CHAPITRE XVIII
Necker. — Mme Neckeret son Salon. — Éloge de Colbert. — Sur la législation et le commerce des Blés. — Necker au pouvoir. — L'empereur apprécie Necker.- — Séjour de Joseph 11. — Il répare les bévues de l'archiduc Maximilien. — Projets de mariage. — Un mentor. — Les Invalides. — Fiques entre la reine et son frère. — Jugements que porte l'empereur sur la Cour de France : Louis XVI, le comte d'Artois, le comte de Provence. — Il se montre sévère pour les intimes de la reine. — Portrait de Joseph II par le comte de Provence. — Les Choiseul mécontents. — Mme du Barry. — Portrait de la reine par Joseph II. — Instructions laissées à Marie-Antoinette.
Necker est le vrai successeur de Turgot. Il vient de Genève et sort de cette école remarquable de banquiers habiles et honnêtes. Il apporte à Paris, où il débute dans les affaires chez un compatriote, cet esprit solennel et compassé des rives du Léman, mitigé et adouci par le désir d'arriver à une haute situation. Il est aidé puissamment par sa femme (Suzanne Curchod, fille d'un ministre protestant) que Gibbon avait voulu épouser. Mme Necker eut dès 1765 un salon où les gens de lettres académisables côtoyaient quelques grands seigneurs, la plupart des diplomates étrangers. Elle brillait par l'intelligence plus que par la grâce; la baronne d'Oberkich dit d'elle que « Dieu, avant de la créer, la trempa en dedans et en dehors dans un baquet d'empois ». Elle resta Vaudoise en plein Paris, et toujours un peu provinciale; — Madame de Staël, à qui elle légua son espi'it sans
sa beauté, ne parvint pas non plus à devenir tout à fait française. Mme Necker, du moins, en imposa toujours par sa vertu. On pourrait dire d'elle ce que Mme du Deffand disait de la duchesse de Choiseul (autre femme vertueuse) : « Elle veut être parfaite, c'est son seul défaut et le seul qu'elle puisse avoir. » Si Mme Necker ne fut pas la femme qu'elle avait rêvé d'être, elle donna du moins un bel exemple de philantropliie par la création de son hôpital, dont elle s'occupa elle-même pendant dix années. Une des innovations de cet hôpital était qu'on y soignait « les malades seuls dans un lit, avec toutes les attentions de la plus tendre humanité, et sans excéder un prix déterminé ». Cet extrait d'un rapport contemporain montre combien était grand le service rendu par cette admirable diaconesse.
Necker se mêla tout d'abord fort discrètement à la société dont aimait à s'entourer sa femme, il y gardait l'attitude d'un observateur; — parfois, cependant, il persiflait, notait au passage un travers et un ridicule. A lui également il manquait une qualité très française, comme Mme du Deffand le fait observer à Walpole, celle qui consiste à faire valoir son interlocuteur, « une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause; il n'aide point à développer ce que l'on pense, et l'on est plus bête avec lui qu'on ne l'est tout seul ou avec d'autres ». Hormis quelques mots fins, dit Marmontel, qu'il plaçait çà et là, il laissait à sa femme le soin de soutenir et d'animer la conversation.
Quand Necker épousa Mlle Curchod on fit cette remarque : « Ils s'ennuieront tant ensemble, que cela leur fera une occupation. » On se trompait, ils ne s'ennuyèrent point, mais ils ennuyèrent les autres et se mirent à s'adorer, à s'encenser, ils s'établirent en thuriféraires l'un de l'autre.
Si Necker ne parlait pas volontiers, il écrivait. Une fois fortune faite, il quitte la banque et publie en 1773 un Éloge de Colbert que couronne l'Académie française. Il se fait nommer alors résident de la république de Genève
auprès de la Cour de Versailles, et récolte de doubles félicitations.
