CHAPITRE XVII
Marie-Antoinette et Choiseul. — Affaire du comte de Guines. — La princesse de Lamballe, surintendante de la Maison de la reine. — Reproches de Joseph II à sa sœur. — Le ménage royal. - Les frères du roi. — Leurs femmes. — Mesdames tantes. — Les amies de la reine. — Mme de Lamballe. — Mme de Polignac. — Le trio Besenval, Adhémar et Vaudreuil. — Largesses aux Polignac. — Chansons et satires. — Portraits de la reine par Walpole et Tilly. — Cabale contre Turgot. — Les Édits. — Départ du contrôleur général. — Démission de Malesherbes. — Le comte de Saint-Germain et ses ordonnances. — Manœuvres de Maurepas. — Crise monarchique.
La reine avait encore essayé de ramener Choiseul au pouvoir pendant les fêtes du Sacre ; elle se vantait d'avoir imposé au roi une entrevue avec l'ancien ministre, et en faisait la confidence au comte de Rosenberg : « Vous aurez peut-être appris l'audience que j'ai donnée au duc de Choiseul à Reims. On en a tant parlé que je ne répondrais pas que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer chez lui. Vous croirez aisément que je ne l'ai point vu sans en parler au roi, mais vous ne devinerez pas l'adresse que j'ai mise pour ne pas avoir l'air de demander la permission. Je lui ai dit que j'avais envie de voir M. de Choiseul, et que je n'étais embarrassée que du jour. J'ai si bien fait que le pauvre homme m'a arrangé lui- môme l'heure la plus commode où je pouvais le voir. Je crois que j'ai usé du droit de femme dans ce moment. » Cette lettre célèbre passa sous les yeux
de Marie-Thérèse, qui la fit copier et l'envoya à Mercy avec ce commentaire : « Quel style, quelle façon de penser! Cela ne confirme que trop mes inquiétudes ; elle [ma fille] court à grands pas à sa ruine, trop heureuse encore si, en se perdant, elle conserve les vertus dues à son rang. Si Choiseul vient au ministère, elle est perdue ; il en fera moins de cas que de la Pompadour, à qui il devait tout. » Le frère de Marie-Antoinette, l'empereur Joseph II, lui adresse à ce propos une mercuriale si violente que Marie-Thérèse en arrête l'envoi, mais ce document a été conservé. Les reproches de ce grondeur farouche portent sur des faits qu'il faut citer.
La retraite du duc de La Vrillière était chose décidée. Ce ministre, généralement méprisé, n'était soutenu que par sa sœur, la comtesse de Maurepas; dernier représentant de la Cour de Louis XV, il était en place depuis cinquante-cinq ans. C'est la reine qui avait pressé Louis XVI de le renvoyer : elle eût désiré que Sartine obLînt la succession de La Vrillière, mais le gouvernement de la jMaison du roi et de Paris fut donné, au grand déplaisir de Marie- Antoinette, à Malesherbes, ami de Turgot. La reine eut d'autres satisfactions : elle obtint l'exil définitif du duc d'Aiguillon qui fut renvoyé en Gascogne. « Ce départ est tout à fait mon ouvrage, écrivait-elle à Ilosenberg, la mesure était à son comble ; ce vilain homme entretenait toute sorte d'espionnage et de mauvais propos. » Elle sauve le comte de Guines, ambassadeur de France à Londres et protégé de Choiseul, d'une affaire scandaleuse : Guines est accusé de se servir des secrets d'iitat pour jouer à la Bourse, et de désavouer ses créanciers, afin de ne pas payer ce qu'il leur doit. Pour sa justification, il demande d'insérer dans son mémoire certains passages de ses anciennes correspondances. Vergennes et tous les minisires s'opposent à cette prétention, en disant que si l'on admet une telle demande, aucun ministre étranger n'oserait plus faire de communications confidentielles au gouvernement. Mais la reine soutient Guines que le ducd'Ai^uil-
Ion veut perdre ; malgré le vote du Conseil, le roi, cédant à des instances réitérées, donne à l'ambassadeur la permission demandée. Ici, comme dans des circonstances plus graves encore, Louis XVI se laisse mener; il a parfois de l'entêtement, jamais de la volonté. Le comte de Guines gagne son procès devant le Parlement (juin 1775). La reine enfin eut une nouvelle victoire en faisant revivre la charge coûteuse de surintendante de sa Maison, au profit de la princesse de Lamballe, à un moment où Turgot avait tant de peine à rétablir les finances. Le public maugrée; toutes ces intrigues grossies et envenimées à plaisir alarment l'empereur. Aussi Joseph II prend-il un ton des plus menaçants : « De quoi vous mêlez-vous, ma chère sœur, lui écrivait-il, de déplacer les ministres, d'en faire envoyer un autre dans ses terres, de faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de faire gagner un procès à l'un, de créer une nouvelle charge dispendieuse à votre Cour?... Vous êtes-vous demandé une fois par quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de la monarchie française?... Vous, aimable jeune personne, qui ne pensez qu'à la frivolité, qu'à votre toilette, qu'à vos amusements toute la journée; qui ne lisez, ni n'entendez parler raison un quart d'heure par mois ; qui ne réfléchissez ni ne méditez, j'en suis sûr, jamais, ni ne combinez les conséquences des choses que vous faites ou que vous dites ! L'impression du moment seule vous fait agir, et les paroles mêmes et arguments que les gens que vous protégez vous communiquent, et auxquels vous croyez, sont vos seuls guides. » L'empereur indiquait ici la vraie source du mal, on abusait de la reine, de son inexpérience, de sa bonté, de son désir de plaire.
