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CHAPITRE XVÏ

(1774-H juin 1775)

Accueil fnif à Louis XVI. — Largesses du roi et de la reine. — Maurepas revient au pouvoir. — Renvoi du duc d'Aiguillon. — Agissements du parti Choiseul. — Vergennes. — Renvoi de Maupeou et de son Parlement. — Plaintes de la Cour de Vienne. — Opinion de Beaumarchais. — Turgot, contrôleur général des Finances. — Son premier entrelien avec le roi. — La guerre des farines. — L'émeute h Versailles. — Le Sacre. — Cérémonie de l'intronisation.

Louis XVI fut accueilli comme un sauveur. Tout semblait sourire à ce monarque de vingt ans que l'on savait honnête, simple, charitable, prêta réformer les abus, à sauvegarder les finances, à réduire les charges inutiles. Il n'avait eu jusque-là aucune part aux affaires, et son goût ne l'y portait pas. L'annonce de la mort de son aïeul lui arracha des cris de désespoir, il avait peur de sa jeunesse et de son inexpérience : « Il me semble que l'univers va tomber sur moi, disait-il... Je suis l'homme le plus malheureux !... Dieu! quel fardeau j'ai là, à mon âge, et on ne m'a rien appris! » Cependant, sans le connaître, on lui donnait un immense crédit, en dehors même de son royaume. « Vous avez un très bon roi, mon cher D'Alembert, écrivait Frédéric II, et je vous félicite de tout mon cœur. Un roi sage et vertueux est plus redoutable

à ses rivaux qu'un prince qui n'a que du courage. » Et le philosophe répondait: « Il aime le bien, la justice, l'économie et la paix... Il est celui que nous devrions désirer pour roi, si la destinée propice ne nous l'avait donné. »

On apprit que le 20 mai il avait fort mal reçu un des plus importants dignitaires de l'ancienne Cour.

« Qui êtes-vous? dit-il à ce personnage.

— Sire, je m'appelle La Ferté.

— Que voulez-vous?

Sire, je viens prendre vos ordres.

— Pourquoi?

C'est que... que... je suis intendant des Menus...

— Qu'est-ce que les Menus ?

Sire, ce sont les Menus Plaisirs de Votre Majesté.

— - Mes menus plaisirs sont de me promener à pied dans le parc. Je n'ai pas besoin de vous. » Sur quoi, Louis XVI lui tourna le dos.

Le nouveau roi avait envoyé 200 000 livres aux pauvres de Paris et renoncé au joyeux avènement qui avait été affermé 20 millions sous Louis XV ; il ne pensait qu'à l'intérêt public, et nullement à ses intérêts particuliers, comme ses courtisans; dans le préambule de la première ordonnance du règne, il disait: « Il est des dépenses nécessaires qu'il faut concilier avec la sûreté de nos États; il en est qui dérivent de libéralités peut-être susceptibles de modération, mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice, par une longue possession, et qui, dès lors, ne présentent que des économies graduelles ; il est en/in des dépenses qui tiemient à notre personne et au faste de notre Cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus promptement les mouvements de notre cœur ».

La reine renonça aussi au droit de ceinture (c'est-à-dire de la bourse, au temps où la bourse se portait à la ceinture), bien moins important, il est vrai, que celui de joyeux avènement. Ce droit de ceinture se levait à Paris de trois ans en trois ans, et fut d'abord de trois deniers sur chaque muid de

vin. Il fut ensuite augmenté, et s'étendit à d'autres denrées, comme le charbon.

