CHAPITRE IX
Mort dp l'empereur Charles VI. — Les candidats au trAne impérial. — Projets de Frédéric II. — Louis XV soutient Charles-Albert, Electeur de Bavière. — Le parti de la guerre. — Le comte de Belle-Isle. — Son plan. — Élection de l'Empereur. — Frédéric victorieux en Silésie. — Traité de Nymphenburg. — Deux armées françaises passent le Rhin. — Surprise de Prague. — Une lettre de Maurice de Saxe. — Charles- Albert, roi de Bohême. — Défection de Frédéric II. — Voltaire félicite le roi de Prusse. — Prague est abandonné. — Mort du cardinal de Fleury. — Affaires religieuses et parlementaires. — Les Jansénistes et le parti du diacre Paris. — Portrait de Fleury peint par Voltaire.
Le 20 octobre 1740, s'éteignait à Vienne l'empereur Charles VI, deinier descendant mâle de Charles-Quint, laissant un trésor épuisé, une armée affaiblie par la guerre de la Succession de Pologne. La Pragmatique Sanction, cet édit de Charles VI, qui donnait son héritage à sa fille Marie- Thérèse, épouse de François de Lorraine, neveu du Régent, avait été reconnu du vivant de l'empereur par les Etats de l'Empire et de l'Europe, sauf par la Bavière.
Aussi quand on vit Charles-Albert, l'Electeur de ce duché, convoiter le trône impérial des Habsbourg, en se réclamant de son aïeule, fille de Ferdinand I"" et nièce de Charles- Quint, d'autres candidats surgirent. C'était d'abord Auguste III, Electeur de Saxe et roi de Pologne : n'avait-il pas épousé Marie-Josèphe, fille de Joseph I", frère aîné de
Charles VI et empereur avant lui? Puis venait Charles- Emmanuel lîl de Sardaigne, mari d'Élisabeth-Tliérèse, sœur de François de Lorraine ; et enfin Philippe V d'Espagne et Frédéric II, le roi de Prusse qui, le 31 mai de la même année 1740, montait sur le trône à l'âge de vingt-huit ans ; l'un et l'autre étaient désireux de profiter d'un si grand événement, celui-là pour l'un de ses fils, celui-ci pour lui-même.
Marie-Thérèse, contre laquelle s'élevaient ces nombreiises compétitions et ces convoitises, avait vingt-trois ans. Plus séduisante que belle, fort instruite, et sachant très bien plusieurs langues, pieuse, simple, aimant la vie familiale, elle égayait la Cour un peu morne de son père, comme une fleur délicate qui s'épanouit dans les fissures d'un vieil édifice, suivant l'heureuse expression d'un de ses biographes (Arnelh). Reine de Hongrie et de Bohême, elle justifiera cette opinion d'un diplomate anglais : « Elle est si bien faite pour régner qu'on voit déjà qu'elle ne regarde son père que comme l'administrateur des Etats qui lui appartiennent. » (Robinson.)
Son plus redoutable adversaire était Frédéric II, jeune souverain, armé du véritable caractère des conquérants : beaucoup d'énergie et aucun scrupule. A la nouvelle de la disparition de Charles VI, il écrit à son ami Voltaire : « Cette mort dérange mes projets pacifiques et je crois qu'il s'agira, au mois de juin, plutôt de poudre à canon, de soldats et de tranchées que d'actrices, de ballets et de théâtre... C'est le moment du changement total de l'ancien système de politique... Je suis surchargé d'affairi^s. Je vais faire passer ma fièvre, car j'ai besoin de ma machine, et il en faut tirer à présent tout le parti possible. »
En novembre, Frédéric prend encore la plume et se confie cette fois à Algarotti, aimable Italien de son intimité : « Si vous me demandez ce que fait l'Europe, je vous dirai que la Saxe joue aux osselets; que la Pologne mange du bœuf salé et des choux à périr; le Grand-Duc (François de Lorraine, grand-duc de Toscane) a la gangrène dans le
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corps, il ne saurait se résoudre à l'opération qui pourrait le guérir ; la Franco joue au plus fin et guette sa proie; on tremble en Hollande; on joue et on danse au Rlieinsberg... » Le tableau était gaîment composé, le roi de Prusse donnait le change. Si l'on dansait au Rheinsberg, on y méditait aussi de redoutables projets. Cette gangrène du Grand- Duc avait besoin d'un chirurgien, et l'homme de l'art n'était autre que Frédéric qui avait l'intention formelle de s'emparer de la Silésie et de donner le bon exemple à tous les compétiteurs, ses rivaux. Il invoquait des droits caducs, prescrits depuis quatre-vingts ans; de fait ses troupes sont prêtes à agir, ses économies solides, sa confiance est ferme, voilà quels sont ses vrais droits, il le déclare lui-même sans aller jusqu'à s'avouer encore qu'il veut spolier une faible femme. Il adresse à Marie-Thérèse un ultimatum et lui offre sa voix à l'Empire en faveur de François de Lorraine, plus cinq millions, en échange de la Silésie. La jeune reine répond qu'elle <( défendait ses sujets et ne les vendait pas ». Mais en manière de réplique, le roi de Prusse envahit le territoire autrichien (22 décembre 1740). Il faut à Frédéric des appuis, il les obtient, leurrant ses alliés et les persuadant de collaborer au coup de main audacieux qu'il prépare. C'est à son profit surtout qu'il y aura tant de victimes et que, pendant près de huit ans, l'Europe centrale sera bouleversée.
