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CHAPITRE XV

Marie-Antoinette, Dauphine. — Le Dauphin. — Fermeté de Îlarie-Ântoiiiette. — Madame du Barry. — La princesse de Lamballe. — Le « Secret du roi ». — Le Partage de la Pologne. — Intervention de Choiseul. — Comment Marie-Thérèse cède aux nécessités politiques. — Indifférence de Louis XV. — Les réformes de Maupeou. — Goèzmann et Beaumarchais. — Conversation de Louis XV et de Maupeou. — Le roi tombe malade. — Les intrigues de la faction de Mme du Barry. — Les quatorze représentants de la Faculté. — Louis XV jugé par le duc de Liancourt. — Intervention de l'archevêque de Paris. — Renvoi de la favorite. — Les derniers sacrements. — Les deux cortèges.

Dans la dernière année de son ministère, Choiseul avait vu se réaliser un mariage auquel il n'était pas étranger : le 16 mai 1770, le Dauphin épousait Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche ; l'un avait seize ans, l'autre quatorze ans et demi.

C'est un prosateur anglais, Edmond Burke qui, dans ses Réflexions sur la Révolution française, nous fait peut-être comprendre le mieux la poétique impression que produisit à la Cour cette charmante princesse : « Il y a maintenant, dit Burke, seize ou dix-sept ans que je vis la reine de France, alors Dauphine, à Versailles, et certes jamais n'était descendue sur cet orbe qu'elle semblait toucher à peine une vision plus délicieuse. Je la vis au-dessus même de l'horizon, fai-

sant la beauté et la joie de cette sphère élevée où elle commençait à entrer... »

Burke ne pouvait voir que la surface des choses. Un courtisan, très au fait de ce qui se passe à Versailles, le duc de Croy, se rend compte des éclipses qui vont troubler bien vite la sérénité de ce ciel. « Mme la Dauphine, écrit le duc dans son Journal, réussit de plus en plus. Sa physionomie embellissait par ses politesses, elle disait un mot à chacun avec tant de grâce, faisait de si jolies révérences, qu'elle enchanta tout le monde en peu de jours. Chacun disait qu'il fallait lui conseiller de rester comme elle était, de ne rien écouter de ce qui pouvait l'en éloigner; mais on craignait qu'on ne lui dît qu'elle en faisait trop, et que, si elle changeait, on ne s'en prît à ce qui Tentourait. » Ces craintes, si gauchement exprimées par Croy, qui n'est pas un écrivain, mais qui est psychologue, n'étaient que trop justes.

Il eût été naturel que le Dauphin, malgré sa jeunesse, fût le mentor, mais il accueillit Marie-Antoinette avec froideur; il était maussade, lourd, engoncé au moral comme au physique. Caraccioli, ambassadeur de Naples, écrivait à sa Cour, où régnait Marie-Caroline, sœur de la Dauphine, que ce prince n'était pas beau de figure, n'avait rien de la superbe prestance de son grand-père, et qu'il se montrait c sauvage et rustique à tel point, qu'on l'eût dit élevé dans un bois, selvaggio e rozzo, asegno c/tc sembra nato ed educato en un ùosco ». Ce jugement est celui de tous les contemporains bien informés; Caraccioli n'en rendait pas moins justice aux qualités morales du Dauphin. Il le disait simple et naturel en ses discours, ennemi du mensonge et de la flatterie, dépourvu de vanité et d'orgueil, sévère par principe pour lui et les autres, ami de la justice, ayant un cœur excellent, quoique d'apparence dure et épineuse. Et là encore le di[)lomate ne se trompait point. Restait à savoir s'il y avait en Louis l'élulfo d'un roi et d'un homme d'État... En attendant, Marie-Anloinette ne trouva pas le soutien qu'elle cherchait, elle se plaignait que son mari n'eût qu'un goût dominant : la chasse, auquel

il sacrifiait aussi bien la vie intime que la vie officielle, — il n'était pas un époux aimable, et ne se préparait point encore à régner.

