LE SÉNATUS-CONSULTE DU 16 DÉCEMBRE
Le 16 décembre, à onze heures du matin, les membres du Sénat, tous en grand costume, se réunirent dans le lieu ordinaire de leurs séances. Le prince archichancelier de l'Empire, désigné pour présider, fut reçu avec les honneurs habituels. -<
Le roi de Westphalie, le roi de Naples, le maréchal Berthier, vice-connétable, le vice-grand électeur Talleyrand et le vice-roi d'ItaUe assistaient à cette séance imposante. Le prince Eugène ayant prêté serment en qualité de sénateur, le prince archichancelier prit la parole en ces termes : « Le projet qui sera soumis dans celte séance à la délibération du Sénat contient une disposition qui embrasse nos plus chers intérêts. Elle est dictée 1
par cette voix impérieuse qui avertit les souverains \
et les peuples que, pour assurer le salut des États, il faut écouter les conseils d'une sage prévoyance, rappeler sans cesse le passé, examiner le présent et i
l.E DIVORCE DE NAPOLÉON. 49
porter ses regards vers l'avenir. C'est devant ces hautes considérations que, dans cette circonstance à jamais mémorable, Sa Majesté l'Empereur a fait disparaître toutes les considérations personnelles et réduit au silence toutes ses affections privées. La noble et touchante adhésion de Sa Majesté l'Impératrice est un témoignage glorieux de son affection désintéressée pour l'Empereur, et lui assure des droits éternels à la reconnaissance de la nation. » Le comte Regnaud de Saint-Jean d'Angely lut ensuite le sénatus-consulte projeté, puis s'exprima ainsi : « Que pourrions-nous ajouter? Quelles paroles pourrions-nous adresser au Sénat français qui ne fussent bien aurdessous des paroles touchantes recueillies de la bouche des deux augustes époux dont votre délibération va consacrer les généreuses résolutions?... Acceptez, Messieurs, au nom de la France attendrie, aux yeux de l'Europe étonnée, le sacrifice le plus grand qui ait été fait sur la terre \ et, pleins de la profonde émotion que vous éprouvez, hâtez-vous de porter au pied du trône le seul prix qui soit digne du courage de nos souverains, la seule consolation qui soit digne de leurs cœurs I... » Quand on relit ces harangues officielles, on est stupéfait de leur froideur et de leur banalité. Gela tient à ce
' Allusion à la déclaration même de Joséphine, faite la veille aux Tuileries.
que CCS sortes de compositions sont faites sur commande et n'expriment que les sentiments ordinaires de courtisans, docilement prêts à toute démarche et à tout rôle, lorsque le maître le voudra et à l'heure où il l'exigera... Ces préliminaires établis, le prince Eugène prit la parole. On l'attendait avec curiosité et avec impatience, car sa mission, en ce moment, était singulièrement difficile et délicate. Maret avait reçu Tordre de soumettre au prince un projet de discours. Je le donne ici d'après l'original :
« Sénateurs,
« Vous venez d'entendre la lecture du projet de sénatus-consulte soumis à votre déUbération. Je crois devoir, dans cette circonstance, manifester les sentiments dont ma famille est animée. Ma mère et ma famille, nous devons tout à l'Empereur. Il a été pour les enfants de l'Impératrice un véritable père ; il trouve constamment en nous des sentiments de véritables enfants.
« Agé de quarante ans et dans la force de Tâge, fondateur d'une dynastie, conduit au trône par une suite de bienfaits envers le peuple et de prodiges dans tous les genres, le plus grand intérêt pour la France est qu'il vieillisse environné d'une descendance directe, qui soit la garantie de ce trône
dont la patrie a déjà reçu tant de biens, et qui seul doit perpétuer son bonheur et sa gloire'.
« Puisqu'il est constant que les liens qui unissent l'Enapereur à ma mère ne peuvent satisfaire à ce besoin de la politique et de l'État, je serai le premier de tous à approuver la résolution de Sa Majesté. Je joins mon vœu au sien, à celui de la France entière pour qu'il naisse de lui âes fils qui soient les protecteurs de nos enfants.
