LOUIS XV CHAPITRE X
Les favorites. — Bclle-Isle. — Le maréchal de Noailles. — Ses conseils sont suivis. — lielraite de l'armée de liohême. — Inlervention de George H.
— La journée de nettingen. — Visite de Noailles à l'empereur. — Décision de Louis XV. — Traités de Worms et de Fontainebleau. — Tentative de débarquement en Angleterre. — Déclaration de guerre à G?orge II et à Marie-Thérèse. — Départ de Louis XV pour Lille. — Visites des places frontières. — Siège de Menin , d'Ypres et de Furnes. — Traité avec Frédéric II. — Le roi se rend à Metz. — Les voitures mystérieuses. — Mme de Châleaiiroux chansonnée. — iNouvelles d'ItaHo. — Maladie du roi. — La reine et toute la Cour à Metz.
— Journée néfaste du 24 août. — Frédéric en Bohême. — Entrée de Louis XV à Paris. — Mort de Mme de Chàteauroux.
« Le cardinal est mort, vive le roi ! » Tel fut le sentiment public, confirmé par l'intention de Louis XV de n'avoir pas de premier ministre et de gouverner par lui-même.
Mais la situation du monarque n'en est pas plus indépendante, soumise qu'elle est à une autre tyrannie, plus dangereuse et plus néfaste, la tyrannie des favorites. Le sort de la France va se décider dans des boudoirs remplis d'une foule d'intrigants et d'ambitieux. Les ministres et les généraux voient-ils leur faveur monter ou descendre, les questions diplomatiques les plus graves trouvent-elles une solution, il faut s'en prendre à l'humeur ou au caprice d'une femme.
Entre le choix d'une pierre précieuse ou d'un nouveau colifichet, quand elle a trouvé la place de la mouche assassine ou caché la ride naissante, à l'aide d'une pâte infaillible, la favorite a le loisir de donner son avis sur les affaires; choses futiles ou sérieuses, tout se traite comme en riant, à une table de toilette ennuagée de dentelles, en cette heure triomphante pour la femme, où les madrigaux et les fadeurs parfumés d'ambre sont assurés de la victoire, où sourire est le plus bel argument. Pendant que chante une guitare ou que crie un perroquet, au milieu du brouhaha des conversations, les alliances sont renversées, les colonies sont perdues, l'Europe entière est en bouleversement.
Cette période, qui deviendra aiguë sous le règne de Mme de Pompadour, est heureusement précédée d'une belle éclaircie. Louis XV s'essaie au métier de roi avec conscience, sans se faire aucune illusion sur la difficulté de la tâche; il travaille, étudie, il écrit des lettres personnelles qui ne sont vues que de son correspondant. On aime à rappeler ce moment trop court où les Français, ravis de la métamorphose, eurent l'occasion de faire preuve du plus sincère loyalisme devant l'attitude du monarque, alors vraiment digne de quelques-uns de ses ancêtres. Le marquis d'Argenson peut se demander sans ironie : « Aurions-nous un roi? »
Louis 7vVse donneun mentor. On peut craindre un instant que ce soit le maréchal de Belle-Isle qui vient à la Cour sonder le terrain, « extrêmement incommodé de sa sciatique », ne marchant « que soutenu par deux hommes ». Le maréchal avait mené à bien une partie de son programme, l'empereur ne lui devait-il pas sa couronne, à l'exclusion du grand-duc de Toscane ? Était-il responsable de la trahison du roi de Prusse? Non certes, mais il revenait pour rendre un compte désastreux des conséquences de ses trop vastes projets, et sa poitrine avait beau être couverte des grandes décorations de prince de l'Empire, de la Toison d'Or, du Cordon bleu, il avait pour le moment perdu tout prestige;
il se retire de lui-même en sa terre de Vernon, près de Gisors, et des couplets accompagnent sa retraite :
Belle-Isle, fameux empirique.
Grand novateur en politique, Homme de guerre sans pratique, Dans ses projets vrai rrénétique, Cliargé de la haine publique, Porte à Gisors sa sciatique.