Les questions de personnes primaient tout dans ces intrigues auxquelles Marie-Antoinette se mêlait imprudemment. Il se créa ainsi à la Cour une coterie dont la reine était le jouet, un ministère occulte qui n'avait d'autre principe que d'obtenir des places, des sinécures, des survivances, au détriment de ceux qui auraient pu être utiles à
rÉtat. Comment Marie-Antoinette avait-elle été amenée à jouer ce rôle dangereux ?
La situation de la reine, jusqu'en 1778, reste aussi délicate que celle de la Dauphine, et pour los mêmes raisons. Le roi est toujours le prince un peu farouche et insensible que nous connaissons; Mercy se plaint que Marie- Antoinette « se forme une trop mince idée du caractère et des facultés morales de son époux », n'était-elle pas au fond un excellent juge ? Lasse de cette froideur, elle cherche à passer ses jeunes années agréablement et à s'étourdir. Les deux époux ne s'entendent guère que sur la représentation, ils la fuient tous les deux. En dehors de cette seule affinité, leurs goûts sont différents. La reine raffole de la parure, des plaisirs mondains entre intimes, du jeu, des distractions non prévues; elle passe des journées heureuses, loin de la Cour; dans ce Trianon qu'elle s'est fait donner à son avènement, elle se croit une simple particulière qui a pour mission d'accueillii' ses amis, de leur faire les honneurs de son domaine, et de leur ménager de charmantes et rustiques surprises. Elle oublie en somme qu'elle a des devoirs royaux, encouragée sur ce point par son mari. Elle est affable, gracieuse, vraiment reine par son attitude ; Louis est brusque, bourru; il a une inélégance native qui désolait déjà son aïeul .
Marie-Antoinette prolonge ses veilles fort avant dans lu nuit et se lève tard. Le roi travaille avec ses ministres, mais les passe-temps qui l'accaparent sont encore la chasse et les travaux manuels; fatigué par ces exercices violents, il est silencieux, taciturne, il n'est pas du tout « homme du soir )). On se cache mutuellement ses petits faibles. Louis XVI a un peu honte de ses serrures, Marie-Antoinette de sa passion pour le gros jeu : il lui arrive d'avancer une pendule afin de hâter l'heure où le roi somnolent se couche et celle où l'on peut installer une table de pharaon. Elle négocie en secret des achats de diamants, non satisfaite des bijoux dont elle est comblée : sa mère le lui reproche
et lui dit que sa plus belle parure est sa fraîcheur, mais le goût des pierreries est irrésistible - - plus tard on verra quel parti odieux ses adversaires en sauront tirer.