Louis XV croyait de son devoir de soutenir l'Electeur de Bavière, dont l'aïeule était la grande Dauphine, Marie-Victoire, mère du duc de Bourgogne; mais il avait mieux à faire qu'à se mêler de cette guerre qui va enrichir le roi de Prusse d'une belle province et ne rapportera rien à notre pays. Le moment était venu d'abandonner la lutte séculaire contre les Habsbourgs et de se montrer satisfait des conquêtes qui, au siècle dernier, avaient élargi le domaine de la France et l'avaient débarrassée de l'étreinte autrichienne. Cambrai, Besançon, Strasbourg étaient de suffisantes garanties; la reconnaissance de la Pragmatique Sanction, si étrangement violée, avait affermi et consacré ces résultats. Mais Fleury,
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qae l'ironie de Frédéric appelle « un grand homme doué de tant de qualités singulières..., le plus grand homme que la France ait eu jusqu'à présent », Fleury était incapable de comprendre les avantages de cette volte-face. Le prélat, il faut être juste, était encouragé par l'impatience de la jeunesse militaire, inactive depuis si longtemps, et jalouse d'aller cueillir des lauriers. Peut-être y avait-il aussi, au fond des cœurs, un secret désir d'engager Louis XV à imiter ses ancêtres, alors qu'ils s'étaient conduits en rois et en soldats.
L'opinion publique en cette occasion fut irrésistible et toute-puissante. Ce fut l'une de ses premières victoires ; mais nous verrons si cette victoire fut heureuse.
Le porte-parole de cette jeune France guerrière était un petit-fils du célèbre surintendant Fouquet, Charles-Louis- Auguste Fouquet, comte de Belle-Isle, l'une des victimes de Mme de Prie : au lendemain de la mort du Régent, il avait été enfermé à la Bastille, compromis qu'il était dans une affaire de fournitures de l'armée, de concert avec le ministre Le Blanc. Il avait cinquante-six ans en 1740, c'était un homme très spirituel et non moins ambitieux et entreprenant : il savait tout des arcanes des chancelleries, ne négligeait rien de ce qui pouvait l'instruire du fort et du faible des différentes puissances de l'Europe. Il proposa au cardinal un grand projet, c'était de faire passer la couronne impériale sur la tête de l'Électeur de Bavière et de s'emparer des plus beaux états de Marie-Thérèse, — comme si toutes les provinces de l'archiduchesse étaient à l'encan, — afin d'en constituer un domaine au candidat bavarois, trop maigrement apanage pour soutenir son rang d'L'inj)ereur. Le prélat fut séduit, tout en lésinant sur les frais. On demandait lUO 000 hommes pour Munich, il n'en accorda que 40 000; toutefois il accepte Belle-Isle, nouvellement promu maréchal, comme; ambassadeur extraordinaire à la Diète élective de Francfort, où ce fastueux représentant des intérêts de la France va déployer un luxe vraiment royal, étonner la ville par ses diiicrs, ses réceptious», ses cortèges, reudre visite aux iilec
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leurs de Trêves, de Cologne, de Mayeuce, de Saxe, nayer grassement leurs ministres et secrétaires, dépenser sans compter, assurer en somme la victoire de 1 Electeur de Bavière, nommé empereur le 24 janvier 1742 « Dans le moment, écrit Belle-Isie le 27 janvier, que l'empereur est venu à la fenêtre de l'hôtel de ville et s'est montré au peuple... il s'est élevé des acclamations infinies. J'avais l'honneur d'être à une fenêtre avec l'impératrice qui y était incognito. L'empereur, à une de ces acclamations et à ces cris de joie, tournâtes yeux vers moi et, portant la main à la couronne de Charlemagne qu'il avait sur la tète, il me fit signe que c'était au roi de France seul qu'il devait l'éclat dont il jouissait. »
