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CHAPITRE VIÏl

Dix naissances. — Les filles de Louis XV au musée de Versailles. — Le gendre du roi. — Madame Henriette et le duc de Chartres. — Les exilées de Fontevrault. — Madame Adélaïde. — Jladame Victoire. — Madame Sophie. — La carmélite de Saint-Denis. — Le Dauphin et la Dauphine. — Gomment la reine passait ses journées. — Existence oisive de Louis XV. — La Société de îw.mbouillet. — Les trois sœurs de Nesle.

De 1727 à 1737, naquirent dix enfants royaux. Ce furent d'abord deux jumelles (1727) : Louise-Elisabeth, la future duchesse de Parme, la seule des filles de Louis XV qui se maria, et Anne-Henriette; puis une princesse en 1728, morte en bas âge, et le Dauphin, en 1729, à la grande joie de toute la France Un second fils, le duc d'Anjou, vint au monde en 1730 et ne vécut que trois ans; et ce furent Adélaïde (1732), Victoire (1733), Sophie (1734), Thérèse-Félicité (173G-1744), et enfin Louise-Marie (1737), Madame « dernière », plus tard sœur Thérèse de Saint-Augustin, dame et prieure du Carmel de Saint-Denis.

Ces princesses, il faut les voir au musée de Versailles, dans ces salles du rez-de-chaussée où se passa une grande partie de leur existence; elles sont là en un milieu propice, devant les horizons que semblent encore contempler leurs jolis regards. On croit qu'elles revivent, grâce aux peintres qui sarcnt fixer la beauté ou la fraichcur de ces jeunes

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modèles. Voici les deux sœurs aînées, Louise-Elisabeth, et Henriette , toutes mignonnes sous leur béguin , que Belle a peintes dans une attitude d'enfants bien sages. Voilà Adélaïde, vers la quinzième année, en somptueux habit rose « glacé de blanc et brodé d'étoiles », tenant une navette; c'est Nattier qui la représente ainsi. Mais pour être joli ce portrait n'en est pas moinù surpassé par celui de Madame Victoire dans lequel ce peintre a mis tout l'éclat de son talent ; l'artiste a rarement donné au sourire un naturel plus exquis et à une physionomie plus de rayonnement, plus d'expression ; et que de noblesse inconsciente dans le port de la tète, cette tête au teint d'ambre, éclairée par de grands yeux de velours et couronnée par d'abondants cheveux noirs 1 La robe argentée que traverse une écharpe jaune, où souftle un peu de brise, complète l'harmonie chaude de ce magnifique portrait. Nattier nous offre enfin les figures moins heureuses de Mesdames Sophie et Louise : ici les artifices étaient nécessaires.

Ces princesses eurent parfois ce sourire sur les lèvres, et ressemblèrent à ces effigies, mais ce n'était pas là leur visage de tous les jours. Elles connurent des journées monotones à Versailles, comme à Fontainebleau, à Choisy ou à Compiègne ; ces déplacements coûteux étaient leurs seules distractions, un peu factices, car partout elles étaient sur la sellette, à la messe quotidienne du roi, à leur dîner, au débotté de leur père, aa jeu de la reine, vêtues de costumes d'apparat. Une dame d'honneur se plaignait à Madame Adélaïde d'être habillée et déshabillée quatre fois par jour et de n'avoir pas un quart d'heure « à sa volonté »

« Madame, lui répondit la fille de Louis XV, vous en êtes quitte pour vous reposer une semaine; mais moi, qui fais ce soivice toute l'année, permellez que je garde toute ma pilié poui" moi-môme. »

Les peintres, c'est leur métier, — pour les peintres royaux, c'esl une raison d'être, — devaient nous liansmcltre le cùlé tlalleui- de celte incessante représcnlaLion en don-

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telles; mais comment oublier tout ce que ces falbalas cachèrent de tristesse ! On aime, il est vrai, à se leurrer soimême, à se fier aux trompeuses apparences de ces effigies

les visages, tout sourire et sérénité, de ces jeunes filles sont si attrayants ! Il est probable toutefois que ces princesses tiennent plus de place maintenant au château de Versailles qu'elles n'en tenaient à la Cour de leur père ; si leur biographie se résume en quelques lignes, si leur printemps fut morne, il faut s'en prendre à Louis XV qui, en dépit de son affection très réelle pour ses filles, ne sut jamais leur en donner une preuve bien efficace, ni par ses préceptes, ni par ses exemples.

