CHAPITRE XIV
Mort de Mme de Pompadour. — Les partis. — Expulsion des Jésuites ; l'affaire du Père La Valletfe. — Le Dauphin et C'aoiseul. — Mort du fils de Louis XV. — Portrait du Dauphin. — Influence de Marie-Josèphe de Saxe. — Mort de la Dauphine. — Triste.?se des dernières années de la reine. — Mme du Barry. — Affaires de Bretagne. — Procès du duc d'Aiguillon. — Résistance et exil du Parlement. — Le parlement Maupeou. — Choiseul et Mme du Barry. — La cabale. — L'Espagne et les lies Malouines. — La lettre de cachet. — Choiseul est exilé à Chanteloup.
La succession va être bien lourde de ce monarque insouciant, lassé, doué certes d'intelligence, mais ne poursuivant que des choses vaines ou futiles. Un diplomate, le baron Jean Le Chambrier, qui fut le chargé d'affaires de Frédéric à la Cour de Versailles durant de longues années, nous a laissé un portrait très remarquable de Louis XV. Il nous montre le roi se défiant de lui-même pour tout ce qui regarde le gouvernement, « persuadé qu'il n'y entend rien, et que ses ministres, pour bien s'acquitter de leurs emplois, ne doivent point être gênés par son avis, ni contredits dans aucune de leurs résolutions. » Ce qui était vrai en 1751, date de ce jugement, l'était encore davantage vingt ans plus tard, quand une femme qui, elle, n'avait aucune défiance de soi-même, gouvernait la France et voyait les Cours étrangères lui demander appui et protection.
On supposait que, Mme de Pompadour disparaissant, Louis XV, destiné à se laisser conduire, se soumettrait enfin à un joug plus noble ..
En mars 1764, les affaires sont suspendues, ministres et courtisans s'agitent, ne sont occupés que de la maladie de la marquise. Qui va l'emporter du parti de la reine ou du parti du roi? Le Dauphin, aidé de sa mère, aura-t-il quelque influence ? Louis XV sera-t-il rendu à sa famille ?
Le 15 avril, Mme de Pompadour meurt en pleine connaissance, avec une fermeté admirable. Le général de Fontenay, ambassadeur du roi de Pologne, a laissé un très intéressant récit de la dernière journée de Mme de Pompadour : « Cette dame n'a pas eu le plus petit mouvement d'humeur ou d'impatience pendant sa maladie. Deux heures avant d'expirer, ses femmes de chambre voulurent la changer; elle leur dit : « Je sais que vous êtes très adroites, mais je suis si faible « que vous ne pourriez vous empêcher de me faire souffrir, et « ce n'est pas la peine pour le peu de temps qui me reste à « vivre. » Elle dicta ce même jour à son intendant [Coliin] un écrit de quatre pages, qu'on dit très bien congu; s'apercevant du trouble avec lequel il écrivait, elle l'exhorta à ne point s'affliger... Beaucoup de gens dont elle a fait la fortune pleurent avec raison sa mort ; mais elle est surtout respectée par tous les pauvres de Paris, de Versailles, de ses terres, et généralement de tous les endroits qu'elle a habités. »
Le roi fut très affligé; on croyait qu'il demeurait insensible, alors qu'il se contraignait avec tout le monde et cachait son immense douleur sous un masque; il s'était fait « un calus », nous dit le duc de Croy. Louis XV a-t-il prononcé les paroles souvent citées : « La marquise aura un bien vilain temps », alors qu'il regardait de ses fenêtres de Versailles s'éloigner le carrosse emportant à Paris la dépouille de Mme de Pompadour? Si l'anecdote est vraie, elle ne prouve nullement l'indifférence du roi, elle nous le montre celant encore son chagrin sous cette phrase banale, et suivant des yeux jusqu'à la dernière minute celle qui
pendant près de vingt années avait rempli son existence.
Le parti dévot comptait donc sur la mort de la marquise pour gagner du terrain; mais voici qu'un coup, bien prévu pourtant, lui était porté par l'expulsion définitive des Jésuites (novembre 1764).