De graves événements, qu'il faut récapituler, avaient contribué à ce succès, et tout d'abord une victoire des armées du roi de Prusse sur les Autrichiens. Le 10 avril 1741, Frédéric, presque surpris dans son quartier général de Molwitz (Silésie) pai- le feld-maréchal Neipperg et oblige rl*^ h}ir. avait cîù au maréchal de Schwerin le succès de la journée. On prétend qu'il s'était réfugié dans un moulin où il avait passé une nuit d'émotions. A l'aube, Schwerin serait venu lui annoncer la défaite des ennemis et le rendre à son armée tout couvert, disaient les mauvaises langues, de gloire et de farine. Quoi qu'il en soit, Frédéric mit un peu les rieurs de son côté en annonçant fort spirituellement la nouvelle à Voltaire : « On dit les Autrichiens battus, écrit-il, et je crois que c'est vrai. »
Belle-Isle, d'autre part, était heureux sur le terrain diplomatique; il signait le 18 mai à Nymphenburg, jolie résidence électorale des environs de Munich, un traité entre la France, l'Espagne, la Bavière, puis la Saxe et la Sardaigne, traité par lequel les intéressés se promettaient de se partager la Haute-Autriche, la Bohême, la ^Moravie, les possessions italiennes des Habsbourgs. La Pragmatique Sanction était oubliée, Fleury croyait se justifier en disant qu'il ne l'avait garantieque sous réserve des droits des tiers.
Enfin Frédéric, après de longs pourparlers, s'était décidé, le 7 juin, à conclure une alliance avec Louis XV; il promet-
tait sa voix à Charles- Albert, obtenait, pour Tavenir, la garantie de la possession de la Silésie, et, pour le présent, l'envoi de troupes françaises en Allemagne. Fidèle à cette réponse qu'il avait faite à un ambassadeur anglais : « Ne me parlez pas de grandeur d'âme, un prince ne doit consulter que ses intérêts, » il avait louvoyé, mené à la fois des négociations avec le Nord et le Midi et accepté le plus offrant des candidats à son alliance. « S'il y a à gagner à être honnête homme, se disait-il, nous le serons; s'il faut duper, soyons donc fourbes... » Il ne restait à Marie-Thérèse que l'appui de l'Angleterre; mais elle pouvait compter sur la fragilité de la coalition qui s'organisait contre elle : chacun y cachait son jeu, gardait une arrière-pensée. Ces atermoiements, selon l'expression de Frédéric lui-même, furent le miracle qui sauva la Maison d'Autriche.
Sur ces entrefaites Marie-Thérèse était couronnée reine de Hongrie et recevait le serment de ses sujets à Presbourg (25 juin 1741), au milieu du plus bel enthousiasme. « La reine est la grâce môme, écrivait un de ses admirateurs, le vieux ministre Robinson. Quand elle a levé son épée, en défiant les quatre parties du monde (c'est ainsi que les rois de Hongrie juraient de défendre leurs peuples contre tout ennemi, de quelque côté que vînt le péril), on a bien pu voii" qu'elle n'avait besoin, ni de cette arme-là, ni d'aucune autre pour faire la conquête de ceux qui l'approchent. Le vieux manteau usé de saint Etienne lui seyait aussi bien que le plus riche vêtement, »
Ces fêtes ont de tristes lendemains pour la souveraine, et voici que s'accentuent encore les chances du candidat à l'empire, protégé par Louis XV. Les Français, dupes des roueries de Frédéric, passent le Rhin dans l'été de 1741; les uns sont commandés par le maréchal de Maillebois, qui tient on respect George II, Electeur de Hanovre et roi de la Grande- Bretagne, l'obligeant à garder la neutralité au profit du roi de Prusse et surveillant la Hollande et les Pays-Bas ; les autres ont pour chef nominal Belle Isle et pour chef effectif
le maréchal de Broglie. Dans les rangs de cette seconde armée, qui doit soutenir les Bavarois dont Charles-Albert reste le généralissime, on compte Maurice de Saxe, fils naturel d'Auguste II, Electeur de Saxe et roi de Pologne, le .utur vainqueur de Fontenoy; il n'attend qu'une occasion pour se montrer merveilleux capitaine. Il y a aussi le lieutenant-colonel Chevert, célèbre officier de fortune qui avait gagné ses grades un à un, à une époque où la naissance les prodiguait, et Vauvenargues, le délicat penseur. Les Bavarois pénètrent dans la Haute-Autriche, et, réunis aux Français, campent devant Linz sur le Danube, à trois journées de Vienne (10 septembre), qu'ils n'osent assiéger. On espère avoir un secours de Frédéric, qui se contente du rôle de spectateur; il ne se montrera que lorsque l'on n'aura plus besoin Je lui.