Louis XVI et Marie-Antoinette étaient acclamés dès qu'on les voyait. Ils s'installèrent à la Meute (La Muette) et faisaient des promenades quotidiennes au Bois de Boulogne, où tout Paris accourait en foule. Un jour que la reine, « jolie comme le jour, et remplie de grâce », y vient à cheval, elle rencontre le roi qui cheminait à pied, au milieu de son peuple, sans aucune escorte ; elle descend, Louis XVI court à elle et l'embrasse au front. On bat des mains, puis enhardi, le roi lui donne « deux bons baisers ». Alors les applaudissements redoublent. « On m'a assuré, dit le duc de Croy, que c'était une des scènes les plus touchantes qu'on ait vues, d'autant plus qu'il y avait bien du temps que la nation n'avait pu dilater son cœur tendre. »

C'était un enthousiasme loyal et sincère. Louis XVI essaie de le mériter de lameilleure foi du monde. Il « se barricade d'honnêtes gens », il veut auprès de lui des hommes qui aient le courage de l'avertir de ses devoirs. Et cette idée le guide lorsqu'il s'agit de choisir ses ministres. Il songe à Machault que Louis XV avait toujours regretté de sacrifier à la rancune de Mme de Pompadour; mais il n'est pas libre, on pense pour lui. Si ses intentions sont parfaites, elles ont peu de solidité. Dès cette première circonstance grave, il est pris au piège, c'est le comte de Maurepas qui revient au pouvoir.

Maurepas, disgracié en 1749 pour avoir rimé des vers insolents à l'adresse de la marquise, était né en 1701, et avait occupé la charge de secrétaire de la Maison du roi depuis 1718, ce qui fit dire qu'il avait été « ministre dès l'enfance ». Il ne manquait ni d'esprit — il en avait môme trop — ni d'intelligence; mais il s'en servait pour résoudre les questions les plus sérieuses par des bons mots et des épigrammes. Son plaisir était de se moquer des gens. Il avait un grand usage de la Cour, ce n'était pas suffisant, pour dir-iger les affaires de la monarchie. Il faisait illusion. Louis XVI crut

avoir trouvé l'honnête homme qu'il cherchait, alors c{u'il avait mis la main sur un véritable désorganisateur de l'Etat.

Rien pourtant ne désignait particulièrement ce vieillard, sinon les démarches du duc de Richelieu et du duc d'Aiguillon (dont il était parent), lesquels, aidés de l'abbé de Radonvilliers, ancien jésuite et sous-précepteur du Dauphin, gagnèrent à leur cause Mme de Narbonne, dame d'honneur de Mme Adélaïde. Celle-ci, en qualité de « fille chérie du feu roi et tante du nouveau monarque pouvait influer sur les premiers instants ». Elle se prêta avec joie à cette intrigue et dicta fort probablement cette lettre que son neveu écrivit à Maurepas : « Dans la juste douleur qui m'accable, avec tout le royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi : ce nom renferme bien des obligations, mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires. . . La certitude que j'ai de votre probité, et de votre profonde connaissance dans les affaires, m'engage à vous prier de m' aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible. »

Les ministres en place, qui avaient assisté aux derniers moments de Louis XV, étaient, par prudence, en quarantaine, les menées n'en furent que plus faciles. Maurepas revient de son exil de Pontchartrain, il est reçu à Choisy le 13 mai. Il se contente du titre de ministre d'Etat, sans portefeuille, et du rôle de mentor.

Le duc d'Orléans et avec lui Monsieur (le comte de Provence), le comte d'Artois et tous les princes du sang avaient cru qu'ils seraieni admis au Conseil. Il n'en fut rien. Cet ostracisme mécontenta les frères du roi et fit craindre un instant que le duc d'Aiguillon ne se maintînt au pouvoir. Mais la reine veut la chute de ce ministre qui est forcé, malgré Maurepas, de donner sa démission (2 juin). Mercy avait supplié Alarie-Antoinette de vaincre son animosité. Elle résiste aux instances de l'ambassadeur qui aurait vu avec plaisir Aiguillon diriger les Affaires étrangères, jusqu'à la conclusion définitive des hostilités turques. On craignait aussi

à Vienne le retour de Choiseul de qui les partisans agissaient auprès de la reine ; il se serait mêlé de la nouvelle politique autrichienne ; sa « tête inquiète et turbulente, disait Joseph II, aurait pu jeter le royaume dans le plus grand embarras ». Marie-Antoinette sur ce point ne gagne point sa cause, elle se console en recevant Choiseu! à la Cour avec cette grâce et cette amabilité délicieuses dont nous parlent les mémorialistes.

