CHAPITRE XII
LOUIS XV DEVIEiNT IMPOPULAIRE
Pamphlets et libelles. — Situation de Mme de Pompadour. — Son portrait,
— Licence des grands seigneurs. — Mécontentement des ecclésiastiques, des parlementaires, des courtisans, etc. — Livres séditieux. — l'ameutes de 1750. — L'I^cole militaire et la noblesse d'épée. —Mort de Maurice de Saxe. — Naissance du duc de Bourgogne. — Cherté du pain à Paris.
— Mort de Madame Henriette. — Maladie du Dauphin. — Le tabouret accordé à Mme de Pompadour. — Querelles du clergé et du Parlement.
— La conversion de la marquise. — Attentat de Damiens. — La Cour en 1757. — Omnipotence de la favorite. — Renvoi de Machault et du comte d'Argenson.
On espérait que le traité d'Aix-Ia-Chapelle amènerait une réduction sérieuse des impôts, mais elle lut illusoire et insignifiante. Les plaintes se formulèrent plus vives quand on sut que les dépenses royales n'étaient point diminuées, que les fêtes de Versailles, les constructions sans nombre, à Choisy, à Bellevue, à Fontainebleau, grevaient le Trésor. De toutes parts se publièrent contre le roi des chansons, des pièces de vers, des estampes satiriques. « Louis, disait-on dans un de ces pamphlets, si tu fus un temps l'objet de notre amour, c'est que tous tes vices ne nous étaient pas encore connus ; dans ce royaume, dépeuplé par ta faute et livré comme une proie aux histrions qui régnent avec toi, c'est pour t'abhorrer qu'il reste des Français. » Le roi trouvait jetés sur les parquets de Versailles des billets contenant ces mots : « Tu vas
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à Choisy ; que ne vaa-tu à Saint-Denis ! » et au Louvre, au Pont-Neuf, on placardait ce libelle :
Grains notre désespoii' : la noblesse a des Guises, Paris des Ravaillac, le clergé des Clément.
C'est alors que paraît une brochure intitulée : Les Cinq plaies de la France, dans laquelle on attaque tout le règne : la Coyistitution, les Convulsions qui en étaient un des déplorables effets, le Système de Law, le Ministère du cardinal de Fleury et la Paix d Aix-la-Chapelle . On maugréait encore contre la réforme des troupes, contre la suppression de douze régiments, sans compter la diminution générale des elïectifs.
Mais c'est la nouvelle favorite qai rend surtout Louis XV impopulaire. On apprend bientôt, dans le public, que toutes les charges, tous les emplois sont dispensés par les soins de Mme de Pompadour. Quand le ministre de la Marine, le comte de Maurepas, est renvoyé, on attribue cette disgrâce, non sans raison, à la favorite qui se venge ainsi de l'esprit satirique de ce courtisan. La reine du moins fait bon visage à la marquise, elle sait que, si parfois son époux est gracieux, elle en est redevable à sa rivale.
Il faut bien dire que Mme de Pompadour est très séduisante. Elle cherche à faire plaisir, ou du moins k paraître aimable; son adresse est extrême, jamais comédienne n'a mieux joué son rôle. Elle a plus de charme que de réelle beauté; son visage rond, ses traits réguliers, son teint magnifique, ses mains et ses bras superbes, ses yeux spirituels ne valent en somme que par l'aisance qui se dégage de sa personne. Sa conversation est gaie, allègre, et révèle un goût et un savoir au dessus de l'ordinaire; nul ne sait comme elle traiter chacun ainsi qu'il convient. Elle a un tact exquis : afin d'éviter tout embarras protocolaire, elle reçoit à sa toilette. Et puis elle comprend Louis XV et possède le grand aride dishuire l'honnue du royaume le plus dillicile à amuser. Elle
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se rend compte que ce Bourbon est né pour Tint imité plus que pour la représentation, elle transforme la Cour au gré du caprice royal, multipliant les petits soupers, les voyages, les cercles discrets, où ne pénètrent que les familiers.