Depuis longtemps ces religieux étaient en butte aux attaques des jansénistes ; ils avaient eu, sous Louis XIV, des détracteurs comme Pascal, Saint-Simon et Noailles. On leur reprochait de gouverner en secret la plupart des pays catholiques; ils s'étaient rendus maîtres de l'éducation de la jeunesse en fondant de nombreux collèges, qui portaient ombrage à tous autres; ils s'étaient introduits dans les Cours en qualité de confesseurs des familles royales, et avaient eu une influence indéniable dans d'importantes négociations diplomatiques. Leur puissance s'étendait jusque dans les contrées d'Amérique et de l'Extrême-Orient où, avec autant de zèle que d'habileté, ils poursuivaient tout à la fois une conquête religieuse, politique et commerciale.
Ils donnèrent prise aux attaques judiciaires; le Père La Vallette, supérieur des Jésuites de la Martinique, avait été victime des pirateries des Anglais en 1755, avant la déclaration de guerre. Ses vaisseaux furent capturés et l'établissement industriel qu'il dirigeait fut ruiné. La faillite était de trois millions. Parmi les créanciers du Père La Vallette se trouvaient des négociants de Marseille. Il y eut procès et condamnation du missionnaire; La Vallette s'adressa à ses collègues, lesquels refusèrent de venir à son secours et réprouvèrent ses opérations comme défendues par les statuts de l'Ordre. Le Parlement de Paris intervint, exigea que le général des Jésuites (le Père de Sacy) payât ce qui était dû, c'est-à-dire un million cinq cent deux mille livres, aux créanciers marseillais; et, non satisfaits de cette première victoire, les magistrats, toujours jansénistes de cœur, firent le procès de la Société elle-même, examinant ses règles, y trouvant des théories irréconciliables avec les lois monarchiques, et même avec la morale chrétienne. Par un
premier arrêt de 1761, les doctrines de Loyola sont condamnées et une ordonnance ferme les collèges des Pères. L'année suivante, malgré l'intervention de puissants défenseurs, tous les meubles et immeubles des Jésuites sont mis sous séquestre et, en 1764, la suppression est un fait accompli. Louis XV longtemps indécis avait cédé aux instances de Choiseul. Les nouvelles du recueil Bachaumont notent « la joie excessive, presque indécente » de la bourgeoisie et du peuple, lors de ces événements, mais les Jésuites eux-mêmes avouaient que le public les lapidait avec les pierres de Port- Royal dont la destruction était leur œuvre.
Ce fut une consternation chez la reine, chez la Dauphine, chez le Dauphin, chez les filles de Louis XV qui durent avoir recours au clergé séculier pour y choisir des directeurs de conscience. Quant au roi, il se contenta de faire de l'esprit, et, parlant de celui qui avait chaige de son âme, il dit en riant : « Je ne serai pas fâché de voir le Père Desniarets en abbé. » Cette insouciance et cette désinvolture restent l'un des traits saillants de la physionomie de Louis XV; elles apparaissent dans les plus graves occasions.
Le Dauphin avait pris une part active à la défense des Jésuites, mais que pouvait-il contre un ministre irrité de son insistance? Choiseul ne lui avait-il pas dit dans la chaleur de la discussion : « Peut-être, Monsieur, serai-je assez malheureux pour être un jour votre sujet; mais certainement je ne serai jamais à votre service. » Le propos fut rapporté à Louis XV qui répondit au Dauphin : « Mon fils, vous avez tellement blessé M. de Choiseul, qu'il faut lui tout passer. » On peut comprendre d'après ce dialogue quel abîme séparait le roi, et ce fils qu'il allait perdre prématurément. Les dernières années du règne vont être en effet assombries par une succession de deuils.
Ce fut d'abord le Dauphin, qui expira à Fonlaineblcau â l'âge de trente-six ans, le 20 décembre 176o. Atteint de tuberculose pulmonaire, il mit six mois à mourir, entouré des soins de sa fidèle compagne, Marie- Josèphe de Saxe, mère
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des trois tlerniers Bourbons. Le fiis de Louis XV était pea connu, mais, après avoir passé toute sa vie dans la retraite, il fut obligé, suivant le mot de Proyart, « d'être malade en public ». 11 voyait tous les soirs les premiers gentilshommes de la chambre, les grands officiers et ses menins ; il s'entretenait avec eux et se montrait plein de gaîté. Le matin, après la messe, il faisait entrer tout le monde, même les ambassadeurs; il leur demandait pardon du dérangement qu'il leur causait, en les obligeant à rester à Fontainebleau.