Telles sont ces deux existences. Louis est néanmoins subjugué par sa femme; il l'aime autant qu'il est capable d'aimer, mais il la craint autant qu'il l'aime, ce sont les propres paroles de Mercy. Marie-Thérèse déplore ce qui se passe à Versailles : « La complaisance que le roi a pour elle [la reine] en toute occasion devrait plutôt l'engager à y répondre par un parfait retour, en abandonnant ce train de vie dissipée, si contraire au caractère et goût du roi; mais je vois avec regret que, si vos remontrances et celles de l'abbé Vermond [le lecteur de la reine] font sur ma fille quelque impression, elle est bientôt effacée par les insinuations de ses en tours et par son peu de réflexion. »
Le roi, pas plus que le Dauphin, ne peut donc avoir d'influence. Ses frères sont-ils mieux partagés? Le comte de Provence est aimable, certes, instruit et spirituel, mais il est glorieux et fourbe, on a mis la reine en garde contre ce « Tartufe » de Cour. Il se réjouit, dans son for intérieur, de l'absence d'un héritier à la couronne, ses espérances futures s'affermissent à cette pensée. II n'est pas innocent, non plus que ses tantes, des médisances qui se colportent au sujet de la reine. Le comte d'Artois est futile et brillant, il convient plus à sa belle-sœur de qui les penchants, naturels à son âge, vont aux choses frivoles; jeune mari peu sérieux, le futur Charles X ne songe qu'à s'amuser en prince qui jette l'argent par les fenêtres, réalise les folies les plus coûteuses, et paye fort mal ses créanciers. C'est l'enfant terrible de la famille. La reine est trop souvent en la compagnie de ce prince qui patronne les courses de chevaux, y perd de fortes sommes, et se montre partout léger, inconséquent et très mal élevé. Sûre d'elle-même, Marie-Antoinette, qui déteste instinctivement le vice et l'a bien prouvé à ses débuts sous Louis XV, se laisse entraîner, par pure étourderie, à suivre son beaufrère en de fâcheuses équipées, aux bals de l'Opéra, aux
petits spectacles, où Ion ne peut trouver rien ù redire que l'absence du roi — et c'est déjà trop.
Les femmes de ces deux princes sont de la famille de Savoie, et fort jalouses du charme de leur belle-sœur; elles se tiennent à l'écart, mais on se méfie de leur caractère italien. La reine, de plus, qui eût tant désiré assurer la succession dynastique, voit avec une envie bien compréhensible la comtesse d'Artois tout au bonheur d'avoir des fils, et en souffre. Mesdames tantes ont de « petites têtes », il est impossible « d'y rien mettre de raisonnable » (note le duc de Croy). Elles n'aiment pas Marie- Antoinette parce que son mariage a été l'œuvre de Choiseul : elles eussent souhaité pour le Dauphin une princesse de Saxe. Leurs conseils sont désastreux et, lasses d'intriguer inutilement, Mesdames en sont réduites à une retraite, d'où elles ne sortent que pour faire des remarques désobligeantes dont l'effet est nul.
Aussi les véritables entours de Marie-Antoinette, faut-il les chercher ailleurs. Ce sont quelques femmes dont la reine a fait ses amies, ses confidentes, parfois à la légère, avec son cœur de vingt ans, et poussée par le besoin d'échapper à la solitude morale qui l'envahit au milieu même des plaisirs et des fêtes. Par sa grâce, plus grande encore que sa beauté, elle devait rechercher et éveiller des sympathies qu'elle ne trouvait pas dans le cercle familial. On la voit choisir ses amies parce qu'elles sont charmantes, et se les attacher, parce qu'elles sont malheureuses ; elle veut faire leur bonheur, et c'est, hélas! pour son propre malheur.
La princesse de Lamballe, qui fut la première de ces intimes, est Carignan et cousine de Madame et de la comtesse d'Artois. Mariée en 17G7 au prince de Lamballe, fils du duc de Penthièvre et d'une princesse de Modèrie, elle avait été abandonnée par son mari au bout de cinq mois et devenait veuve en mai 1768. Elle a rang à la Cour, et quand la Dauphine arrive en France, Marie-Antoinette se lie avec cette aimable personne au visage mélancolique et
délicat, à l'air enfantin. Un poète nous la représente comme résumant les trois Grâces en une seule et il ajoute :
Il n'est qu'un point où vous et vos modèles. Douce beauté, ne vous ressemblez pas ; La Volupté marche toujours près d'elles, C'est la Vertu qui conduit tous vos pas.