L'heure du maréchal de Noailles était venue, c'est lui qui fut choisi. Prévoyant la fin de Fleury, Louis XV avait écrit à ce fidèle serviteur, en novembre 1742 : « Le feu roi, mon bisaïeul, que je veux imiter autant quil nie sera possible, m'a recommandé, en mourant, de prendre conseil en toutes choses et de chercher à connaître le meilleur pour le suivre toujours ; je serai donc ravi que vous m'en donniez : ainsi je vous ouvre la bouche, comme le Pape aux cardinaux, et vous permets de me dire ce que votre zèle et votre attachement pour moi et mon royaume vous inspireront. » Louis XV tint parole pendant quelque temps et reçut du maréchal les plus sages avis, fondés sur les avis mêmes de Louis XIV dont Noailles, on s'en souvient, avait été le dépositaire. C'est ainsi qu'allait être supprimé le poste de premier ministre. « Cette maxime. Sire, écrivait le maréchal, de n'avoir ni favori, ni premier ministre que Votre Majesté lira dans l'instruction de son auguste bisaïeul, était, comme j'ai eu l'honneur de l'apprendre de lui-même, le fruit de sa longue expérience, de son habileté dans le gouvernement, de ses profondes réflexions sur les gouvernements précédents, et de celles qu'il a aussi faites en particulier sur le ministère du cardinal Mazarin. » Dans ce long mémoire, Noailles rappelait les exemples de Henri III que ses favoris gouvernèrent pour le plus grand malheur de l'Etat, de Henri IV qui ne voulut jamais avoir d'autres conseillers que sa tête et ses bras, de Louis XIII, de qui la minorité avait été si orageuse et le règne si troublé. Mais, si
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comme jadis Fleury, le maréchal n'avait pas le titre de premier ministre, il en avait toutes les prérogatives.
L'élève paraît docile aux préceptes, et le public se réjouit de cette transformation. Louis XV, dit Barbier « est accessible, il parle à Versailles, il rond justice, et il ti-availle avec connaissance de cause. Je ne suis point étonné de cela, il y a longtemps que j'ai entendu dire qu'il a de l'esprit... Ce qui m'étonne, comme quelque chose de surnaturel, c'est que l'ascendant du cardinal de Fleury sur un roi de trente ans passés fiit au point de l'empêcher de faire valoir tous ses talents et de le dominer sur tout ».
La première question qui se posa fut celle de l'armée française de Bohême; la cause de Charles VII, Tempereurfantôme, était perdue ; n'avait-elle pas coûté assez cher à la France et n'avait-elle pas été défendue avec assez de chevaleresque abnégation? 11 aurait fallu envoyer des renforts à cette armée épuisée qui, depuis un an, sans batailles proprement dites, avait perdu plus de 60 000 hommes, la plupart de maladie ou de surmenage. L'évacuation est décidée; le maréchal de Broglie essaie de ramener ses troupes des frontièies bavaroises, à temps pour rejoindre celles du maréchal de Noailles qui, de France, se dirige sur le Rhin; mais cette jonction ne peut se faire.
La lutte se concentre dans les provinces rhénanes et flamandes où Noailles à la tète de 40 000 hommes va se mesurer avec l'armée dite pragmatique de George II, qui se porte au secours de Marie-Thérèse et rassemble ses troupes dans son Électorat de Hanovre. Nous sommes au printemps de 1743. La bataille se livre le 27 juin, à Dcttingcn, village du cercle de Basse-Franconie, alors que Broglie est encore à Donauwerth aux confins du Wurtemberg. Cette journée fut malheureuse pour nous, quoique le but de Noailles eût été atteint : il avait empêché les Anglais de pénétrer en Bavière. La bataille était perdue par la faute, non du maréchal, mais de son neveu, le duc de Granumt qui, au lieu d'attendre ratla(iue, avait lullemeal couru sus aux ennemis avec ses gardes lran(,aises,
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dérangé tout le plan défensif de Noaiiles, et empêché l'arlillerie de faire feu : on craignait de tirer sur des Français. Les soldats désemparés avaient traversé le fleuve à la nage, le sobriquet de Canarda du .)/6^mleur resia pendant longtemps. Dans la mêlée, le roi d'Angleterre avait failli rester prisonnier. Depuis le matin il chevauchait à la tête de ses troupes, armé d'un énorme pistolet et d'une épée d'une prodigieuse longueur, qu'il tirait de temps à autre en disant : « Sus au roi de France ! il est mon ennemi ; vous allez voir comme je le combats. » Pendant qu'il se livrait à ses vanteries, son cheval, effrayé par la canonnade, le jeta à terre et il se vit entouré d'un gros de cavaliers français qui allaient l'emmener, s'il n'eût été secouru à temps. Cet incident fut révélé, non sans méchanceté, par le roi de Prusse qui prit un malin plaisir à ridiculiser son oncle.