Ses paroles, ses actions, ses sentiments, tout prouvait combien étaient solides ses qualités de cœur et d'esprit. Il était d'une bonté extrême pour tous ceux qui le soignaient. Au premier médecin de la reine, qui l'avait veillé, il disait :
« Ah ! mon pauvre Lassone, je suis désolé de la mauvaise nuit que je vous ai fait passer; allez vous coucher, vous devez être bien fatigué. »
Il trouvait des formes plaisantes pour s'excuser. Au duc d'Orléans il déclarait :
« Je dois vous importuner, car de temps à autre je vous régale d'une petite agonie. »
Le Dauphin avait dû disparaître pour montrer ce qu'il était. Aussi le public, sans distinction de parti, témoigna-t-il des regrets sincères. Les philosophes insistaient sur les idées libérales de ce prince, dont la politique se résumait en cette phrase favorite : Ne persécutons pas. Ils aimaient à répéter cette maxime; oubliant qu'ils ne l'avaient guère suivie, ils ne pensaient qu'à eux-mêmes. Diderot se plaît à rappeler que le Dauphin avait désapprouvé l'expulsion de Rousseau, en disant que l'auteur de \ Emile était un homme à plaindre et non à persécuter. Voltaire est tout heureux de penser que le fds de Louis XV lisait Locke dans sa dernière maladie, et savait par cœur sa tragédie de Mahomet. « Si ce siècle, conclut-il, n'est pas celui des grands talents, ilestceluides esprits cultivés. »
On savait enfin que le prince avait coutume de dire, lorsqu'il parlait de ce qu'il ferait plus tard : a Si fai le mal-
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heur de monter sur le trône », et que, pour lui, le peuple serait une famille dont il voulait être le chef.
Neuf jours après la mort de son mari, la Dauphine écrivait à son frère Xavier : « Ce 29 décembre 1765. — Le Bon Dieu a voulu que je survive à celui pour lequel j'aurais donné mille vies ; j'espère qu'il me fera la grâce d'employer le reste de mon pèlerinage à me préparer, par une sincère pénitence, à rejoindre son âme dans le ciel, où je ne doute pas qu'il demande la même grâce pour moi. »
La pauvre femme ne survit qu'une année à son époux, elle est victime de son dévouement, emportée par le môme mal. Elle laisse trois fils qui régneront, et deux filles, Clotilde, qui deviendra reine de Sardaigne, et rL,lisabeth, la malheureuse sœur de Louis XVL Pendant son veuvage, elle prend soin de l'éducation de ses enfants, écrit des instructions pour le Dauphin, se préoccupe particulièrement de l'avenir de ce prince, à qui elle donne à méditer cette phrase des Mémoires de Louis XIV : « Rien n'est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu'elle soit. » Marie-Josèphe devinait-elle combien son fils aaié aurait besoin de semblables conseils?...
La Dauphine, par sa fermeté, inspire les plus tendres sentiments à son beau-père; Louis XV admire dans les autres les vertus qu'il ne possède pas; en cette année 17G6 il est tout à la bienfaisante influence de la Dauphine. La princesse aurait pu avoir le crédit de la marquise, et ramener le roi à sa famille, si elle avait consenti à se réconcilier avec Choiseul, mais sur ce chapitre elle est inébranlable, elle sacrifie tout plutôt que de faire affront à la mémoire de son mari. Elle obtient cependant des grâces; enti-e autres pour son confesseur, l'évèque de Verdun (Nicolay), nommé survivancier du cardinal de Luynes, archevêque de Sens, malgré l'attitude nettement hostile de ce prélat à la politique de Choiseul. Peu à peu la Dauphine aurait exercé un véritable pouvoir et gagné le cœur du roi qui se serait laissé subjuguer par cette nouvelle ligérie. Mais Marie-Josèphe
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mourut le 13 mai 1767.... aussitôt Choiseul regagne toute la faveur qu'il a perdue et Louis XV n'a plus personne des siens qui puisse le guider. Ses tilles sont trop maladroites pour reprendre le rôle de Marie-Josèphe ; quant à la reine, qui n'a jamais compté, elle est toujours reléguée dans son oratoire, où elle se prépare à s'en aller chrétiennement comme elle a vécu.