« Monsieur de Choiseul, je suis charmée, dit-elle, de vous voir ici. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous en soyez témoin . »

Le roi, embarrassé, ne trouve rien d'autre à dire que: » Vous avez bien engraissé, vous avez perdu vos cheveux, vous devenez chauve. »

Il ne pouvait pardonner au ministre d'avoir cabale contre son père, le Dauphin.

Choiseul comprit que sa faveur ne renaîtrait pas; il regagna bien vite Chanteloup, non sans avoir joui de sa popularité persistante; il reçut des visites par milliers pendant les trois jours qu'il passa à Versailles et à Paris.

Ces deux événements, auxquels la reine avait eu part, faisaient dire à Marie-Thérèse : « J'ai très bien remarqué que, malgré la déférence qu'elle (sa fi'îe) témoignait avoir pour vos remontrances, elle n'en suivait pas moins sa marche lorsqu'il s'agissait des objets pour lesquels elle était prévenue. Je suis frappée de sa façon d'agir dans l'affaire d'Aiguillon et dans celle de Choiseul, et surtout de l'esprit de vengeance qu'elle a fait paraître contre le premier. »

Le duc d'Aiguillon fut remplacé aux Affaires étrangères par le comte de Vergennes, qui s'était distingué à l'ambassade de Constantinople et se trouvait alors à Stockholm. Prudent, sûr, respectueux des bonnes traditions, Vergennes offrait de sérieuses garanties. On le savait un peu lent à se décider, mais plein de zèle et de dévouement. « Le comte de Vergennes, disait Choiseul quelques années auparavant, trouve toujours des raisons contre ce qu'on lui propose, mais

jamais de difficultés pour l'exécuter. Si nous lui demandions demain la tête du Grand-Vizir, il nous écrirait que cela est danf^ereux, mais il nous l'enverrait. »

Maurepas se félicitait de ce choix inspiré par Maupeou qui, toujours sur la défensive, suivait avec anxiété les changements de ministres. Le chancelier n'eut pas à se plaindre non plus de voir le comte du Muy prendre la succession du duc d'Aiguillon au département de la Guerre : cet ancien ami du père de Louis XVI était l'un des chefs du parti dévot, soutien du nouveau Parlement. Maupeou savait aussi que Turgot, nommé ministre de la Marine, s'était toujours montré hostile aux parlementaires d'autrefois. Restait enfin à remplacer La Vrillière et Bertin, qui n'avaient aucune influence, et Terray, bien qu'il fût tout disposé à se ralliera n'importe quelle cause.

Mais la lutte s'engageait pour Maupeou du côté du Palais- Royal, où le duc d'Orléans et son fils le duc de Chartres (nommé plus tard Philippe-Égalité) faisaient une opposition très vive. Ces princes avaient refusé d'assister à la cérémonie du « catafalque )),àSaint-Denis,etd'entendre prononcer l'oraison funèbre de Louis XV, sous prétexte qu'ils ne voulaient pas se rencontrer avec le nouveau Parlement. Ils furent éloignés de la Cour. La nouvelle de cette disgrâce excita une grande émotion chez les Parisiens, toujours fort attachés aux anciens magistrats.

Le 26 juillet, au soir, le roi, la reine, accompagnés de Monsieur, de Madame et de la comtesse d'Artois, revenant de Saint-Denis, où ils étaient allés voir leur tante Madame Louise, traversèrent Paris. Ils furent très froidement accueillis et piqués au vif de cette réception glaciale.