Louis XV avait reçu sa petite-fille avec bonté ; Marie-Antoinette répondait à ces sentiments affectueux par un respect de commande. Elle n'aimait pas son grand-père, elle était blessée de voir à la Cour une Mme du Barry occuper la première place et en exiger les prérogatives. Mesdames tantes engag'eaient naturellement la jeune Dauphine à humilier l'amie du roi, à ne pas condescendre à lui parler. Marie- Thérèse, d'après les rapports de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche à Paris, suppliait la Dauphine d'être moins intraitable et de faire quelques concessions. C'était habile politique au moment où le sort de la Pologne allait se décider, dans le plus grand secret, et où Marie-Thérèse trahissait son allié et ami le roi de France; mais cette reine, dans sa haute vertu, se rendait-elle compte du scandale de Versailles ? On se demande aussi si elle connaissait bien sa fille.

Entre ces deux avis, Marie-Antoinette n'hésite pas, elle n'en suit aucun à la lettre. Par fierté autant que par pudeur, elle se fait une ligne de conduite qui ne devait satisfaire personne qu'elle-même. Elle dit une ou deux fois devant la favorite des choses banales, mais sans lui adresser la parole directement, sans provoquer une réponse. La Dauphine a du caractère, elle le montre dans ces délicates circonstances; son attitude envers Mme du Barry prouve son honnêteté et sa franchise. Elle fit ce que sa mère et Louis XV lui demandaient, mais aucune tache de boue ne vint ternir sa robe d'hermine, aucune souillure ne la salit.

Le vide se faisait autour de Marie-Antoinette, son bon cœur pourtant avait besoin d'affection, — ce n'était malheureusement pas dans les lettres de sa mère qu'elle trouvait de quoi se consoler; impérieuse, rigide, Marie-Thérèse effarouchait sa fille par ses exigences lointaines, ses gronderies perpétuelles, ses demandes de lectures, de travaux intellec-

tuels. qui ne cadraient pas avec l'existence de la Cour, où les bals, le jeu, les promenades, les chasses, les chevauchées étaient des distractions indispensables pour la jeune princesse, ainsi isolée. Marie- Antoinette ressentit bien vite une tendre amitié pour Mme de Lamballe, veuve du fils du duc de Penthièvre, et oublia, dans la société de cette femme aimable, la tyrannie de l'étiquette et les soucis déjà naissants de la politique, pour laquelle elle avait peu de dispositions. On lui en voulut beaucoup de ne pas se livrer plus comphiisamment aux partis qui se l'arrachaient, et dès cette époque, ses tantes la désignaient sous le nom à' Autrichienne... Bien vite commença la guerre de calomnies qui poursuivit Marie- Antoinette jusqu'au pied de l'échafaud. Ce lut de son entourage familial que partirent les premières flèches.

Marie-Thérèse dut prendre son parti de V entêtement de sa fille, qui n'entendait pas se laisser conduire. L'impéralrico se consolait en se félicitant de la nullité du nouveau ministre, le duc d'Aiguillon, qui, incapable d'apprécier ou de juger les affaires, permettait à la Cour de Vienne de poursuivre ses secrètes négociations avec la Russie et la Prusse, sans être molestée. Louis XV s'était toujours intéressé à la Pologne; on pouvait croire qu'il défendrait ce pays dont le sort se décidait; mais il resta indifférent.

