CHAPITRE V
NAPOLÉON, LA COUR d' AUTRICHE ET l'oFFICIALITÉ DE PARIS.
A la fin de Tannée 1809, la cour des Tuileries savait que l'Empereur était décidé depuis longtemps à épouser une princesse russe, et qu'une alliance fastueuse se préparait entre les deux grands États gouvernés par Alexandre et par Napoléon. On avait appris qu'à Ërhirt le Tzar avait lui-même gracieusement soulevé cette question si importante. La grande-duchesse Anne était la princesse choisie. Mais la veuve de Paul T' avait, par un rescrit du tzar défunt, obtenu et gardé la tutelle de ses filles. Impératrice douairière, Allemande d'origine, elle s'était mise résolument à la tête du parti antifrançais. Avec une adresse et une constance toutes féminines^ elle s'opposait à l'impatience orgueilleuse de Napoléon. Le 13 décembre, l'empereur des Français fit dire au cabinet de Saint-Pétersbourg qu'il voulait « avant la fin de janvier » savoir à quoi s'en tenir.
Sur ces entrefaites, une assertion, plus ou moins fortuite, du premier secrétaire de l'ambassade autrichienne à Paris parut bouleverser tous les plans. Dans une conversation particulière qui fut immédiatement rapportée à M. de Bassano, M. de Floret affirma que si l'empereur Napoléon s'adressait pour son mariage à FAutriche, il ne s'exposerait pas à un refus*. Cette conversation se rattachait à un plan adroitement préparé. Quoi qu'en semblent dire après coup les Mémoires de Metternich, l'Autriche avait ses raisons pour souhaiter l'alliance avec ardeur. Les dénégations habiles et les opinions successives font d'ailleurs partie intégrante du bagage diplomatique. «M. de Metternich, disait un jour Napoléon, est tout près d'être un homme d'État. Il ment très bien. »
L'Autriche, qui avait cherché à brouiller la France avec la Russie, plaçant l'espoir de son relèvementsur de prochaines hostilités entre ces deux États, avait vu tout à coup ses projets s'effondrer. Au lieu de se diviser, la France et la Russie semblaient se réunir de la manière la plus étroite et pour plusieurs années sans doute. L'hypothèse mise en avant par
1 u fia Majesté, à laquelle rien ne répugne de ce qui peut contribuer à assurer le bien>être et la tranquillité de l'État, vous autorise, Monsieur l'ambassadeur, à la suivie (ralliance avec Napoléon) et à ne point vous refuser aux ouvertures qui pourraient vous être faites à cet égard... » (Metternicb à Schwarzenberg, 25 décembre 1809.)
Cambacérès, — la guerre fatale avec celui des deux souverains dont TEmpereur n'aurait pas épousé la fille, — allait se réaliser. Le chemin de Vienne était connu de Napoléon. Il le prendrait plus facilement que celui de Saint-Pétersbourg. On devine les angoisses de François II, de Metternich, de Schwarzenberg pendant les négociations secrètement engagées par Caulaincourt *.
Depuis longtemps, Metternich désirait et conseillait l'alliance avec la France, malgré ses sentiments d'Autrichien offensé par les exigences et les duretés de Napoléon. Il avait compris que son pays trouverait là seulement la paix et le salut. L'important était de gagner quelques années à n'importe quel prix. Autrement, avec un génie destructeur comme Napoléon, la ruine de la dynastie autrichienne n'était qu'une affaire de quelques mois. Au premier caprice passant par la tète du vainqueur, l'Autriche, la Bohême, la Hongrie allaient être séparées et confiées à. des princes, vassaux serviles de l'empereur des Français. Le mariage d'une archiduchesse avec cet empereur était donc le but suprême h atteindre, parce qu'il conduisait directement à
* Voy. les Mémoires de Metternich et la Correspondance de Màrie-iéCuise, chtz Haar et Stelnert, 1887, in-8o. — Voy. également V Allemagne sous Napoléon /•'", par Alfred Rambaud ; Lefebvre de Béfaaine, Histoire des Cabinets de t Europe; Helfert, Marie' Louise ; A, Fournier, Napoléon /«*', t. II, etc
Falliance politique. Aussi rien ne fut épargné pour arriver à réaliser ce dessein. A peine appriton à Vienne les négociations entamées avec la Russie, que M. de Metternich, qui avait habilement caché ses plans \ résolut de tenter la fortune. Il avait eu déjà connaissance des plans de l'empereur des Français parle comte de Narb onne, qui, dînant à Vienne vers le 7 ou 8 ^ficemhrfi^ avec lui, le prince de Ligne et le comte de Lamarck, s'était laissé aller à dire, à propos de la dernière paix, qu'on était entraîné vers un terme fatal, u Ce terme, avait-il précisé, c'est la réduction du continent
1 « Le comte de Metternich, écrivait le général Andréossy à Napoléon le 5 novembre 1809, sentant son insuffisance, caresse le parti dominant. Il s*embarrasse peu d'avoir des succès ; il ne vise qu'à une pension. » Et le 21 novembre : a M. de Metternich paraît animé de sentiments raisonnables, mais il est sans appui etsans crédit de famille. On s'aperçoit aux démarches de ses' parents et aux avances qu'il fait lui-même à certaines personnes, qu'il cherche à prendre une assiette solide ; mais les meneurs sont là qui feront tous leurs efforts pour le contrarier, n (Archives nationales.) On voit que le général Andréossy n'était pas exactement renseigné. —Le 4 décembre^ Sduyarzenberg avait informé Metternich du divorce projeté et avoué par Napûlêûn depuis le 25 novembre. « On se demande, disait-il, quelle est celle qui remplacera l'Impératrice. Il paraît qu'on n'est pas d'accord sur ce choix. On parle d'une princesse d'Autriche, de la princesse de Saxe. On nomme même, chose qui n'est rîeh~lnoins que probable, une sœur de l'empereur Alexandre âgée de treize ans, enfin la fille de Lucien... Ces notions sont connues de très peu de personnes. Le tout se dévoilera en peu de temps. Je me trouve dans le cas de réclamer le plus profond secret sur cette communication, n (Helfert, Marie-Louise, App.)