Tandis que l'on vivait ainsi à Versailles, il se créait une atmosphère de révolte parmi les ecclésiastiques, — qui voulaient échapper aux charges de l'Etat et ne pas payer des impôts réguliers, — et parmi les parlementaires, dont les prérogatives et bénéfices étaient affaiblis. Les courtisans eux-mêmes qui se pressaient chez Mme de Pompadour récriminaient très haut, une fois sortis du sanctuaire. Partout, dans les salons, dans les cafés, dans les promenades, sans se soucier d'être entendu, on déblatérait contre le gouvernement ; la police se bornait à espionner et n'arrêtait personne, parce qu'il aurait fallu arrêter tout le monde. Un souffle révolutionnaire passait sur la nation et gagnait « comme la gangrène » . h' Esprit des lois de Montesquieu, en exposant parallèlement le régime monarchique et le régime républicain, fournissait des arguments aux ennemis du pouvoir.
Jusqu'ici les querelles religieuses avaient divisé les Jésuites et les Jansénites; vers 1749, la guerre commence entre le scepticisme et la foi, et des écrits audacieux se montrent à la lumière. Diderot est envoyé à Vincennes pour sa Lettre sur les aveugles à l'usage da ceux qui voient. Le livre intitulé : Les Mœurs, par Toussaint, est condamné au feu, à cause de son impiété ; le Parlement reproche à l'auteur « d'établir la religion naturelle sur les ruines de tout culte extérieur », et de blâmer « même les supplices dont la justice humaine punit le vol et l'homicide ». Toussaint est avant-coureur de Jean-Jacques Rousseau et de Beccaria. Un abbé de Prades soutient en Sorbonne une thèse dans laquelle il compare les miracles de Jésus-Christ aux guérisons d'Esculape; la Sorbonne le dénonce, sous l'influence des Jésuites, après l'avoir accueilli ; il s'exile à Berlin, mais il est appelé à faire une rétractation authentique de sa thèse.
En 1750, il y eut à Paris des émeutes provoquées par
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des enlèvements de filles et de garçons, destinés, (lisaiton, à être embarqués pour l'Amérique, afin de les faire travailler aux établissements de vers à soie qu'on voulait installer au Canada. Des exempts trop zélés, et poussés par l'appât du gain, au lieu de se saisir d'enfants abandonnés, avaient arrêté des enfants d'ouvriers « qu'on laisse aller dans le voisinage, qu'on envoie à l'église, ou chercher quelque chose ». Le tumulte fut grand, parmi le peuple, au faubourg Saint-Marcol, au faubourg Saint-Antoine; et le 22 mai, rue de Clichy, on saccagea à coups de pierres la maison du commissaire Desnoyers où un homme de la police s'était réfugié ; pareille scène se produisit chez un rôtisseur de la Croix-Rouge qui avait donné asile à un archer. Le lendemain, la sédition est plus forte encore, à la butte Saint-Roch ; des coups de fusil sont tirés, la populace met à mort un espion nommé Parisien st traîne son cadavre jusqu'à la maison de Berryer, lieutenant général de police, en lançant des imprécations épouvantables contre ce fonctionnaire. On fit le procès des coupables, et l'on sut qu'il fallait compter avec la force populaire. Quand, au mois de juin de cette même année, le roi partit de Versailles pour Compiègne, il gagna Saint-Denis sans traverser la capitale, par crainte des cris séditieux, et depuis fut tracé un chemin qui porte encore le nom de Route de La Récolte.
Ainsi membres du clergé, parlementaires, courtisans, écrivains, gens de lettres, hommes du peuple, tous se sentent lésés, tous se croient victimes, poussés par le vent de fronde qui emportait la France vers de nouvelles destinées. Le marquis d'Argenson peut écrire à la date de septembre 1751 ces mots vraiment prophétiques : « Tous les ordres sont mécontents. Les matières étant partout combustibles, une émeute peut faire passera la révolte, et la révolte à une totale révolution, où l'on élirait de véritables tribuns du peuple, des comices des communes, et où le roi et les ministres seraient privés de leur excessif pouvoir de nuire. » Il est vrai qu'à l'époque où il était au pouvoir, le même marquis d'Aig(Mison
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ne trouvait rien d'excessif à l'autorité qu'il avait été appelé à exercer.