Maurepas veillait; en celte occurrence il fit preuve de son habileté à cabaler sournoisement. En dépit de Louis X\'I, qui tenait à Maupeou, il réussit à persuailer au roi que le maintien du chancelier et de ses tribunaux lui forait perdre l'amour de ses sujets. La reine, poussée aussi par Maurepas qui lui avait présenté IMaupeou comme le principal

auteur des calomnies répandues contre elle dans l'intention de la brouiller avec le roi, dit son mot; elle usa de tout son pouvoir, déjà fort bien établi, et Maupeou fut exilé (24 août 1774). Le chancelier aurait dit en s'en allant: « Le roi veut perdre sa couronne ; il en est bien le maître. » Terray fut renvoyé le même jour. C'est la Saint-Barthélémy des ministres, criait-on partout, et on prêtait à l'ambassadeur d'Espagne cette réponse : « Oui, mais ce n'est pas le massacre des Innocents. »

Le lendemain, jour de la Saint-Louis, il y eut de bruyantes réjouissances à Paris, et Maurepas put dire à son maître que jamais le peuple n'avait fêté le 25 août aussi loyalement. Les manifestations continuèrent le 26 ; au sortir de l'audience, les parlementaires furent hués, et le soir on pendilles effigies de Maupeou et de Terray à la Justice de Suinte-Geneviève.

Hue de Miromesnil, premier président du Parlement de Rouen, prit les Sceaux; Turgot passa au Contrôle général et céda son ministère à Sartine. Lenoir accepta les fonctions de lieutenant de police. Le retour des anciens magistrats était décidé en principe, malgré l'opposition du clergé et de presque tout le ministère, sauf Maurepas et Miromesnil. Le 2i octobre, le roi signa les lettres de rappel et convoqua le vieux Parlement pour le 9 novembre. Trois jours après, Louis XVI tint un lit de justice à Paris: « Messieurs, dit-il, le roi, mon très honoré seigneur et aïeul, forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce que le maintien de son autorité et l'obligation de rendre justice à ses sujets exigeait de sa sagesse. Je vous rappelle aujourd'hui à des fonctions que vous n'auriez jamais dû quitter : sentez le prix de mes bontés et ne les oubliez jamais... Je veux ensevelir dans l'oubli toutce qui s'est passé, et je verrais avec le plus grand mécontentement des divisions intestines troubler le bon ordre et la tranquillité de mon Parlement. .. »

En cette séance, le nom d'Etats généraux fut prononcé par l'avocat général ; le roi lui jeta un regard foudroyant ; et de son côté le Parlement accepta avec morgue et dédain la grâce

qu'on prétendait lui faire, il conservait le droit de remontrances, mais perdait quelques autres de ses privilèges. La foule, qui gardait rancune à Maupeou, applaudit frénétiquement le roi et la reine au sortir de cette assemblée ; les jeunes monarques avaient besoin de ces acclamations popiilaires, ils y voyaient un gage de sentiments de gratitude; ils ne se doutaient pas que cette reconnaissance serait bien éphémère et que, de concession en concession, ils perdraient leur royaume. Ce rappel du Parlement est un acte de faiblesse auquel le roi est amené par des conseillers intéressés et par les supplications de la reine qui veut reconquérir Paris ; durant le règne entier toute la politique consistera ainsi à « faire plaisir » aux uns ou aux autres. Louis XVI aura des pensées d'homme d'Etat, mais ne pourra jamais les réaliser. Il cédera toujours à Marie- Antoinette, autour de laquelle se forment peu à peu de véritables coteries : on se jouera de l'inexpérience de la jeune princesse et du caractère faible de son époux.

Les contemporains, et parmi eux les royalistes mêmes, déplorent cette triste situation. « Le plus malheureux, dit Croy, est qu'on voyait qu'avec mille bonnes choses et bien du bon sens et de la justesse même dans l'esprit, le roi se laisserait mener, n'apprendrait pas à gouverner, ni travailler lui-même, et que tout s'annonçait, à bien des égards, absolument tout comme du temps du feu roi. »