L'aînée de Mesdames de France se maria donc en 1739, à l'âge de douze ans ; son départ pour l'Espagne, où elle allait épouser l'infant Don Philippe, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, fut une désolation pour toute la famille royale, quoique ce fût un gage politique précieux de la bonne entente des deux couronnes.

On ne pouvait être plus mal mariée que Louise-Elisabeth : Don Philippe était l'homme le moins intelligent d'Espagne ; tenu en lisières par Elisabeth Farnèse, sa mère, il n'avait aucune initiative, aucune volonté. Ce malheureux gendre du roi de France eut, du moins, le bonheur d'avoir une mère ambitieuse et une femme jalouse des intérêts dynastiques; il leur dut son duché de Parme en 1748. Louise-Elisabeth mène une existence fiévreuse, elle remplit le monde de ses démarches, remue ciel et terre, va de Madrid à Versailles, de Versailles à Parme, revient sans cesse à la Cour de son père, se tuant de fatigue et d'espoir déçu. Elle voudrait pour son mari et pour sa descendance autre chose que ce trou de Parme, comme elle appelle son domaine; elle rêve de régner à Milan, en Corse, en Pologne, dans les Pays-Bas, dans les Deux-Siciles, en Espagne même, faisant tous les jours un nouveau rêve que dissipent les événements dont elle n'est pas maîtresse; ses illusions résistent à tout. Si elle ne peut rien obtenir pour elle-même, elle croit pré-

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parer des règnes glorieux à son fils Ferdinand et à ses filles, dont l'une fut archiduchesse d'Autriche, et l'autre, reine d'Espagne; elle ne pouvait prévoir les catastrophes qui, d'une génération à l'autre, réduiront à néant les fortunes royales. Quoi qu'il en soit, elle a pu déclarer en toute sincérité que son decoir fut son premier amour, et ce devoir de princesse, plus que de mère, elle l'accomplit avec une énergie peu conuuune. Disons eufni qu'elle resta française de cœur.

On peut supposer que l'exemple de Louise-Elisabeth découragea Louis XV et que les luttes pénibles de la sœur aînée vouèrent au célibat les cinq autres filles de France; — on sait aussi combien le roi était insouciant, sa famille l'inquiétait peu; ne laissait-il pas aux siens un royaume, un trésor, des richesses qui semblaient intangibles ?

Il parut favoriser un instant le mariage du duc de Chartres, petit-fils du Régent, avec Madame Henriette ; mais le jeune prince, fort épris, chassant un jour en compagnie du roi, crut trouver le moment favorable pour faire, de cheval à cheval, sa petite harangue : « Sire, j'avais une grande espérance. Votre Majesté ne l'avait pas ôtée à mon père... Je contribuais au bonheur de Madame Henriette qui serait restée en France avec Sa Majesté. M'est-il permis encore d'espérer? » Louis XV se penche vers le jeune prince et lui serre

tristement la main par deux fois, c'est un refus Henriette

est-elle victime de la politique du cardinal, ennemi juré de la Maison d'Orléans? On ne saurait le dire avec autant de certitude que le marquis d'Argenson. La pauvre princesse mourut, en 1752, les uns ont dit de chagrin, les autres, avec plus de vraisemblance, d'une fièvre maligne qu'elle s'obstina à ne point soigner. Un mot de sa sœur Louise peint cette douce créature, affectueuse et sensible, enlevée à la fleur de l'âge: « Pourquoi, dit-elle, ne m'a-t-on pas laissée à Fontevrault, je n'aurais jamais connu Henriette! »