Dans cet Éloge il prend prétexte de Colbert pour tracer le portrait idéal d'un ministre des Finances, «tel peut-être que Colbert, tel surtout que M. Necker aspirait à le devenir », observe malicieusement Sainte-Beuve. Puis vint, deux ans plus tard l'ouvrage Sur la Législation et le Commerce des Blés, attaque contre les théories et même contre le caractère de Turgot. Pour Necker, l'administrateur devait avoir un esprit moelleux et flexible, une âme ardente, une raison tranquille. Pensait-il à lui-même? On ne saurait en douter. Necker recherchait les compliments, he used to fish for complijnents, suivant l'intraduisible et pittoresque expression anglaise. Il est glorieux, essaie de susciter des comparaisons flatteuses, il met une pointe de charlatanisme dans ses actes publics; ainsi, lors du premier emprunt, souscrit d'avance, il aurait pu dispenser le public de venir au Trésor royal pour y voir une garde imposante; mais il est juste de dire, avec Droz, que son orgueil le porte à trouver la gloire surtout dans les services rendus à l'État. Si Turgot donne trop dans la théorie, Necker n'est qu'un praticien, il n'a pas d'idées générales. Son travail sur le commerce des grains le prouve ; le futur ministre ne s'y prononce ni pour, ni contre la liberté de ce commerce, mais il en dit assez pour nuire à son prédécesseur ; il ne conclut pas, il détruit beaucoup plus facilement qu'il n'édifie. Enfin il a un style emphatique et verbeux qui n'est pas compris de tous. Les gens du monde disaient que ce traité était un casse-cou, et Voltaire, non sans méchanceté, déclarait qu'il fallait « une grande application » pour entendre Necker « et de profondes connaissances pour lui répondre ». Turgot aurait pu profiter de l'habile financier, mais tout séparait ces deux hommes qui voulaient très sincèrement le bien public. Les querelles de leurs amis ne laissaient pas de s'envenimer et de les indisposer l'un contre l'autre. A la mort de Clugny (octobre 1776), le roi s'adressa à Necker, croyant avoir trouvé un sauveur.
Il y avait une délicate question à régler : Necker était protestant. Louis XVI — et c'est tout à son honneur — s'inspira de l'esprit de tolérance de son père le Dauphin et de Turgot; il nomma Taboureau des Réaux contrôleur des Finances et chargea le « banquier genevois » de la direction de ce département, sans qu'il eût voix au Conseil des ministres. Un évêque faisait remarquer que les lois du royaume excluaient les protestants de tout emploi.
« Nous vous l'abandonnerons, dit Maurepas, si le clergé veut payer les dettes de l'Etat. »
Quand Necker demanda la suppression des six intendants des finances, Taboureau donna sa démission par délicatesse, ne voulant pas nuire à des hommes qu'il estimait ; et Necker devint directeur général (29 juin 1777). Il resta cinq années au pouvoir jusqu'au 19 mai 1781 ; se trouvant assez riche, il refusa les appointements de sa charge, désintéressement qui le rendit très populaire. Il se laissa griser par l'encens qu'on lui prodiguait et ne se rendit pas compte de la gravité des temps, — il n était pas homme d'Etat. Un de ses collègues, le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, homme d'un esprit véritablement supérieur, l'était davantage quand, dans un mémoire confidentiel, il disait à Louis XVI : a II n'y a plus de clergé, ni de noblesse, ni de tiers-état en France; la distinction est fictive, purement représentative, et sans autorité réelle. Le monarque parle, tout est peuple, et tout obéit. »
Un des premiers actes du directeur est de recourir à un emprunt que rendaient utile les bruits de guerre prochaine contre les Anglais, en lutte avec les colons d'Amérique. Necker triomphe dans cette opération financière. On lui reproche toutefois de ne donner aucun gage aux prêteurs et de ne pas établir d'impôts qui eussent consolidé les emprunts. Il répond qu'il procure l'argent à un taux moins élevé que jamais, et que cette différence économique lui permet d'assurer l'exécution des engagements contractés. Cette garantie, pour un trésor obéré, est un peu illusoire. En 1777 les
emprunts successifs sont de 148 millions ; cette même année, Necker résout de réduire le nombre des hautes charges des finances, malgré les titulaires qui se défendent « comme des diables ». Il institue une commission chargée de réformer les hôpitaux, crée les monts-de-piété qui vont faire concurrence aux usuriers et prêteurs sur gages, fort nombreux parmi les gens en place. Une opposition se forme contre lui. « C'est parce qu'il choque les intérêts de personnes riches et puissantes, disait-on, qu'il éprouve des tracasseries ; s'il n'en voulait qu'au pauvre peuple, tout irait à sa guise. » Il a toutefois plus de partisans que d'adversaires. Aussi, quand l'empereur Joseph II vint en France à cette époque, il s'entretient avec le célèbre directeur, il a « l'idée la plus avantageuse de son esprit » et « de son caractère au sujet duquel il n'y a qu'une voix ».
Cette visite du frère de la reine occupe une grande partie de la chronique de 1777. Joseph II voyage incognito sous le nom de comte de Falkenstein ; il prend soin de garder strictement ce rôle, ne voulant pas loger ailleurs qu'à l'auberge, soit à Paris, soit à Versailles, et fuyant les ovations qui poursuivaient un prince connu pour ses idées libérales et son horreur des préjugés.