européen à deux Empires prépondérants. L'un de ces deux Empires, vous voyez sa croissance rapide et le chemin qu'il a fait dans le monde depuis 1800. Pour l'autre, il n'est pas encore nommé par le sort; ce sera l'Autriche ou la Russie, selon la suite qu'on entendra donner à la paix de Vienne. » Dès le lendemain, le comte de Narbonne fut appelé chez François II. L'entrevue fut très cordiale. L'Empereur parla beaucoup de son désir d'accentuer et de fortifier la dernière paix. Il fit même entendre à son interlocuteur qu'il consentirait à une alliance de famille entre lui et Napoléon. ' M. de Narbonne accentua ses déclarations de la veille et s'abandonna à l'espérance « qu'une archiduchesse d'Autriche, de nouveau confiée à la France, tenterait Napoléon de s'arrêter enfin à la paix, de jouir de sa gloire au lieu de la hasarder sans cesse, et de travailler au bonheur des peuples, de concert avec le vertueux monarque dont il deviendrait le fils d'adoption ' » . La tragédie tournait à l'idylle I... Mais tandis que M. de Narbonne prenait congé de François II en se félicitant d'avoir entrevu et secondé les pensées de l'empereur d'Autriche, Metternich mettait à profit ses confidences. Il en parlait avec M. de Laborde, qu'il croyait acquis à la cour de Vienne et qui semblait abonder
• M, de Narbonne, par Villemain.
dans ses vues. Due fois sûr de son terrain, il avisa de ses projets le prince de Schwrarzenberg, récemment arrivé à Paris, et lui recommanda de tout entreprendre pour triompher. Le prince s'aboucha, dès le 1 2 décembre, avec le même de Laborde, que M. de Metterniciravait pressenti à Vienne^- Il lui confia son secret. Nous allons le voir relaté tout au long dans des rapports confidentiels qu'il importe de faire bien connaître au lecteur, parce qu'ils révèlent, mieux que tout autre document, les visées et les menées infatigables de l'Autriche. Les rapports sont adressés à M. de Charapagny, qui suivait anxieusement, lui aussi, ces négociations si curieuses. Lev 13 décembre, Laborde lui transmettait ainsïTës 'premiers détails :
' « Je suis alléce matin chez le prince de Schwarzenberg que je n'avais pas vu depuis mon arrivée^
' Il m'a reçu comme un an^cîên ami et avec cette émotion d'un homme qui, transporté dans un pays nouveau où il n'a pas encore établi de relations intimes et où il ne voit pas encore bien clair dans sa position, a besoin de s'épancher. »
^ Voir la dépêclie du 25 décemijre 1809. (Mémoires de Metternicliy t. II, p. 312.) M. de Laborde avait servi pendant la Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Il s*était ensuite rallié au gouvernement du premier CorisuU avait suivi Lucien en Espagne dans son ambassade en 1800 et avait été nommé auditeur au conseil d'État. Il accompa{^na Napoléon en Espagne dans Tannée 1808, et en Autriche dans l'année 1809. Il était en relations intimes avec la cour et la noblesse de Vienne.
Le prince l'entretient d'abord d'une note de M. de Gbampagny concernant M. deJ R osa m o skj^ de sa position subalterne vis-à-vis de l'ambassadeur de Russie, d'une proclamation du général Giulay aux provinces illyriennes, sévèrement blâmée par M. de Metternicb, etc.
« Après tous ces préliminaires, il est venu à parler des événements du jour, qu'il considérait comme la suite d'une affaire arrangée, ne supposant pas qu'on ait amené si loin les choses, si tout n'avait pas été réglé pour un nouveau mariage de TEmpereur. J'ai manifesté une opinion différente. Mais sans renoncer tout à fait à la sienne, il m'a fait entendre que si le projet n'était point ancien, au moins existait-il à présent et qu'il ne doutait point qu'il ne regardât la Russie. Il en jugeait principalement par la joie que manifestait le prince Kourakin depuis huit ou dix jours, au lieu de l'inquiétude qu'il avait eue auparavant. Il me dit avoir appris à son arrivée que le prince Kourakin était dans une sorte de demi-disgrâce, qu'il avait été reçu froidement à Fontainebleau, et il en fut bientôt convaincu à l'empressement que mit cet ambassadeur à tâcher de savoir de lui s'il n'existait pas quelques articles secrets d'engagement entre l'Autriche et la France au détriment de la Russie. Il se montra surtout intéressé à l'apprendre le lendemain d'un bal donné par la reine de Hollande où il ne
fut pas invité, lorsque tout a coup ces dispositions changèrent au cercle suivant. L'Empereur s'adressa à l'ambassadeur de Russie à deux reprises différentes et lui parla longtemps; et Ton apprit en même temps que la veille il était arrivé un courrier français de Saint-Pétersbourg. » Il ne paraissait point douteux à Schwarzenberg qu'il n'y eût quelque arrangement de conclu ou du moins de bien avancé avec la Russie. « Quant aux difficultés qui pouvaient, disait-il, se rencontrer du côté de Saint-Pétersbourg, il n'en voyait aucune. L'Impératrice mère, qui voudrait sans doute s'y opposer, s'est éloignée de la cour, ce qui ne prouve pas qu'elle y jouisse de beaucoup de crédit. Elle s'est retirée à Kratschina^ où elle passera l'hiver. L'Em- " pereur a pris avec elle l'habitude de plaisanter, lorsqu'elle veut entrer dans des discussions sur les affaires publiques. Il n'est pas vraisemblable que, dans cette circonstance, son opinion soit d'un grand poids. L'Impératrice régnante, dont les dispositions seraient au moins équivoques, n'a aucun crédit. f ^ D'ailleurs, son unique occupation étant de tâcher *^-^ de ramener à elle l'empereur Alexandre, elle évite avec soin de le contrarier pour ne pas diminuer le nombre de ses visites qui, sans cela même, sont tout à fait rares. Quant au caractère particuHer de la princesse Anne, il ne sera pour rien dans tout ceci. L'Empereur disposera d'elle facilement, sur-
tout en faisant valoir son désir que cette alliance ait lieu et l'intérêt de sa couronne'. Sans doute l'Impératrice mère, qui dirige encore l'éducation de la princesse et ne la quitte pas, cherchera à la retenir, mais rinfluence de l'Empereur l'emportera. La jeune princesse est fort bien élevée par la comtesse de Lieven. Elle n'a pas quinze ans, n'est point formée et est encore très petite, mais elle "annonce devoir être un jour jolie. Plusieurs personnes même lui trouvent de la ressemblance avec l'impératrice Catherine, peut-être à cause de son nez aquilin et de la forme de son visage qui n'a rien de l'air kalmouk de la famille. »
Le prince de Schwarzenberg vanta alors l'influence de M. de Gaulaincourt, qui voyait le Tzar tous les jours et s'était emparé de son esprit. Puis il s'occupa de la nation russe et des coteries (]ui divisaient la Cour, mais qui étaient impuissantes à empêcher les projets d'Alexandre.