Il n'en est pas moins vrai que l'armée anglaise, surtout l'infanterie, sut résister « comme une muraille d'airain », suivant l'expression de Noaiiles. George II duia sur le champ de bataille, mais il se retira ensuite, laissant môme ses blessés, que lord Stair recommanda à la générosité du maréchal de Noaiiles. « Les deux généraux, nous rappelle Voltaire, s'écrivirent des lettres qui font von^ jusqu'à que! point on peut pousser la politesse et l'humanité au milieu des horreurs de la guerre. » Les pertes avaient été égales, plus de 2 000 hommes furent tués ou blessés de part et d'autre. Mais ce résultat de la journée de Dettingen fut absolument négatif. De l'aveu de lord Stair, les Français avaient fait une grande faute et les Anglais deux : « La vôtre, disait-il, a été de ne pas savoir attendre ; les deux nôtres ont été de nous mettre d'abord dans un danger évident d'être perdus, et ensuite de n'avoir su profiter de la victoire. »
En somme, c'était moins une victoire qu'une fuite heureuse [a fortunate escipe), suivant le mot de Pitt.
Noaiiles, peu de jours après, par courtoisie et par bonté, alla trouver Charles VII qui, d'Augsbourg, s'était réfugié à Francfort ; sachant combien précaire était la situation de
cet empereur errant, il lui offrit un généreux subside de 40 000 écus, c'était tout ce que pouvait faire la France en ces tristes conjonctures ; et Charles ne venait-il pas d'obtenir une suspension d'armes, en promettant à l'Autriche la neutralité absolue des troupes impériales? C'était le signal pour nos armées, de quitter l'Allemagne ; l'allié dont elles n'avaient été que les auxiliaires désarmait, elles se retiraient.
Le coup fut très douloureux pour le prince : « Je suis extrêmement sensible, écrivait-il à Noailles, de ce que le roi est touché de la situation où je me trouve, et réponds sur ceci à peu près ce que la duchesse aimée et estimée de Louis XIV [Marie Mancini] a répondu à ce monarque lorsqu'elle se vil abandonnée : « Vous êtes roi, vous m'aimez, et je pars », disait-elle. Je dirai à mon tour : « Vous êtes roi, vous êtes touché de mon sort, vous êtes le roi le plus puissant de mes alliés, et vous m'abandonnez, et je perds, par cet abandon, tout ce que je puis perdre... Ma situation est la plus affreuse que jamais on aura vue dans l'histoire. »
Louis XV répondit lui-même et s'excusa de son mieux : il exprimait « la plus vive douleur » à la pensée que l'empereur avait donné « les mains à un accommodement avec la Cour de Vienne », mais il lui promettait de ne jamais le laisser seul dans une extrémité aussi fâcheuse, de l'aider encore par d'autres subsides et enfin de continuer la guerre jusqu'à ce que Sa Majesté Impériale fût « rétablie dans l'entière possession de ses Etats ». Le roi était très sincère. Il tint le môme langage à Noailles, tout en ajoutant : « Il est bien vrai de dire qu'actuellement nous n'avons plus de guerre, puisque l'empereur a fait sa neutralité et que nous ne l'avons [la guerre] que par lui ; cependant, nous l'avons. Je ne crois pas que cela soit jamais arrivé, ni que cela arrive jamais; mais nous sommes dans le siècle des choses extraordinaires. »
Dès ce moment, Louis XV est résolu de se montrer à l'armée, et c'est dans son entourage intime un concert de louanges méritées. On se plaît à reconnaître en lui le sang
de Louis XIV et de Henri IV. Sous l'apparence d'un armistice, les chancelleries sont, à cette époque, fort actives. Le traité de Worms (23 septembre 1743) ne venait-il pas d'augmenter les chances de la coalition austro-anglaise? Charles- Emmanuel s'était joint à George II et à Marie-Thérèse; il avait leurré la France, laquelle, jusqu'au dernier moment, avait espéré voir le roi de Sardaigne s'unir à elle, oubliant que le proverbe italien servait de guide à ce prince, et qu'il voulait toujours avoir son pied chaussé de deux souliers à la fois. Les troupes espagnoles, soutenues en Italie par quelques détachements français, allaient donc combattre, non seulement les Autrichiens, mais les Sardes, et leur disputer les territoires appartenant à la reine de Hongrie, le Milanais entre autres, objet d'ardentes convoitises.