Charles- Albert vise la Bohême; c'est vers Prague que se dirige l'armée franco-bavaroise. Le siège de cette ville est fameux, ce fut une surprise ingénieusement combinée par Maurice de Saxe : à côté de lui se distinguent le comte de Broglie, fils du maréchal, et Chevert, lequel, avant l'assaut, échange avec un sergent du régiment d'Alsace, nommé Pascal, le dialogue héroïque bien connu :
« Tu veux monter le premier, camarade ?
— - Oui, mon colonel.
— Quand tu seras sur le mur, la sentinelle va te crier : Wer (la ? (qui va là?)
— Oui, mon colonel.
— Tu ne répondras rien.
— Non, mon colonel.
— Elle tirera sur toi.
— Oui, mon colonel.
— Elle te manquera.
— Oui, mon colonel.
— Ta la tueras.
— Oui, mon colonel. »
La sentinelle ne fut pas tuée, elle prit ses jambes à son
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COU. La ville capitula sans qu'il y eût de sang français versé, (2o novembre) .
La lettre que ?Iaurice de Saxe écrivit à Beile-Isle doit aussi être citée, elle a grande allure en dépit de l'orthographe fantaisiste :
« Monsieur.... vous avés désiré que Prague fût pri et il ait pri; le gouverneur sait rendus à moy et je vous écri de sa chambre : je ne saurès au demeurant assez vous faire delloge de la valleur des troupes et surtout de la bonne conduite de M. Ghever lieutenamp colonel de Bosse (Beauce); je sui un peu occupé à maintenir l'ordre, se qui n'est pas aissé dans une ville prise l'épée à la main.
« Maurice de Saxe. »
Les portes s'ouvrirent solennellement quelques jours après pour recevoir Charles-Albert que l'on escorta jusqu'au Hradschhî, en l'église cathédrale, où il fut couronné roi de Bohème. On a pu dire que ce n'était pas seulement la ville de Prague et la couronne de Bohême qui avaient été enlevées par escalade, mais bien la dignité impériale ellemême.
Ces nouvelles, arrivées en pleine diète de Francfort, décidèrent du succès; c'est ainsi que le protégé de la France, l'Electeur de Bavière, devint l'empereur Charles VII, au détriment de la descendance de Bodolphe de Habsbourg qui, depuis tant de générations, se transmettait l'orbe et le sceptre du Saint-Empire.
Mais ces insignes tombent dans des mains bien débiles. Charles-Albert n'est point préparé à cette nouvelle existence; il n'a aucune énergie, aucune initiative, il n'a même pas l'argent ou les troupes nécessaires pour résister aux représailles que méditent les Autrichiens. Les sujets de Marie- Thérèse, animés par la fière attitude de leur reine, vont se ressaisir, et se venger de la défection de Prague : Kheven-
« rOUK LE ROI Dli l'UUSSE » 131
liùller enlève le passage du Danube, les Hongrois et les Croates envahissent la Bavière et sont à Munich, le lendemain du couronnement de Charles VII, devenu Jean sans Terre; l'empereur est à Francfort avec sa famille, n'ayant aucun Etat où il puisse exercer son illusoire souveraineté; il ne possède guère que Prague, sa capitale d'un jour, et des armées lui barrent le passage de la Bohême, conduites par François de Lorraine, son frère Charles-Alexandre, Lobkowitz, Neipperg, Kœnigseck. Les chansons, les quolibets, n'épargnent pas l'infortuné empereur ; un distique latin les résume d'une façon assez heureuse :
Aut nihil aiit Cœsar, Duvarus dux, esse volebas, Et nihil eu Cœsar faclus utrumque siniul.