Quelques tentatives heureuses font diversion à ces plaintes. Le 1^'' janvier 17ol, est fondée sur l'instigation de Mme de Pompadour, l'Ecole militaire où doivent être élevés gratuitement cinq cents jeunes gentilshommes, choisis surtout parmi ceux dont les pères seront morts en activité. Cet établissement, dont les constructions existent encore et sont un beau spécimen de l'architecture du xviii" siècle, fut installé non loin des Invalides, à l'extrémité du Champ de Mars. Le public s'y intéressa beaucoup. « On verra, dit Barbier, deux iiôtels voisins, l'un le berceau et l'autre le tombeau des militaires. » Quelques mois auparavant, un édit établissait une noblesse nouvelle, acquise de droit, non seulement par ceux qui parvenaient au grade d'officier général, mais aussi par ceux qui avaient servi au moins en qualité de capitaines, et dont le père et l'aïeul avaient servi dans la même qualité, pâtre et avo niilitibus. C'était créer une élite, redevable de ses immunités, non pas au pouvoir de l'argent, comme cela arrivait pour les charges de Cour, mais à des services personnels souvent glorieux.
Ces justes faveurs accordées aux militaires les consolaient dans leur deuil : le héros de Fontenoy venait de mourir, extrêmement regretté de ses compagnons d'armes, qui sentirent qu'un siècle ne compte pas deux héros. Il s'éteignit au château de Chambord que Louis XV lui avait donné à vie, en récompense de ses exploits ; il y menait une vie somptueuse et avait fait de cette résidence un second Versailles.
Maurice de Saxe mourut avec fermeté; il dit à Sénac, le médecin de la Cour, que le roi lui envoya : « Mon ami, vous venez trop tard; c'est ici la fin d'un beau songe! » Il était protestant, aussi la reine s'écria-t-elle : « Il est bien fâcheux qu'on ne puisse réciter un De profundis pour un homme qui a fait chanter tant de Te Deum ! »
On transporta son corps à Strasboiu'g dans une chapelle luthérienne et, plus tai'd, Pigalle fit un monument qui célèbre
ce grand guerrier, en tout comparable à noire Turenne. Sa physionomie était vive, intelligente. La Tour nous l'a conservée clans un merveilleux pastel que Ton voit au Louvre et dont le musée de Dresde possède une belle réplique. Maurice honorait la Maison de Saxe, puisqu'il était fils naturel d'Auguste II, Electeur, et roi de Pologne ; il honorait aussi la France qu'il avait servie avec tant d'éclat.
La Cour est attristée en 1751 par cet événement et aussi par les rumeurs qui grondent autour du monarque, du haut de la chaire. Le Père Griffet prêche le carême à Versailles, il fait des allusions à la conduite royale, il tonne contre les habitudes mondaines, et cela devant Louis XV, qui est son auditeur assidu. Les Jésuites, et, avec eux, la reine et le Dauphin, espèrent que les fêtes du jubilé universel vont ramener le roi aux sentiments religieux... Mais le prince suit les exercices du carême en dilettante, tandis que, dans les coulisses du théâtre de la marquise, se répètent les ballets et les comédies que l'on doit jouer en petit comité. Louis XV s'amuse des sermons, comme si ces paroles de vérité ne pouvaient l'atteindre, et ne s'adressaient qu'à son entourage.
Quand, le 12 septembre, naît au Dauphin un premier fils, le duc de Bour-gogne, la joie publique ne se manifeste nullement. Les fêtes que l'on ordonne demeurent sans entrain. Le pain est à quatre sous la livre, la cherté et la misère augmentent, les impôts deviennent plus lourds, les alîaires du clergé et du Parlement désolent le pays, les braves gens n'ont guère le cœur aux réjouissances : c'est à tel point que, chez le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, on jette de l'argent à la foule et qu'il n'y a pas dix personnes pour en ramasser. Les artisans, les mai-chands boudent, non sans raison. Le Dauphin et la Dauphine sont, le 2ii novembre, accueillis par des acclamations sinistres lorsqu'ils viennent à Notre-Dame à un Te Deuyn. Plus de 2 000 femmes assemblées près du pont de la Tournclle leur crient : « Donneznous du pain!... Nous mourons de faim! » Le fil.s du roi fait
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distribuer quelque menue monnaie, mais les femmes reprennent de plus belle :
« Monseigneur, nous ne voulons pas de votre argent ! C'est du pain qu'il nous faut. Nous vous aimons bien; qu'on renvoie cette Pompadour qui gouverne le royaume et qui le fait périr; si nous la tenions, il n'en resterait bientôt rien pour en faire des reliques. »
Au retour, Louis XV demanda à la Dauphine si elle n'avait pas reçu bien des bénédictions :
« Des bénédictions, répondit-elle en sanglotant, on m'a demandé du pain ! »
A la mort de Madame Henriette (10 février 1752), — ce fut un coup terrible pour Louis XV, — le peuple lance de nouvelles imprécations : « Voilà, dit-on, ce que c'est d'offenser Dieu et de rendre ses sujets misérables! Dieu lui retire sa fille bien-aimée. » Louis XV était bourrelé de chagrin et de remords; le parti delà reine espère être victorieux cette fois. Mais, au bout de deux jours, tout dit qu'il n'y a pas de changement et que la marquise est plus puissante que jamais.