La réponse de Louis XV fut le traité secret de Fontainebleau (25 octobre), signé entre l'Espagne et la France, et garantissant Naples à Don Cai-los, la Lombardie à Don Philippe, la Bavière à l'empereur, sans compter d'autres dédommagements. Nous nous engagions, dit Argenson, à faire les plus grandes et les plus impossibles conquêtes en Italie. Philippe et Elisabeth profitèrent des dispositions favorables de Louis XV qui, pour leur complaire, allait porter ses armes sur deux théâtres différents, déclarer la guerre à George II, à Marie-Thérèse, et payer enfin de sa personne.
A ces projets grandioses vint se mêler un complot.
L'Angleterre était toujours menacée d'une restauration des Stuarts; et, parmi ceux qui pouvaient favoriser le rétablissement de la branche catholique sur le trône de Guillaume de Normandie, les Français se trouvaient au premier rang, à cette heure où l'entente cordiale n'était plus qu'un souvenir historique. Charles-Edouard, fils aîné du Prétendant, vivait à Rome, auprès de son père, mais dans l'espoir de se signaler par quelque action d'éclat : « 11 faut que ma tête tombe, disait-il, ou qu'elle soit couronnée. » Réussissant à tromper la vigilance des espions aux gages de l'Autriche, qui épiaient ses moindres faits et gestes, Charles-Edouard gagna Livourne
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SOUS un déguisement et débarqua au port d'Antibes. Il venait offrir aux ministres de Louis XV ses services pour tenter une diversion en Angleterre contre la Maison de Hanovre, alors fort occupée des affaires continentales. La tentative échoua, encore qu'elle eût été ébauchée, et que Maurice de Saxe fût investi du commandement à exercer, le cas échéant, en Angleterre, au nom de Jacques IIL Le comte de Saxe alla même à Dunkerque, au début de 1744, pour surveiller les préparatifs de l'expédition; en rentrant à Versailles, il trouva sa nomination de maréchal de France qui allait être justifiée de façon si éclatante à la journée de Fontenoy.
C'est sur ces entrefaites, et après la bataille de Toulon (février 1744), où le commandant anglais Mathews avait été repoussé de nos côtes par les escadres combinées delà France et de l'Espagne, que se fit la déclaration de guerre à la Grande- Bretagne (15 mars), afin d'arrêter les « pirateries » et les pillages commis, malgré le droit des gens et les traités les plus solennels. Pareil message fut adressé à la reine de Hongrie (26 avril), lorsque les Autrichiens eurent essayé d'entrer en Alsace et fait [)récéder ces tentatives « de déclarations aussi téméraires qu'indécentes ». Menzel, le chef audacieux de cette armée, se faisait fort, par exemple, de reconquérir l'Alsace et de rendre la Lorraine à ses anciens maîtres. Le roi est résolu d'attaquer Marie-Thérèse dans ses possessions des Pays-Bas ; en dépit des réclamations de la Hollande, il passe outre.
Il y eut ainsi, au printemps de 1744, une véritable levée de boucliers; tandis que le prince de Conti portait secours à Don Philippe et, après avoir franchi le Var, faisait merveille au delà des Alpes, Louis XV partait pour Lille.
En somme, quatre armées françaises se trouvaient sur pied ; outre cette armée d'Italie, commandée par le prince de Conti, il y avait l'armée défensive d'Alsace, confiée au vieux maréchal de Coigny ; enfin l'armée royale, divisée en deux corps distincts, se mettait en marche, l'une pour pénétrer en Flandre avec Louis XV, l'autre, formant réserve, pour aller
protéger notre territoire sur la rive gauche du Rhin, sous la conduite de Maurice de Saxe.
La nation suivait ces mouvements avec fierté. Aucun murmure ne s'éleva, lorsque des impôts très lourds furent réclamés pour subvenir aux frais de cette guerre, où /{OdOOO hommes étaient engagés. La Cour eût voulu, suivant la tradition de Louis XIV, faire escorte au jeune monarque ; la Cour, c'est-à-dire la reine, le Dauphin et, surtout, la favorite d'alors, Mme de la Tournelle qui, au comble des honneurs, venait d'être créée duchesse de Châteauroux (28 octobre 1743), ce qui représentait la possession réelle de ce duché-pairie, avec toutes les prérogatives et revenus (83 000 livres annuelles) y attachés.
