BÊTE GOMME LA PAIX
lanlft en osier (dont chaque cahot lui arrachait un gémissement) que le maréchal de Saxe dirigea et gagna la bataille.
Les Anglais étaient pleins de confiance et se voyaient déjà à Paris ; Cumberland avait déclaré :
« J'y serai, ou je mangerai mes bottes.
— Voilà un Anglais un peu gascon, observa Maurice, mais s'il tient à manger ses bottes, nous nous chargerons de les lui apprêter. »
Les officiers britanniques n'avaient-ils pas même assurance? A la première rencontre qu'ils firent des Français, ils les saluèrent comme s'ils se voyaient dans une promenade publique; puis il y eut une halte tandis que lord Charles Hay, capitaine aux gardes, s'avançait hors des rangs et venait dire au comte d'Auteroche, lieutenant des grenadiers.
« Monsieur, faites tirer vos gens.
— Non, Monsieur, à vous l'honneur ! »
La version populaire donne une autre forme à ce dialogue et fait dire à d'Anteroche : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers! » Quoi qu'il en fût, sous le voile de la courtoisie, les Français obéissaient aux ordres de Maurice : la tactique du maréchal était de ne pas abuser de la tirerie; il disait «( qu'une troupe ne doit jamais se presser de faire feu la première, attendu que celle qui a tiré en présence de l'ennemi est une troupe défaite, si celle qui lui est opposée conserve le feu ». Les Anglais firent des prodiges; leur colonne d'infanterie impénétrable rendit pendant quelques heures le succès douteux. Il y eut un moment où Dettingen revint à l'esprit de tous, mais la charge dernière fut terrible et rien ne résista à la « vivacité française », qui fit merveille. Le Dauphin « par un mouvement naturel mit l'épée à la main de la plus jolie grâce du monde » et voulut suivre cette charge, on eut quelque peine à l'arrêter.
C'est à Fontenoy que mourut le jeune duc de Gramont qui avait tout compromis à Dettingen ; un boulet vint frapper son cheval.
« Prenez garde, Monsieur, votre chevai est tué, lui dil-on.
— El moi aussi, Monsieur », réjDondit-il.
Il avait la cuisse fracassée, il expira une heure plus tard.
La tuerie fut affreuse ; à la fin de la journée, Louis XV quittait la colline de Notre-Dame-aux-Bois avec son fils et passait devant le front des régiments vainqueurs, salué par un cri d'enthousiasme, tandis que les soldats se jetaient à ses pieds pour les baiser. Il dit alors au Dauphin en lui montrant les cadavres amoncelés :
« Regardez, mon fils, ce que coûte une victoire ; apprenez à ménager le sang de vos sujets. »
Le marquis d'Argenson écrit de son côté à Voltaire et développe la pensée royale : « Le triomphe est la pi us belle chose du monde : les Vive le Roi, les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers..., la joie, la gloire, la tendresse! Mais le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine... »
« Je crois que cet échec va rabattre un peu le caquet de la fierté anglaise, écrivait Maurice de Saxe... L'affaire a duré neuf heures et, quoique je sois mourant, j'ai soutenu cette fatigue comme si je me portais bien. Le roi et son fils unique ont absolument voulu y être, de l'autre côté d'une rivière et presque sans retraite... Je ne puis vous faire assez d'éloges de la fermeté d'âme du roi et de sa tranquillité. Il n'a troublé nos opérations par aucun ordre opposé aux miens, c'est ce qui est le plus à redouter de la présence d'un monarque, entouré d'une Cour, qui voit souvent les choses autrement qu'elles ne sont. »
Voltaire nous devait une consolation qui fît oublier ses tendresses intempestives pour le roi de Prusse ; il nous la donne, non pas dans son poème de Fontenoy, qui sent l'huile et la fatigue, mais dans ce court billet adressé à son ami Argenson : « Ah ! le bel emploi pour un historien ! [Il venait d'cLi-e nommé historiographe.] Depuis trois cents ans les rois