Un autre frère de Marie- Antoinette, l'archiduc Maximilien, avait paru à Versailles en 1775; il n'avait eu aucun succès. Quand Buffon lui offrit ses œuvres :
« Monsieur, dit-il, — il était fort jeune — je serais bien fâché de vous en priver. »
Ce mot fut un brevet de bêtise, colporté par les ennemis de la reine. On reprocha aussi à Maximilien, qui avait pris le nom de comte de Burgau, d'avoir exigé que les ducs d'Orléans et de Chartres et les princes de Condé et de Conti lui fissent la première visite. Les princes du sang n'avaient pas cédé et s'étaient retirés dans leurs terres pendant le séjour de l'archiduc.
Mais ces impressions fâcheuses disparurent lors de la visite de Joseph U, lequel fut très populaire. Il vit Buffon et lui
demanda les volumes que son jeune frère avait « oubliés ». C'était la revanche de l'esprit sur la sottise.
L'empereur, petit-fils par alliance de Louis XV, était veuf de l'infante Isabelle, fille de Don Philippe, duc de Parme, et de Louise-nlisabeth de France. On croyait qu'il venait pour épouser une cousine germaine de sa femme. Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI; mais il resta insensible au charme de cette princesse qui devait un jour payer bien cher son dévouement au roi, à Marie-Antoinette et à leurs enfants. Joseph II depuis longtemps avait renoncé au mariage, par affectation d'austérité autant que par sécheresse de cœur. Dès 1772 il écrivait à son frère Léopold : « Pour moi, je rétrograde furieusement en galanterie et l'hibouisme me gagne derechef. La compagnie des femmes est, ma foi, insoutenable à un homme raisonnable à la longue, et je peux dire que souvent les propos des plus huppées et spirituelles me tournent l'estomac. » Plus haut, nous avons entrevu ce mépris dans sa fameuse lettre interceptée, et nous allons le retrouver dans les conversations avec la reine.
Ce voyage impérial inquiétait Marie-Antoinette non sans raison. On disait bien que Joseph II avait un but politique, qu'il était venu pour demander à Vergennes d'abandonner la Turquie et de consentir à un partage de ce royaume au profit de la France, de la Russie et de l'Autriche; mais l'empereur arrivait bel et bien pour mettre un peu d'harmonie dans le ménage royal. Le choix du mentor aurait pu être plus heureux.
La reine ne voulait être gouvernée par personne et se raidissait quand on usait de sévérité envers elle. Marie- Thérèse pouvait tout dire à sa fille; Marie-Antoinette en fit un jour l'aveu à Mercy : « De ma mère, déclarait-elle, je recevrai tout avec respect, mais, quant à mon frère, je saurai lui répondre. »
L'entourage de la reine n'était pas étranger à ces sentiments de révolte. Ainsi que l'ambassadeur autrichien le fait
observer à Marie-Thérèse, on avait prévenu Marie-Antoinette contre son frère, « on avait travaillé à remplir son esprit de craintes et de soupçons, et à l'éloigner de toute confiance envers Sa Majesté l'empereur ». Il y eut quelques bouderies provoquées par des remarques assez désobligeantes. Joseph II parut trouver bizarre que ni le roi ni la reine ne connussent mieux Paris. Le dialogue suivant s'échangea entre Louis XVI et son hôte :
a Vous possédez le plus bel édifice de l'Europe.
— ^ Lequel donc?
— Les Invalides.
— On le dit.
— Comment, est-ce que vous n'avez pas encore visité cet édifice ?
— Ma foi, non.
— Ni moi non plus, dit la reine.
— Ah ! pour vous, ma sœur, rispota Joseph II en souriant, je n'en suis pas étonné, vous avez tant d'affaires ! »
Une autre fois Marie- Antoinette faisait admirer à son frère un de ces énormes échafaudages de cheveux, de plumes, de rubans, de fleurs, mis à la mode sous le nom de « pouf au sentiment ».
« Ne me trouvez-vous pas coiffée à ravir ? demandât-elle.
- Oui.
— Mais ce oui est bien sec. Cette coiffure ne me sied-elle pas?
— Ma foi, si vous voulez que je vous parle franchement, Madame, je la trouve bien légère pour porter une couronne. »
Jusqu'ici il n'y a rien, en somme, que de fort juste dans ces critiques, et elles sont faites avec esprit.