Il ne put cacher un sentiment de jalousie dans la manière dont il chargea le tableau. « Vraiment, ditil, je ne vois pas un grand avantage pour l'empereur Napoléon à resserrer l'alliance avec la Russie pat un mariage. Ce pays est composé de gens insolents, barbares et ignorants, sur lesquels un Uen semblable fera peu d'effet, taudis qu'il serait un bonheur pour
1 Metternich fera les mêmes réflexions à Tégard de Marie- Louise.
d'autres peuples. » Laborde releva cette phrase qui ramenait naturellement n parler de sa conversation avec M. de Metternich. Le prince lui répéta les mêmes choses que ce ministre, c'est-à-dire qu'une alliance avec la maison impériale de France serait d'un grand avantage pour son pays, et que pour lui-même c'était le seul événement qui pût rendre sa position tolérable ' . Il se répandit en éloges sur la princesse Louise, qui paraissait être une personne distinguée par la figure, l'instruction et le caractère. « Elle a reçu, dit-il, une éducation française, et depuis quatre ans, les ambassadeurs ont ordre de lui envoyer tout ce qui paraît de bon en littérature en France. C'est elle que l'empereur d'Autriche préfère parmi tous ses enfants. » Le prince de Schwarzenberg s'étendit ensuite sur les résultats heureux pour les deux pays d'un lien qui étabhrait ainsi des rapports durables, sur les vingt ans de paix que le système de M. de Ghoiseul et de M. de Raunitz avait procurés à l'Autriche, sur la puissance de l'armée autrichienne commandée
1 Metteinich dit, dans sa dépêche du 25 décembre à Sckwarzenberg, que M. de Laborde était venu le sonder sur la possibilité d'une alliance de famille. La vérité, — quoique Helfert le nie, — c'est que c'est M. de Metternich qui a fait les premières ouvertures. Dans cette même dépêche, il autorise Schwarzenberg à négocier, « si le divorce de Napoléon a lieu » . Or, il était impossible qu'il ne sût pas, le 25 décembre, le divorce du 15. La vérité, c'est que depuis 1807, M. de Metternich pen-> sait au divorce de Napoléon.
par Napoléon. . , « Mais, observait-il, tout cela est trop beau, et il ne faut pas concevoir de telles espérances pour n'en avoir pas bientôt le regret, » Il revenait ainsi à Topinion que les choses étaient trop avancées pour qu'il restât quelque espoir à TAutriche. ^
Laborde chercha à affaibHr cette disposition de son esprit, et le prince était trop intéressé à croire qu'il pouvait se tromper pour ne pas finir par en convenir. « Il m'en a parlé alors non comme d'une chose probable, mais comme d'une chose possible, continue Laborde, ce qui me permettait de lui faire sentir qu'il serait bon dès lors qu'il fût prêt à tout événement. Il m'a avoué qu'ayant entendu parler 1 du divorce, peu de temps après son arrivée, et j ayant vu l'inquiétude du prince Kourakine, il 1 avait demandé à sa Cour des instructions sur ce ' qu'il devait répondre dans le cas où il lui serait fait quelque insinuation, et qu'ayant écrit dans ce sens il y a huitjours, il devait recevoir incessamment une réponse qu'il me communiquerait*. Quoiqu'il ne m'ait pas dit qu'il crût nécessaire de faire une nouvelle démarche dans le même but près de sa Cour, tout me porte à croire qu'il est trop personnellement intéressé à cette idée pour vouloir rien remettre au hasard, et qu'il serait fort possible qu'il fît partir demain ou après-demain un courrier
Cette réponse est celle du 25 décembre.
pour presser les instructions qui pourraient lui deviBnir nécessaires ' . »
Quelques jours après, dans un second rapport, Laborde écrivait à M. de Champagny :
u Le courrier arrivé hier a apporté au prince de Schwarzenberg deux lettres du conate de M etternich, l'une ostensible servant de réponse à ses dépêches du 5 décembre. Elle contient une apologie de la conduite du gouvernement autrichien depuis le jour de l'évacuation de Vienne, un rapport sur la cession des provinces frontières, quelques plaintes sur le prince d'Eckmtihl et d'autres détails, que le prince de Schwarzenberg doit communiquer aujourd'hui à M. de Champagny.
^L^ « Une autre partie de sa lettre est relative h la i nouvelle du divorce et à la possibilité d'une I demande en mariage de la princesse Louise. Elle porte que le prince de Schwarzenberg doit accepter \ sur-le-champ la demande et témoigner de la part de l'Empereur que cette union lui est agréable. Il doit ajouter que l'empereur d'Autriche n'a eu pour but, en faisant d'immenses sacrifices pour conclure la paix, que d'assurer le repos de ses peuples, que ce but n'a été qu'imparfaitement rempli, puisqu'il existe encore de l'inquiétude entre les deux gouvernements, qu'il cherchait depuis longtemps un
' Archives nationales.
moyen d'opérer un entier rapprochement et que ce moyen se trouverait naturellement dans un lien qui coûterait sans doute à la tendresse d'un père, mais qui s'accorderait avec les devoirs d'un souverain ' .