Devenue reine, Marie-Antoinette voulut créer une situation à Mme de Lamballe ; elle excita bien vite les jalousies de ses dames d'honneur lorsqu'on sut que la jeune veuve allait être nommée surintendante : son beau-père, aidé de Maurepas, qui voulait gagner la faveur de sa souveraine, mena toute cette affaire et obtint des appointements de 50 0U0 écus, alors qu'on ne voulait donner que le tiers, c'est-à-dire 50 000 livres. Le duc de Penthièvre, à cheval sur l'étiquette et âpre au gain, exigea que les attributions de la charge fussent celles qui avaient été accordées à Mlle de Clermont, sm*intendante de Marie Leszczynska et dernière titulaire de cette haute fonction, supprimée en 1740. Louis XVI et Turgot cédèrent (octobre 1775), la reine eut une grande joie ; elle avait confié à Rosenberg ses espérances : « La maréchale de Moucîij doit quitter, à ce que l'on dit. Je ne sais qui je prendrai à sa place; mais j'ai demandé au roi de profiter de ce moment de changement pour prendre Mme de Lamballe pour surintendante. Jugez de mon bonheur; je rendrai mon amie intime heureuse, et f en jouirai encore plus quelle. »
Quand on pense aux sommes dépensées par Marie de Médicis pour le maréchal d'Ancre, aux prodigieuses libéralités de Louis XIV envers Mme de Montespan et sa descendance, envers Mme de Fontanges qui avait un traitement de 300 000 livres par mois, on trouve que Marie-Antoinette est économe et n'abuse pas de son pouvoir. Le budget de la France n'était-il pas de 200 millions? Enfin était-ce un çrrand mal que de faire revivre, non par vanité, mais par bonté d'âme, cette place de surintendante ? Mais toules les actions
de la reine sont critiquées sans la moindre indulgence. Vers la même époque, d'autres largesses furent amèrement reprochées à Marie-Antoinette, et avec plus de raison. Pourquoi payer les dettes du comte Esterbazy, autrichien d'origine en séjour à Paris, et dépenser de cette façon 6U0 louis? Était-il nécessaire d'octroyer une pension de veuve à la comtesse de la Marche, alors que cette dame n'était que séparée de son mari ? Pourquoi donner au prince Eugène de Carignan, frère de Mme de Lamballe, 3U 000 livres annuelles avec un régiment d'infanterie, et exciter ainsi les plaintes des officiers français?
La princesse de Lamballe ne s'en tient pas à cette grâce, elle demande sans cesse et excède bientôt la reine elle-même. Elle s'attire des réclamations de tous côtés, et ce n'est bientôt autour de la favorite que brouillerie et division. Elle se plaint à Marie-Antoinette qui s'aigrit et trouve que son service est mal fait. « La princesse de Lamballe, qui a presque toujours tort, mande Mercy, perd insensiblement dans l'esprit de la reine, et je vois s'approcher le moment où Sa Majesté aura des regrets et de l'embarras d'avoir rétabli dans sa maison une place très inutile. »
Aussi bien Marie-Antoinette a rencontré une autre amie (avant même que soit signée la nomination de la princesse de Lamballe) pour qui elle se prend d'une affection très tendre, et la jalousie entre en jeu. Il s'agit de Gabrielle- Yolande de Polastron, comtesse Jules de Polignac, alliée à cette famille fort déchue comme fortune et qui a compté, parmi ses représentants, un célèbre cardinal, fidèle serviteur des intérêts de la Maison de France et de la cause catholique. La comtesse, si agréablement peinte par Mme Vifijée-Lcbrun, est charmante. « Elle avait, dit le duc de Lévis, une de ces têtes où Raphaël savait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient exciter plus de surprise et plus d'admiration, mais on ne se lassait point de la regarder ». Soit dit en passant, les têtes de Raphaël ont beaucoup de douceur, mais leur expression
spirituelle échappe à nos regards modernes. Le comte de La Marck dit à peu près la même chose que le duc de Lévis et il ajoute : « Jamais maintien n'avait exprimé, plus que le sien, la modestie, la réserve et la décence. »
La reine avait remar(|ué Mme de Polignac à un de ses bals d'été, vers juin 1775, et la plus grande intimité s'était établie entre les deux jeunes femmes. « Quand je suis avec elle, disait Marie-Antoinette, je ne suis plus reine, je suis moi-même ». Henri IV avait dit un mot analogue. Cette liaison, qui va durer presque quinze ans, plus que toute antre pèsera lourdement sur les destinées de lareine. Mmede Polignac n'a ni l'esprit, ni le jugement, ni le caractère qui peut excuser ce rôle de confidente qu'elle obtient d'emblée, à l'exclusion des autres personnes de l'entourage royal ; elle est « dépositaire de toutes les pensées » de Marie-Antoinette ; l'ambassadeur d'Autriche s'en alarme et prévoit les graves inconvénients de cette « contiance sans bornes ». La politique ne négligera pas cette porte ouverte, la reine sera à la merci de nombreux cabaleurs.