Marie Leszczynska avait eu la douleur de perdre son père en février 17t)6 ; Stanislas fut vraiment le seul être au monde qui eût de la tendresse pour la reine, ses lettres adressées à cette fille bien-aimée sont peut-être des chefsd'œuvre d'amour paternel ; citer un de ces courts billets ce serait les citer tous, le sujet en est le même, à peine les expressions en diffèrent-elles, venant toutes du cœur et chantant les louanges de l'incomparable Maryneczka. Tel un refrain toujours renouvelé, dans chacune de ces lettres se lisent des phrases comme celles-ci : « Vous êtes un autre moi-même et mes pensées sont autant unies aux vôtres que mon cœur, puisque je ne vis que par vous. — Au nom de Dieu, conservez votre chère santé, car je ne tiens qu'à cela dans le monde. — Je ne suis pas jeune, je voudrais cependant être plus vieux de trois mois pour me rajeunir par le plaisir de vous voir. — Je baise les larmes que vous versez, ces petites perles qui sont des bijoux d'un prix infini pour moi. » C'est ainsi que naît la poésie, inconsciente d'ellemême. On aurait fort étonné Stanislas en lui disant que ces feuillets, jaunis par le temps, seraient ce qu'il y eut de plus sincère et de plus harmonieux dans son existence.
La mort de son père (23 février 1766), suivant de si près celle de son fils, fut pour la reine un cruel chagrin. « Pour moi, écrit Marie, je suis triste et le serai toute ma vie : je n'ai de consolation que de penser que ceux que je pleure ne voudraient pas revenir dans cette vallée de larmes, comme dit le Salve. » Peu après, la reine languit, elle est malade pendant de longs mois, dépérit, fait pitié; comme une pauvre fleur délaissée elle s'éteint le 24 juin 1768. « Cette
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respectable princesse, dit le duc de Groy, qui n'avait jamais fait que du bien, méritait les regrets de la nation : la bonté de son caractère se peignait sur sa physionomie qui était des plus gracieuses. » Ne reconnaît-on point là le modèle de La Tour dont le savoureux portrait du Louvre immortalise ce sourire discret et nous dit tout ce qu'il y avait de résigné en cette femme et en cette épouse ?
Le roi, à cette époque, pouvait encore laisser croire à ses filles qu'il ne subirait plus aucun joug; durant ces deux dernières années il témoigne à la reine quelques égards, il est pris d'un semblant de remords. Quand Lassone vient lui apprendre que Marie n'est plus, Louis XV se fait conduire dans la chambre mortuaire, il s'approche du lit et met un baiser sur le front de la triste abandonnée... Il oubliera bientôt la leçon qu'il se faisait à lui-même. Viendra Mme du Barry...
Sans comprendre la gravité des révoltes qui vont menacer le pouvoir royal, il se retranchera derrière son droit divin, ne se doutant pas combien ce droit est ébranlé.
Il laisse, par exemple, le duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, recevoir des ordres incohérents et se mettre dans la plus fâcheuse posture; il permet que les magistrats de Rennes soient mécontentés par F ai-re station, mal justifiée, de La Chalotais, procureur général, fameux par sa lutte contre les Jésuites, et son opposition à la politique flottante qui réglait les affaires de Bretagne. Aussitôt, de province en province, les divers États revendiquent les prérogatives de tous et réclament la liberté des gens. Le Parlement de Paris se déclare solidaire de la cause bretonne. Par un coup d'autorité Louis XV lui impose silence, disant qu'il ne peut tolérer la formation « d'un corps imaginaire » qui se croit l'organe du pays et le gardien des principes. Mais le duc d'Ai- L'uillon est contraint de se retirer devant le refus des parlementaires de Bretagne de délibérer, tant que La Chalotais n'aura pas de juges; il vient à la Cour pour se disculper et sollicite lui-mi^'mi la juridiction de ses pairs (avril l77Uy. Sur l'ordre de Louis XV, le procès est iit.->!"uit.