Fonte vrault était une abbaye célèbr.^ au Moyen âge par

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la sépulture des rois d'Angleterre; elle se trouvait à 80 lieues de Versailles, aux confins du Maine et du Poitou. C'est là qu'en 1738 turent envoyées quatre des filles de Louis XV. L'idée venait du cardinal de Fleury; le prélat, toujours économe, disait que Mesdames « embarrassaient le château de Versailles et causaient de la dépense ». Cinq princesses devaient être exilées, mais Adélaïde se présenta devant son père, au retour de la messe, lui baisa la main, se jeta à ses pieds et se mit à pleurer. Le roi fut touché de cette scène, « il larmoya im peu, et toute la Cour en fit autant ». Adélaïde ne partit pas. Victoire, Sophie, Thérèse-Félicité (elle mourut à Fontevrault) et Louise, qui n'avait pas même un an, prirent le chemin de l'abbaye.

Personne ne défendait ces innocentes; elles ne savaient ni parler ni commander comme leur aînée, dont l'hum^eur impérieuse et autoritaire se révéla bien vite. Adélaïde portait très loin l'idée des prérogatives du rang : un de ses chapelains eut le malheur de prononcer le Dominus vobiscum d'un air trop aisé ; elle l'apostropha rudement après le service divin, pour lui rappeler qu'il n'était pas évoque et qu'il ne devait pas s'aviser d'ofïicier en pfélat.

La beauté de cette princesse passa très vite ; elle prit un air masculin qui n'allait d'ailleurs pas mal avec sa voix de baryton. Elle eut un désir immodéré de tout apprendre, elle voulut jouer de tous les instruments de musique depuis le cor jusqu'à la guimbarde. Elle apprit italien, anglais, hautes mathématiques, horlogerie, sans rien approfondir. C'est le témoignage du duc de Luynes et celui de Mme Campan. Elle essaya de se mêler des affaires, mais elle n'eut en somme aucune influence, et comment en aurait-elle eu auprès de son père qui disait en parlant d'un ministre menacé par l'opinion publique : « Il faudra bien qu'il tombe, car il n'y a que moi qui le soutienne! »

Madame Adélaïde aura une vieillesse aigrie, et, tante diî Louis XVI, se montrera revêche. Elle survivra, ainsi que sa sœur Victoire, à l'époque des orages : les deux princesses

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mourront en exil, bien misérablement, à Trieste, l'une en 1790, l'autre en 1800.

Grâce à sa juvénile énergie, Adélaïde échappa donc au couvent, tandis que cette réclusion de Fontevrault dura dix ans pour Madame Victoire et douze pour Mesdames Sophie et Louise. Qu'ont-elles appris, ces jeunes filles, en ce lointain monastère, dirigé par Très haute et puissante Dame Claire-Louise de Montmorin de Saint-Hérem ? Madame Louise ne sait pas encore toutes ses lettres quand elle rentre à Versailles, dit Mma Campan; c'est aller loin, puisque l'on a des autographes de la future carmélite datés de 1746.

Mais quoi qu'il en soit, nous ne sommes plus à l'époque où. les filles de roi avaient pour maîtres les philosophes et les écrivains les plus érudits, où, comme Elisabeth d Angleterre, elles entendaient les langues classiques, et, comme Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, elles pouvaient répondre en latin aux discours des ambassadeurs,

Fontevrault n'avait pas trempé l'âme de Madame Victoire — elle restait très princesse, très dolente ; elle aimait la bonne chère (la table de Mesdames était renommée pour le maigre), elle aimait aussi ses aises. On lui demanda si, comme Louise, elle se retirerait dans quelque Carmel, sa réponse fut jolie : « Voici un fauteuil qui me perd », ditelle, étendue avec délices dans une bergère à ressorts. Son rôle fut effacé, de même que celui de Sophie dont Madame Campan nous montre l'âme d'élite, mais aussi les ridicules ; Sophie avait toujours l'air de tomber des nues ; elle restait des mois sans ouvi-ir la bouche, et on ne la voyait jamais de face. Victoire et Sophie furent le reflet d'Adélaïde, elles subissaient passivement la tyrannie de celle qui voulait tout conduire.