• La seconde lettre, remarquait le diplomate français, était confidentielle et avait rapport uniquement au point important. Elle indique au prince de Schwarzenberg la marche qu'il doit tenir après avoir accepté la demande. Le comte de Metternich lui prescrit de témoigner la répugnance que l'empereur d'Autriche aurait à la conclusion de ce mariage, si le divorce n'était revêtu de formes religieuses, et de rappeler Téloignement que ce prince a toujours montré dans ses États pour cette sorte de séparation, à moins qu'elle ne provînt d'une nullité de mariage reconnue par l'Église.
a J'ai voulu savoir alors si Ton n'avait point quelque idée de l'intervention du Pape. Le prince m'a affirmé qu'il n'en était pas question, et que les arrangements qui se prennent ici auraient déjà rassuré pleinement à Vienne. La lettre ajoutait, comme instruction secrète, de tâcher de profiter de cette circonstance pour obtenir de l'empereur Napoléon quelque adoucissement aux conditions sévères de la paix. — Afin, disait-on, que cet évé-
^ M. de Metternicli s*e!»t bien gardé de faire figurer cette pièce dans ses Mémoires.
78 LE DITOBCE DE 2ÏAPOLÉON.
Dcmeot futoDJoar d'allégresse poor tout le pays et que les peuples de la monarchie aotrîchienne en sentissent déjà les bienfaits, en même temps que leur souverain eo appréciait les avantages. » Le prince de Schwarzenberg demanda à Laborde si Ton ne pourrait pas stipuler quelque facilité de commerce pour la Hongrie, une exemption de douanes ou quelque chose de semblable qui fut un signe de rapports nouveaux et plus favorables.
« Je lui ai répondu, affirmait Laborde, que des arrangements avantageux étaient ordinairement les conséquences d^un tel nœud, mais qu'ils en étaient rarement la suite immédiate et jamais les conditions. Il m'a assuré que l'impression de l'empereur d'Autriche à ce sujet lui était arrachée par le malheur de ses peuples, mais n'était qu'un vœu de sa part.
« Il s'est alors ouvert à moi et m*a dit que M. de Metternich l'engageait à tout employer^ lorsguil en serait temps, pour faire réussir cette alliance, et à ne rien négliger pour en démontrer les avantages. Il était si pénétré de ce qu'on lui mandait, qu'il a voulu sans doute s'exercer sur moi pour commencer à convaincre quelqu'un en attendant qu'il eût affaire à des personnes plus importantes. — L'empereur Napoléon, disait-il, aura beau ajoutera ses rapports avec la Russie une nouvelle force par un lien plus intime, il ne pourra empêcher le pays de se
détacher tôt ou tard de son alliance. Le mécontentement est trop. général, l'opinion contre la France trop prononcée pour qu'une alliance de famille procure autre chose qu'une union éphémère, tandis quelle serait un lien durablejfour nous. L'empereur ^ cTes t'rançârs, déjà maître d'une partie de l'Allemagne, la réunirait par là tout entière. C'est bien alors qu'il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission, et que la Russie serait obligée de suivre le système qu'on lui dicterait non point en alliée capricieuse et vacillante comme aujourd'hui, mais en puissance soumise et secondaire. Nous n'avons besoin de personne que de nous-mêmes pour l'y obliger, et l'empereur Napoléon peut disposer pour d'autres pays de son armée d'Allemagne.
« Le caractère doux de notre princesse, son éducation, l'excellente personne qui a sa confiance' la feraient aimer en France généralement, tandis qu'on ne sait pas quel est le caractère de la princesse de Russie.
« Le prince de Schwarzenberg ajouta une chose assez singulière. Il prétendait avoir appris dernièrement d'un grand personnage qu'il n'a pas voulu me nommer, que l'Empereur, parlant de son établissement futur, avait dit qu'il y aurait bien
^ La comtesse de^^az£iiiâky,qui remplaçait madame de Collo-> redo et qui était une demoiselle de Falkenheîm.
quelque avantage à songer à une princesse autrichienne, mais que la moitié des gens en place pourraient en concevoir des inquiétudes qui ne seraient point sans inconvénients ' .
« Je puis vous affirmer, me dit Schwarzenberg, qu'il n'en serait pas ainsi longtemps. Si cet événement avait lieu, vous verriez avec quel plaisir on l'apprendrait à Vienne, combien l'Empereur mettrait de soins, d'attentions à se concilier les personnages marquants en France. Quant à moi, comme je pourrais m'établir sur un tout autre pied, je n'épargnerais ni dépenses ni démarches pour montrer que nous ne conservons aucun souvenir semblable. En effet, il ne s'agit pas de sentiment dans des questions de haute politique. Je réponds que dans trois ou quatre mois ce petit malaise intérieur n'existerait plus*.
« Il répéta, au surplus, qu'on avait peu d'espérance à Vienne de la réussite de cette affaire, et qu'on était persuadé que les arrangements avec la Russie étaient au moins fort avancés. Le courrier rapportait des instructions au sujet de l'échange des ordres pour lesquels il n'attendait que la moindre insinuation de la part du gouvernement français.
* Ceci était particulièrement pour Gambacérès et Fouché.
' Rapprocher cette déclaration de la façon dont François II et la cour d'Autriche accueillirent la nouvelle de la mort du duc d'Ënghien. (Voir Le duc d*Enghien, p. 413.)
n'osant pas prendre l'initiative, de peur d'un refus. » Le c omte de Laborde continuait à encourager Schwarzenberg. Il se prétait ainsi à la politique de ^son maître qui, négociant en même temps avec la Russie, jouait un jeu double. M. de Metternich se croyait donc à la veille de réaliser ses desseins et de recueillir, lui aussi, le fruit de ses intrigues. L'Autriche accablée, prête à recevoir le dernier coup, allait renaître subitement de ses ruines, miner peu à peu et détruire l'alliance russe sur laquelle s'était fondée la politique napoléonienne depuis Tilsitt. Mais encore une fois, avant de se prononcer d'une façon définitive, il fallait ménager et respecter toutes les formes. Puissance catholique, elle ne voulait offenser en rien les rites sacrés de la religion. Dans les pourparlers qui s'engagèrent aussitôt, elle exigea doQC que le lien spirituel, dont elle avait eu connaissance, fût ouvertement brisé entre Joséphine et Napoléon. La cour des Tuileries se résigna à subir cette nécessité, croyant qu'au défaut d'une alliance avec la cour de Russie, une alliance avec une des plus anciennes cours d'E^urope dissiperait tous les nuages, donnerait à tous un motif incontestable de confiance et serait le gage d'une paix durable.