De Vienne, où l'on suit les événements avec intérêt et anxiété, Marie-Thérèse écrit qu'il « est incompréhensible que le roi et ses ministres détruisent l'ouvrage de Maupeou » et un diplomate autrichien ajoute: « Rien n'est plus beau assurément que de rétablir l'ordre dans l'administration de la justice ; mais l'impératrice paraît persuadée que le roi de France pourrait parvenir à ce but salutaire sans rétablir cette ancienne autorité des parlements qui a si souvent ébranlé celle des Rois Très Chrétiens. » Au point de vue monarchique la faute de Louis XVI est immense ; si le roi avait pris la ferme résolution de maintenir l'ouvrage de son aïeul, observe

le duc de Lévis, cette résolution seule eût suffi pour le consolider. Les tribunaux se seraient épurés, ils auraient repris leur ancien lustre ; la nation leur aurait rendu sa confiance entière, et le gouvernement se serait trouvé dégagé à jamais de cet obstacle renaissant qui aggravait ses fautes sans les corriger et qui finit par l'entraîner dans sa chute ; Louis XVÏ, en faisant rentrer en grâce les magistrats d'autrefois, créait le pouvoir moderne, celui qui fera la Révolution et qui, peu à peu, conduira la France. Beaumarchais le voit bien; il écrit à Sartine le 14 novembre 1774 : « // est inonï qu'un roi de vingt ans, auquel on peut supposer un grand amour pour son aulorié naissante, ait assez aimé son peuple pour se porter à lui donner satisfaction sur un objet aussi essentiel. » Le brillant polémiste entrevoit les doubles conséquences de ce rappel des parlementaires : la perte de l'autorité royale et la naissance d'un nouveau souverain.

Turgot, « l'honnête Turgot », blâmait ce retour en arrière, il pressentait l'opposition du Parlement aux réformes utiles et saines qu'il allait proposer.

« Ne craignez rien, lui dit Louis XVI, je vous soutiendrai toujours ».

Le roi était sincère, il se croyait le maître . Il avait en Turgot la plus grande confiance ; c'est en vain qu'on le prévenait contre cet ancien intendant de Limoges, contre ses liaisons avec les philosophes et les économistes. Louis XVI s'inspirait des idées de son père, le Dauphin, qui disait : « Les devoirs de l'iitatet les devoirs de lareîigion ne doivent pas se confondre ». Il se rappelait cette réflexion du fils de Louis XV, à propos de l'animosité de Mme de Maintenon contre Câlinât : si M. de Catinat ne connaissait pas Dieu on avait à le plaindre, mais, puisqu'il savait son métier, on devait lui confier une armée.

(i Turgot est honnête homme, avait répondu Louis XVI dans le même esprit, cela est suffisant » Et il l'avait nommé contrôleur des finances, à la place de l'abbé Terray.

Le premier entretien du roi et de Turgot est noté dans

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une lettre de Mlle de Lespinasse à Guibert (29 août 1774) ;

« Vous ne vouliez donc pas être contrôleur général?

Sire, i'avouc que j'aurais préféré conserver le ministère

de la Marine... Mais ce n'est pas au roi que je me donne, c'est à l'honnête homme.

Vous ne se'-e/ pas trompé, répondit le roi en lui prenant les deux mains.

Sire, je dois recommandera Votre Majesté la nécessité

de Véconomie, et Elle doit la première donner l'exemple. M. l'abbé Terray l'a sans doute déjà dit à Votre Majesté.

Oui, il me l'adit. mais il ne me l'a pas dit comme vous. »

Turbot représente l'énergie morale que n'a point Louis XVI, mais cette énergie n'est pas soutenue par la force d'action et parle sentiment de la mesure. Comme tout son siècle, Turgot se réfugie volontiers dans la thébaïde des idées généreuses, sans se préoccuper des contingences humaines. Il passe pour être trop dédaigneux de l'opinion publique; il connaît mal les hommes et ne fait état ni de leurs passions, ni de leurs vanités. Il veut le bien, mais il le voit trop aveuglément dans son seul système. Ses amis prennent sa défense, tout en laissant échapper des aveux involontaires qui justifient quelques-uns de ces reproches: « On le croyait susceptible de prévention, dit Condorcet, parce qu'il ne jugeait que d'après lui-même, et que l'opinion coimnune n'avait sur lui aucun empire. » Dupont de Nemours nous révèle aussi le côté faible du caractère de Turgot : il nous le montre ne réussissant bien qu'avec ses amis intimes, et paraissant froid et sévère au reste des hommes; entre ceux-ci et Turgot, il y avait « gêne réciproque », et cela dut lui nuire plus d'une fols.