Mais l'empereur dépasse les bornes, lorsqu'il conseille au roi de faire quelque voyage dans ses Etats, et qu'il dit à la reine de ne pas accompagner son mari, qu'elle ne lui serait bonne à rien. Cette algarade est suivie de quelques reproches plus vifs encore; Joseph II insiste sur « l'air trop leste
que la reine prenait vis-à-vis de son époux », sur « son langage trop peu respectueux », et sur le « manque de soumission » fJVIercy à Marie-Thérèse). Et ce furent des piques et des brouilles fort sérieuses. Marie- Antoinette mécontente son frère en défendant Choiseul ; elle tenait bon pour l'ancien ministre, écoutant volontiers ses familiers, le duc de Coigny et le comte Esterhazy, tous dévoués à l'exilé de 1
Clianteloup.
Voici encore une scène rapportée par Mercy : « Ils (la reine et l'empereur) étaient allés ensemble à la Comédie de la ville de Versailles. Au retour, la reine parla d'aller le lendemain à la Comédie italienne à Paris. L'empereur observa que c'était un jour de jeûne, que le roi ne dînait pas, et qu'il serait mal de lui faire attendre trop tard son souper. L'empereur ajouta à cela quelques raisons qui déplurent à la reine, parce qu'elles étaient dites en présence de deux dames du Palais. De retour au château, la reine querella l'empereur en présence de la comtesse de Polignac... »
Mercy prend sur lui de demander à Joseph II de se montrer moins bourru, et ces tracasseries se dissipent.
Mais l'impression reste. Ni le roi, ni la reine ne sont contents. Louis XVI est jaloux des éloges que l'on fait de Joseph II, de son affabilité, de son instruction, de son désir de voir et d'apprendre des choses nouvelles. Marie-Antoinette garde rancune à ce mentor acerbe. L'impératrice avait prévu le résultat de cette visite. « Je ne compte guère, disait-elle d'avance à Mercy, sur le bon effet de ce voyage. Si je ne me trompe pas, il en suivra une de ces deux choses : ou ma fille gagnera par ses complaisances et agréments l'empereur, ou il l'impatientera en la voulant trop endoctriner... Dans l'un et l'autre cas il ne faut point espérer une crise heureuse à opérer par la présence de l'empereur. » Marie- Thérèse eût désiré vivement que son fils ne vînt pas en Fiance.
Les jugements que porta Joseph II sur la Cour sont
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curieux à noter. Les chancelleries lui prêtaient ce mot : « J'ai trois beaux-frères qui sont pitoyables ; celui de Versailles est un imbécile, celui de Naples un fol et celui de Pai-me un sot ». L'empereur, pourtant, écrit le 9 juillet 1777 à son frère Léopold : « Cet homme (Louis XVI), dit-il, est un peu faible, mais point imbécile ; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une apathie de corps et d'esprit. Il fait des conversations raisonnables et il n'a aucun goût de s'instruire, ni curiosité, enfin le fiat lux n'est pas encore venu, la matière est encore en globe ».
L'empereur aime la gaieté et l'entrain chez les autres, il a du comte d'Artois une opinion favorable ; Mercy voit là un encouragement fâcheux pour la reine à subir l'influence de son jeune beau-frère. Joseph se rend compte cependant que M. d'Artois est « un petit-maître dans toutes les formes », mais il s'en amuse. Il ne peut se faire, par contre, à la froideur mortelle du comte de Provence, et parle des deux princesses piémontaises en termes aussi sommaires que rigoureux.
Ce sont bien d'autres sarcasmes toutefois lorsque l'empereur assiste à une soirée chez la princesse de Guéménée, où il est choqué « du mauvais ton » des gens, de « l'air de licence qui régnait chez cette dame » ; il dit nettement à la reine « que cette maison était un vrai tripot. »
Quant à la comtesse de Poiignac, Joseph II la trouve trop jeune, trop peu intelligente pour qu'elle puisse servir de conseil à la reine, mais il la traite avec amabilité, il voit qu'il ne peut contrarier sa sœur sur ce chapitre.