Qui était compétent pour dissoudre ce lien ? Le Pape seul. Les précédents indiquaient que Louis XII
avait eu recours à Alexandre VI et Henri IV à Clément VIII. Cela n'était pas contestable, mais comment s'adresser à Pie VII, prisonnier du fait de l'Empereur à Savone? Comment lui demander d'évoquer cette cause, à lui qui avait fulminé contre le demandeur une sentence d'excommuni-* cation?... Napoléon confia son embarras à Cambacérès. Le subtil légiste sourit presque des scrupules et des difficultés énoncés par son maître. Sa Majesté n'avait pas besoin de soumettre au Souverain Pontife l'annulation de son mariage. N'y avait-il point à Paris une Officialité diocésaine qui jugeait des cas de nullité? Il fallait, comme un bon citoyen, lui soumettre tout simplement l'affaire.
Cette Officialité n'a pas été créée, comme divers écrivains l'ont avancé, pour la cause impériale. La Constitution avait bien enlevé à la puissance ecclésiastique la connaissance des affaires contentieuses et amoindri l'autorité des Officialités * ; mais l'Officialité de Paris, spécialement, avait repris ses fonc-
1 Ainsi elles connaissaient autrefois des causes personnelles entre ecclésiastiques ou entre ecclésiastiques et laïques, des matières purement spirituelles, de tout ce (|ui touchait à la foi^ à la doctrine, aux sacrements, au service divin, à la simonie, au crime d'hérésie, à la discipline ecclésiastique, aux délits et crimes commis par les membres du clergé, etc. Depuis le Concordat, rOfKcialité était le conseil placé près de l'évêque pour juger les différends survenus entre lui et les membres de son clergé, et les questions concernant les mariages religieux.
lions en ce qui concernait la validité ou l'invalidité des unions contractées devant l'Église.
Elle avait témoigné de son existence en déclarant, sur l'invitation de l'Empereur le 6 octobre 1 806 et après le refus du Pape, la nullité du mariage contracté entre le mineur Jérôme Bonaparte et la demoiselle Elisabeth Paterson. L'official du diocèse de Paris, Pierre Boilesve (que nous retrouverons bientôt à l'œuvre), — après avoir ouï l'abbé Rudemare, promoteur du diocèse, qui, lui aussi, va participer à la dissolution du mariage impérial, — avait donné pour cause de l'annulation du. mariage Paterson l'omission des formes essentielles prescrites par les saints canons, lois, règlements, statuts et décisions de l'Église gallicane. L'ofBcial avait relevé les parties stipulantes de toutes promesses et de tout lien religieux. Jérôme avait retrouvé sa liberté et l'Empereur avait obtenu gain de cause, mais' le Pape s*était refusé, en cette circonstance, à la moindre concession. Il était donc inutile, surtout après les derniers événements, d'avoir encore recours à lui. Toutefois, après ce qui s'était passé pour le mariage 4c Jérôme, on pouvait s'adresser à l'OfBcialité. On était sûr que le promoteur et l'official ne soulèveraient pas de difficultés. On le croyait du moins. En tout cas, il fallait agir sans retard, car on savait que Metternich avait écrit de Vienne à Schwarzenberg : « Sa
Majesté ne donnera jamais son consentement à un mariage qui ne serait pas conforme aux préceptes de notre religion. » C'est. ce que Schwarzenberg venait de confirmer à Laborde.
« Le 22 décembre 1809, rapporte Tabbé Rudemare, dans le Narré que j 'ai sous les yeux ' , les deux officiaux de Paris, MM. Lejeas et Boilesve, et les deux promoteurs, MM. Corpet et Rudemare, furent invités à se rendre chez rarchichancelier,qui avait auprès de lui le ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu. » Gambacérès les mit aussitôt au courant de ce qu'il attendait d'eux.
« Par un article inséré au sénatus-consulte du 16 de ce mois, leur dit-il, je suis, comme vous l'dvez pu voir, autorisé h poursuivre devant qui de droit l'effet des volontés de Sa Majesté. L'Empereur ne peut espérer d'enfant de l'impératrice Joséphine. Cependant, il ne peut, en fondant une dynastie, renoncer à l'espoir de laisser' un héritier qui assure la tranquilHté, la gloire et l'intégrité de l'Empire qu'il vient de fonder*. Il est dans l'inten-
ï Le Narré de la procédure a Coccaftion de la demande en nullité du mariage de Napoléon et de Joséphine est un imprimé de seize pages, qui a été tiré à un très petit nombre d'exemplaires et qui est devenu fort rare aujourd'hui. Le mien est revêtu de notes et de la signature authentique de Tabbé Rudemare, ce qui lui donne une valeur et un intérêt particuliers.
' ■ Pour régner en France, disait INajïoléon à Rœderer, il faut
tien (le se marier et veut épouser une catholique. » Gambacérès révélait ce fait plus de trois semaines avant la décision officielle, ce qui démontre clairement que Napoléon avait renoncé depuis un certain temps à l'alliance russe, c'est-à-dire depuis les entrevues de Laborde et de Schwarzenberg. « Mais auparavant, ajouta Gambacérès, son mariage avec l'impératrice Joséphine doit être annulé, et mon intention est de le soumettre à l'examen et à la décision de l'Officiahté. » On juge de la surprise et de l'effroi des officiaux et des promoteurs à cette nouvelle. Ils se récrièrent. Cette cause si grave était une de celles qui, sinon de droit, du moins de fait, étaient réservées au Souverain Pontife. « Je ne suis pas, répondit sèchement l'archichancelier, autorisé à recourir à Rome. — Il n'est pas besoin, réplique Fabbé Rudemare, de recourir à Rome pour avoir la décision du Pape. Il est à Savone. — Je ne suis pas chargé de traiter avec lui, riposta Gambacérès ; et dans les circonstances actuelles, cela est impos-
être né dans la grandeur, avoir été vu dès Tenfance dans un palais avec des gardes, ou bien être un homme i-apable de se distinguer lui-même de tous les autres. Je n'ai jamais entendu que mes frères dussent être les héritiers naturels du pouvoir. Je les ai considérés comme des hommes propres à préserver le pouvoir de tomber, à la première vacance, dans une minorité. Vhéré" dite, pour réussir, doit passer à des enfants nés au sein de la grandeur. » (4 novembre 1804, — Roederer, t. III.)