La reine fait une démarche pour obtenir ce congé, mais avec quel embarras ! Le duc de Luynes nous le dit, et nous montre où en étaient arrivés, à cette époque, les rapports de Marie et de Louis. La reine n'ose pas parler, elle écrit; le roi est à Choisy, elle a peur qu'une lettre d'elle ne paraisse étrange, elle attend le retour, et remet elle-même sa missive, au moment où elle sort du petit lever. « Je n'ai point vu cette lettre, ajoute le duc, mais j'ai ouï dire qu'elle [la reine] lui offrait de le suivre sur la frontière, de quelle manière il voudrait, et qu'elle ne lui demandait point de réponse. Vraisemblablement, ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé. » Le roi répond, au contraire, par un refus, objectant la trop grande dépense d'un pareil déplacement.
Le Dauphin, qui allait avoir quinze ans, disait :
« Vous ne pouvez être fâchée, maman, que je sois affligé de rester avec vous ; je ne sais effectivement pourquoi le roi m'a laissé; le jeune de Montauban, qui est petit et faible, y est bien allé, et moi, qui suis grand et fort, j'aurais bien pu y aller. »
Le Dauphin demandait à faire ses premières armes ; le joi, du moins, trouva la vraie réponse :
K Je loue votre désir, mais votre personne est trop chère
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à l'État, pour l'exposer avant que la succession à la couronne soit assurée par votre mariage. »
Quant à la duchesse de Châteauroux, elle s'adresse au maréchal de Noailles, qui, pour lui barrer la route, prétexte aussi la pénurie du trésor.
Louis XV partit donc sans la Cour, et assez mystérieusement, dans la nuit du 4 mai 1744, après avoir assisté au grand couvert, où il y avait un monde prodigieux. Il n'avait fait d'adieux ni à la reine, ni à ses filles, se contentant de leur écrire ; à ses filles, il disait qu'il craignait un « attendrissement réciproque ». Seul, le Dauphin eut un entretien avec son père, qui lui parla « en présence de M. de Chàtillon [son gouverneur] avec beaucoup de tendresse ».
Le roi visite, en compagnie de Noailles, les places de Condé, de Valenciennes, de Maubeuge, de Douai, donnant des ordres, passant des revues; il est très populaire : « il parle avec bonté et de façon à faire tourner toutes les tètes en sa faveur » ; partout il est acclamé, on le salue des cris de : « Vive le roi ! Enfin, nous avons donc un roi ! » Il « attirait tous les regards, dit Besenval : cette figure si belle et si noble, ces yeux si fiers et si doux en même temps, tous ces avantages, quelque impression qu'ils fissent à Versailles, étaient encore relevés par la circonstance. » A Lille surtout, la réception, organisée par Maurice de Saxe, est des plus enthousiastes. Le 17 mai, l'armée se porte sur la Lys, du côté de Menin ; le 23, le roi va la rejoindre, il reconnaît la place « à la portée du pistolet », et donne, lui-même, les principaux points d'attaque ; il surveille l'investissement ; la ville se rend après sept jours de tranchée (4 juin). Cette « première conquête » est suivie de la prise d'Ypres (24 juin), et de celle de Fumes (M juillet), due au comte de Clermont.
Un ancien allié s'intéresse fort à cette marche victorieuse, et se décide enfin à tendre la main à Louis XV ; c'est le roi de Prusse, qui cède à la nécessité et à l'égoïsme ; le moment n'est-il pas bien choisi pour une diversion de sa
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pnrt, et ne doit-il pas profiter de la présence des armées autrichiennes, sur le Rhin et en Italie, povir attaquer Marie- Thérèse, du côté de la Bohème? Les négociations durent depuis plusieurs mois et, parmi les correspondances échangées, il faut au moins citer cette lettre, écrite par Frédéric à Mme de Chàteauroux ; on y verra, bien au clair, l'influence de la nouvelle duchesse et la part qu'elle a su prendre dans les affaires les plus délicates. « Il m'est bien flatteur, Madame, écrit le roi de Prusse, que c'est en partie à vous que je suis redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le roi de France, pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec le sentiment de la reconnaissance. Il est fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cœur, c'est ce que je vous prie de croire, étant à jamais votre affectionné ami. — Frédéric. »
Les choses, quoique fort avancées, à dire vrai, traînent encore, et c'est devant l'attitude guerrière du roi de France, que Frédéric se décide enfin à faire signer, à Paris, un traité secret, par son plénipotentiaire Rottenburg (o juin). Sans se douter le moins du monde de ce qui se prépare, le prince Charles de Lorraine passe le Rhin ; il est chassé par Coigny, mais il revient en force, et lance ses détachements jusqu'en Alsace. C'est l'invasion. Louis XV, alors, laisse à Maurice de Saxe le soin de continuer une campagne défensive en Flandre, et se rend à Metz, avec vingt-six bataillons et trente escadrons, commandés par le maréchal de Noailles. Il entend être là au premier rang, pour la défense du royaume.
