ 11-12. Le texte ofHciel du discours de l'Impératrice est écrit sur un papier carré, encadré à la première page d'ornements romains. A droite et à gauclie deux femmes nues en forme de cariatides supportent une sorte d*nrne. Au centre et au bas de la page se trouvent deux hippogriffes qui tiennent un flambeau allumé... Etait-ce par basard une allégorie au flambeau de rbymen ?
D'un geste fëbrile, elle tendit le discours au secrétaire de rÉtat, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, qui l'acheva à sa place. Elle Técouta, les yeux noyés de pleurs, mais se raidissant contre le mal qui la dévorait et voulant à tout prix faire montre de dignité. Elle y parvint; les assistants émus la plaignirent, l'admirèrent. Son courage, sa noblesse, sa résignation furent au-dessus de tous les éloges.
La lecture terminée, Cambacérès reprit ses fonctions officielles. « Sur quoi, dit-il. Leurs Majestés Impériales et Royales nous ont demandé acte de leurs déclarations respectives et du consentement mutuel qu'elles contiennent et que Leurs Majestés donnent à la dissolution de leur mariage, comme aussi du pouvoir que Leurs Majestés nous confèrent de suivre, partout où besoin serait et près de qui il appartiendrait, l'effet de leurs volontés. » Puis il dressa le procès-verbal de l'acte de divorce et présenta la plume à l'Empereur et à l'Impératrice, et après eux aux rois, reines et princesses.
Rien n'est plus intéressant que d'observer les signatures sur l'original conservé dans l'armoire de fer aux Archives nationales. Napoléon a signé cette fois de la manière la plus lisible. Cinq lettres sont nettement formées sur huit, les trois autres se laissent deviner. Elles sont à la fois inclinées et redressées ; elles n'ont pas d'intervalle entre elles, témoignant une volonté et une résolution indomp-
tables. La signature de l'Empereur est termiDée par un grand parafe, large et accentué, fait par l'écrasement de la plume. Sous ce parafe, semblable à une épée menaçante, se glisse timidement la petite signature modeste de Joséphine. A ses côtés, Madame Mère a placé une écriture maigre et tremblée. Louis a signé orgueilleusement, couvrant de ses traits le nom de Jérôme-Napoléon qui s'entortille dans un parafe négligé. Joacbim- Napoléon a écrit le sien avec une lenteur méthodique et presque commerciale. Mais ce n'est rien à côté du parafe d'Eugène-Napoléon. Le fils de Joséphine a — suivant son habitude — orné son nom, fort bien écrit, d'une foule de traits savamment enchevêtrés. Julie, Hortense, Catherine, Pauline et Caroline ont jeté au hasard des pattes de mouche. Cambacérès, prince et archichancelier de l'Empire, a tracé juridiquement de grandes lettres, tandis que le secrétaire de l'État, le comte Regnaud de Saint-Jeun d'Angely, a signé le dernier avec un parafe presque aussi magistral que celui de l'Empereur.
Lignes séchées, traits jaunis, caractères à demi effacés, quelle émotion vivante ne gardez-vous pas! Non, ce n'est point une vaine curiosité qui penche nos regards sur vous. Nous aimons à deviner les pensées qui ont dirigé la main de ceux qui vous ont tracés; et ici, telle est Fimpression
qui se dégage de cette page historique, qu'il m'a semblé revoir la scène elle-même : Tlmpératrice accablée et digne, Madame Mère sincèrement attristée, l'Empereur majestueux et fier, ses frères dissimulant mal leur satisfaction, Hortense et Eugèae s'efForçant de cacher leur chagrin sous un air de commande, les reines et princesses ne songeant déjà qu'à la future épouse et aux prochaines fêtes, les deux agents impériaux s'inclinant avec une tournure grave et compassée. secrets des vieilles archives, ô mystères des vieux parchemins! Le doigt touche non sans une hésitation respectueuse à votre poussière, et l'œil surpris retrouve souvent entre vos lignes et jusque dans vos phs quelque trait qui révèle la joie, l'orgueil, l'humiliation, la tristesse ou le désespoir* !...
Immédiatement après la signature du procèsverbal. Napoléon, Joséphine et la famille impériale passèrent dans les appartements particuliers. Les courtisans, avertis de la fin de la cérémonie, se retirèrent. La table du conseil fut replacée dans
' Napoléon arrangea la scène en grand artiste : « Le divorce de Timpératrice Joséphine est unique en son genre dans l'histoire. Il n*altéra en rien Tunion des deux familles. Ce fut un sacrifice pénible également partagé par les deux époux, mais fait aux intérêts de la politique... Les deux époux déclarèrent dans une assemblée de famille leur assentiment au divorce. Cette cérémonie se fit dans les grands appartements des Tuileries. Elle fut extrêmement intéressante. Les larmes coulèrent de tous les yeux des spectateurs. » (^Mémoires de Napoléon,)
le grand cabinet pour servir à la réunion du conseil privé. Cambacérès avait, à cet effet, reçu de l'Empereur la lettre close suivante : « Nous avons ordonné la convocation d'un conseil privé qui aura lieu aujourd'hui à dix heures du soir dans Notre palais des Tuileries. Nous jugeons convenable de ne pas Nous trouver à ce conseil, et Nous avons signé la présente lettre pour vous faire connaître que Notre intention est que vous le présidiez en Notre absence et que vous lui présentiez le projet de sénatus-consulte ci-après'. Après le conseil privé, vous vous retirerez par devers Nous pour Nous présenter la rédaction qui aura été arrêtée et à regard de laquelle seront remplies les formalités d'usage*... »
Le conseil se réunit à l'heure dite et adopta sans débats la rédaction qui lui avait été soumise. Puis l'archichancelier de l'Empire et le président du Sénat se concertèrent pour la nomination de la commission sénatoriale. On choisit M. de Lacépède comme rapporteur. Le savant naturaliste prépara, dans la nuit du 15 au 16 décembre, un rapport concluant à l'adoption du sénatus-consulte. Tout était prêt pour le sacrifice, qui allait d'ailleurs se consommer sans protestations.
' Celui qae le Sénat adopta le lendemain.
« Archives nationales, AF^^ 1220.