« Ma mère sera heureuse du témoignage que, dans cette grande circonstance, son époux ne cesse pas de lui rendre. Elle sera heureuse du propre témoignage de sa conscience. Elle le sera d'avoir rempli avec courage et dignité ce devoir dont elle a contracté l'obligation envers son peuple et envers lui, le jour même où elle fut couronnée de ses augustes mains ; il ne lui reste rien à désirer pour son bonheur et pour sa gloire, après avoir recueilli les touchants regrets, après avoir été témoin des combats qui se sont livrés dans le cœur d'un monarque accoutumé à tout sacrifier
* Dans Tentrevuc de Mantoue, Napoléon avait dit, à propos du prince Eugène, qui devait se montrer si complaisant pour lui en 1810 : « L'Italie^ le plus beau fleuron de ma couronne impériale! Eugène n*en est que le vice-roi, et loin de le dédaigner, lui, il espère que je le lui donnerai ou du moins que je le lui laisserai, s'il me survit. 11 pourrait bien, sur ce point, être trompé dans son attente, car je vivrai quatre-vingt-dix ans! // le faut pour la parfaite consolidation de mon Empire... »
au bien de la France, son devoir envers l'État et les sentiments qui l'attachaient à son e'pouse !
« Tout dans la vie de Sa Majesté reçoit donc le sceau de sa grandeur. Le grand Charlemagne et plusieurs de nos rois se sont séparés de leurs épouses, mais aucun n'a eu des motifs aussi nombreux, aussi puissante; aucun n'a porté dans une si grave circonstance ce caractère de sentiment, j'oserai même le dire, de justice qui appartient à toutes les actions de l'Empereur. Je m'applaudis de ce que ma place d'archichancelier d'État, qui me donne le droit de prendre séance parmi vous, m'a mis à même de manifester mes sentiments.
Notre famille sera toujours celle de l'Empereur, du moins par l'attachement, le dévouement et l'amour * . »
Le prince Eugène trouva ce discours quelque peu servile. Sa démarche auprès du Sénat avait déjà par elle-même de quoi surprendre. Il ne voulait pas augmenter le blâme de l'opinion publique, qui l'accusait, lui et sa sœur, « de danser aux funérailles de leur mère* ». Il se rendait compte, en ce moment si douloureux, de la peine qu'il avait éprouvée en 1796 de voir sa mère contracter une nouvelle union avec le général Bonaparte. Aussi
» Archives nationales, AF^v 1220.
^ C'était surtout injuste pour Hortense, qui reprocha plusieurs fois à Napoléon, et en termes amers, son ingratitude.
réduisit-il à une juste mesure les éloges et les flatteries qu'on lui imposait. Il amoindrit les compliments qu'avait inventés Maret, il ne parla que du grand Gharlemagne, il abrégea cette harangue complaisante qui devait lui peser, car il était le point de mire de tous les yeux et de toutes les observations plus ou moins discrètes.
Celui qui étudie avec calme ces événements extraordinaires ne peut s'empêcher de regretter que l'Empereur ait imposé une telle charge à son beau-fils. Lui faire dire, à l'heure où se dénouaient des liens formés depuis quatorze ans, que « sa mère, sa sœur et lui, ils devaient tout à l'Empereur » ; qu'il importait au bonheur de la France ft que le fondateur de la quatrième dynastie vieillît environné d'une descendance directe » , c'était demander beaucoup à un fils tel que le prince Eugène. Car c'était une âme généreuse, un cœur noble et loyal. Le prince accepta cependant — non sans hésitation — le rôle que lui prescrivait Napoléon, et l'on peut dire, après avoir lu son discours, où il rend à sa mère un hommage attendri qu'on ne trouve pas dans le langage officieux préparé par le courtisan Maret, que le sacrifice du prince Eugène a égalé en partie celui de Timpératrice Joséphine ^ .