Longtemps le roi avait eu son Secret et conduit activevement une correspondance occulte qui avait pour but de faire échec aux empiétements des c/.ars. Ces affaires, ignorées de tous, même des favorites, l'avaient captivé, amusé, peut-on dire, mais il abandonnait la partie, comm.e un joueur lassé. Durant près de vingt années, il poursuivit cette tâche, se plut à contredire les instructions ofîicielles de ses ministres, envoya des sommes souvent considérables à ses clients de Pologne, afin de favoriser les élections royales, d'abord en faveur du prince de Conti, puis, lor'sque ce dernier se brouilla avec Mme de Pompadour, en faveur de la succession saxonne; il en arriva à souhaiter simplement la liberté des Polonais et le retour aux rois nationaux, sans

s'inquiéter des projets qui anéantissaient tous ses sacrifices d'argent et toutes ses manœuvres parfois très habiles. « Nous ne saurions nous dissimuler, écrit l'un des hommes de confiance de Louis XV, que le partage de la Pologne n'a été effectué que par notre négligence à en prévenir l'origine, ou par la faiblesse des moyens employés pour en arrêter le cours. » L'idée première de cette spoliation revient à Frédéric IL Voyant que, poussés par la France, les Turcs avaient déclaré la guerre à la Russie (1769), il s'inquiète des progrès des Russes, et propose à l'empereur Joseph II de s'allier à lui, pour maintenir la neutralité en Allemagne. L'Autriche, de son côté, prend peur quand les armées de Catherine envahissent la Moldavie et la Valachie et s'apprêtent à aller au secours de la Turquie. C'était la guerre générale du Nord, car le roi de Prusse, engagé tacitement avec la czarine, disait qu'il ne pouvait abandonner son alliée. A l'entrevue de Neustadt (3 septembre 1770), Frédéric et Joseph se concertent, décident qu'une médiation est utile, et se proposent d'être les intermédiaires entre la Russie et la Porte. La France est mise de côté, Marie-Thérèse désapprouve la politique de son fils, mais finit par céder, malgré les traités qui la lient à Louis XV.

Cependant la France envoie en Pologne de l'argent, et même quelques officiers aventureux, comme Dumouriez et Vioménil; mais ces hommes de bonne volonté n'y trouvent que des troupes indisciplinées : ils ont grand'peine à se mesurer avec les Russes ; sous prétexte de protéger les dissidents orthodoxes, Catherine a fait envahir le territoire polonais et le traite déjà en pays conquis. Sur ces entrefaites, Choiseul favorable à la cause polonaise, est renvoyé et son successeur, le duc d'Aiguillon, se fait un plaisir de ne pas suivre la ligne de conduite de son prédécesseur, — il tente un rapprochement avec la Prusse qui fait semblant de l'écouter afin de donner le change; il devient la risée des diplomates européens et passe pour « cheminer dans les ténèbres. » Les négociations des trois puissances s'accentuent. Marie-

Thérèse hésite encore. Sur quoi Frédéric dépêche un de ses confidents à Vienne pour gagner le confesseur de l'impératrice ; elle se laisse persuader qu'elle doit céder « pour le bien de son âme ». « Alors, écrit le roi de Prusse, elle se mit à pleurer terriblement. En attendant, les troupes des trois co-partageants entraient en Pologne et s'emparaient de leurs portions, elle toujours pleurant; mais tout à coup nous apprîmes, à notre grande surprise, qu'elle avait pris beaucoup plus que la part qu'on lui avait assignée, car elle pleurait et prenait toujours, et nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'elle se contentât de sa part de gâteau. Voilà comment elle est. » L'ambassadeur de France à Vienne, le prince Louis de Rohan, qui jouera plus tard un rôle si funeste pour Marie-Antoinette, — bien que la pauvre reine n'ait été mêlée en rien à ses aventures, — confirme l'attitude de l'impératrice. « J'ai vu, disait-il, Marie-Thérèse pleurer sur les malheurs de la Pologne opprimée ; mais cette princesse, exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes à son commandement ; d'une main, elle a son mouchoir pour essuyer ses pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive pour être la troisième partageante. » Cette lettre aurait été confiée par Aiguillon à Mme du Barry qui, pendant un souper, l'aurait fait lire comme à elle adressée. Marie- Antoinette ne devait pas pardonner à Rohan de s'être moqué de sa mère et d'avoir choisi, du moins le crut-elle, la favorite pour une pareille confidence.