On peut le traduire ainsi :
Tu voulus n'être rien ou César, Bavarois, EL te voila César et rien tout à la fois.
Frédéric, notre allié, contribue à ce désastre; il tire profit de la faiblesse de Cliarles VII et négocie avec lui pour s'assurer non seulement la Haute-Silésie, mais encore le comté de Glatz qui dépendent de la couronne de Bohème; il parlemente aussi avec Vienne; afin de donner plus de poids à ses arguments et avoir l'air de tenir ses promesses officielles, il ferme la route de Prague à l'armée autrichienne (bataille de Czaziau, 17 mai 1742). « Songez à vous, dit-il alors à Valori, ministre de France à Berlin, j'ai gagné ma partie et je fais ma paix. » C'est ainsi que fut préparé le traité de Berlin (27 juillet) qui garantit au roi de Prusse presque tous les territoires convoités et fait passer dans son camp l'Electeur de Saxe. La France était jouée et Belle- Isle pouvait se rendre compte de la vaine audace de ses projets, renversés avec tant de désinvolture par un jeune roi de qui il n'avait point prévu les sourdes menées. Nous étions isolés au milieu de l'Europe, effectivement et moralement.
Se joignant à l'Allemagne, l'Angleterre attendait un moment, propice pour se signaler dans la lutte. Le roi de Sardaigne se retournait contre les troupes espagnoles massées dans le nord de l'Italie, et on pouvait craindre qu'Elisabeth Farnèse, abandonnée par Fleury, n'entrât dans une coalition dont le prix serait un établissement pour Don Philippe; les Électeurs du Rhin s'éloignaient de nous les uns après les autres, et Charles VII lui-même pouvait faire défection à son tour et céder la Bohême, afin de reconquérir un toit où abriter sa misère, — nous laissant toutefois peu de regrets et le souvenir d'une amitié lourde à porter.
Paris était dans la consternation; Voltaire pourtant trouva moyen de féliciter le roi de Prusse. Sa lettre s'aggrave de phiisanteries et même d'un calembour ; en voici quelques passages : « Le saigneur des nations, Frédéric le Grand, a exaucé nos vœux... j'ai appris que Votre Majesté avait fait un très bon traité, très bon pour vous sans doute, car vous avez formé votre esprit à être grand politique. Mais si ce traité est bon pour nous autres Français, c'est ce dont l'on doute à Paris; la moitié du monde crie que vous abandonnez nos gens à la discrétion du dieu des armes ; l'autre moitié
crie aussi, et ne sait ce dont il s'agit Vous n'êtes donc
plus notre allié. Sire ? Mais vous serez celui du genre humain; vous voulez que chacun jouisse en paix de ses droits et de son héritage (la phrase est cruelle, adressée au spoliateur de la Silésie), et qu'il n'y ait point de troubles; ce sera la pierre philosophale de la politique, elle doit sortir de vos fourneaux. Dites : « Je veux qu'on soit heureux », et on le sera; ayez un bon Opéra, une bonne comédie. Puissé-je être témoin, à Berlin, de vos plaisirs et de votre gloire ! ».
Et Frédéric de répondre : « Je m'embarrasse très peu des cris des Parisiens; ce sont des frelons qui bourdonnent toujours... Si toute la France me condamne d'avoir fait la paix, jamais Voltaire le philosophe ne se laissera entraîner [)ur le nombre. » Suit toute une justification trop grossière
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pour qu'elle puisse être citée ici. Voltaire, sous peine de retournera la Bastille, fut forcé de désavouer sa lettre qui avait été interceptée et publiée.
Ces deux hommes, qui tiennent une si grande place au xviii* siècle, l'un dans la politique militaire, l'autre dans la république des lettres, se montrent à leurs débuts sous un jour fâcheux. Frédéric persifle ceux qu'il vient de tromper. Voltaire revêt de pensées philosophiques et humanitaires les hommages indiscrets qu'il croit devoir mettre aux pieds de Sa Majesté Prussienne; tous deux sont mesquins; ils feront oublier leur petitesse d'esprit par la grandeur de l'œuvre que l'un et l'autre vont accomplir — ici c'est vraiment la fin qui justifie les moyens.