' « Ce matin, écrivait le prince Eugène à sa femme le 16 déeem-
Après ce discours, qui ne fut suivi d'aucune réflexion, mais que la haute assemblée écouta avec une émotion respectueuse, le projet de sénatusconsulte fut renvoyé pour la forme à une commission composée de Garnier, Lacépède, Sémonville, Beurnonville, Cbaptal, Laplace, le duc de ûanzig, le maréchal Serurier et Monge. A quatre heures et demie, la séance fut reprise et le comte Lacépède lut son rapport. C'était, comme toutes les pièces officielles de cette solennelle affaire, une œuvre de courtisan erie. Lacépède était, du reste, coutumier de ces besognes. On n'avait pas oublié avec quel zèle il avait approuvé la guerre d'Espagne, évoquant les ombres de l'aïeul de Philippe V, de François T' et du grand Henri... La nuit avait porté conseil au rapporteur. Il qualifiait le sénatus-consulte «d'acte mémorable, — de monument des affections les plus touchantes » . Il célébrait « l'immortel Napoléon » . 11 citait treize princes que leur devoir de souverain avait contraints de dissoudre les nœuds qui les unissaient à leurs épouses, et parmi eux Charlemagne, Philippe - Auguste, Louis XII et Henri IV. Enfin, il proposait l'adoption du projet ainsi que la rédaction des deux adresses, l'une à
bre, J6 me suis rendu à la séance du Sénat où, suivant les désirs de l'Empereur, j'ai exprimé les sentiments dont ma famille était animée en cette circonstance. Tout s'est passé avec calme^ et rimpératrice a déployé le plus grand courage et la plus grande résignation. » (^Mémoires du prince Eugène, t. VI.)
TErapereur et Roi, l'autre à l'Impératrice et Reine. Sur quatre-vingt-sept votants, soixante-seize se prononcèrent pour le projet, sept contre, et quatre s'abstinrent de voter. Après ce scrutin, le prince arcbichancelier déclara le projet converti en sénatus-consulte. Il n'y avait pas eu de discussion ' .
Le sénatus-consulte était ainsi conçu :
Article premier.
« Le mariage contracté entre l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine est dissous.
Article 2,
« L'impératrice Joséphine conservera les titres et rang d'impératrice couronnée.
Article 3.
n Son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de francs sur le trésor de l'État*.
' « Omnia animalia dicentia : Amen ! m observe irrespectueusement Tabaraud (Du divorce de Napoléon, 1815^ in-8). — On dit cependant que Grégoire voulut demander la parole et ne put l'obtenir.
* Des notes qui accompagnent les pièces officielles, il résulte que r£mperear avait d'abord fixé à un million le douaire de Tlmpératrice, avec donation du palais de TÉlysée, de ses jardins, dépendances et mobilier, la nommant en outre protectrice de Tinstitnt et des Maisons impériales. Il avait fait faire des recherches particulières par le comte Regnaud de Saint-Jean d'Angely sur le
Article 4.
« Toutes les dispositions qui pourront être faites par l'Empereur en faveur de l'impératrice Joséphine sur les fonds de la liste civile seront obligatoires pour ses successeurs.
Article 5.
« Le présent sénatus-consulte sera transmis par un message à Sa Majesté Impériale et Royale.»
A la rente annuelle de deux millions attribuée à Joséphine, TEmpereur ajouta le domaine de Navarre, érigé en duché à titre de dotation pour en jouir sa vie durant. Cette dotation devait passer, après la mort de l'Impératrice, à la descendance de son fils le prince Eugène '.
rang des reines douairières. Celui-ci, dans un rapport à l'Empereur, rappelait que Marie de Médicis, assistant au lit de justice où la majorité de Louis XIV fut déclarée, occupa la première place. II ajoutait que^ dans un cahier déposé aux Archives nationales et intitulé : Règle des rangs et cérémonieSy un article portait que les reines douairières devaient précéder les reines régnantes. Ce maouscrit pouvait être reporté comme date à l'époque de la régence du duc d'Orléans pendant la minorité de Louis XV . En Russie, le même règlement pour les reines douairières était actuellement observé. Le comte Regnaud de Saint- Jean d*Angely, faisant observer que c'était à l'Empereur à décider^ déclarait que puisque le rang de l'impératrice Joséphine avait été précédemment assigné par Napoléon après l'Impératrice régnante^ il y avait lieu de lui donner la même place dans l'Almanach impérial.