Quelques mois plus tard, la Cour est encore alarmée; le Dauphin a la petite vérole et semble en danger. Louis XV ne paraît point dans la chambre du malade; la reine, moins craintive, vient voir son fils. La Dauphine s'installe au chevet de son mari et recommande à ceux qui l'assistent de bannir tout protocole et de ne pas faire attention à elle.
« Je ne suis plus Dauphine, dit Marie-Josèphe, je ne suis que garde-malade. »
Pousse, un médecin que l'on avait fait venir de Paris, ne connaissait ni la Cour, ni ses usages. Il voyait la princesse, mise avec la plus grande simplicité, vaquant à toutes les besognes dans la chambre du malade.
« Qu'on suive exactement, dit-il un jour, ce que cette petite femme ordonnera, car elle entend à merveille tout ce qu'il faut. » Et s'adressant à Marie-Josèphe, il ajouta : (c Comment vous appelle-t-on, ma bonne? »
L'erreur est charmante.
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Le mal fut enrayé ; le roi ne put se dispenser de se montrer aux Parisiens, et de venir, avec toute sa famille, à Notre-Dame pour un service d'actions de grâces. On avait fait baisser le prix du pain au marché afin que Sa Majesté fût mieux reçue. Cependant, un pauvre hère s'attacha au carrosse de la reine, vers le Point-du-Jour, et cria en montrant du pain noir : « Voilà, Madame, ce qu'on nous fait payer trois sous la livre. » Louis XV changea de chevaux au Petit Cours, où quelques comparses l'acclamèrent, mais, dans Paris, personne ne cria : Vice le Roi!
Ce fut cette époque pourtant que Louis XV choisit pour donner entière satisfaction à Mme de Pompadour en lui accordant le tabouret et les honneurs de duchesse. La favorite est présentée en grande pompe par Mme la princesse de Conti, douairière, et excite de nouvelles jalousies. N'at-elle pas droit désormais aux prérogatives des femmes des ducs et pairs ? Ce tabouret, c'est-à-dire la permission de s'asseoir au grand couvert et dans toutes les assemblées de la Cour, c'est la suprême consécration ; jamais bourgeoise n'avait atteint cette sublimité. Le Dauphin a un vif ressentiment de cette faveur inopportune; il y eut ce que l'on appelait alors des chiffonnages de Cour à propos de cet événement, et des paroles aigres échangées entre le père et le fils. L'héritier de la couronne, ayant demandé la permission de dîner chez l'archevêque de Paris, s'attira cette réponse du roi :
« Mon fils, vous devez souhaiter que je vive longtemps, car vous n'êtes pas encore en état de vous conduire. »
Le Dauphin, profondément attaché à ses devoirs, fera, par nécessité, quelques concessions à la marquise, mais il n'aura plus pour son père qu'un respect de commande.
Cependant l'antagonisme du clergé et du Parlement s'avivait. Un prêtre janséniste, nommé Le Mère, était mort sans sacrements, Bouettin, curé de Saint-Etienne-du-Mont, les lui ayant refusés faute d'un billet de confession signé d'un ecclésiastique soumis à la bulle Unigcnitus. Ce fut dans Paris une agitation générale : 10 000 pei-sonnes avaient fait cor-
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lège à l'enterrement de Lo Mère. Le Parlement n'osa sévir contre l'archevêque de Paris (Christophe de Beaamont) qui avait mené toute l'affaire, « mais décréta le curé de Saint- Etienne de prise de corps. » Le roi intervint et cassa le décret « comme attentatoire à son autorité ».