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Va-t-on livrer au public des pièces qui justifieront peutêtre l'accusé et montreront combien contradictoires ont été les instructions à lui données ? Le Parlement siège en présence du roi, à Versailles même, mais il n'y a que deux séances, après lesquelles Louis XV annule les procédures, fait disparaître et anéantir les papiers, déclarant le duc d'Aiguillon'affranchi de toute poursuite. Le Parlenient rentré à Paris décrète le duc « privé des droits et des privilèges de la pairie, jusqu'à ce qu'il soit purgé des soupçons qui entachent son honneur ». Le roi casse cet arrêt et, à l'instigation du chancelier Maupeou, lance un édit foudroyant qui constitue un véritable réquisitoire contre les Parlements, leur hardiesse, leurs illégales revendications; il signifie « qu'il ne tient sa couronne que de Dieu », que la puissance législative ne relève que de lui seul « sans dépendance et sans partage », que les remontrances ont des bornes et que les magistrats « n'en peuvent mettre à son autorité » (7 décembre 1770). L'édit est enregistré, mais le Parlement refuse de reprendre ses fonctions. Il est exilé. Dans les provinces on fait cause commune avec Paris et c'est partout une agitation extrême. « Toutes les têtes se tournèrent, écrit Besenval, et l'on entendait, jusque dans les rues, crier à l'injustice, à la tyrannie. » Les conseillers d'utat et les maîtres des requêtes remplacèrent les anciens magistrats et représentèrent l'ancien Parlement.
Maupeou, auteur de l'édit, ne tint pas compte de l'effervescence des esprits, de l'animosité que fit naître ce coup d'i^tat, de l'opposition des princes du sang : Orléans, Chartres, Conti. Il était fort de sa victoire, il n'avait cure d'être l'objet du mépris public et d'avoir pour complice un monarque devenu tout A fait odieux à la nation. Les idées de Maupeou sont défendables en elles-mêmes, mais elles étaient inspirées plutôt par la haine des parlementaires que par un véritable amour de la justice, et cela explique et justifie les sévérités de l'histoire.
Telle est l'origine de ce nouveau Parlement soutenu par
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le célèbre triumvirat composé de Maupeou, de TabbéTerray, contrôleur g' KM-al, du duc d'Aiguillon, qui va bientôt remplacer Choiseul, tous trois dévoués à Mme du Barry.
Choiseul avait eu la succession de Bernis parce qu'il avait fait le jeu de Mme de Pompadour, il fut renversé parce qu'il n'avait pas pris au sérieux celle qui avait remplacé la marquise : il ne croyait pas qu'une femme de cette oi-igine arriverait à se faire présenter, à s'implanter à la Cour et jusque dans le Conseil. Mme du Barry n'ignorait pas avec quel dédain Choiseul et son entourage la traitaient; aidée par Aiguillon, elle résolut de le perdre. La cabale trouva facilement des griefs contre le ministre. On lui reprocha une malheureuse tentative : cette dépense de 30 millions pour fonder des établissements à la Guyane, où en 1766 il avait envoyé 42 000 Alsaciens et Lorrains qui succombèrent presque tous aux fièvres ; il avait à cœur le pertes de nos colonies et voulait essayer de les réparer, il n'était qu'à moitié responsable du résultat.
Choiseul avait dirigé et accompli la conquête de la Corse, devenue française en 1709, au prix de grandes dépenses, il est vrai, et cela dans un temps où l'on criait misère. Ses ennemis n'oublièrent pas de lui en faire un grief, ne songeant pas que l'Angleterre, sans la promptitude de Choiseul, nous eût enlevé cet inappréciable territoire méditerriméen. On ne tenait aucun compte des douze années pendant lesquelles ce ministre avait mené à bien la nouvelle politique austro-française, essayé de fortifier l'armée et la marine, secouru la Pologne, menacée par les invasions russes, et proposé peut être la revanche de la guerre de Sept ans; il avait du moins tenu nos voisins d'Outre-Manche en resj)ect.