Mais Louise se révolte et ne se laisse pas mener; aussi cherche-t-elle un refuge à Saint-Denis ; elle ne tarde pas à se faire une situation indépendante; elle a ainsi son influence à la Cour et en protite pour protéger les gens d'église. Elle avait de l'esprit et de la gaîté : la dot ordi-

naire des nonnes qui entraient au Carmel était de six mille livres, Madame Louise doubla cette somme, et dit à la prieure : « Je vous donne douze mille livres, six pour moi et six pour ma bosse. » On sait qu'elle avait une forte déviation de la taille. Jusqu'à la mort de son père, elle obtint de nombreuses faveurs, mais quand Louis XVI devint roi, on se lassa de ses demandes réitérées. « Voici encore une lettre de Louise, disait souvent Marie-Antoinette à Mme Campan ; c'est bien la petite carmélite la plus intrigante qui existe dans le royaume. » Mot terrible qui, nous dit un historien, a la durée et l'inflexible sévérité d'une médaille de bronze antique. Ce jour-là Marie-Antoinette oubliait l'émotion qu'elle avait éprouvée, en septembre 1770, lors de la prise de voile de sa tante, en lui remettant le scapulaire, le manteau et le voile religieux, tout mouillés de ses larmes ; elle oubliait cette magnifique cérémonie où la princesse, avant de se vêtir du manteau de Sainte-Thérèse, parut, au milieu de sa Maison, « dans des splendeurs d'apothéose, couverte de perles et de diamants, dont les feux l'entouraient d'une sorte de nuée lumineuse, vraiment fille de roi dans sa robe de cour lamée d'argent et parsemée de fleurs d'or ». (Jules Soury.)

En sa jeunesse Madame Louise avait suivi les chasses avec frénésie; elle eut, à son lit de mort, comme un rappel de son existence princière ; ses ultimes paroles furent : « Au paradis, vite, vite, au galop ! » Elle croyait donner des ordres à son écuyer.

Louis XV voyait ses filles presque tous les jours, pendant quelques minutes ; c'était pour le roi un devoir de les aimer, — et de ce devoir il s'acquitta en toute conscience, — mais il ne sut les traiter qu'en jolies poupées. Entre leur mère et Mesdames il y eut toujours une certaine froideur provenant sans doute de l'abandon où Marie Leszczynska était laissée et aussi d'une étiquette que la reine n'osait rompre aussi facilement que le roi. La familiarité, vraiment un peu déconcertante, de Louis XV se révèle dans les

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surnoms qu'il donnait aux princesses : Adélaïde était appelée Torche, Victoire (qui avait un certain embonpoint) Coche, Sophie Graille (sorte de corbeau) et Louise Chiffe. C'était le goût du temps. Il ne faut pas voir le xviii^ siècle seulement dans les délicieuses élégances qu'il nous a laissées, dans les tableaux de Boucher, les vers parfumés des poéticules, les décorations exquises des appartements; il y a dans les lettres de la duchesse de Parme, entre autres, des crudités et des mots dignes d'un corps de garde. Si nous avons perdu le sens artistique de ce temps-là, nous nous servons du moins d'un langage plus châtié...