* Voir sur le cbâteau de Navarre (Normandie) un ouvrage
Une fois le sénatus-consulte voté, le Sénat adopta une adresse destinée à TEmpereur. Elle était ainsi conçue :
u Votre Majesté ne pouvait pas donner à la France un plus grand témoignage de son dévouement absolu aux devoirs qu'impose un trône héréditaire. Le Sénat ressent vivement le besoin de vous exprimer combien il est pénétré de tout ce qu'éprouve la grande âme de Votre Majesté. La puissance la plus étendue, la gloire la plus éclatante, l'admiration de la postérité la plus reculée ne pourront pas payer, Sire, le sacrifice de vos affections les plus chères. L'éternel amour du peuple français et le sentiment de tout ce que vous faites pour lui pourront seuls consoler le cœur de Votre Majesté. »
Puis, ne voulant pas oublier Joséphine dans ses hommages officiels , le Sénat lui consacra l'adresse suivante :
« Votre Majesté Impériale et Royale vient de faire à la France le plus grand des sacrifices. L'histoire en conservera un éternel souvenir.
« L'auguste épouse du plus grand des monarques ne pouvait pas s'associer à sa gloire mémorable par un dévouement plus héroïque.
o Depuis longtemps, Madame, le peuple fran-
intéressaDt, quoique très mal écrit, de M.d*Avannes (1819, deux -vol. in-4o).
çais révère vos vertus ; il chérit cette bonté touchante qui inspire toutes vos paroles comme elle dirige toutes vos actions ; il admirera votre dévouement sublime et décernera à jamais à Votre Majesté Impériale et Royale un hommage de reconnaissance, de respect et d'amour. »
Dans quelques mois, le même Sénat s'empressera d'offrir à la nouvelle impératrice le tribut de sa joie patriotique et de son légitime orgueil. Machine à compliments, il débitera sa prose officielle sur le même air laudatif et avec la mémç gravité. Tout se fait chez lui sur un ordre précis et à l'heure dite. 11 ne faudrait pas croire en effet que les adresses à Napoléon et à Joséplrine étaient un hommage spontané. Dans l'avant-projet de la cérémonie des 15 et 16 décembre, Maret et Gumbacérès avaient pris soin d'insérer les lignes suivantes :
« Le Sénat arrêtera une adresse pour être présentée à l'Empereur par le Sénat en corps. Il nommera aussi une députation pour porter une adresse à l'Impératrice. Dans le cas où Sa Majesté ne recevrait pas la députation , l'adresse serait remise à la dame d'honneur. » Mais les savants conseillers ne s'arrêtent pas en si beau chemin. Ils prévoient tout. « Le samedi soir, écrivent-ils, l'Impératrice ira coucher à la Malmaison. Le di-
manche, l'Empereur ne recevra point. Il partira pour Trianon ou pour Rambouillet *• »
Le 16 décembre, vers quatre heures du soir, conformément au programme officiel, Joséphine quitta les Tuileries pour se rendre à la Malmaison. Le voyage fut attristé par le mauvais temps ; l'arrivée fut plus triste encore. La malheureuse femme, à la vue de cette demeure jadis si joyeuse, aujourd'hui si abandonnée et qu'assombrissait une pluvieuse soirée d'hiver, fondit en larmes. Quoi qu'on ait dit de la légèreté de son caractère, elle demeura longtemps accablée par le chagrin et ne pouvant croire à la brutale réalité des faits*. Son fils, qui l'avait accompagnée à la Malmaison, écrivait, le 17 décembre, à la vicereine d'Italie : « Sa douleur a été assez vive ce matin en revoyant les lieux qu'elle avait habités si longtemps avec l'Empereur... » Et se trompant sur une sorte d'anéantissement qu'il prenait pour
' Le Moniteur du 17 décembre contenait cette note : « Paris, le 16 décembre. S. M. TEmpereur et Roi est parti aujourd'hui à quatre heures pour Trianon. S. M. Timpératrice Joséphine est à la Malmaison. »