Tur-ot sentit que la tâche dont il se chargeait était lourde. Dans la lettre célèbre qu'il écrit, en sortant tout ému du cabinet du roi à Compiègne, il déclare qu'il ne veut ni banqueroute, ni augmentation d'impôts, ni emprunts. Ce premier document officiel du contrôleur nous donne la note dominante de la nouvelle adinini,stration ; le problème que ce ministre se pose est de trouver un remôùe ù l'indigence du

peuple : « Il faudra, Sire, dit-il, vous armer contre votre bonté de votre bonté même; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est parfois obligé de l'arracher, par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités. » Turgot ne connaît-il pas les hommes mieux qu'on ne Ta dit lorsqu'il ajoute : « J'aurai à lutter contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont le plus chères. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la Cour, de tout ce qui sollicite des grâces... Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper que peut-être j'encourrai sa haine... Je serai calomnié et peutêtre avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté ».

Cette « ligue contre les abus » devait le renverser. Il est confiant toutefois, car il est profondément royaliste, et il croit encore à la volonté de Louis XVI; il se livre au travail avec ardeur. Choisissons quelques faits qui mettent en relief le nouveau contrôleur. La guerre des farines nous fera voir l'économiste ; le sacre du roi, le politique.

Le 13 septembre, fut signé au Conseil l'arrêt déclarant la liberté du commerce intérieur des grains, lequel existait dans les lois depuis Machault (1749), mais n'était pas appliqué. Un paysan était tenu de vendre son blé au marché, il ne pouvait traiter directement avec son voisin ou son seigneur, il devait subir les frais inutiles de transport, de hallage, d'emmagasinage ; ces exactions offensaient le bon sens et la justice, ne profitaient qu'aux intermédiaires et aux accapareurs, et rendaient le gouvernement maître de la disette ou de l'abondance. Le mal ne céda pas sans entraves, il y eut encore des abus, mais il faut savoir gré à la monarchie qui trouva le remède. L'arrêt eut une popularité immense, Sully et Colbert furent évoqués, on disait à Turgot :

Ton nom vole avec eux vers rimmortalitd...

«2 LE DIX-llUlTIEME SIECLE

Les mots de propriété et de liberté donnaient une éloquence particulière à cet édit.

Les nnoqueurs pourtant se faisaient entendre. C'est au refrain ironique de chansons, chansons, que l'on toui-nuit Turbot en ridicule :

Le grand Ministre de notre France, Doué d'esprit, d'intelligence

Et de raison, En réforin.ant notre finance.

Répandra pourtant l'abondance.

Chansons, chansons.

Il fallait un soutien au contrôleur; mais entre les divers Etats, qui pouvait lui venir en aide? La noblesse, le clergé, le Parlement, les financiers"? Comment demander à ces privilégiés un tel sacrifice ? Turgot n'avait pour lui que le peuple et le roi.

Le peuple, aveuglé par les ennemis du ministre, l'abandonne bientôt. En avril et en mai 177o, la cherté des grains provoque des émeutes, ce fut la guerre dite des farines. Turgot est la victime des accapareurs qui, réduisant les agronomes à la misère, les excitent à la révolte. Les premières scènes de désordre ont lieu à Dijon. Aussitôt le contrôleur accorde de nouvelles franchises au commerce des grains et facilite l'importation, en dépit de ses principes d'économiste; il prend là une mesure d'assistance publique. Cependant l'émeute s'organise, de Pontoise elle gagne Versailles ; on sent qu'il y a une direction, et le garde des Sceaux peut dire au Parlement : « La marche des brigands semble être combinée ; leurs approches sont annoncées ; des bruits publics indiquent le jour, l'heure, les lieux oix ils doivent commettre leurs violences. Il semblerait qu'il y eût un plan formé pour désoler les campagnes, pour intercepter la navigation, pour empêcher le transport des blés sur les grands chemins, afin de parvenir à affamer les grandes villes, et surtout la ville de Paris. » Les émeutiers saccadent le.s

malsons, jettent le blé dans les rues ou à la rivière; ils se transportent paisiblement d'un lieu à un autre, comme s'ils obéissaient à un ordre. Beaucoup d'entre eux ont de l'or et de l'argent dans leurs poches. Suivant le mot d'un contemporain, on créait évidemment une disette factice au milieu de l'abondance.