A la suite du roi, mais à un jour de marche, on remarque des voituHïs qui n'ont rien de militaire : ce sont celles de la duchesse de Chàteauroux et de sa sœur, Mme de Lauraguais. Ces dames se morfondaient à Plaisance, dans une propriété de Pàris-Duveruey, et se démenaient fort pour obte-
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nir !a permission de suivre les opérations. Une intrigue fut habilement menée par la princesse de Conti, mère du général qui faisait si belle figure en Italie, pour faire donner satisfaction à la favorite. La duchesse de Chartres, toute jeune mariée, fille de la princesse de Conti, voulait aller rejoindre son mari qui, disait-on, avait fait une chute de cheval et s'était un peu blessé « à cause de sa pesanteur ». Les deux princesses partirent avec agrément du roi ; ainsi que le remarque Barbier, c'était le commencement d'une « Cour de femmes à l'armée », et l'on vit bientôt arriver à Lille, Mmes de Châtcauroux et de Lauraguais, la comtesse d'Egmont, douairière, Mmes du Roure et de Bellefond, la duchesse de Modène, alors en France tandis que ses Etats étaient envahis. Tour à tour, ces dames furent obligées de demander à la reine l'autorisation de quitter Versailles, ainsi le voulait l'étiquette ; Marie fut patiente pour les premières ; mais, quand Mme de MoJène se présenta, la reine perdit patience un moment, et dit, non sans vivacité :
« Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne me fait rien. »
La favorite avait eu gain de cause; mais elle allait payer cher ce « sot voyage », et le plaisir de jouer le rôle de « vivandière ». Le mécontentement fut unanime ; des chansons décochaient les plus virulents sarcasmes à l'adresse de Mme de Chàteauroux, et, sur le passage des deux sœurs, ce n'étaient que huées et vociférations. Cependant la favorite plane au-dessus de ces contingences terrestres, et voici avec quel orgueil elle écrit à son oncle, le duc de Richelieu, après la prise d'Ypres : « Assurément cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable, et qui me fait grand plaisir. Je suis au comble de la joie : prendre Ypres en neuf jours, savez-vous bien qu'il n'y a rien de si glorieux ni de si flatteur pour moi, et que son bisaïeul, tout grand qu'il était, n'en a jamais fait autant? Mais il faudrait que la suite se soutînt sur le même ton et que cela allât toujours de cet ail' là. Il faut l'espérer, et je m en llatte, parce que vous
savez, qu'assez volontiers, je vois tout en rose et je crois que mon étoile, dont je fais cas (et qui n'est pas mauvaise), influe sur tout. » Elle se pose en iigérie martiale, non sans quelque noblesse, il faut bien en convenir, mais cette étoile, dont elle est si fière, va bientôt perdre son éclat.
Voici donc Louis XV à Metz, s' apprêtant aux grandes actions, et abandonnant les conquêtes faciles. Nous sonunes au 4 août 1744, et, la veille, Schmettau, envoyé de Frédéric II, est arrivé, porteur des félicitations de son maître, qui admire, peut-être avec sincérité, l'empressement avec lequel Louis XV vole au secours de ses peuples. Le 7, est offert à l'officier prussien un splendide souper, durant lequel on célèbre d'avance les exploits qui doivent, en Alsace et en Bohême, mettre fin au conflit. L'allégresse est d'autant plus vive, que les gazettes des armûes d'Italie annoncent une nouvelle victoire : la prise de Château-Dauphin parle bailli de Givry.
Mais, le 8 août, le roi se réveille avec la fièvre; — est-ce la fatigue du voyage, la chaleur excessive, ou les abondantes libations de la veille? On ne sait. Le mal empire; le 11, on considère le prince comme perdu. Qui est au chevet du mourant"? Les duchesses de Châteauroux et de Lauraguais qui prétendent imposer le silence à tous et défendent jalousement l'entrée de la chambre royale. Bientôt il faut céder aux princes du sang (le duc de Chartres, le comte de Clermont), auxdignitaires (le ducde Bouillon, grand chambellan, l'évêque de Soissons, premier aumônier). Le roi lui-même comprend la gravité des circonstances, Mme de Châteauroux est obligée de s'éloigner. Il se confesse au Père Pérusseau, et, quand il s'agit d'apporter le viatique, l'évêque de Soissons (Fitz-James) exige le départ immédiat de la favorite ; Louis XV n'hésite pas un instant, il ordonne à la duchesse de quitter Metz. La cérémonie de l'extrême-onction est faite, en présence des princes du sang et des grands officiers, avec une pompe extraordinaire, par le premier aumônier. Fitz-James se fait le porte-parole du mourant, et déclare que le roi demande pur- Jon à tous du mauvais exemple qu'il a donné.