Le mal se propagea dans les provinces, et ce fut comme un renouveau de la Ligue. Le Parlement porta au roi des remontrances comparables « aux harangues que faisaient les Romains à la tribune ». Les magistrats représentèrent combien de désordres avaient été introduits dans l'Eglise et dans l'Etat par la Constitution, rappelèrent que, sous Louis XIV, la bulle n'avait été enregistrée qu'avec des restrictions assurant le respect des libertés gallicanes. « L'impiété, disaientils, s'est servie des dissensions qui régnaient entre les ministres de la religion, pour attaquer la religion même;... le philosophe superbe qui, follement jaloux de la divinité même, voit à regret les hommages qui lui sont rendus, a jugé que c'était le moment de produire un monstrueux système de l'incrédulité. » Allusion aux premiers volumes de VEnaj dopé die. « Il était réservé, continuaient-ils, à nos jours de voir soutenir sans réclamation, dans la première Université du monde chrétien, une thèse publique [celle de l'abbé de Prades] où l'on établit par système tous les faux principes de l'incrédulité. »
Le Premier Président, dans un entretien particulier, dit encore à Louis XV : « Sire, on vous trompe, il est temps de le voir ; le schisme détrône les rois avec moins de monde que les nombreuses armées n'en peuvent soutenir. »
Une commission de prélats et de parlementaires fut nommée pour discuter la question, mais elle ne siégea pas. Les troubles continuent de plus belle, les ultramontains refusent toujours les sacrements, les jansénistes protestent. On discute idées et doctrines. Des arrêts contraires, émanant du Parlement d'un côté, et du Conseil du roi de lautre, sont publiés à la même heure, et c'étaient « deux puissuiîces presque égaies qui se croisaient dans ieui*s opéra-
tions ». L'anarchie est complète. « Tout tombe par morceaux, écrit Argenson. Pendant ce temps-là, l'opinion chemine, monte, grandit, ce qui pourrait commencer une révolution nationale ».
Coup sur coup le Parlement multiplie des remontrances, que le roi s'obstine à ne point écouter. La mesure est à son comble en mai 1753 : et, dans la nuit des 8 et 9, les mousquetaires vont de porte en porte remettre des lettres de cachet à tous les présidents et conseillers, leur enjoignant de se rendre dans les résidences qui leur sont assignées. La Grand' Chambre était exceptée du châtiment, mais elle voulut subir le sort de tous, on l'envoya à Pontoise, comme en •1720. Les « Grandes Remontrances », celles qui avaient mis le feu aux poudres, furent publiées le 23 mai, bien qu'elles n'eussent pas été lues officiellement. C'est un manifeste politique et religieux d'une haute portée qui résume l'état des esprits parlementaires, et fait déjà entrevoir la Révolution. Ces Grandes Remontrances font le procès du clergé, retracent les empiétements de l'Eglise sur les pouvoirs temporels. On y lit des phrases comme celles-ci : « L'autorité des successeurs des Apôtres est un ministère et non pas un empire. » La royauté est prise à partie : « Si les sujets, disait le Parlement, doivent obéissance aux rois, les rois, de leur côté, doivent obéissance aux lois. » La conclusion était particulièrement émouvante : « Non, Sire, nous ne laisserons pas triompher un schisme fatal à la religion et capable de porter le coup le plus funeste à votre souveraineté et à l'Etat. En vain, voudrait-on nous obliger à devenir les spectateurs inutiles des maux de notre patrie, et par làmôme à en devenir les complices. Si ceux qui abusent de votre nom prétendent nous réduire à la cruelle alternative, ou d'encourir la disgrâce de Votre Majesté, ou de trahir les devoirs que nous impose un zèle inviolable pour voire service, qu'ils sachent que ce zèle ne connaît point de bornes, et que nous sommes résolus de vous demeurer fidèles jusqu'à devenir les victimes de notre lidélité ».
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Tous les Parlements de province firent cause commune avec le Parlement de Paris, et on prononça les mots de convocation des Etats généraux.