Le traité définitif de partage fut signé le 5 août 1772, alors que chacun des spoliateurs avait déjà pris possession des provinces polonaises qu'il s'était attribuées. L'événement fut accueilli avec indilTérence à la Gourde Versailles ; on n'en comprit pas la portée, malgré les mémoires du comte de Broglie, chef de la diplomatie secrète, qui disait entreautres : a La position respective de la Pologne à l'égard de la France et de toutes les autres puissances de l'Europe est donc celle d'un membre retranché de la société, d'un citoyen privé de ses droits naluiels, réduit à l'esclavage, mort civilement, et

par conséquent n'ayant plus dans l'ordre moral ni propriété, ni personnalité. Tel est, en effet, dans l'ordre politique, le sort d'une nation autrefois appelée illustre, qui avait fait proclamer czar le fils de son roi dans Moscou, reçu dans Varsovie l'hommage de la Prusse, et sauvé sous les murs de Vienne l'Autriche orgueilleuse et humiliée. »

Louis XV répondait : « A cinq cents lieues il est difficile de secourir la Pologne. J'aurais désiré qu'elle fût restée intacte, mais je ne puis y rien faire que des vœux. » Il tenait, malgré tout, à l'alliance autrichienne, et ne voulait pas lu guerre.

« Il ne faut pas parler des affaires de Pologne devant vous, avait-il dit à la Dauphine, parce que vos parents ne sont pas du même avis que nous. » Et c'est avec cette désinvolture que le roi prend son parti de voir l'influence française annulée ainsi par ce démembrement inique, où le plus fort avait triomphé au mépris du droit des gens. Certes, la décadence de laTurquie et l'anarchie de la Pologne avaient excité les convoitises des puissances, qui aimèrent mieux s'accorder que de combattre. « Leur rivalité, dit Albert Sorel, fit leur alliance, mais l'alliance ne fit point disparaître les causes de la rivalité ; elle y donna, au contraire, un nouvel aliment, et tout l'effet des traités de Pétersbourg et de Varsovie fut d'ajouter à la question d'Orient une question plus urgente, plus grave et plus menaçante encore : la question polonaise. S'il avait été possible de s'arrêter aux traités de 1772, l'opération du partage aurait pu passer non seulement pour lucrative, mais pour habile et politique; mais l'histoire ne s'arrête point; les faits, une fois posés, portentinévitablement leurs conséquences, et, pour l'éternelle revanche du droit contre la force, les entreprises mal conçues et les traités abusifs trouvent leur sanction dans les inextricables embarras qui en sont les résultats. »

Le démembrement de la Pologne importait peu à Louis XV, les affaires intérieures qui troublèrent la fin du règne le

laisssèrent aussi impassible. Le Parlement Maupeou excitait les dédains, la risée, et révoltait nombre de gens fidèles aux antiques libertés parlementaires. « Le roi, au milieu de sa propre Cour, disait avec raison un diplomate (le chevalier d'Eon), avait moins de pouvoir qu'un avocat au Châtelet. » Le malheur fut que les ministres d'alors étaient des hommes qui se trouvèrent au-dessous de la lourde tâche qui leur incombait, tels l'abbé Terray, le duc d'Aiguillon et le duc lie la Vrillière.