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La route de Versailles à Metz est sillonnée de berlines qui amènent ÎMarie Leszczynska, le Dauphin, Mesdames; à Sainte-Mencliould, ce cortège rencontre les voitures de Mme de Châteauroux qui fait le voyage inverse, poursuivie des invectives de la populace...
La reine est au chevet du malade, elle est seule avec Louis.
c( Je vous ai donné, Madame, dit-il en l'embrassant, bien des chagrins que vous ne méritez pas ; je vous conjure de me les pardonner.
— Eh ! ne savez-vous pas, Monsieur, répond-elle, que vous n'avez jamais eu besoin de pardon de ma part"? Dieu seul a été offensé ; ne vous occupez que de Dieu, je vous prie. » Et la reine éclate en sanglots ; mais (elle l'écrit à Mme de Maurepas) elle se trouve « la plus heureuse des créatures » : le roi se porte mieux et que ne peut-on attendre d'une conversion aussi fervente?
Aux alarmes qui bouleversent la France entière succède la joie, quand on apprend que Louis XV est hors de danger, qu'il se repent et a fait amende honorable. A Paris, le peuple embrasse le cheval du courrier qui publie la nouvelle de la convalescence, et un méchant poète, Vadé, peut vraiment dire: c'est Louis le Bicn-Amié, expression même des sentiments de la nation. L'enthousiasme est tel que le roi s'écrie : « Qu'ai-je donc fait pour être aimé ainsi? »
Il est alors, pour un moment trop court, le monarque selon le cœur de ses sujets chrétiens et dévoués; le peuple est heureux de voir que Louis XV mérite son affection, et il lui fait crédit, tout prêt à le suivre dans cette voie nouvelle.
Bientôt le roi parle de rejoindre ses troupes ; en attendant, il fait dire à Noailles, suivant Voltaire, de ne pas oublier que, lorsqu'on portait Louis XIII au lombeau, le prince de Condé gagnait la balaille de Rocroi. Le maréchal, hélas! n'avait rien du grand capitaine, etc'étaittrop demandera cet homme, timide et temporisateur, qui ne sut jamais rien faire que la plume à la main.
Noailles est en Alsace à la poursuite de Charles de Lor-
LOUIS LE BIF:N-A1MÉ IfiS
raine, qui a reçu l'ordre de se replier et de venir au secours de la Bohème, menacée par le roi de Prusse. Le prince abandonne ses positions : Saverne, Haguenau, soucieux d'éviter les combats et de ne pas diminuer son armée ; il faut à tout prix l'empêcher de passer le Rhin, mais il est poursuivi mollement et réussit à traverser le fleuve brûlant derrière lui les ponts afin de gêner ses ennemis qui n'essayent même pas de l'atteindre (24 août). Le maréchal fut traité sans ménagement par l'opinion publique ; le bruit courait qu'il avait décidément peur du canon, qu'il avait donné jusqu'à trente-cinq ordres différents dans un jour, qu'il ne savait quel parti prendre, etc. On attacha, la nuit, une épée de bois à la porte de son hôtel, à Paris, et l'on fit des chansons cinglantes :
Amis, débaptisons Noailles :
Tout autre nom mieux lui convient.
Comment, le sien rime à batailles !
Eh ! morbleu ! c'est rimer trop bien !
Il rentra à Metz et fut reçu froidement. Son rôle était terminé. Louis XV n'eut plus recours à ses conseils et ne lui demanda désormais que des services d'apparat, si l'on peut dire, comme d'aller l'année suivante en Espagne auprès de Philippe V, en ambassade extraordinaire. Il n'y aura plus d'intimité entre le roi et Nestor.