sible. — Il y a à Paris, continua l'abbé Rudemare, nombre de cardinaux à qui Ton peut soumettre cette affaire. — Ils n'ont pas ici de juridiction. — Il existe ici une commission de cardinaux^ archevêques et évéques assemblés relativement aux affaires de l'Église. — Ils ne forment pas un tribunal. L'Officialité en est un établi pour connaître de ces sortes d'affaires. — Oui, prince, entre particuliers; mais la dignité éminente des personnes en cause ne permet pas à l'Officialité de se regarder comme un tribunal compétent. — Pourquoi donc? Est-ce qu'il n'est pas libre à Sa Majesté de se présenter, si bon lui semble, devant un tribunal établi pour ses sujets et composé de ses sujets? Qui peut lui en contester le droit ' ? — Il le peut, mais cela est tellement contre l'usage, que nous ne pouvons prendre sur nous de nous regarder comme juges, à moins que ce comité ne décide sur notre compétence. Disposés que nous sommes à faire tout ce qui est en nous pour prouver à Sa Majesté tout notre dévouement, nous ne pouvons nous dispenser de prendre tous les moyens pour mettre
1 Cambacérès répétait ce qu'il avait dit à Napoléon : u Vous n'êtes devant l'Église qu'un simple particulier qui vient demander l'annulation d'un mariage par lequel on a transgressé les règles canoniques, et, comme il dépendra de vos gens d'affaires de dire à ce sujet tout ce quil vous plaira, l'Officialité, sur le vu des pièces régulières et sur la déposition des témoins, vous déclarera libre, m
notre responsabilité à couvert et notre conscience en repos. £n nous chargeant de cette affaire, nous devenons un spectacle au monde, aux anges et aux hommes. — Mais, dit Cambacérès, nous ne voulons pas que cette affaire soit publique et que les journaux anglais s'en saisissent. Toutes les pièces en seront déposées dans la cassette de Sa Majesté*, et nous vous demandons le plus profond secret. Le ministre des cultes vous fera passer la décision que vous demandez. »
Puis l'archichancelier lut le projet de requête qu'il était dans l'intention de soumettre au tribunal et dans lequel il présentait comme moyen de nullité le défaut de présence du propre prêtre et des témoins. Les officiaux observèrent que le mariage avait dû se passer dans les formes en 1796, et que tout Paris avait cette opinion. Cambacérès leur affirma que le samedi 1*' décembre 1804, la veille du sacre, l'Empereur, fatigué des instances de l'Impératrice, avait dit au cardinal Fesch de leur donner la bénédiction nuptiale, et que le cardinal la leur avait donnée dans la chambre même de l'Impératrice, sans témoins et sans curé. L'Empereur y avait été entraîné comme de force, car, prévoyant ce qui allait arriver, il n'avait jamais voulu faire bénir son mariage. Ainsi il avait refusé for-
' Ce sont les pièces que j*ai étudiées aux Archives nationales, AFi^ 1220.
mellement de consentir à cet acte religieux, lorsque la bénédiction nuptiale fut donnée, dans le château, au roi et à la reine de Naples, au roi et à la reine de Hollande, au duc d'Aremberg et à mademoiselle Tascher. II s'y était résigné en 1804, mais sans attacher d'importance à cette cérémonie. Alors Tabbé Rudemare demanda l'acte de célébration. « Il n'y en a pas » , répondit l'archichancelier. Cette réponse était fausse, car le cardinal Fesch avait délivré — comme on le verra — cet acte à Joséphine. L'abbé Rudemare réclama Tacte de baptême de l'Empereur. « Je ne Tai pas, dit Gambacérès. — C'est pourtant une pièce qu'il nous est prescrit de nous procurer. — Je ne puis vous la procurer, mais je l'ai vue^ »
Gomme les membres de rOfHciahté paraissaient ne pas se contenter de cette affirmation, Gambacérès se redressa. « II me semble, fit-il avec hauteur, que la parole d'un prince doit vous suffire ! ... » Nous voilà loin des grands jours de la Révolution, où ce même Cambacérès décrétait que Louis XVI avait encouru les peines établies par le Gode pénal contre les conspirateurs, où il qualifiait la condam-
1 Un document, qui se trouve aux Archives nationales (AF^^ 1220), prouve que.Regnaud de Saint>Jean d'Angely, en qualité de secrétaire de l'état de la famille impériale, se préoccupait alors de recueillir les actes de naissance de l'Empereur, de l'Impératrice, des princes et princesses.
nation capitale « d'acte qui serait gravé par le burin de Timmortalité dans les fastes de Thistoire» , demandait qu'une expédition du décret de mort fût envoyée à l'instant même au conseil exécutif « pour le faire exécuter dans les vingt-quatre heures » , acceptait la mission de procéder à l'enlèvement des restes vénérables du Roi, rendait compte de cette mission avec sang-froid , insistait sur la nécessité d'organiser promptement le tribunal révolutionnaire, s'associait à la proscription des girondins et alléguait son civisme en invoquant « le génie de Saint-Just!... » Il est vrai que son frère le cardinal, archevêque de Rouen, faisait dire chaque jour pour lui des messes nombreuses et répandait de nombreuses aumônes « en expiation de son vote lors de la condamnation du Roi » . Cambacérès y contribuait secrètement de ses deniers, espérant écarter ainsi de pénibles remords. Mais à présent, archichancelier, prince de l'Empire, duc de Parme, Altesse Sérénissime, ayant dans ses attributions la présidence perpétuelle du Sénat, il quittait l'attitude humble et équivoque dont il s'était servi à la Convention pour se glisser entre les partis, et, devant les pauvres officiaux effrayés, il s'écriait : « Il me semble que la parole d'un prince doit vous suffire M... » Ce n'est pas seule-
* « Vous devriez savoir pourquoi j*ai fait donner le monsei' gneur aux maréchaux de France, c'est-à-dire aux hommes les
ment l'égalité qu'il écarte aujourd'hui, c'est la justice équitable et dûment renseignée. Il faut aller vite. « Nous désirons, conclut-il, que cette affaire se termine promptement et avoir le plus tôt possible la décision du tribunal. — Mais, monseigneur, observa encore l'abbé Rudemare, cette affaire doit absolument être instruite et jugée comme celles de tous les sujets de Sa Majesté.