Le roi descendait souvent par un escalier dérobé, dans la chambre de Madame Adélaïde ; il y apportait et y prenait du café qu'il avait fait lui-même, — Louis XV aimait aussi à cuisiner des plats de sa façon, et, les jours de grand gala, ne manquait pas d'aller inspecter les maîtres queux et surveiller les rôts. Aussitôt le roi venu. Madame Adélaïde tirait un cordon de sonnette qui avertissait Madame Victoire, laquelle, en se levant pour aller chez sa sœur, sonnait Madame Sophie, qui, à son tour, sonnait Madame Louise. Cette dernière logeait dans l'appartement le plus reculé, et, de petite taille, ne pouvait faire de grands pas ; elle avait beau courir à toutes jambes, elle n'arrivait que pour embrasser son père qui partait de là pour la chasse. Le soir, à six heures, c'était le débotté, et la visite de Mesdames à leur père était publique. « Les princesses, nous dit Mme Campan, leur lectrice, passaient un énorme panier qui soutenait une jupe chamarrée d'or ou de broderie ; elles attachaient autour de leur taille une longue queue, et cachaient le négligé du reste de leur habillement par un grand mantelet de tafletas noir qui les enveloppait jus(|ue sous le menton. Les chevaliers d'honneur, les dames, les pages, les écuyers, les huissiers portant de gros flambeaux, les accompagnaient chez le roi. En un instant tout le palais, habituellement solitaire, se trouvait en mouvement; le roi baisait chaque princesse au front, et la visite était si courte, que la lecture, inter-

rompue par cette visite, recommençait souvent au bout d'un quart d''heure. Mesdames rentraient chez elles, dénouaient les cordons de leur jupe et de leur queue, reprenaient leur tapisserie, et moi ma lecture... »

Ce fut chez le Dauphin, leur fi'ère, que Mesdames connurent vraiment la famille. Ce prince fut marié deux fois, d'abord à Marie-Thérèse-Raphaëlle, infante d'Espagne, qui le laissa veuf en 1746, et ensuite à Marie-Josèphe de Saxe, fille d'Auguste III, roi de Pologne, électeur de Saxe, le rival même de Stanislas Leszczynski.

Marie-Raphaëlle n'a pas eu le temps de se faire apprécier; Marie-Josèphe, au contraire, femme supérieure, ayant de l'instruction et le goût des belles choses, prend bien vite droit de cité à Versailles; elle a quelque peine à gagner l'affection du Dauphin, mais, grâce à Madame Henriette, qui la soutient par sa tendresse, elle connaît les joies de la vie conjugale ; forte moralement, très sincèrement chrétienne, elle sait se faire apprécier par tous ; et le roi a pour elle une affection filiale très touchante. Marie-Josèphe a le mérite rare de s'occuper de ses enfants comme une simple bourgeoise, et cela avant que Rousseau ait mis les soins maternels à la mode, tout en demeurant princesse et fort jalouse des prérogatives attachées à son titre.

Le Dauphin, mis au second plan par son pore, à jamais écarté de l'armée, malgré sa belle conduite à Fontenoy, et tenu éloigné des affaires, est très heureux d'avoir un coin tranquille où il peut se livrera ses goûts pour l'étude sérieuse; il s'y console, auprès d'une femme attentive et soumise, des événements douloureux pour lui, auxquels il doit assister sans être à même d'y remédier. Et, dans ce petit cercle. Mesdames trouvent aussi les plaisirs inappréciables de l'intimité entre frère et sœurs ; il y règne une gaité décente, et du meilleur ton.

On connut très mal le Dauphin de son vivant; il passait pour un gros garçon, apathique, indifférent. Il ressemblait beaucoup à la reine ; on peut s'en rendre compte, au Louvre,

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devant les deux portraits de La Tour; et, comme Marie, il avait de l'esprit, saisissait les ridicules, et se montrait réservé. Il avait une conversation suivie, instructive, aimable; personne ne donnait mieux que lui audience aux ambassadeurs ; il mesurait la valeur de ceux à qui il parlait et avait l'adresse de rendre l'entretien général sans trop le prolonger. A sa mort (1764), les gens d'église et les philosophes : Voltaire, Diderot, louèrent tous ses grandes qualités. Sans distinction de parti, le public porta de lui un deuil sincère; il semblait que ce prince, ayant possédé toutes les vertus d'un homme, aurait possédé celles d'un roi. Il laissa des écrits qui témoignaient de sa profonde piété, et toute une série de maximes sur les lois, l'administration et les intérêts de l'Etat, qui proclamaient ses sentiments de justice, d'humanité, et d'amour pour le peuple.