Frédéric, pendant ce temps, entrait en Bohême (23 août) avec quatre- vingt mille hommes, et apprenait les événements du jour. Il écrit à Louis XV une lettre où perce sa mauvaise humeur et dit en propres termes à Schmettau : « Je ne sais ce que je dois penser d'un tel procédé du maréchal de Noailles (il n'était pas loin de l'accuser de trahison)... aussi veux-je que vous en fassiez des plaintes amères au roi de France. »
Il eût désiré que nos troupes allassent le rejoindre en Bohême, mais on s'arrêta à des demi-mesures : le comte de Clermont tenta, avec un petit corps de troupes, de se réunir à l'armée de Charles VII et de s'avancer en Allemagne; il
15i LE DlX-UUlTIEME SIECLE
prit Constance en septembre, et Munich, le mois suivant ; quant au gros de nos forces, il fut dirigé de l'autre côté du Rhin, au-dessus de Strasbourg, pour envahir l'Autriche antérieure et mettre le siège devant Fribourg-en-Brisgau, chef-lieu de cette province. Le roi, encore faible et convalescent, arrive près de cette ville, et c'est en sa présence qu'on se rend maître de la place (8 novembre).
Frédéric, lui, s'était emparé de Prague (15 septembre), d'où il fut délogé environ deux mois après par Charles de Lorraine. L'hiver arrête les opérations, et c'est sur de nouveaux frais que se continuera la campagne.
Louis XV rentre à Paris le 13 novembre, reçu et salué par un grand concours de peuple, malgré une soirée froide et pluvieuse et un vent si fort qu'il éteignait les illuminations. Le roi est amaigri et changé, cela ajoute à la ferveur des acclamations.
Mais le converti de Metz a-t-il tenu les promesses faites si solennellement? Reste-t-il fidèle à sa foi et aux égards dus à la reine? La France entière se le demande, et avec elle Frédéric : Tune escompte son espoir, l'autre fait des vœux pour que la favorite reprenne son influence et puisse le servir. Jusqu'ici Louis XV n'avait écouté que la duchesse de Châteauroux, et le roi de Prusse comptait sur elle pour faire agir son allié, le déterminer aux partis de vigueur, le décider, entre autres choses, à nommer un ministre des Affaires étrangères prêt à accepter des conseils intéressant la politique prussienne (depuis le 27 mars 1744, date du départ d'Amelot, successeur de Chauvelin, le poste était vacant).
Deux faits donnaient à penser: la disgrâce du ducdeChâtillon, précepteur du Dauphin, qui avait hautement applaudi au renvoi de la favorite et avait tiré de cet exemple une instruction morale pour l'édification de son élève ; et la disgrâce de M. de Balleroy, secrétaire intime du duc de Chartres, apparenté aux Fitz-James, dont le tort était d'appartenir au parti religieux. On avait frappé ces deux personnes, n'osant frapper plus liaut. Au milieu d(;s fêtes de Paris cjui durèrent
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cinq jours, on ne parlait que des victimes de Mme de Châtaauijux, et de réconciliation probable, mais on parlait bas, dit Barbier.
Dès que le roi rentre à Versailles, ces bruits se précisent ; on apprend que Mme de Châteauroux a été reçue en secret par Louis XV, qu'elle a lieu d'être contente : tout est oublié, les avanies de Metz sont rétractées, et le rang de dame d'honneur qu'on avait repris à la duchesse lui est rendu. C'est une stupéfaction à Paris où les dames de la Halle, exprimant le cri public, disent: « Puisqu'il reprend la favorite, nous ne dirons plus un Pater pour lui. »
Le surlendemain de sa visite au roi, on apprend qu'à son tour la duchesse est prise de fièvre, elle est vite au plus mal. Pendant la quinzaine que dure la maladie, on en suit les progrès et les incidents avec plus de curiosité que d'émotion, sans cacher que ce mal étrange est venu fort à propos. C'est rue du Bac, chez Mme de Lauraguais, où demeure la duchesse, une suite de messagers qui viennent aux nouvelles de la part du roi, de la reine et de toute la Cour. La mourante est confessée par le Père Segaud, jésuite, et reçoit les derniers sacrements; elle meurt le 8 décembre.
Elle fut enterrée trois jours après, à sept heures du matin, sous la chapelle de Saint-Michel, à Saint-Sulpice ; on choisit à dessein le moment où il y a peu de monde dans les rues : on avait peur du déchaînement de la populace, comme aux obsèques de Mme de Vintimille.
L'affliction du roi est très vive, la joie du peuple se calme, car l'on craint pour la santé du monarque. Mais, en attendant de nouvelles campagnes, on est tout aux préparatifs du prochain mariage du Dauphin avec l'Infante, fille de Philippe V. On verra qu'aux fêtes données à l'occasion de cet événement, Louis XV ne se souviendra plus de sa douleur, de même qu'à Noël il oublie sa contrition du mois d'août: il ne s'est pas, suivant l'usage de la Cour, approché delà Sainte Table.