Les répressions furent nombreuses, mais elles ne faisaient qu'enflammer la résistance. Une idée domine, c'est que la Nation est au-dessus du Monarque, comme l'Eglise est audessus du Pope (Argenson). Le parti ultramontain s'en saisit et s'en fait une arme. L'évèque de Montauban publie un mandement dans lequel il rappelle le sort de Charles P'" et insinue que le Parlement de Paris, à l'exemple de celui de Londres, est capable de condamner le Souverain à l^échafaud.
Nous avons là un exemple de ces courageuses libertés de l'ancienne France où les premiers corps du royaume, indépendants de l'Etat, et dans leur origine et dans leur destin, adressaient directement au pouvoir de pareilles réprimandes, mais, il faut le dire, sans nulle efficacité.
On crée, sous le nom de Chambre royale, un Parlement « postiche », timide ébauche du Parlement Maupeou; mais le Châtelet, dernier reste de juridiction (c'était un tribunal de première instance), refuse de le reconnaître. On veut aussi supprimer le Châtelet. « Je sais, écrivait Argenson à ce propos, d'un des premiers magistrats de Paris, que les Parisiens sont en grande combustion intérieure. L'on y prend des précautions militaires, le guet monte double chaque jour, l'on voit dans les rues se promener des patrouilles, des gai^des suisses et françaises. Ce môme magistrat m'a dit qu'à la suppression du Châtelet, il ne doute pas que l'on ne fermât les boutiques, qu'il n'y eût des barricades, et que c'est par là que la Révolution commencerait (décembre 1753). »
La réaction ultramontaine devint très violente en 1754. Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, ôta les pouvoirs à tous les confesseurs qui ne montraient pas assez de zèle à la Constitution. Le Père Laugier, jésuite, prêcha devant le roi contre le Parlement et conclut « dans le goûl d'un avocat général m, à l'anéantissement de cette institution
impie et destructrice de la religion. On menaça les protestants tles Cévennes de nouvelles dragoanades. En mars l~ij4, 5 0U0 huguenots sortirent de Nîmes et quittèrent le royaume.
Cette querelle des jansénistes et des ultramontains est comme la préface des cahiers des Etats généraux de 89. En 1754, la fièvre de l'opposition fait prévoir la Révolution. Et si la tempête n'éclata point, ce ne fut pas, comme nous le dit Rousseau, à cause de la publication de sa Lettre sur (ou plutôt contre) la Jïiusiquc française... « Quand on lira que cette brochure, dit-il, a peut-être empêché une révolution dans l'Etat, on croira rêver! » Ce fut encore moins, ainsi que le voudrait le duc de Luynes, l'arrivée à Paris d'une troupe à'opera buffa et de l'acteur Manelli, qui mit aux prises les partisans de la musique italienne et ceux de la musique française. Non, c'est que la Cour eut le sentiment du péril et changea de politique. En juin, elle fit répandre le bruit du rappel des exilés parlementaires et de l'expulsion des Jésuites ; la première mesure seule était vraie. Le 30 août, des lettres patentes supprimaient la Chambre royale, et le 4 septembre, le Pai'lement rentrait en grâce, en même temps à peu près que naissait le duc de Rerry, le futur Louis XVI (23 août). On dit que ces mesures étaient l'œuvre de la marquise, on voulait calmer la haine qui la pom'suivait et les insultes dont elle était accablée.