— Quoi! s'écria avec un étonnement ironique Cambacérès, vous voulez suivre les formes? Tout cela va traîner en longueur. J'ai été jurisconsulte. Elles tuent le fond ! — Quelquefois, monseigneur, osa répondre l'abbé Rudemare, qui se conduisit avec une certaine fermeté en cette,circonstance; mais elles servent beaucoup à conduire à la connaissance de la vérité, et nous ne pouvons nous y soustraire sans que notre procédure soit frappée de nullité. » On se sépara sur ces mots^
plus attachés aux principes républicains ; c'était pour assurer à la cli{;nité impériale le titre de Majesté, Ils se sont trouvés dans Timpossibilité de le refuser ou de le donner de mauvaise grâce, quand ils ont vu qu'ils recevaient eux-mêmes un titre considérable. « (Entretien de Napoléon avec Rœderer, le 4 novembre 1804.) — Cambacérès venait d'être nommé archicbancelier, etTun de ses amis, M. d'Aigrefeuille, parlant intimement avec lui, s'empressait de le gratifier de son nouveau titre. « Que vous m'appeliez Altesse en public, observa Cambacérès, cela est très bien. Mais en particulier ce cérémonial est inutile. Appelez-moi tout simplement : Monseigneur ! »
1 M. Lecoy de la Marcbe a cité une partie de ce dialogue dans son récent ouvrage : La guerre aux erreurs historiques, paru
Du 24 au 25 décembre, l'OfiBcialité n'entendit parler de rien. Le 26, le promoteur Rudemare écrivit à Gambacérès pour le prier de soumettre préalablement l'aflaire aux lumières du comité assemblé chez le cardinal Fescli. L'OfBcialité diocésaine demandait à être fixée sur sa propre compétence, sur les formalités à remplir et sur la nécessité d'épuiser tous les degrés de juridiction. Elle protestait naturellement de ses égards et de sa déférence envers l'Empereur, mais elle ne voulait ni excéder ses pouvoirs ni sacrifier sa conscience.
Le ]•' janvier 1810, M. Guieu, membre de la Gourde cassation, secrétaire des commandements de Madame Mère, mande à Tofficial qu'il est chargé d'une missive de l'archichancelier pour suivre auprès de l'Officialité une affaire dont l'urgence est extrême. Le 2 au matin, il apporte la requête de l'archichancelier, ainsi conçue :
« A Monsieur TOfficial du diocèse de Paris,
« Jean-Jacques-Régis Gambacérès, prince archichancelier de l'Empire, duc de Parme,
ti Expose que le sénatus-consulte du 16 de ce
ehez Letoazey. Il s* est appuyé, un peu trop complaisamment, sur le livre touffu de M. d'A vannes, Esquisses sur Navarre.
mois a prononcé, du consentement de Leurs Majestés l'Empereur et Roi Napoléon et l'Impératrice et Reine Joséphine la dissolution du mariage prononcé entre eux,
« Le procès-verbal annexé au sénatus-consulte, et dressé le 15 du même mois en présence de la famille impériale, porte les pouvoirs à nous conférés par Leurs Majestés de suivre, partout où besoin sera et près de qui il appartiendra, l'effet de leurs volontés.
«En exécution de ces pouvoirs, nous vous déclarons qu'il est à notre connaissance que la bénédiction nuptiale départie à Leurs Majestés n'a été précédée, accompagnée ni suivie des formalités prescrites par les lois canoniques et par les ordonnances, non plus que des conditions essentiellement nécessaires pour constituer un mariage valable.
« Le vice radical du mariage que nous vous dénonçons est le défaut de lien résultant de l'absence d'un consentement mutuel que Ton doit considérer comme la cause et le résultat des circonstances qui l'ont accompagné. Le consentement des parties, qui est la base de tous les contrats, est, suivant le langage de tous les canonistes, la cause efficiente du mariage , lorsquil est suffisamment exprimé à C extérieur.
« Nous offrons la preuve de ce défaut de lien , sans
lequel il ne peut exister d'engagement, ni civil ni religieux.
« En conséquence, au bénéfice de cette offre, nous concluons à ce qu'il soit par vous dit et déclaré que ledit mariage a été mal et non valablement contracté, et qu'il sera comme tel réputé nul et de nul effet quoadfœdus.
fi Cambacérès.
« Paris, le 30 décembre 1809 K «.
Le 2 janvier, l'official Boilesve communiqua cette requête au promoteur Rudemare. Celui-ci observa que la requête contenait u un nouveau moyen qui, dit-il, nous surprit beaucoup : le défaut de consentement de la part de l'Empereur » . Il est à remarquer, en effet, que, le 22 décembre, Cambacérès, devant les membres de l'Officialité, s'était borné à invoquer, comme moyen de nullité, le défaut de présence du propre prêtre et des témoins. Il n'avait fait qu'une simple allusion à la façon dont l'Empereur s'était laissé entraîner à la cérémonie nuptiale. Cette fois, c'était un argument formel. Les objections que les officianx lui avaient alors adressées l'avaient convaincu que ce motif ne suffirait pas pour annuler le mariage
1 Pièce écrite sur p.ipier timbré de 75 centimes. Massé, notaire. — Arcb. nat. AF^^ 1220.
religieux. Il avait donc employé huit jours à découvrir un autre motif» s'inspirant des idées mêmes de l'Empereur, et prouvant ainsi que son observation précédente : a II dépendra de vos gens d'affaires de dire à ce sujet tout ce quil vous plaira » , avait été écoutée. D'ailleurs, le défaut de consentement, une fois admis, ne laisserait à qui que ce fût le moindre doute sur l'invalidité du mariage contracté le 1" décembre 1804. C'était désormais le but à atteindre.