Tandis que la surintendante est soutenue par le comte d'Artois, le duc de Chartres (le futur Philippe-Égalité) et tout ce qui compose la société frondeuse du Palais-Royal, Mme de Polignac a pour partisans le baron de Besenval, indiscret ami de la reine, homme d'esprit, aimant « l'intrigue pour l'intrigue, dût-elle ne lui rien rapporter», et toute une jeunesse dorée et ambitieuse : le comte d'Adnémar, chanteur agréable, excellent comédien, faiseur de jolis couplets, Vaudreuil, l'homme le plus écouté de ce groupe, derrière lequel se masquent les Choiseul. Cette société brillante et bruyante se réunit chez la princesse de Guéménée, fille du maréchal de Soubise, qui sera gouvernante des Enfants de France jusqu'au jour où la faillite de son mari la fera sombrer. On ne craint pas, à ces soirées, sous une apparence désinvolte, de se mêler des affaires d'Etat, de donner à la reine des conseils intéressés, en un mot de la dominer : on y parle avec beaucoup de liberté de ce qui se passe à la
Cour, on ridiculise ceux auxquels on veut nuire, on leur dresse des embûches, on pratique tous les petits et tous les grands manèges de l'intrigue. C'est là que Maurepas s'insinue auprès de Mme de Polignac et lui fait part de son désir d'être nommé premier ministre, espérant bien que la chose sera redite à la reine. A ce tournant, Maurepas, qui chcrclie toujours le soleil, s'engage à tout sacrifier à sa folle ambition, même ses collègues les plus dignes de crédit.
Les trois meneurs : Besenval, Adhémar et Vaudreuil sont sévèrement critiqués par le comte de La Marck. Aucun d'eux, dit-il, n'avait un jugement profond, ni des vues élevées, c'étaient « d'iuibiles gens en trigauderies de Cour, et rien de plus ». Ils ne possédaient pas « cet esprit d'observation qui fait découvrir dans les événements ceux qui préparent l'avenir ». Cette société Polignac a beaucoup nui non seulement à Marie-Antoinette, mais aux intérêts mômes de la monarchie. L'esprit, la gaieté, la distinction, la finesse de ce trio faisaient illusion, d'autres plus habiles que la reine auraient pu être trompés. Vaudreuil, en particulier, avait pris un véritable empire sur Mme de Polignac et trouva moyen de satisfaire la grande avidité qu'il avait pour les faveurs.
La gracieuse comtesse était fort sensible à la jolie figure de Vaudreuil, à ses agréables manières ; on jasa sur son compte, et, pour s'excuser, elle déclara qu'elle se mettait au-dessus des préjugés. Ses idées religieuses, comme ses idées morales, étaient assez équivoques ; le médecin Lassone dit un jour à l'abbé de Vermond, qu'il craignait que cette liaison ne portai, à la longue, quelque atteinte à la piété de la reine. Mme de Polignac, tout d'abord, ne demande rien pour elle-même; elle se dédommage plus tard, et devient duchesse; mais sa famille, coup sur coup, s'enrichit de survivances et de charges, au grand scandale des gens qui, de par leur rang, pouvaient compter sur cette moisson : les Rolian, les Tessé, les Noailles, les Montmorency, les Civrac se trouvèrent lésés. En quelques années, les Polignac euienl
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presque cinq cent mille livres de revenus. Deux exemples suffiront. Le père du comte Jules de Polignac était un sot des plus ridicules, ce qui n'empêcha point qu'on lui donnât l'ambassade de Suisse, parce qu'elle était lucrative et qu'elle l'éloignait de la Cour, où sa présence gênait ses enfants. La comtesse Diane de Polignac, sœur de ce comte Jules, et chanoinesse, fut nommée dame d'honneur de Madame Elisabeth, et cependant elle avait une conduite libre jusqu'au scandale.
Enfin, cette intimité de la reine avec cette amie éloigne de plus en plus Marie- Antoinette de la représentation. D'où nouveaux sujets de plainte : on dit que la Cour n'existe que pour un cercle restreint et fermé, qu'elle ressemble à une maison particulière où la seule sympathie assure un accueil bienveillant et gracieux. Une reine de France se doit à ses sujets, elle est tenue de garder les traditions, font observer les plus indulgents parmi les ennemis de Marie-Antoinette. Les chansons, les calomnies, les satires les plus audacieuses tombent comme une pluie sur Paris, la province, l'étranger. On sait que la reine est moqueuse et n'épargne pa^ son époux. C'est, aussitôt, l'occasion d'un sixain ;
La Reine dit imprudemment A Besenval son confident : « Mon mari est un pauvre sire. »
L'autre répond d'un ton léger :
« Chacun le pense, sans le dire, Vous le dites sans y penser. »
La Marck, qui vit de près la Cour, et parle toujours avec respect de la reine, déplore ce penchant, il tâche de le pallier. « C'était, écrit-il, un tort, dans une personne placée comme elle, car les gens qui l'entouraient, lui connaissant cette faiblesse, cherchaient à la divertir aux dépens des autres. »