Cette idée, qui lui était chère, l'avait déterminé, en juin 1770, à prendre une initiative personnelle et à pousser l'Espagne à provoquer l'Angleterre, à propos d'une altercation
entre le commandant aniilais des îles Malouines et le com-
mandant de deux frégates es[)agnoles, qui était venu protester contre l'occupation illégale de cet archipel. Une guerre de cette
importance eût été une diversion, Choiseul devenait indispensable et échappait à ses ennemis. Mais l'Espagne se mit bientôt en demeure de le seconder; il fut obligé de révéler une partie de son secret, de parler de l'affaire au Conseil et de demander des crédits. Terray les lui accorda, voulant mettre le ministre au pied du mur et le forcer à se démasquer complètement. Choiseul déclara que, tout en espérant le maintien de la paix, il se préparait à toute éventualité. Terray avait l'intention ferme de ne pas payer les 8 millions pi-omis; quel ne serait pas alors l'embarras de Choiseul ! La cabale était triomphante, elle disait que le ministre était non pas seulement l'instigateur de la guerre devenue imminente, mais la cause des résistances inconcevables du Parlement. Il se défendit de ces accusations (moins facilement de la première que de la seconde) et parvint à ébranler Louis XV, qui ne savait à quoi se résoudre entre Choiseul affirmant que l'exil de Maupeou et de Terray rendrait les parlementaires très souples, et Maupeou assm-ant qu'il délivrerait à tout jamais le royaume de ces faiseurs de remontrances. Or les plaintes delà favorite, bien secondée par ses partisans, devinrent plus vives à ce moment décisif. Louis XV cède aux sollicitations de la « dame », comme on l'appelait dans les dépêches diplomatiques, mais non sans hésiter longtemps; il garde sur lui la lettre de cachet destinée à Choiseul pendant trois jours, dans la crainte qu'elle ne soit expédiée par surprise... il savait ce dont son entourage était capable.
La veille de Noël, le 24 décembre 1770, au matin, le duc de la Vrillière qui, sous le nom du comte de Saint-Florentin, s'était, depuis quarante ans, chargé bien souvent de pareilles missions, entra chez le duc de Choiseul et lui donna ce billet de l'écriture du roi : « J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre la démission de sa charge de Secrétaire d'n-tat et de Surintendant des Postes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retii^er à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre de ma part. » Les instructions données à la Vrillière conlenaient ceci : « Sans Mme de Choiseul,
j'aurais envoyé son mari autre part, à cause que sa terre est dans son gouvernement ; mais il en usera comme s'il n'y était pas; il ne verra que sa famille et ceux que je permettrai d'y aller. » C'était une délicatesse.
L'événement fit sensation en France et à l'étranger. Cette disgrâce avait été acceptée par le duc avec courage, sans nulle affectation ; ses amis, ils étaient nombreux, l'entouraient, et ce fut bientôt à la porte de l'hôtel de Choiseul, rue de Richelieu, une foule de carrosses; les gens venaient se faire inscrire pour donner un dernier témoignage d'estime et d'affection « au grand ministre que la France perdait ». Jamais disgrâce ne fit plus d'honneur à celui qui en était victime.
Cette chute décida Charles III, roi d'Espagne, à faire les sacrifices demandés par l'Angleterre pour le maintien de la paix, mais le Parlement était sacrifié : Maupeou était le maître.
Principales sources : Correspondances des ajents diplomatiques en France avant la Révolution publiées par Jules h'iammermont, in-S^, Paris, 18U6. — Mémoires (le Mme du Hausset. — Journal médit du duc de Groy (1718-1784) publié par le vicomte do Grouchy el Paul Coltin. 4 vol. in-8», Paris 1906-1907. [Cette importante publication ma permis de contrôler et de vérifier bien des faits.] — Mémoires de Bachaumont et leur suite. — Lettres inédites du roi Sta7iislas à Marie Leszczynska (1734-1766), publiées par Pierre Boyé. in-8», Paris, 1901. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Merci/'Argenteau avec les lettres de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinel te, publiées par le chevalier d'Arnelh et M. A. Geoffroy, 3 vol. in-8'', i*aris, 1875. — Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère, publiée par M. E. Boutaric, 2 vol., in-S", 1866. ' — Mémoires de Besenval, Georgcl, Dumouricz, Hardy. — Mémoires sur la mort de Louis XV par le duc de Liancourt (dans Sainte-Beuve : Portraits littéraires, 111).
Sorel : La question d'Orient au XVllh siècle, l'aris. 1878. — Gustave IJl et la Cour de France, par A. Geoffroy, 2 vol., Paris, 1867. — Duc de Broglic : Secret de Roi, 2 vol., Paris, 1888. — Flainmermont : Le chancelier Maupeou el les Parlements, Paris, 1883. — P. de Noihac : Marie-Antoinette Dauphine, Paris, 1878. — Maurice Boulry : Autour de Marie- Antoinette, Paris, 1906. — Claude Saint-André, Madame du Barry, Paris, l'JU8.