Les magistrats se virent imposer la loi du silence ; Louis XV leur enjoignait de ne pas réveiller les querelles religieuses et de maintenir la paix publique. Cette loi ne plaisait guère au clergé et surtout aux évêques, qui proclamaient avoir reçu du Seigneur la mission « de prêcher son nom jusque sur les toits », et être soumis à Dieu et non aux hommes. Des refus de sacrements se produisirent encore h. Boulogne et à Paris. Les magistrats demandèrent des explications à l'archevêque, qui fit la sourde oreille, et portèrent plainte au roi. Louis XV, résolu à maintenir la paix, exila Mgr de Beaumontà Conflans (3 décembre). La réconciliation était complète entre le roi et son Parlement. Mais l'arcne--
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vêque de Paris résistait et taisait continuer la guerre ; il se vit obligé d'aller à Lagny, un peu plus loin de ses fidèles. C'est alors que le Parlement déclara en mars 1755 que la bulle n'était pas règle de foi, et défendit à tous les ecclésiastiques de lui en attribuer le caractère. La loi du silence n'était guère observée et la Constitution était anéantie nationalement, c'est le mot du marquis d'Argenson. A cette passe, prévoyant une guerre prochaine, le roi cassa cet arrêt, dans le désir de faire voter quelques millions par l'assemblée du clergé; il y eut entente tacite entre les magistrats et le monarque, mais, dès que ce don gratuit, comme s'appelait cet impôt ecclésiastique, fut acquis, à toutes les réclamations des évêques, Louis XV opposa un refus. Il se produisit une vraie détente : on laissa reparaître V Encyclopédie, et l'on fit preuve de tolérance envers les protestants qui purent construire quelques temples. Mais l'archevêque de Paris, secondé par les Jésuites, ne se tint pas pour battu, et finit par obtenir du roi que la Constitution fût respectée comme décision de l'Eglise (lit de justice du 13 décembre 1756) ; son exil se trouva adouci jusqu'à son retour, en octobre 1757. Cette fois encore il faut chercher auprès de l'omnipotente favorite l'explication de cette brusque volte-face.
La marquise avait des raisons particulières de supposer que son règne pourrait finir : Louis XV n'avait plus pour elle qu'un sentiment d'habitude en attendant que survînt une rivale ; les ennemis de Mme de Pompadour ne se faisaient pas faute d'intriguer contre elle, et de chercher à mettre sur le chemin du roi des pièges; elle-même jouait un jeu dangereux et ne craignait pas de dresser des « trébuchets ».
Le souvenir de Mme de Maintenon la hante : elle se prépare une retraite avec une habileté toute féminine, mêlant les roueries de Tartuffe aux astuces de Dorimène ; elle songe à se convertir, et n'hésite pas à avoir recours à un jésuite, le Père de Sacy, « compère de bonne foi » et très saint homme, pour démêler l'écheveau fort embrouillé de sa situation. Ces menées avaient lieu à la fin de 1755. La marquise
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alors donnait l'exemple de la plus fervente piété, allait tous les jours à la messe, faisait maigre le vendredi, ne recevait plus à sa toiletle, mais à son métier de tapisserie; on crut môme qu'elle ne mettrait plus de rouge.
Soudain Mme de Pompadour fut déclarée dame du Palais de la reine (8 février 17oG). L'événement étonna tout le monde ; Marie Leszczynska l'apprit par une lettre du roi et répondit : « Sire, j'ai un roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes maux, et un roi sur la terre à qui j'obéirai toujours. » Le lendemain, Mme de Pompadour fit son service, « avec un air tranquille, comme si elle n'avait jamais fait autre chose ».
Telle fut la récompense de ce retour à la foi, de ce « quart de conversion ». « Les personnes qui allaient à l'extrême, écrit le duc de Croy, disaient déjà que l'on n'attendait que la mort de Mme de Lujnes pour faire revivre, au bénéfice de Mme de Pompadour, la charge de surintendante de la reine; qu'elle allait continuer son grand crédit, en l'augmentant encore, s'il était possible, et qu'elle égalerait ou surpasserait Mme de Maintenon, qu'elle imitait depuis lonji;temps, soigneusement. »
La marquise devait bien aux Jésuites une compensation. Elle avait fait croire au Père de Sacy que son exemple entraînerait sans doute le roi à revenir aux pratiques religieuses, elle ouvrait tout un horizon de Cour dévote, ferme soutien de l'Eglise,... aussi décida-t-elle Louis XVà faire enfin accepter la Constitution, en attendant que, revenue à sa vie d'autrefois, elle consommât la ruine des religieux qui l'avaient fait nommer dame du Palais...
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.
Encore une fois la justice était suspendue, de nombreux parlementaires avaient donné leur démission ; les esprits s'échauffaient, lorsque, le 5 janvier 17.j7, un fanatique, LJamiens, tenta d'assassiner le l'oi, au moment où Louis XV
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allait quitter Versailles pour se rendre à Trianon. On ne pensa plus aussitôt qu'à la santé du monarque ; les inquiétudes ne furent pas longues, la blessure était légère, mais une nouvelle agression était à craindre. On eut cependant bientôt la certitude que Damiens n'avait aucun complice.