Marie- Antoinette apprend, un jour^ combien elle s'est trompée et abandonne sa Polignac; elle dit à ceux qui
s'étonnent de la voii" cliei-cher un refuge parmi les étrangers :
« Vous avez raison, mais ceux-là, du moins, ne me demandent rien. »
Elle a vécu dans un rêve, inconsciente, ne croyant pas aux pressentiments de sa mère, qui tremble pour l'avenir. Au milieu de sa vie de distractions, s'amuse-t-elle ellemême? Elle a peur de s'ennuyer, elle s'étourdit, mais elle n'arrive pas à dissiper l'ennui. Son frère, Joseph II, censeur trop rigoureux, a du moins bien compris la psychologie de Mai'ie-Antoinette sur ce point ; il écrit à Mercy, à propos de cette fureur du jeu, qui fait dire que Fontainebleau est une succursale de Spa : « Son besoin de plaisir et celui de trouver ceux qui lui en procurent, contents et de bonne humeur, sont la seule cause de ses désordres, car, au fond, ma sœur n'aime pas le jeu. » Que recueille Marie- Antoinette? La plus noire ingratitude. Un seul lui est fidèle, encourage, par bonté et par faiblesse d'amour, ses goûts et ses dépenses, c'est le roi. Louis XVI sort lentement de sa somnolence et subit enfin le charme. Mais il ne comprend pas tous ses devoirs; il admire la reine, silencieux et passif. Tout le problème de ce ménage royal est dans cette situation délicate, que Marie-Antoinette révèle, en une lettre confidentielle d'un ton bien léger : « Si j'avais besoin d'apologie, écrit-elle au comte de Rosenberg, je me confierais bien à vous ; de bonne foi, j'avouerai plus que vous n'en dites : par exemple, mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du roi, qui n'a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce auprès d'une forge ; je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts, qu'il ne désapprouve pas. »
Il eût fallu à Marie-Antoinette une direction ferme; elle ne trouva qu'un mari empressé à lui plaire, plein de timidité devant l'attrait de sa triomphante jeunesse. C'est encore un étranger, Horace Walpole, qui nous donnera une idée
de ce charme irrésistible. Le témoignage est bien connu, d'autant plus précieux qu'il est désintéressé : « On ne pouvait avoir des yeux que pour la reine ! Les Hébés et les Flores, les Hélènes et les Grâces, ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la Beauté ; quand elle se meut, c'est la Grâce en personne... On dit qu'elle ne danse pas en mesure, c'est certainement la mesure qui a tort. » Marie-Antoinette apparaissait ainsi au bal donné le 22 août 1775, à l'occasion du mariage de sa belle-sœur. Madame Clotilde, qui allait épouser le prince de Piémont.
Un autre portrait, moins enthousiaste, d'un Français, celui-là, le comte de Tilly, nous fait entrevoir pourtant le même charme : a La reine était alors (vers 1777) dans tout son éclat... J'ai beaucoup entendu parler de la beauté de cette princesse, et j'avoue que je n'ai jamais absolument partagé cette opinion : mais elle avait, ce qui vaut mieux sur le trône que la beauté parfaite, la figure d'une reine de France, môme dans les instants où elle cherchait le plus à ne paraître qu'une jolie femme... Elle avait deux espèces de démarches, l'une ferme, un peu pressée, et toujours noble, l'autre plus molle et plus balancée, je dirais presque caressante, mais n'inspirant pas l'oubli du respect. On n'a jamais fait la révérence avec tant de grâce, saluant dix personnes en se ployant une seule fois, et donnant, de la tête et du regard, à chacun ce qui lui revenait... En un mot, si je ne me trompe, comme on offre une chaise aux autres femmes, on aurait presque toujours voulu lui approcher son trône. ;: N'est-ce pas un plaisir de citer un aussi joli morceau que l'on sent être en même temps une impression si exacte ? Parlant ensuite du caractère de la reine, Tilly nous ramènera à notre sujet et l'illustrera en termes décisifs. Il se lamente sur le dégoût qu'avait Marie-Antoinette « pour les formes environnantes de la royauté, plus nécessaires en France qu'en aucun lieu que je connaisse », et sur « son incurable prévention (quoique, en général, elle fût d'un naturel incer-
tain et hésitant) pour ou contre ceux qui étaient signalés à ses bontés ou à sa haine, ou qu'elle-même y avait souvent désignés sans réflexion ».
Cette critique s'adresse surtout au renvoi de Turgot, la plus grosse faute du règne à son début, et l'œuvre de l'entourage de la Reine. Pour toute cette Cour dépensière et intrigante, Turgot était devenu la victime à sacrifier. La ligue des Polignac, de la duchesse de Gramont, sœur de Choiseul, et du duc de Coigny, n'eut aucune peine à persuader à Marie-Antoinette, et même au roi, que ce ministre était devenu le plus haïssable des contrôleurs généraux.