Pour comble de malheur les maréchaux français, Broglie et Belle-Isle, ne s'entendent pas sur les ordres à donner aux armées, et Fleury ajoute encore à la défaite en écrivant à Kœnigseck (Il juillet 1742) une épître où il fait acte de repentir, s'excusant d'avoir soutenu la Bavière et de s'être laissé entraîner ipar les plus funestes conseils. Marie-Thérèse qui, quelques mois auparavant, avait en vain essayé d'attendrir le cardinal, fit imprimer cette lettre dans les gazettes de Hollande; — ce fut là toute sa réponse. Le ministre de Louis XV releva cette injure en appelant au secours des Français de Bohême les troupes de Maillebois, cantonnées en Westphalie depuis 1741, mais la jonction ne se fit pas.
Broglie passe en Bavière sans pouvoir maintenir ses positions jusqu'à l'hiver. Belle-Isle abandonne Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre avec 14 000 hommes et arrive à Egra, à mi-chemin de Munich; de là il gagne Francfort, annonce à Charles VII la défection de Frédéric, et lui conseille de négocier avec la reine de Hongrie. Cette retraite d'Egra fut terrible en cette saison rigoureuse. On « força nature » suivant l'expression de Belle-Isle : les troupes se mettaient en marche « au lever de la lune » pour gravir des montagnes où jamais soldats ne s'étaient aventurés. Nous
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avons l'écho des soulTraiices endurées par les nôtres, dans une oraison funèbre d'une des trop nombreuses victimes ; Vauvenargues dit dans V Eloge de son ami Paul de Seytres : « Pleure, malheureuse patrie, pleure sur les tristes trophées. Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire!... à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés. Avec quels périls ! j'en frémis. Ils fuient. La faim, le désordre marchent sur leurs traces furtives; la nuit enveloppe leurs pas, et la mort les suit en silence. Vous dites : Est-ce là cette armée qui semait l'effroi devant elle? Vous voyez; la fortune change : elle craint à son tour; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche sans s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive accablent nos jeunes soldats. Misérables! on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la
"lace éclairent leurs derniers momenls. La terre est leur lit
redoutable. »
On rappela à propos de ces tristes exploits la retraite des Dix mille, piètre consolation. — Quels avantages la Fi'ance retira t-elle de ces sacrifices d'hommes et d'argeni?
A ce tournant désastreux pour nos armes, disparaît celui qui, affaibli par ses quatre-vingt-dix ans, s'était laissé entraîner à ces luttes stériles; le 29 janvier 1743, meurt le cardinal-ministre, dans sa retraite d'Issy; c'était un événement depuis longtemps attendu et désiré. « Enfin ! » s'écrie le marquis d'Argenson ; « Il est sûr qu'il est mort le plus grand ennemi que nous ayons pu avoir », dit Elisabeth Farnèse à Don Philippe, ajoutant : « Je lui pardonne de tout mon cœur le mal qu'il nous a fait, et Dieu donne la paix à son âme » ! Seul, Louis XV oui quelques paroles attendries à l'adresse d'un « bon ami » et d'un « bon serviteur » qui lui « était infiniment attaché ».
L'hisloii'e de ces deux guerres. Succession de Pologne et Succession d'A\itriche. nous a fait voir quelle fut la conduite de i^'Ieury comme ininislre des al'laires eui'opéennes.
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mais nous ne pouvons quitter le cardinal sans dire un mot des événements intérieurs auxquels il se trouva mêlé.
Louis XIV et Mme de Malntenon laissaient sans solution une grave affaire qui mettait en conflit l'Eglise de France et la Papauté, les libertés gallicanes et la suprématie romaine. C'était l'affaire de la Constitution ou Bulle Unigenitus. Par cette bulle célèbre, Clément XI dénonçait, en 1713, cent une propositions extraites de V Aiigusliniis de Jansénius et citées par le Père Quesnel, oratorien, dans son A brégé de la morale de l'Évangile ; la publication de ce manuel de piété datait déjà d'une vingtaine d'années et n'avait soulevé de doutes que le jour où les Jésuites, en haine des Oratoriens et, forts de l'appui de ^tlmo de ^lîaintenon, avaient éveillé les susceptibilités de la curie pontificale.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, et sept autres prélats refusèrent de se soumettre aux exigences de Rome et envoyèrent au Saint-Siège une protestation ; le Régent, tout d'abord, ne fut pas disposé à prendre parti, mais lors des intrigues qui valurent à Dubois le cai^dinalat, il Intervint en faveur du Vatican, du reste sans avoir gain de cause. Le Concile de Latran (1725) ne réussit pas non plus à ramener le calme entre les ennemis en présence : d'un côté les jansénistes ecclésiastiques et parlementaires ou appelants, de l'autre les molinistes et les jésuites ou acceptants. La condamnation du Père Soauem de l'Oratoire, évêque de Senez, par le Concile provincial d'Embrun (1727), convoqué par Fleury, fut le point de départ d'une agitation générale, que va rendre plus vive encore la mort du diacre Paris, en 1727.