Maupeou établit les conseils supérieurs, ou tribunaux purement judiciaires, à Paris et dans quelques villes de province ; les plaideurs pouvaient de cette façon trouver des juges ailleurs que dans la capitale et s'épargner bien des frais. Le chancelier décréta aussi l'abolition de la vénalité des charges, la gratuité de la justice, mais ces réformes produisirent de nouveaux abus : si les fonctions ne s'achetaient plus, elles s'obtenaient trop souvent par des compromis. Cependant les publications satiriques accablaient Maupeou ; mais rien ne fit plus pour ébranler son autorité que les attaques de Beaumarchais, dans ses fameux démêlés avec Goëzmann, conseiller au nouveau Parlement : ce dernier était accusé d'avoir cédé à des tentatives de corruption, lors d'un procès qu'avait intenté le futur auteur du Barbier de Séville au comte de la Blache, héritier de Pàris-Duverney . Mme Goëzmann avait accepté une somme et, le procès perdu, avait refusé de la rendre intégralement. Dans quatre mémoires étincelants d'esprit, de verve, mais par malheur aussi remplis de mauvais goût, Beaumarchais avait porté sa cause devant l'opinion publique. Il obtint la condamnation de Goëzmann et de sa femme, mais lui-même fut condamné au blâme, et, le jour où la sentence fut rendue (26 février 1774), princes, gentilshommes, dames de qualité vinrent s'inscrire chez !e brillant polcmisle. Cette affaire passionnait tout le monde; un jeu de mots, qui fit fortune, courait Paris : « Louis Quinze a établi le nouveau Parlement, quinze louis (c'était la somme, objet du litige) le détruiront, m Le roi lui-même finit par s'amuser de

rincident ; selon son habitude, il parla de cette déconvenue comme si c'était un autre qui gouvernait, en dilettante désabusé. On colportait partout la conversation qu'il avait eue avec le chancelier.

« Eh bien! votre Parlement fait parler de lui; il paraît que ce Goëzmann est un mauvais sujet qu'il faudra expulser.

— Sire, celui-là ne roule pas sur mon compte, il vient de M. le duc d'Aiguillon.

— Oui, mais il y en a d'autres à ce qu'on prétend.

— Cela se peut, Sire ; cela doit être môme : le nouveau Parlement est un enfant qui jette sa gourme ; il se portera à merveille ensuite.

— Effectivement on disait que ce Parlement ne prendrait pas ; il prend bien, il prend de toutes mains. »

C'était par des plaisanteries que Louis XV remédiait au ma! ; il conservait Maupeou, si habile à déjouer les attaques. Mais un événement des plus graves va peut-être décider du sort du chancelier.

Vers la fin d'avril 1774, le roi, étant en villégiature à Trianon, « se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons, de courbatures. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. » II part pour la chasse, rentre le soir à Trianon et se confie aux soins de Mme du Barry et de Laborde, son valet de chambre ; la nuit est mauvaise ; Lëmoine, premier médecin ordinaire, suppose que le monarque, toujours disposé à s'efîrayer de la mort, exagère ses souffrances. La Martinière, premier chirurgien, décide, non sans brusquerie, le retour à Versailles et fait avertir la famille royale qui, un instant, peut enfin voir le malade dont l'état empire tout à coup. On saigne Louis XV une première fois, puis une seconde., on parle même d'une troisième saignée (celle des sacrements, suivant le dicton), — c'était le renvoi certain de Mme du Barry. Soutenue par

là

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ses ministres, la jeune femme cherche à éloigner ce moment. Ce sont mille intrigues dans ce palais où les gens en place ménagent leur situation et cachent la vérité.

Louis XV enfin ne s'occupe plus que de lui-même et des quatorze représentants de la Faculté. « Il aurait voulu, raconte le duc de Liancourt, en voir augmenter le nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les quatorze; et, quand cette nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre, il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eût espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusqu'à Sa Majesté. »

Les médecins constatent bientôt des rougeurs sur le visage du roi, c'était la petite vérole (29 avril). Le Dauphin et ses frères ont défense d'approcher du malade. Les filles du roi ne veulent pas abandonner leur père, faisant preuve d'une piété filiale qui déjoue les intrigues, et qui est stupidement tournée en ridicule. Leduc de Liancourt, l'inexorable narrateur de ces dernières journées royales, auxquelles il assiste en qualité de grand-maître de la garde-robe, donne une terrible raison du peu d'effet que produisait sur l'esprit de la Cour et de Paris « la conduite vraiment respectable de Mesdames » ; il dit en propres termes que « l'objet de leur sacrifice ne valait pas tant d'abnégation », oubliant qu'il parlait d'un père. « Le roi était tellement avili, ajoutc-t-il, tellement méprisé, particulièrement méprisé, que rien de ce qu'on pouvait faire pour lui n'avait droit d'intéresser le public. Quelle leçon pour les rois ! Il faut qu'ils sachent que, comme nous sommes obligés malgré nous de leur donner des marques extérieures de respect et de soumission, nous jugeons à la rigueur leurs actions, et nous nous vengeons de leur autorité par le plus profond mépris, quand leur conduite n'a pas pour but noire bien et ne mérite pas notre admiration ; et, en vérité, il n'était pas besoin de rigueur pour juger le roi comme il l'était par tout son royaume. »