Un jour, il était appuyé sur le grand balcon du château de Bellevue, les yeux fixés sur Paris; un de ses familiers s'approche, et lui dit : « Monsieur le Dauphin a l'air bien pensif. — Je songeais, répondit-il, aux délices que doit éprouver un souverain, en faisant le bonheur de tant d'hommes. »

Le Dauphin aurait sans doule montré sur le trône plus d'énergie que son fils Louis XVI, mais il n'aurait pu que retarder la marche inéluctable des événements...

La reine est isolée comme le Dauphin, aussi a-t-elle une vie fort active, ses journées sont très remplies ; bien que souvent seule, « elle est toujours gagnée par le temps ». La matinée se passe en prières, en lectures morales, puis, après une courte visite au roi, viennent quelques délassements, la peinture entre autres : la bonne reine n'a jamais eu de maître, et n'est guère douée; les tableaux qu'on a d'elle, à Trianon et au Carmel de Sens, ont été retouchés par quelque ai-tiste complaisant. Marie aime la musique, elle joue de la guitare, de la vielle, du clavecin, elle fait des fausses notes et en rit la première. A midi et demi c'est l'heure de la toilette, suivie de la lacsso quotidienne et du dîner, auquel assistent

une douzaine de dames de service. Le dîner fini, la princesse passe dans ses appartements privés, ce n'est plus la reine alors, c'est « une particulière » : elle brode et, tout en travaillant, raconte ses lectures qu'elle n'a pas toujours bien comprises, disent les méchantes langues. Vers six heures, la Cour se rassemble chez elle, pas très nombreuse, ensuite c'est à qui n'ira pas jouer à l'éternel cavagnole, chez la duchesse de Luynes, dame d'honneur, où Marie Leszczynska passe ses soirées et soupe; le Dauphin, la Dauphine, Mesdames y font une apparition par devoir, mais il n'y a guère là que les intimes, le président Hénault, Moncrif, toutes les douairières, quelques vieux gentilshommes, des capitaines aux Gardes tel que le marquis de Razilly, fameux joueur de piquet. L'étiquette est bannie de cette société assez monotone; ni les intrigues, ni la politique ne font le sujet des conversations, parfois languissantes, privées qu'elles sont de ces éléments mondains ; la reine permet qu'on discute avec elle, il arrive même qu'on lui fasse la leçon, témoin l'anecdote suivante racontée par le comte de Cheverny.

Un certain M. de Flamarens, grand louvetier, était connu par « ses tours de force en gourmandise ». Il paria de manger tout un lapin après un dîner très copieux, et gagna ce pari. On parlait beaucoup de l'événement et, à son souper, la reine qui mangeait elle-même « avec une réflexion et un appétit bien soutenus », sans penser à mal interpelle l'homme du jour :

« Monsieur de Flamarens, dit-elle, est-il vrai que chez M. d'Ardore (c'était l'ambassadeur des Deux-Siciles), après avoir bien dîné, vous ayez mangé un lapin en deux bouchées ?

— Oui, Madame.

— Vous avez donc toujours un bon appétit, et qui se soutient bien?

— Oui, Madame, et je fais tous les jours le même vœu pour Votre Majesté; car je sais, Madame, exactement, que Voire Majesté a mangé ce matin tel, tel, tel plat ».