L émotion t'es bourgeois parisiens fut très grande, et rappelait ce qui s'était passé en 1744, lors de la maladie de Metz, mais le peuple resta muet, il était tout entier au ressentiment qu'avait excité en lui le renvoi des parlementaires.
La Cour est curieuse à étudier en ce moment critique.
Le roi fait bonne contenance, et, quand les chirurgiens le rassurent, il n'est pas plus joyeux en se voyant hors de danger, qu'il n'avait été inquiet lorsqu'il se croyait perdu. Il dit à l'un de ses courtisans :
(( La blessure n'a pas été profonde, pourtant elle a été jusqu'au cœur. »
Sa conduite envers le Dauphin est très touchante, il lui parle longuement, avec tendresse, et témoigne de ses regrets du scandale qu'il a donné ; il recommande à son fils de s'occuper du bonheur de ses peuples.
Il voulut se confesser : le Père Desmarest, son confesseur attitré, qui, à vrai dire, n'avait pas une charge bien lourde, se trouvait à Paris ; on lui amena l'abbé Soldini qui resta « trois quarts d'heure avec le roi, sous son rideau ».
Le Dauphin voyait tous les regards tournés vers lui, c'était le soleil levant; il fut, dès le o, traité en roi et le même soir présida le Conseil des ministres. Il fit preuve, dit Argenson, d'une intelligence, d'une dignité et d'une éloquence insoupçonnées, tant il est vrai qu'il faut mettre les hommes à même, pour connaître leur valeur.
La reine, Mesdames, ne songeaient qu'à la conversion du roi, « qui leur aurait donné plus d'autorité », remarque Cheverny, et aurait éloigné à tout jamais la marquise. Une tentative fut faite par la comtesse de Toulouse, de la part des enfants du roi, auprès de Bernis. On demandait à ce courtisan de conseiller à la marquise de se retirer, ajoutant que cette
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retraite ne diminuerait rien de la confiance et de l'amitié du roi, lui assurerait la protection de M. le Dauphin dans tous les temps et la couvrirait de gloire aux yeux de l'Europe.
Le sort de Mme de Pompadour était le sujet de toutes les conversations et, s'il faut en croire Bernis, on se préoccupait plus de ce qui devait arriver à la favorite que de l'accident, funeste du roi. Toutes les avenues lui étaient fermées, la famille royale suffisait à remplir l'appartement. Les amis de la marquise n'étaient plus très nombreux. « A la Cour, dit Cheverny, la disgrâce fait envoler les courtisans, comme les pigeons d'un colombier quand un émouchet y entre. » La plupart des gens qui allaient chez elle venaient surtout « voir la mine qu'elle faisait, sous prétexte d'intérêt » (Du Hausset). Il y avait pourtant des fidèles : Bernis et le prince de Soubise surent déjouer les intrigues du comte d'Argenson, ministre de la Guerre, et les incertitudes de Machault, ministre de la Marine, et obtinrent que Mme de Pompadour attendît à Versailles de pied ferme.
Pendant onze jours, elle ne sut à quoi s'en tenir, n'ayant eu aucun message du roi, « qui était observé par toute sa Cour et par toute sa famille ». Enfin les courtisans remarquèrent, le 16 janvier, un changement chez Louis XV. Au lieu d'un regard triste et sévère, il avait un air calme, enjoué ; un sourire passait sur ses lèvres, et la joie éclairait son beau visage. Ses familiers surent ainsi qu'il avait rendu visite à Mme de Pompadour. « On s'était attaché indirectement, dit Cheverny, à lui prouver que c'était à lui qu'on en voulait, que c'était peut-être une conspiration... Mme de Pompadour avait fait tout le contraire; elle lui avait montré que Damiens était un scélérat, fou et enragé, et qu'il n'y avait aucune conspiration. Elle lui fit voir l'alarme générale qui s'était produite dans le royaume, et combien tous les Parlements avaient détesté cette action. Elle lui avait dit que cet accident le mettait à l'abri de tout autre pareil... Enfin elle avait versé tant de baume dans ses plaies que, le soir, il s'habilla et le lendemain reprit la chasse et les soupers des Petits