Le lendemain, il y avait foule à Versailles. Le i""' mai, l'archevêque de Paris, encore que très souffrant, se présente

chez le roi, il j trouve Mme du Barry laquelle s'évanouit à cette apparition. Louis XV, à qui Ton n'a pas révélé la nature de son mal, fait entendre au prélat qu'il doit se ret;rer. Les jours suivants, ce fut une lutte pour empêcher l'archevêque, établi à demeure à Versailles, de pénétrer dans le palais. Le roi du reste semblait mieux, il avait conservé toute sa présence d'esprit et parlait « d'un ton de voix ordinaire ». Il était si bien « qu'il y avait toujours apparence qu'il s'en tirerait à merveille et que cela ne ferait aucun changement, au grand scandale de Paris ». La cour de Mme du Barry triomphait. Mais bientôt toutes les espérances sont dissipées. Besenval nous fait voir « la multitude de fripons, d'intrigants et d'espions », dont l'entourage du roi avait peuplé Vei^sailles, éprouver « les plus vives alarmes ». On n'avait pu cacher plus longtemps à Louis XV que c'était la petite vérole. A soixante -quatre ans, il devait se rendre compte que la chose était grave. Il parla enfin à la favorite. « A présent que je suis au fait de mon état, il ne faut pas recommencer le scandale de Metz; si j'avais su ce que je sais, vous ne seriez pas entrée. Je me dois à Dieu et à mon peuple. Ainsi, il faut que vous vous retiriez demain. Dites à d'Aiguillon de venir me parler, demain à dix heures. » Le roi arrangea le départ avec le ministre, et, dans l'après-midi du 4 mai, Mme du Barry se rendait à Rueil, accompagnée par la duchesse d'Aiguillon qui lui offrait l'hospitalité dans sa maison des champs. Vers six heoi-es, ce dialogue fut échangé entre Louis XV et Labordc : « Allez chercher JMme du Eanj'.

— Elle est partie.

— Où est-elle allée ?

— A Rueil, Sire.

— Ah ! déjà ! »

Il ne songeait qu'à cette femme dans ses moments lucides; il n'avait voulu, dit le duc de Croy, « que la mettre à couvert pour la retrouver au besoin; lui éviter l'affront de Mme de Châteauroux à Metz, et, en cas qu'il ialiùt en venir au sacre-

ment, n'avoir plus d'obstacle ». Il oubliait d'appeler son confesseur, qui attendait dans une chambre voisine, et attendit encore deux jours. L'archevêque de Paris et le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier, veillaient aussi; le 6 mai, ils purent glisser quelques mots au roi qui répondit : « Je ne peux pas à présent, je ne peux pas rassembler deux idées. » Mesdames étaient dans une cruelle situation, elles avaient peur d'effrayer leur père et n'osaient intervenir.