Le 2 mai, l'armée des « Jean-Farine » est aux portes et jusque dans la cour du château de Versailles. Le roi, protégé par sa maison militaire, défend qu'on tire un seul coup de fusil ou qu'on emploie la force . Le capitaine des gardes lui propose de fuir à Choisy ou à Fontainebleau, Louis XVI veut rester. De ses fenêtres il regarde la foule menaçante pour la première fois ; il paraît au balcon, essaye de parler, mais en vain; il rentre désolé, versant des larmes. Il cède aux cris de la populace et fait proclamer que le pain sera à deux sous la livre. Turgot et ses réformes étaient désavoués. « En voyant la douleur du roi, disent les nouvellistes, les gens de Cour se sont mis à l'unisson ; mais on en a pu remarquer beaucoup qui, intérieurement, n'étaient pas fâchés de cet événement. » Dès le lendemain, Louis XVI fait savoir à Turgot « qu'il craignait d'avoir fait une faute politique et qu'il voulait la réparer. » Une ordonnance de police défendit de vendre le pain au-dessus des cours.

Les meneurs sont à Paris le jour suivant, les mêmes scènes de pillage se renouvellent, il y avait des carrefours où Ton se serait cru dans une ville prise d'assaut. Vers onze heures du matin, tout est calmé. On reprend confiance dans l'activité de Turgot et dans son entente avec le roi; mais on les disait l'un et l'autre « inexperts dans l'astuce des cours », on craignait aussi que Louis XVI n'eût point « le courage de ses vertus ».

Un exemple, malgré tout, était nécessaire. Messieurs du Châtelet, après avoir interrogé les personnes arrêtées dans la matinée du 3 mai, rendirent un jugement prévôtal qui condamnait un « ouvrier en gaze » et un perruquier chamberlan (en chambre, établi à son compte), à être pendus en

place de Grève pour avoir pris part à la sédition. On aurait dû frapper plus juste et plus haut, livrer au tribunal ceux qui avaient « organisé » cette guerre des farines; mais le roi ne révéla point le nom des coupables ; l'affaire fut étouffée par ordre. Le plus violent de ces organisateurs était peut-être le prince de Conti, ennemi personnel de Turgot; à en croire Marmontel, il aurait eu intérêt à « ruiner dans l'esprit du roi le ministre importun dont il n'attendait rien ». On citait aussi le nom de Terray ; on parlait des Jésuites, du clergé, des gens de finances, des Anglais ! La cause directe de cette révolte est encore un problème à résoudre. Ce que l'on sait bien, c'est que de puissants adversaires se dressaient devant Turgot, accusé par eux d'en vouloir à leurs prérogatives. La victoire n'en restait pas moins au roi qui avait compris et soutenu son ministre.

Fort de cet appui, Turgot essaya de réformer la coûteuse cérémonie du Sacre, qui devait avoir lieu à Reims, le H juin 1775. Le contrôleur était effrayé des dépenses et présenta quelques observations : il eût désiré que le sacre se fît à Paris. Henri IV ne s'était-il pas fait sacrer à Chartres ? On ne voulut pas priver Reims de ces fêtes traditionnelles. Dans le serment royal, Turgot désirait qu'on modifiât cette phrase : « Je jure... d'exterminer entièrement de mes États tous les hérétiques, condamnés nommément par l'Église. » Louis XIII et Louis XIV lui-même, avaient éludé cette formule en déclarant qu'ils n'entendaient pas comprendre les calvinistes parmi les hérétiques. Il est vrai que la révocation de l'iL-dit de Nantes, très ébranlée par l'indifférence du Régent et de Louis XV, mais ravivée en de rares occasions, subsistait dans les archives du royaume. Louis XVI semble un instant séduit par cet esprit de tolérance, mais il cède au clergé et à Maurepas. A Reims, toutefois, le monarque balbutiera des paroles inintelligibles quand il en sera à cette phrase du serment.