Homme intègre, Turgot est aussi cassant et tout d'une pièce; il impose ses principes avec trop d'intransigeance, et, le comparant à Terray, on disait de lui : « Il fait fort mal le bien, tandis que l'abbé faisait fort bien le mal ». Sénac de Meilhan force la note afin de se faire mieux comprendre, mais il y a une part de vérité dans le jugement que voici : « Il ne savait point composer avec les faiblesses des hommes, encore moins avec le vice. M. Turgot agissait comme un chirurgien qui opère sur les cadavres et ne songeait pas qu'il opérait sur des êtres vivants. »
Turgot, pourtant, était le seul ministre qui, sincère royaliste, pût sauver la monarchie. On le voit bien aux conséquences de son départ ; certains de ceux qui le remplacèrent, hommes sans talent et sans probité, font comprendre l'étendue de la perte que la France avait faite. Un mois avant la disgrâce du contrôleur, Louis XVI disait : « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. » Les plans dessinés par le contrôleur furent vite abandonnés, mais on y retrouve quelques-unes des réformes que la Révolution prendra à son compte : l'abolition des corvées, remplacée par une taxe que devaient supporter tous les propriétaires privilégiés et non privilégiés ; la suppression des jurandes, maîtrises et corporations, où les esprits superficiels ne voyaient plus alors que des entraves au commerce et à l'industrie, sans en comprendre les raisons profondes, qu'une expérience
séculaire avait imposées à tous les peuples de l'Europe occidentale.
Ces mesures augmentent le nombre des ennemis de Turgot; aux gens de Cour, aux financiers, aux parlementaires, aux grands dignitaires du clergé, tous jaloux de leurs prérogatives, vient se joindre une aristocratie bourgeoise qui grossit le camp de tous ceux dont l'intérêt est de maintenir les formes traditionnelles de la société. Une grande dame résumait la question en disant : « Pourquoi donc innover ? Est-ce que nous ne sommes pas bien? » On se demande si c'était malice ou naïveté.
Ce fut aussi l'avis du Parlement qui voulut supprimer les édits de Turgot. Louis XVI passe outre, et, en un lit de justice (13 mars 1776), les édits sont enregistrés par ordre. Mais le vide se fait autour du contrôleur ; ses ennemis s'acharnent et vont jusqu'à forger des lettres dans lesquelles ils prêtent à Turgot des sarcasmes contre la reine, des plaisanteries et des paroles blessantes contre le roi. « Toute cette correspondance, dit Dupont de Nemours, était portée à Louis XVI ; il la communiquait à Maurepas, qui n'exprimait point, on le pense bien, des doutes trop fermes sur son authenticité. On interceptait également d'autres lettres, vraies ou fausses, où les accusations les plus alarmantes étaient portées contre le contrôleur général. » Son renvoi est décidé. La reine, toujours harcelée par ses entours qui ont une arme (l'affaire du comte de Guines, rappelé de son ambassade par Turgot), cède à tant d'intrigues, et obtient du roi ce que l'on veut. Louis XVI se compromet par ses contradictions ; il écoute cependant Marie-Antoinette. Mercy voit clair, quand il déclare que ce crédit pourrait, un jour, attirer à la reine « de justes reproches de la part du roi, son époux, et même de la part de toute la nation. » Ces paroles prophétiques font trembler Marie-Thérèse; l'impératrice atténue ses craintes en écrivant à sa fille, de peur de dévoiler les confidences de Mercy : « Le public, lui écritelle, depuis un temps, ne parle plus avec tant d'éloges de
VOUS, et VOUS attribue tout plein de petites menées qui ne seraient pas convenables à votre place. » A quoi Marie- Antoinette répond : « Ma conduite, et même mes intentions, sont assez connues et bien éloignées de menées et d'intrigues. Il peut y avoir des gens inquiets de ce qui se dit entre le roi et moi ; mais, pour les satisfaire, je ne renoncerai pas à entretenir la confiance qui doit rester entre mon mari et moi ; j'espère d'ailleurs que l'opinion générale ne m'est pas si contraire qu'on l'a dit à ma chère maman. » Marie-Antoinette se défend d'avoir eu part au renvoi de Turgot; elle dissimule, elle est aveuglée par les conseils de sa société intime. Elle en arrive « à saisir des échappatoires pour colorer ses actions » (Marie -Thérèse à Mercy).
