‹ Le divorce des aliénés [electronic resource]Chapitre 10 sur 13 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Parts, le 16 mai 1911.

Honoré Confrère, Je vous adresse sous ce pli un article, L'aliénation mentale peut-elle être une cause de divorce? que j'ai fait l'année dernière sur un sujet qui vous occupe. Puisse-t-il ne pas apporter une note trop discordante pour la discussion qui va venir.

Recevez, très honoré Confrère, l'assurance de mes sentiments distingués.

H. Balland.

Depuis quelques années, on a une tendance à faire intervenir la médecine dans nombre de questions sociales. Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle prête son concours à la justice, par exemple, pour éclairer les magistrats.

Mais, de nos jours, les agréments et les commodités de la vie ont fait devenir les citoyens exigeants. On veut rendre légaux et obligatoires les moyens d'arriver au bien-être convoité. Et si des obstacles se mettent à la traverse, on serait bien aise de pouvoir disposer de la force publique pour les écarter.

La médecine est bonne fille et se prête volontiers à tant ce qu'on veut d'elle. Or, cette science est en pleine évolution. Elle marche à pas de géants et ses progrès rapides font que ce qui était bon hier est délaissé aujourd'hui. Il en résulte que les lois ne sauraient la suivre ou l'utiliser à tout propos et qu'il faut être très réservé dans son emploi pour résoudre les questions sociales. Pour ma part, je suis d'avis qu'il faut y avoir recours le moins possible, parce qu'il est trop facile d'en abuser. En voici encore un exemple tout nouveau.

Un projet de loi, fortement motivé, va être prochainement déposé pour ajouter aux motifs de divorce celui de l'aliénation mentale dont peut être atteint l'un des conjoints.

Assurément, l'aliéné est, en quelque sorte, un mort-vivant dans une famille et on comprend la situation pénible du conjoint qui se trouve privé, pour toujours, du but même du mariage, quel que soit le point de vue sous lequel est considéré celui-ci. Il est marié sans l'être, surtout quand le malade est mterné. La société a-t-eUe .le droit de le maintenir, sans qu'il l'ait mérité, hors les lois sociales et naturelles? Le lien n'est-il pas rompu par la nature elle-même? — Des écri-

vains de talents ont soutenu cette thèse, qu'on propose de faire consacrer par le Parlement.

Eh bien ! n'en déplaise aux promoteurs de la nouvelle loi, elle n'est conforme ni à l'équité ni au bien social.

D'abord, une loi ne doit avoir en vue que les faits d'ordre général et non les exceptions. Si bien faite qu'elle soit, il y aura toujours des individualités qui en pâtiront. On connaît l'adage en matière de droit : Dtira lex, sed lex — la loi est dure, mais c'est la loi. On ne peut en faire pour tous les cas particuliers. C'est pourtant ce que tentent les auteurs du projet en question.

Mais ici je les arrête d'un mot : la folie est une maladie. Or, la loi dit — et on en lit le texte à tous les futurs époux au moment opportun :

« Les époux se doivent mutuellement assistance et fidélité. »

Or, s'il est une assistance à laquelle on ne saurait manquer, sans perdre tous ses droits à l'humanité, c'est celle qui concerne l'état de maladie. Un tel abandon de ses devoirs ne doit pas être consacré par une loi. Ce serait contribuer, avec tant d'autres choses, à bannir du mariage le sentiment et l'affection et le réduire à une simple association comimerciale ou à un simple accouplement.

Qu'on accorde, si l'on veut, des circonstances atténuantes ou même une excuse légale à la violation de la seconde clause du contrat signé par devant M. le Maire, lorsque l'un des époux est devenu inapte à remplir une fonction quelconque dans la communauté, passe encore. Mais accor-

der le divorce,c'est-à-dire annuler une convention solennelle acceptée devant les témoins et l'autorité, parce qu'un des aléas qu'elle comporte et qui est inévitable un jour ou l'autre, s'est réalisé, est une chose inadmissible.