L'empereur, de son côté, eut un critique peu tendre; ce fut Monsieur, qui écrivit à Gustave III : « Il est fort cajolant, i/rand faiseur de protestations et de serments d'amitié ; il a l'esprit orné de plusieurs connaissances utiles... Voila ce qu'on voit au premier coup d'œil; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son air ouvert cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les vers du nez, et de dissimuler r.es sentiments propres; mais il est maladroit, car, avec un
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peu d'encens, dont il est fort friand, loin d'être pénétré par lui, on le pénètre lui-même bien facilement, et il pousse l'indiscrétion en ce cas jusqu'à l'excès... Il conte beaucoup et peu agréablement ; mais il s'y plaît et répète ses histoires impitoyablement. » Ce portrait reste assez juste, quand on le compare à cette opinion de Marie-Thérèse sur son fils : « Il aime à plaire et à briller », et à ce jugement de Frédéric II : « L'empereur avec le désir d'apprendre, n'avait pas la patience de s'instruire ; sa grandeur le rendait superficiel ».
Joseph II fit quelques mécontents : les Choiseul et leur faction en particulier. Le duc gardait, malgré tout, quelque espoir de rentrer aux affaires; — se trouvait-il meilleure occasion, pour tenter une démarche, que la présence du fils de Marie-Thérèse qu'il avait connu à Vienne ? Ce seul souvenir rappelait le service rendu autrefois par Choiseul à la Cour impériale. Tout était magnifiquement préparé à Chanteloup pour recevoir l'empereur, qui devait traverser la Touraine en allant visiter nos ports de l'Ouest. Dès les premiers jours après son arrivée, Joseph avait été pressenti. Il rencontra la duchesse de Gramont, sœur de Choiseul, chez Mme de Brionne et lui demanda quelle était la province de France la plus fertile.
« C'est la Touraine, dit-elle, mon frère y a une chaumière, il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait y recevoir Votre Majesté. »
L'empereur garda le silence, et changea de conversation. Marie-Thérèse fut très mortifiée de l'attitude de son fils, elle regrettait qu'il eût dédaigné Choiseul qui n'était pas <( homme à poussera bout », dans l'incertitude où l'on était « s'il ne pourrait rentrer tôt ou tard dans la carrière ». L'impératrice ne fut pas flattée non plus du manque de tact de son fils, en une autre circonstance ; n'avait-il pas été à Luciennes et demandé à voir Mme du Barry, dont il fut charmé? Il la rencontre dans le jardin, lui offre le bras et cause avec elle d'une manière fort agréable, pendant un quart
d'heure. Marie-Thérèse se console en apprenant qu'au retour l'empereur avait « brûlé » Ferney où il était attendu, avec quelle impatience, on se le figure.
Nous avons donné le détail des différents incidents de ce séjour ; mais Joseph II porta sur sa sœur des jugements d'ensemble qui atténueront, les critiques amères que nous avons rapportées. De Brest (9 juin), il écrit à son frère Léopold : « C'est une aimable et honnête femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fonds d'honnêteté et de vertu dans sa situation vraiment respectable ; avec cela, de l'esprit et une justesse de pénétration qui m'a souvent étonné. Son premier mouvement est toujours le vrai ; si elle s'y laissait aller, réfléchissait un peu plus et écoutait un peu moins ceux qui la soufflent, dont il y a des armées et de différentes façons, elle serait parfaite. Le désir de s'amuser est bien puissant chez elle et, comme l'on connaît ce goût, l'on la sait prendre par son faible, et ceux qui lui en procurent le plus sont écoutés et ménages. » Ce français est très germanique, mais n'est-ce pas un portrait très exact, où nous reconnaissons en tout point Marie-Antoinette telle que les documents les plus authentiques nous la révèlent, et telle que nous avons essayé de la faire revivre jusqu'ici?
Joseph II laisse à sa sœur des instructions écrites fort minutieuses. On peut en détacher ce passage qui prouve la clairvoyance de l'empereur : « Vous êtes faite pour être heureuse, vertueuse et parfaite; mais il est temps et plus que temps de réfléchir et de poser un système qui soit soutenu. L'âge avance, vous n'avez plus l'excuse de l'enfance. Que deviendrez-vous si vous tardez plus longtemps? Une malheureuse femme et encore plus malheureuse princesse... Acquérez la réputation dont vos vertus, vos agréments, votre caractère sont dignes ; mais de la constance et de la fermeté ! Là, il est juste d'être inébranlablement entêté dans le bien, en l'opposant à tous les séducteurs avec com^age et force. »
Conseils excellents et perspicaces, mais difficiles à suivre,
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comme tous les conseils, hélas ! presque toujours donnés trop lard ; ils sont fondés sur des maux indéracinables et se heurtent aux caractères, lesquels ne peuvent guère être réformes par autrui. Mais un changement va se produire dans l'existence de la reine qui, pour un instant, aura plus d'influence que toutes les morales du monde.