Enfin, dans la nuit du 7 au 8, Louis XV demande l'abbé Maudoux (son confesseur), avec lequel il a plusieurs entretiens; puis il fait appeler ses petits-enfants, et prévoit toute l'ordonnance de la cérémonie eucharistique : Mesdames doivent rester à la porte de la chambre, laDauphineet ses bellessœurs dans le cabinet du Conseil, le Dauphin et ses frères au bas de l'escalier; le service seul est admis autour du mourant avec le clergé. Le cardinal fait une exhortation, le roi communie, puis, s'approchantde la porte du cabinet, le grand aumônier adresse la parole à toute la Cour disséminée dans les appartements : « Messieurs, Sa Majesté me charge de vous dire qu'il demande pardon à Dieu de l'avoir offensé, et du scandale qu'il a donné à son peuple; que si Dieu lui rend la santé, il s'occupera de faire pénitence, du soutien de la religion, et du soulagement de ses peuples. » Sur quoi Louis XV dit : a J'aurais voulu avoir la force de parler moimême. »

Il y eut une légère accalmie ; aussitôt les protégés de la favorite coururent à Rueil pour lui donner des nouvelles et s'assurer de ses bonnes grâces...

Tout à coup les souffrances redoublèrent, le roi étouffait. L'abbé Maudoux ne quittait plus le malade, et l'exhortait à la patience: « Offrez vos peines à Dieu en expiation », disait-il, et Louis XV de répondre: « Ah ! si cela y pouvait sulïlre, ce serait bien peu de chose! Je voudrais souffrir davantage ! »

Combien ces sentiments avaient été oubliés! ils revenaient sur ces lèvres mourantes comme un rappel des mots prononcés au début du règne. Entre ces deux périodes, Louis XV

s'était endormi dans les plaisirs, fuyant l'ennui qui l'enserrait comme la robe de Nessus, oubliant ses devoirs, surtout ceux de Roi Très Chrétien.

Le lundi 9 mai, ce fut, entourée d'une pompe extraordinaire, l'Extrême-Onction. La chambre, avec son petit lit de camp, tous les rideaux ouverts, était éclairée par des cierges que tenaient des prêtres en surplis. On entendait le roi prononcer amen d'un ton ferme. Au milieu de cet étincellement de lumières, Louis XV, anéanti par son mal, avait comme un énorme masque cuivré sur le visage. On aurait dit « une tête de mort » .

Parmi les assistants, les uns affectaient « plus de fermeté qu'il n'était nécessaire », personne presque ne pleurait et, en général, :l y avait « plus d'étiquette que de sentiment ». Dans la cour de marbre, sur laquelle donnait la chambre royale (celle des Petits Appartements), quelques personnes passèrent la nuit à attendre « la proclamation ». Le temps était fort beau; le parc, le jour suivant, tut rempli de monde, on se promenait « à l'ordinaire », les cabarets étaient animés. A Paris l'indifférence était plus grande, si c'est possible.

Le 10, Louis XV parle encore; puis viennent l'agonie et la mort, à trois heures après-midi. Seize grands carrosses d'apparat, à huit chevaux, mènent presque aussitôt la famille royale àChoisy, suivant le protocole. Dans l'avenue de Paris un peuple innombrable poussait des acclamations en l'honneur du nouveau roi. Et pour ceux qui avaient assisté au triste spectacle, c'était un contraste qui faisait « bien voirie songe des grandeurs ».

Il fut impossible d'exposer le corps à Versailles ouauLouvre, comme c'était l'usage. Dans la nuit du 12 au 13, un autre cortège, composéde trois voituresdechassequ'accompagnaient des gardes et des pages, flambeaux en main, se dirigeait vers Saint-Denis. L'une de ces voitures funèbres emportait la dépouille mortelle de Louis XV, entourée de chaux vive, enfermée dans trois cercueils, tant l'infection en était grande... Ce convoi, dit Besenval, ressemblait « plus au transport d'un

fardeau dont on a été empressé de se défaire qu'aux derniers devoirs rendus à un monarque ». Sur la roule des ivrognes chantaient et lançaient des cris indécents.

Louis XV s'est jugé lui-même; on lit dans son testament : « J'ai mal gouverné et administré, ce qui provient de mon peu de talent et de ce que j'ai été mal secondé. » Que pourrait-on ajouter à ces clairvoyantes parolef'?

Mômes sources que pour le chapitre précéden'..

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