Turgot quittait le ministère avec dignité. « Tout mon désir, disait-il dans une lettre au roi, est que vous puissiez croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas. »
Malesherbes, qui suivait les principes de Turgot et qui, de concert avec lui, voulait réformer les dépenses de la Cour, fut obligé de donner sa démission ; la même cabale renversa ces deux novateurs qui arrivaient trop tôt et devan(;aient leur siècle. « Comme leurs plans, disait Walpole, ont pour but Y II lilité publique, vous pouvez être sûrs qu'ils ne satisferont pas les intérêts individuels... Les ambitieux, qui n'ont d'autre arme contre les honnêtes gens que le ridicule, l'emploient déjà pour faire rire une nation frivole aux dépens de ses bienfaiteurs. S'il est de mode de faire rire, les lois de la mode seront mieux suivies que celles du bon sens. » D'après les « reporters » du président de Bachaumont, Louis XVI aurait dit à Malesherbes, le jour de son départ (12 mai 1776) : « Que vous êtes heureux ! Que ne puis-je aussi quitter ma [)lace ! »
A la mort du comte du Muy (10 octobre 1775), le déparlement de la Guerre avait été confié au comte de Saint-Germain, oi'licier de talent, fort âgé, il est vrai, qui avait servi
surtout à l'étranger, en Autriche, en Bavière, en Danemark. Sa nomination étonna tout le monde, Saint-Germain étant un inconnu. Maurepas l'avait fait sortir de sa retraite d'Alsace. On laissa le ministre publier ordonnances sur ordonnances, supprimer une partie de la Maison militaire du Roi, augmenter l'armée de 40 000 hommes, sans qu'il en coûtât rien au Trésor, défendre le luxe et le jeu, combattre la vénalité des offices, substituer à la peine de la prison, pour fautes légères, les fameux coups de plat de sabre ; on considéra cette nouveauté comme un affront, et un soldat aurait dit : « Frappez de la pointe, cela fait moins de mal. » Saint-Germain se maintint au pouvoir après la chute de Turgot, jusqu'en septembre 1777, puis s'en alla fort impopulaire, cédant la place à son adjoint, M. de Montbarrey.
Amelot succéda à Malesherbes. Maurepas, qui riait de tout, prépara les voies à ce nouveau venu en disant : « Ils doivent être las des gens d'esprit ; nous verrons s'ils aimej'ont mieux une bête. » Amelot fut fidèle à sa réputation. Clugny, appelé au contrôle général, mourut quelques mois après ; il avait eu le temps de rétablir corvées et jurandes et d'instituer une loterie publique ; il eut pour successeur une des personnalités marquantes du règne, Necker.
Le pays subissait une crise amenée par les plus frivoles intrigues : jeunesse de la reine, manque d'énergie du roi, légèreté de Maurepas, c'étaient autant de jouets pour les courtisans avides de changement, et désireux de se frayer un chemin. Ecoutons le duc de Croy : « Le jeune roi, dit-il, qui ne brillait pas par le maintien et le ton, était toujours très bon, voyant bien, l'esprit juste, mais redoutant l'embarras du choix et de se décider, chose toujours difïicile, de sorte qu'il évitait d'étudier et de causer avec personne, hors un peu avec M. de Maurepas, dont l'esprit agréable ne le poi'tait pas à la discussion... La reine, toujours extrêmement dissipée, ne faisait que courir, à Paris, les spectacles, le bal de l'Opéra, ceux de Versailles, et était toujours en l'air, cher-
chant à se secouer, pour se désennuyer. » Et voici maintenant ce que la comtesse de la Marck mande au roi de Suède Gustave III : « Tout va ici comme il plaît à Dieu; le bon sens, la droite raison, le bien public et le particulier sont inconnus... Un roi qui veut le bien, mais n'a ni la force ni les lumières pour y parvenir; un ministre (Maurepas), qui était léger et faible, à quarante ans, et que l'âge a encore énervé, qui fait les choses les plus étranges et se moque de l'opinion... La reine va sans cesse à Paris..., fait des dettes, sollicite des procès, s'affuble de plumes et de pompons, et se moque de tout. »
La monarchie est défaillante, elle va demander un soutien à Necker, un étranger; la reine a besoin de conseils, l'empereur viendra lui en donner. Mais il est déjà trop tard.
Sources des chapitres xvn et xviii : Mémoires sur la vie et le caractère (le la duchesse de Polignac par la comtesse Diane de Polignac, 4 vol., 17y6.
— Mémoires du comte de Paroy, de Marmonlel,de la baronne d'Oberkich, de Tilly ; les nouvelles dites de Bachaumont. — Correspondance de Walpole.
— Correspondance entrele comte de Mirabeau et le comlede La Marck, 2 vol., 1851. — ïhévenot ; Correspondance du prince Xavier de Saxe. — Sénac ds Meilhan : Du gouvernement et des mœurs, 1703.