L*Officialité,qui redoutait de compter parmi ses justiciables le chef de l'État, parce que la majesté du trône lui paraissait inconciliable avec les attributions d'un simple tribunal diocésain, insista sur le recours aux lumières de la commission assemblée chez le cardinal Fesch. Le 3 janvier, le promoteur Rudemare formula une adresse à cette commission. Il y était dit qu'avant de faire droit à la requête de l'archichancelier, la question de la compétence devait être éclaircie et la réponse des évêques attendue.
Elle ne se fit pas attendre longtemps. Le même jour, M. Guieu apporta la décision de la commis* sion ecclésiastique, signée par le cardinal Maury, le cardinal Caselli, évêque de Parme; Mgr de Barrai, archevêque de Tours; Mgr Ganaveri, évêque de Verceil; Mgr Boulier, évêque d'Évreux; Mgr Mannay, évêque de Trêves ; Mgr Duvoisin,
évêque de Nantes. « Nous soussignés, disaient les prélats, en réponse aux questions qui ont été proposées par S. A. S. le prince archichancelier de l'Empire, déclarons, après une mûre délibération et à l'unanimité, à la suite du rapport qui nous a été fait par ce grand dignitaire de l'Empire, procureur fondé de Leurs Majestés :
« 1" Qu'à défaut de consentement, prouvé juridiquement par-devant le tribunal compétent, le mariage contracté entre Sa Majesté l'Empereur et Roi et Sa Majesté l'Impératrice Joséphine est nul de plein droit;
« 2" Que cette cause est de la compétence ordinaire de l'Oflficialité diocésaine;
« 3" Qu'après la sentence de l'official diocésain, il sera nécessaire, pour épuiser les degrés de juridiction, d'en interpeller appel àl'Officialité métropolitaine et ensuite à l'OfBcialité primatiale de Lyon ' . »
Cette décision avait été rendue le V" janvier, ce qui prouve que Gambacérès, se conformant à la demande formulée par le promoteur général le 26 décembre, avait lui-même soumis la question à la commission ecclésiastique, faisant valoir devant elle un motif qu'il n'avait invoqué devant l'Officialité que le 2 janvier. Aussi, pour laisser croire à ce
* La minute originale de la décision des prélats est écrite de la main de l*évêque de Verceil. — AF^^ 1220.
tribunal que ses scrupules avaient été écoutés, ne lui apporla-t-on la décision des prélats que le 3 janvier. Ceux-ci, — il faut le reconnaître et le dire sans crainte, — avaient fait preuve de faiblesse et de soumission insignes ' . Leur décision surprit beaucoup Tabbé Rudemare. « Elle statuait, remarquait-il, sur un point sur lequel la commission n'avait certes pas été consultée, c'est-à-dire quà moins que le consentement ne fût bien prouvé, le mariage était nul de plein droit! Et elle ne disait rien sur la forme de procédure à suivre*. »
L'abbé Rudemare prit de nouveau lecture de la requête de Cambacérès et observa qu'elle était
' Ce fait nous rappelle que dernièrement, au sujet du divorce pendant entre le roi et la reine de Serbie, le métropolite Théodore avait conseillé au roi Milan de rassembler un synode qui -obéirait à ses volontés. Le synode a été plus ferme que l'Officialité. Mais le métropolite Théodore a été aussi complaisant que le cardinal Maury.
^ Cette décision servile est analogue a la sentence rendue dans la cause matiimoniale de la comtesse Kinski. Il s*agiâsait d*une dispense de mariage ratifié et non consommé. Le Pape seul avait le droit de juger cette affaire. La délégation était donnée à rarchevêque de Prague pour informer le procès. La cause devait être ensuite jugée par le Pape, après le vote d'une congrégation cardinalice. « L*archevêque de Prague trabit indignement ses devoirs les plus sacrés. 11 instruisit le procès et se déclara pour la nullité du mariage. Cet arrêt était sans valeur et très inique. La comtesse Kinski se maria de nouveau. Le Pape adressa un bref très sévère à l'archevêque de Prague. Il annula sa sentence et les secondes noces. Il écrivit encore au cabinet de Vienne, jnais il parlait à des sourds,,, » (Voy. Mémoires Consalvi, t. II p. 289 à 293.)
« entortillée et presque inintelligible ». M. Guieu ne se laissa pas décontenancer. « Les déclarations des témoins, dit-il, mettront le tribunal au fait de tout. » Alors il exposa Taffaire, à peu près comme Tavaitfait le prince archichancelier *, « avec cette différence que, laissant presque de côté le défaut de présence de témoins et de curé, il insista beaucoup sur le défaut de consentement, qu'il représenta comme un consentement simulé, donné seule-' ment pour contenter l'Impératrice » . Il nomma les témoins qu'il voulait faire entendre. C'étaient Duroc, duc de Frioul, Berthier, prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, vice-électeur, et le cardinal Fescb, grand aumônier. L'official, d'accord avec le promoteur, se résigna à faire l'enquête nécessaire. Ils résolurent tous deux de se renseigner, par titres ou par témoins, sur les deux points suivants :
u V Que la bénédiction nuptiale départie à Leurs Majestés n'avait été précédée ni suivie des formalités prescrites par les lois canoniques et les ordonnances;
u 2* Qu'il n'y avait pas eu de la part de Sa Majesté l'Empereur et Roi consentement à ce mariage. »
Ils fixèrent l'enquête au samedi 6 janvier. Ce
' Narré de Tabbé Hudemare.
jour-là, à onze heures du matin, rofficial Boilesve et le greffier Barbie se transportèrent chez les témoins. Ils commencèrent par le cardinal Fesch, puis ils allèrent successivement chez Berthier, Duroc et Talleyrand * .
* Le procès-verbal signé par Torficial Boilesve et le greffier Barbie porte que c'est sur l'iovitation de M. Guieu, autorisé de S. A. S. le prince archichancelier de TEmpire, procureur fondé de Leurs Majestés, qu'ils ont procédé à l'audition des témoins.