François de Paris, frère d'un conseiller de Grand'Chambre, possédait une dizaine de mille livres de rente, faisait de nombreuses aumônes, vivant de la manière la plus sainte et la plus simple. Barbier note que Paris « ne mangeait que des légumes », « couchait sans draps » et qu'il « était janséniste dans toutes les îormos ». Il fut enterre dans le cimetière de Saint-Médard, faubourg Saint-Marcel. Tout aussitôt
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SU tombe davinl le rendez-vous des disciples de Jansénius, et, à leur suite, d'une « afiluence de monde étonnante ». Quoique éloignée que soit cette église du centre de Paris, on y voit nombre de carrosses amenant des gens de qualité, et jusqu'à des princes du sang comme le comte de Clermont, frère de M. le Duc, et môme des évoques. Les malades viennent en foule, se couchent sm' la pierre tombale, ont des convulsions, et s'en retournent parfois guéris. Mais ces scènes étranges dégénèrent en extases, la fraude s'en mêle, et les véritables jansénistes sont discrédités. Le plus connu d'entre les prélats appelants, le cardinal de Noailles, après de longues hésitations, finit par se soumettre à la bulle (1728) ; mais les évêques de Troyes, d'Auxerre, de Montpellier, et les Parlements de Paris et des provinces résistent. Fleury fait fermer le cimetière Saint-Médard, les convulsionnaires continuent leurs pratiques à huis-clos.
De leur côté, les Parlements font du jansénisme une arme politique, empiètent sur le pouvoir ecclésiastique, fomentent, sous le couvert des libertés gallicanes, une opposition qui menace le pouvoir royal. En 173i, ils condamnent certains prêtres du diocèse d'Orléans qui avaient voulu obliger les fidèles à se ranger parmi les acceptants. Fleury exile de nombreux magistrats, leurs collègues refusent alors de siéger, mais tout à coup le roi cède et laisse impunis les arrêts les plus fulminants de la Grand' Chambre. Les hostilités n'en reprennent pas moins; et cette lutte ne devait se terminer qu'en 1756, après maints conflits qui continuent à exaspérer les mêmes adversaires.
Fleury mourait sans avoir vu la fin de ces troubles européens et de ces troubles religieux et parlementaires, laissant aux mains de son élève un gouvernement difficile. Si les finances étaient un peu prospères, grâce à l'économie proverbiale du prélat, c'était au détriment de la marine et du commerce, fort négligés depuis la mort de Louis XIV ; pour des raisons personnelles et dont il ne rendait compte
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qu'au roi, dit Maurepas, Fleury ne se prêtait pas à l'augmentation de nos forces navales. Il craignait, paraît-il, de déplaire aux Anglais qui vont maintenant entrer en lice et montrer de façon cruelle combien aveugle avait été la confiance de leur allié.
Voltaire a tracé du cardinal un joli portrait. Il nous le montre « haïssant tout système, parce que son esprit était heureusement borné ; ne comprenant absolument rien à une affaire de finance, exigeant seulement des sous-ministres la plus sévère économie ; incapable d'être commis d'un bureau, et capable de gouverner l'Etat ». Voltaire ne se vengeait-il pas du dédain de celui auquel il avait recommandé le Télpmaque, et a-t-il jamais enveloppé ses paroles d'une plus fine ironie?
Principales sources des chapitres IX, X, XI : Vauvenargues : Éloge de Paul- Hippolyte-Emmanuel de Seytres, officier au régiment du Boi. — Frédéric Il : Histoire de inon temps. — Pulilische Correspondenz Friedrich' s des Grossen. — Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, 2 vol.,
Duc de Broglie : Frédéric II et Marie-Thérèse. 2 vol., 1883 ; Frédéric II et Louis XV, 2 vol., ISS") ; Marie-Thérèse impératrice, 2 vol., 1888.
Ajouter les mémoires consultés déjà pour les cha[)itres précédents et particulièrement ceux de Barbier, Argenson, Luynes, Noailles.