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Et M. de Flamarens de faire une énumération de tout ce qu'il avait vu manger à la reine qui, s'impatientant, se lève de table et dit en s'en allant :

« Me voilà payée, mais je ne lui parlerai de ma vie. »

Le roi, lui, mène une vie oisive, la chasse et les bai^atelles sont ses grandes occupations — le cardinal de Fleury encourage cette paresse en ne le consultant que pour la forme ; Louis XV a peur de s'ennuyer et, dans cet état d'esprit, il est voué d'avance aux pièges de ses courtisans. Avec la reine il est froid et indiiïéi'ent, et cela depuis les premières années de leur union. En septembre 1727, le maréchal de Villars note dans ses mémoires ce fait assez caractéristique : « Le roi a soupe avec la reine. Il y avait là peu de personnes ; et comme il devait partir le lendemain pour Fontainebleau, on s'est dit à l'oreille qu'il était bien raisonnable de les laisser seuls, et tout le monde est sorti ; mais un instant après le roi a ouvert la porte. » La reine aime, elle n'est pas aimée, tout le lui prouve...

Louis XV assiste aux Conseils, mais ils sont suspendus à la moindre indisposition, or, la chasse, les courses de traîneaux en hiver, les repas exagérés à la Ménagerie, suivis de bals tardifs, compromettent souvent la santé royale ; ces divertissements annoncent une étape nouvelle dans l'existence du monarque. On commence à dire qu'il n'est pas impossible que quelque dame hardie ne mette la main sur ce jeune désœuvré. Les ambitieux sont là, escomptant à leur profit le pas à franchir et guettant l'heure propice; ils poussent les familiers à tendre des pièges. Il y a deux factions : celle de Chantilly, où intriguent M. le Duc et sa mère, sans grande autorité, et celle de Rambouillet, où la comtesse de Toulouse, Sophie de Noailles, a beaucoup de prestige.

Louis XV va volontiers à Rambouillet se délasser de la représentation : il y trouve de la gaieté, il s'y sent libre et devient aimable causeur. Le comte de Toulouse est une manière de grand-oncle du roi. Entre deux intermèdes '^e placent de petits apartés où figurent, avec Louis XV, les maîtres

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du château et Mademoiselle de Charolais, sœur de M. le Duc, brouillée avec lui; bien des faveurs sont accordées dans ces conciliabules, en particulier au fils du comte de Toulouse, le duc de Penthièvre, qui obtient la survivance des charges et des gouvernements de son père. C'est de Rambouillet, que vient ridée de mettre sur le chemin du roi la comtesse de Mailly, née Mailly-Nesle, dame d'honneur de la reine. Cette amie fut discrète, et eut toujours à Versailles un air de pénitente. On la compare non sans raison à Mlle de La Vallière ; elle eut pour le roi une affection à toute épreuve.

Sa sœur, Mme de Vintimille, lui est un jour préférée, elle en souffre cruellement. Elle fait preuve d'une grande abnégation et quand Mme de Vintimille disparaît en 1741, Pvlme de Mailly revient auprès du roi pour le consoler; celui-ci, comme foudroyé par l'événement, est d'une tristesse dont il ne peut être arraché. Sa ferveur religieuse se réveille sous l'influence de cette émotion, la première en somme de sa vie, car il était trop jeune quand il perdit ses parents et son aïeul ; il avait abandonné les pratiques spirituelles, il y retourne et, parfois il lui arrive d'exprimer des regrets inspirés par le plus pur sentiment chrétien. Ces éclairs furent rares.

Mme de Vintimille ne ressemblait pas à sa sœur, elle était altière, entreprenante, curieuse, vindicative, aimant à gouverner et à se faire craindre, ayant peu d'amis et peu propre à s'en i'aire. Elle ne pensait qu'à ses intérêts, n'avait d'autre but que de tirer parti de sa faveur, et elle y serait parvenue, si elle en avait eu le temps ; c'eût été, en un mot, une « favorite dangereuse ». Parfois ses intentions furent bonnes; n'essaya-t-elle pas de faire de Louis XV un guerrier en l'engageant à partir pour l'armée? Mme de Vintimille était détestée du peuple de Versailles qui fut, à la nouvelle de sa mort, ravi de joie; on disait que c'était « une vilaine bête». La foule lança derrière son cortège funèbre d'insultants quolibets.