La maladie, en effet, nous attend tous un jour. Et si on admet le divorce à cause d'elle, il n'y a plus de raison de le refuser pour tous les cas semblables. Par suite, tout infirme, blessé ou malade chronique pourrait être jeté là, comme un ustensile hors d'usage et abandonné à son misérable sort.

Mais il y a plus. 1/ aliénation mentale comporte des degrés, comme toutes choses. Nombre de ces malades ont une lucidité partielle, soit permanente, soit intermittente. Cette lucidité peut même être parfaite alors que, par ailleurs, le sujet se livre à des actes qui nécessitent son internement. On en voit qui raisonnent parfaitement sur toutes choses, sauf sur une, à l'occasion de laquelle ils peuvent être dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui, comme il en est aussi qui déraisonnent sur tout, excepté sur un sujet donné.

Je me souviens avoir été moi-même, mis dedans, comme on dit vulgairement, deux fois, par des aliénées qui étaient venues me demander de faire interner leurs maris devenus soi-disant fous. Les explications étaient on ne peut plus nettes. On m'avait fourni à l'avance le papier timbré pour faire le certificat légal. Je fus mis, avec toutes les précautions voulues, en présence du prétendu aliéné et ce n'est qu'après un long

interrogatoire, auquel il ne comprenait rien d'ailleurs, que je dus le reconnaître sain d'esprit. C'est plus tard et indirectement que je fus instruit de ma méprise. C'était la manie spéciale, à ces femmes, de vouloir faire interner leurs maris. Et elles y mettaient une logique imperturbable.

Donc, il faudra déterminer des degrés dans l'aliénation mentale et celle-ci en comporte de si variés qu'il sera bien difficile d'en établir les limites.

Et puis, si après le divorce, le malade recouvre la raison? — car il ne faut pas oublier qu'en médecine tout est possible, même ra.bsurde.

Donc, une demi-lucidité, une intermittence dans la maladie, la guérison possible de celle-ci, mettront le divorcé malgré lui dans une situation lamentable vis-à-vis de tous les siens. Il y aura de quoi le rendre fou furieux, s'il ne l'était aupa- 1 avant.

L'internement est déjà une cause fréquente de l'aggravation dans la maladie. On comprend, en effet, que l'aliéné, transporté tout à coup dans un milieu autre que le sien, cherche continuellement à en sortir. Son premier mouvement est d'aller à la porte qu'il veut ouvrir et, devant son insuccès, il s'irrite, ce qui n'est pas fait pour ramener le calme dans son cerveau ébranlé.

Que sera-ce lorsqu'il apprendra qu'il est abandonné pour toujours? Et la jalousie, qui ne perd jamais ses droits, viendra corser encore la situation. Il saura que désormais l'autre va faire tout ce qu'il voudra sans qu'il y puisse rien.

Une rupture de contrat ne peut avoir heu

que par l'accord des deux parties ou si l'une d'elles a volontairement négligé de tenir ses engagements. La maladie n'est pas une faute. Cependant, il peut y avoir exception, telle que l'aliénation par suite d'alcoolisme, de morphinisme et même d'avarie, qui aboutit souvent à la paralysie générale, c'est-à-dire à la perte des facultés intellectuelles et morales. On peut, jusqu'à un certain point, soutenir qu'elles sont le fait de l'inconduite ou d'une défaillance. Mais encore faudrait-il établir qu'il y a eu faute commise, car nombre de gens sont devenus alcooliques sans le vouloir, par suite des nécessités de leur commerce, ou morphinomanes à la suite d'une maladie qui les a contraints de recouruà ce poison. D'autre part, il y a des avaries imméritées, c'est-à-dire contractées accidentellement par des contacts ordinaires de la vie (ustensiles, nourrissons).

On voit donc que la question n'est pas aussi simple qu'elle le paraît au premier abord. La rupture d'un mariage ne doit pas être prononcée à la légère, en raison du dommage considérable qui sera causé à l'un des conjoints et qui. bien souvent, ne saurait être compensé avec une indemnité, si forte qu'elle soit. Ce n'est pas un contrat ordinaire, surtout lorsqu'il y a des enfants. Il y a là des intérêts moraux qui échappent à toute estimation monétaire.

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