^ Dix mois après, la désolation de Joséphine était encore la même, car le 13 octobre 1810, elle écrivait à Hortense : « Tout ce que tu me dis de l'intérêt que me porte toujours l'Empereur, me fait plaisir. J*ai fait pour lui le plus grand des sacrifices : les affections de mon cœur. Je suis sûre qu'il ne m'oubliera pas, s'il se dit quelquefois qu'une autre n'aurait jamais eu le courage de se sacrifier à ce point, i»
du calme : « Son courage a repris le dessus, ajoutait-il, et elle est résignée à sa nouvelle position. Moi, je crois fermement qu'elle sera plus heureuse et plus tranquille.» Plus heureuse, c'était beaucoup dire; plus tranquille, c'était vrai. Les impatiences de TEtnpereur, ses colères et ses brusques variations de sentiments, les intrigues des courtisans, les perfidies de Joseph et des siens, tout ce composé de petitesses et de méchancetés qui faisait partie de la vie quotidienne du monde et de la cour, avaient enlevé le repos à l'Impératrice, A la Malmaison, elle devait retrouver un peu de quiétude. « Nous avons eu ce matin, continue le prince Eugène, plusieurs visites. On ne parle, nous dit-on, à Paris, que de notre courage et de la résignation de l'Impératrice. Ils seraient bien sots, ceux qui pourraient croire que j'ai regretté quelque faveur •et quelque élévation. J'espère qu'à la manière dont j'ai pris la chose, je convaincrai les plus incrédules que je suis au-dessus de cela K »
Quelques jours après, l'Empereur vint rendre Tisite à l'Impératrice. Elle n'avait pas encore la résignation dont parlait son fils, car nous découvrons cet aveu dans une lettre que lui adressait
* Voir, à propos de la douleur de Joséphine à la Malmaison, .uDe longue lettre de madame de Rémusat. (Mémoires, t. III, p. 298 à 301.) Madame de Rémusat avait juré de suivre Joséphine, si elle quittait les Tuileries. Elle tint sa parole.
Napoléon au lendemain de cette visite : « Je t'ai trouvée aujourd'hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir ; il faut ne pas te laisser à une funeste mélancolie ; il faut te trouver contente et surtout soigner ta santé, qui m'est si précieuse... Adieu, mon amie. Dors bien. Songe que je le veux. » Il ne cesse d'ordonner le calme à celle dont il a brisé la vie. Il est satisfait de son œuvre. Dans son majestueux égoïsme, il ne comprend point que la malheureuse femme n'éprouve pas la même satisfaction que lui. « Savary me dit que tu pleures toujours. Cela n'est pas bien... Je désire te savoir gaie. Si je n'apprends que tu es gaie et contente, j'irai te gronder bien fort. » Il a été triste, lui aussi, mais seulement les premiers jours de la séparation. Il trouve que les Tuileries sont un palais vide où il est isolé. En réalité, il attend avec impatience la nouvelle épouse qui doit embellir et charmer la demeure impériale. La bonne Joséphine lui répond : a Mille, mille tendres remerciements de ne m'avoirpas oubliée... Il y a des sentiments qui sont la vie même et qui ne peuvent finir qu'avec elle. Sois heureux, soisle autant que tu le mérites; c'est mon cœur tout entier qui te parle!... » Le 25 décembre, ils dînèrent à Trianon. Ce fut le dernier repas qu'ils firent ensemble. Le prince Eugène en informait
ainsi sa femme : « L'Empereur est venu avanthier voir rimpératrice. Hier, elle a été à Trianon pour le voir et elle y a été retenue à dîner. L'Empereur a été très bon et très aimable pour elle^ et elle m'a paru en être beaucoup mieux. Tout me porte à penser que Tlmpératrice sera plus heureuse dans sa nouvelle position et nous tous aussi. Tu peux me croire, parce que je vois la chose en parfaite tranquillité. » Un autre témoin véridique de ces faits, le bairon de Meneval, ne ressentait pas le même contentement. Il dépeignait la douleur constante de Joséphine; il ne pouvait s'empêcher, se faisant ainsi l'écho de Topinion publique, « de déplorer les rigoureuses exigences de la poli- , tique, qui brisaient si violemment les liens d'une affection éprouvée pour imposer une autre union n'offrant que des chances incertaines * » .