Une seconde sœur de Mme de Mailly fut aussi présentée à

la Cour. Elle s'appelait Marie-Anne, était veuve du marquis de la Tournelle, et fut créée duchesse de Châteauroux par Louis XV, tout comme Antoinette Poisson, femme de M. Le Normand d'Étiolles, sera nommée marquise de Pompadour. Nattier peignit Mme de la Tournelle en victorieuse Aurore, souicnue sur un nuage. Ce portrait est conservé au musée de Marseille; il valut à l'artiste son premier succès. C'est un merveilleux document psychologique où apparaît dans toute sa beauté troublante celle de qui l'on a dit : « Ses grands yeux bleus avaient des regards enchanteurs, et tous les mouvements de sa personne une grâce infinie. »

La duchesse de Châteauroux avait de l'esprit naturel ; quoique fort ignorante, elle séduisait par la spontanéité de sa conversation. Mme de Mailly n'avait rien demandé qu'un peu d'affection; Mme de Vintimille disparaissait sans avoir pu obtenir tout ce qu'elle convoitait; la future duchesse, suivant le mot d'un chroniqueur, « fît acheter sa conquête », elle exigea le renvoi de sa sœur aînée, réclama des titres et des distinctions dont on n'avait eu qu'un exemple sous le règne de Louis XIV. Le roi accorde tout, le crédit de cette femme devient si puissant qu'on appréhende qu'elle ne réussisse à gouverner en maîtresse absolue; le cardinal tente d'arrêter cette intrigue, mais il échoue. C'est alors à Versailles une vraie révolution. Louis XV, qui n'aime pas le gouvernement, ne discute rien, et se contente de prendre des décisions, voit Mme de la Tournelle s'inquiéter de tout ce qui se passe, en France, à l'étranger.

« Elle ne se môle des affaires de personne, dit Louis XV à Mme de Brancas, cela n'est pas digne d'elle; mais des ministres, du Parlement, de la paix, elle ne cesse de m'en parler ; cela me désole. Je lui ai déjà dit plusieurs fois qu'elle me tuait. Savez-vous ce qu'elle me répond?

« Tant mieux, Sire, il faut qu'un roi ressuscite, et je vous ressusciterai.

« Je n'y comprends rien. »

Le roi n'y comprenait rien, mais il était entraîné, malgré

lui ;il faut être juste : la duchesse de Châteauroux, aidée de Noailles et de Richelieu, eut une influence excellente sur Louis XV. N'est-ce pas elle qui, plus heureuse que Mme de Vintimille, détermine le monarque à faire la campagno de Flandre?

La conduite du roi a des conséquences immédiates : les ruineuses dépenses vont grever le Trésor, les affaires passeront aux mains des favorites. Désormais la royauté est perdue, de grandes lames de fond la poussent, comme un vaisseau désemparé, contre les récifs, — mais le ciel garde une sereine apparence; le peuple, lui, ne voit aucun signe de menace à l'horizon, lorsqu'à Metz Louis XV échappe à la mort, il le surnomme le Bien- Aimé, tant étaient puissantes encore les traditions monarchiques qui avaient fait l'unité du pajs.

Principales sources.' — Mémoires de la duchesse de Brancas sur Louis XV et M"» de Châteauroux, édition Louis Lacour, in-16, Paris. 1865. — Mémoires de M"»» Campan, 3 vol., Paris, 1?<23. — Abbé Proyart : Vie de Madame Louise de France, in-12, Bruxelles, 1793. — Engerand : Inventaire des tableaux commandés et achetés par la Direction des bâtiments du Roi (1709-171)2), in-8°, Paris, 1901.

H. Bonhomme : Louis XV et sa famille, in-12, Paris, 1873. — Jules Soury: Portraits de femmes, in-12, Paris, 1875. — P. de Nolliac : Louis XV et Marie Leczinska, in-12, Paris, 1902.

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