Cependant certaines formules furent abolies, et dans une iuLcnlion .bien contraire à celle de Tujgot. « Ce qui a iiidi-

gné les patriotes, disent les nouvellistes, c'a été la suppression de cette partie du cérémonial où l'on semble demander le consentement du peuple... Quelque vaine que soit cette formule dérisoire, on trouve mauvais aujourd'hui, on trouve très mauvais que le clergé, pour qui semble fait ce pieux spectacle, se soit avisé de retrancher de son chef l'autre partie, et de ne conserver que ce qui le concerne spécialement. » C'était l'éternelle lutte entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ; dans son Essai sur la Tolérance, Turgot insistera pour demander que ces deux pouvoirs ne soient pas confondus et restent chacun dans son domaine ; il déplorera qu'une même doctrine ait produit la Saint-Barthélémy et la Ligue, « mettant tour à tour le poignard dans la main des rois pour égorger les peuples, et dans la main des peuples pour assassiner les rois ».

Ces considérations, utiles pour faire comprendre \q mouvement philosophique et les avant-coureurs révolutionnaires, ne sauraient nous laisser supposer que la nation eût oublié sa fidélité monarchique, encore bien sincère et bien vivante en dehors des réformateurs, comme Voltaire ou D'Alembert. Le spectacle auquel le peuple assiste réveille en lui les sentiments qu'il a pour son roi. Les vivats et les applaudissements qui, d'après un usage récent, accueillent les souverains au théâtre et dans la rue, se font entendre dans l'intérieur même de la basilique et sur la place du parvis, au moment de l'intronisation, alors que, vers la fin de cette longue cérémonie, la grande porte s'ouvre, et que l'on aperçoit, même du dehors, ie roi monter sur un trône dressé au milieu du jubé de l'église. Le peuple entre en foule, on lâche des oiseaux qui s'élèvent en vols harmonieux et jettent des cris que couvrent bientôt les sons éclatants des trompettes, les salves des fusils, les joyeux carillons de la ville.

Louis XVI, que cette interminable représentation obsède, qui trouve la couronne lourde et gênante, partage enfin cette émotion de tous, lorsqu'il entend ces clameurs et ces bruits.

24fi LE DIX-HUITIEME SIECLE

Il est maintenant vêtu de toute la splendeur royale; il a ie grand manteau violet fleurdelisé, doublé d'hermine, il tient le sceptre et la main de justice; — c'est un étincellement d'ors et de joyaux sous la lumière des cierges innombrables. La Majesté est tout à la fois symbolique et réelle en cet instant où l'on acclame celui qui la représente. « Je sais bien, dit le duc de Croy, que je n'ai jamais eu d'enthousiasme pareil; je fus étonné de me trouver en pleurs... La reine eut un tel saisissement de plaisir que ses yeux coulèrent en torrents... » Marie- Antoinette, dans une lettre à sa mère, nous fait assister à cette journée ; elle parle de ces larmes versées, et de l'élan de tous les sujets, « grands et petits », à cette minute sublime où Louis XVI monte sur le trône de ses ancêtres.

Sources : Outre la plupart des ouvrages cités au chapitre xiv, ont été consultés les Mémoires ou Correspondances de Vollaire, Marmontel. Mlle de Lespinasse, Jacob-Nicolas Moreau, Augcard, Weber. Dupont de Nemours, Mme Campan. — Correspondance dite de Melra. — AbbJ Bandeau : Chronique secrète de Paris sous Louis XVI, dans Revue rétrospective, 111. — Souvenirs et portraits du duc de Lévis.

Abbé l'royart : Louis XVI, jugé par ses vertus. — Droz : Histoire du rèqne de Louis XVL 1859. — Condorcet : Vie de Turgol. — Foncin : Essai sur le ministère de T argot, 1877. — 1*. de Nolhac : La reine Marie-AnloineUe.

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