On négociait toujours avec la Russie. Cette puissance persistait à ne donner à Napoléon une grandeduchesse que si l'Empereur garantissait au Tzar la possession de la Pologne. Caulaincourt écrivait que le cabinet de Pétersbourg manifestait du mécontentement et de l'inquiétude. « On veut, di-
* Par sa bonté et sa grâce, Joséphine avait gagné l'affection publique. L'impératrice Marie-Louise ne pourra et ne saura pas, comme elle, conquérir les cœurs. Tous les contemporains attestent que la France vit le divorce avec un réel déplaisir, et \^ que le mariage autrichien produisit de l'éblouissement, mais non de l'enthousiasme.
sait-il à la date du 18 décembre, quelque chose de positif. » Mais ni Alexandre ni Napoléon ne désiraient s'engager à fond. Et celui qui s'impatientait le plus, c'était l'empereur des Français. De son côté , Joséphine, loin d'éprouver cette tranquillité dont parlait son fils, ne cessait de se répandre en plaintes et en regrets. Elle ne pouvait se résigner à son sort. Elle rappelait que l'article 7 du statut de 1 806 avait stipulé que le divorce était interdit aux princes et princesses de la famille impériale. Elle aurait pu ajouter que l'Empereur, qui, pour les diverses prescriptions, s'était conformé aux règles du Code, eu avait violé sciemment une disposition essentielle. En effet, l'article 277 stipule, conformément à la loi du 30 ventôse an XI, que le divorce par consentement mutuel ne peut avoir lieu quand la femme a quarante-cinq ans accomplis. Or, Tlmpératrice, née en 1 763, avait quarante-six ans sonnés. Et c'est ici qu'il faut regretter Terreur volontairement commise dans l'acte de mariage passé en 1 796, où Joséphine s'était rajeunie de quatre ans. Elle payait cher une coquetterie d'un instant, comme je l'ai dit plus haut.
La loi était exposée à subir prochainement une autre violation. Dans le cas de divorcepar consentement mutuel, aucun des deux époux ne pouvait contracter un nouveau mariage que trois ans après
le prononcé du divorce '. Et, dans le court délai de trois mois, l'Empereur allait contracter une nouvelle union. Mais si les règles du droit civil avaient été négligées sans peine, celles du droit canonique devaient l'être moins facilement. A la Russie qui tergiversait, on arrivait à préférer l'Autriclie. La substitution ne levait cependant pas tous les obstacles. Pour contracter mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, il fallait de toute nécessité faire rompre par l'Église les liens spirituels formés en 1804, la veille du sacre*. Dans l'examen de cette affaire si grave, on va trouver des faits et des détails au moins aussi curieux et aussi nouveaux que dans l'affaire du divorce par consentement mutuel.
1 Lors de la discussion du Gode civil, le premier Consul avait émis Topinion que « le divorce par consentement mutuel ne devait pas être admis après dix ans de mariage et sans Tautorisation des ascendants ». (Séance du 14 vend, an XI.) Il n'a pas tenu compte, comme on Ta vu, de ce laps de temps pour son propre divorce.
Et dans une autre séance, il donnait du divorce par consentement mutuel une définition qui jette une vive lumière sur ce qui s'est passé : « Le consentement mutuel, avait-il dit, n'est pas la cause du divorce, mais un signe que le divorce est devenu nécessaire. Par là, on éviterait la nécessité de prouver publiquement devant les tribunaux^ et Ton se ménagerait un moyen de dissimuler les causes scandaleuses du divorce, comme le serait celle de l'impuissance. »
* On verra bientôt que c'est l'Autriche qui a demandé l'annulation canonique du mariage religieux de Napoléon et de Joséphine. C'est la seule exigence qu'elle ait maintenue, sans vouloir à cet égard rien céder.