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CHAPITRE XIX

Indépendance des États-Unis. — Franklin à Paris. — Sa présentation ù Louis XVI. — Guerre avec l'Angleterre. — Combat d'Ouessant. — Succession de Bavière. — La politique de Louis XVI et de Vergennes. — Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte. — La foule envahit la chambre de la reine. — Désappointements du public. — L'éducation de la princesse. — Aveux de Marie-Antoinette à sa mère. — Scène de famille. — Marie-Antoinette et ses enfants.

Le 4 juillet 1776, le drapeau anglais, qui flottait en Amérique au souffle de l'Océan, était remplace par le drapeau à treize raies et à treize étoiles, représentant l'indépendance des treize États unis. Les insurgents, comme on les appelait, avaient trouvé en Jefferson un habile orateur, en Franklin, un conseiller de grand sens, et en Washington, un administrateur et un général incomparable ; ils allaient gagner à leur cause la France qui eut le courage de s'allier avec eux, afin de se venger des désastres de la guerre de Sept ans. C'est une des belles pages du règne de Louis XVL Le roi est puissamment aidé par Vergennes qui se charge des graves questions diplomatiques (entre autres de la médiation de Charles III, d'Espagne, en vertu du Pacte de famille) , par le marquis de La Fayette, et tout un étatmajor d'officiers français qui partent pour le Nouveau Monde et combattent vaillamment, aux côtés des colons américains.

Le Congrès de Philadelphie envoie des ambassadeurs en

Europe pour plaider la cause américaine et réagir contre l'Angleterre, qui n'entend point se laisser abattre. En France, c'est Franklin. Il sait se concilier, par sa bonhomie et sa dignité, les savants, les hommes de lettres, les philosophes, les grands seigneurs, la Cour et le roi. Il obtient la signature d'un traité avec les JtL,tats-Unis (février 1778), traité éventuel d'alliance, pour le cas où l'Angleterre déclarerait la guerre à la France ; les contractants s'engageaient à ne conclure aucune paix ou trêve sans l'assentiment l'un de l'autre — l'indépendance était reconnue de façon officielle, alors que déjà des secours avaient été envo;yés secrètement en Amérique par ordre de Louis XVI, et sous les auspices de Beaumarchais, habile homme d'affaires autant que spirituel écrivain.

Franklin fut présenté à Versailles le 20 mars. La figure pittoresque du beau vieillard, ses besicles, sa tête chauve, son air de patriarche étaient d'étranges nouveautés pour les curieux qui se pressaient sur son passage. On n'était pas habitué dans les cérémonies de ce genre à cet aspect d'honnêteté bourgeoise, à cette mise sévère, à cette absence de luxe ; le bonhomme avait un habit brun et un bâton au lieu d'épée. Il était accompagné de deux députés : Silas Deane et Arthur Lee. Le roi parla le premier et de « meilleure grâce » que de coutume.

« Assurez bien le Congrès de mon amitié, dit-il. J'espère que ceci sera poiu* le bien des deux nations.

— Votre Majesté, répond Franklin, peut compter sur la reconnaissance du Congrès et sur sa fidélité dans les engagements qu'il prend.

— Il est certain, ajoute Vergennes, qu'on ne peut avoir une conduite plus sage, plus réservée que celle qu'ont tenue ces messieurs, ici. »

Le duc de Croy, qui rapporte ces paroles, les fait suivre du commentaire suivant : « Les voilà donc traités de nation à nation, et le Congrès bien reconnu, ainsi que l'indépendance, par la France la première. Que de réflexions ce grand

événement ne présentait-il pas! D'abord, c'était un coup cruel porté à l'Angleterre, et fort heureux pour notre commerce, s'il réussissait. C'était ensuite une guerre implacable et, peut-être, la création d'un pays plus vaste que le nôtre et qui pourrait, un jour, subjuguer l'Europe... »

C'était, en effet, la guerre déclarée : lord Stormond, ambassadeur de Sa Majesté Britannique, reçoit ses lettres de rappel. L'année 1778 fut marquée par le succès de notre marine : les exploits de la Belle-Poule, au large de Brest, contre la frégate anglaise VAréthuse, le combat d'Ouessant (27 juillet) où se distinguent avec le comte d'Orvilliers, Du Chaffault, Guichen, La Motte-Piquet, vainqueurs de l'amiral Keppel, tandis que d'Estaing est vaincu au delà des mers à Rhode-Island et à Sainte-Lucie (août) et que les Anglais prennent Pondichéry (octobre).

Au même moment une autre guerre paraît imminente en Allemagne, à propos de la succession de Maximilien-Joseph de Bavière, mort le 30 décembre 1777. Joseph II, pressé de faire valoir d'anciens droits fort contestables et d'agrandir ses territoires, éveille les susceptibilités de Frédéric II en occupant toute la Basse-Bavière qu'il traite en fief de l'empire. Le roi de Prusse riposte et met sur pied deux armées, menaçant d'entrer en Bohême. Marie-Thérèse, qui n'approuve pas l'humeur guerrière de son fils, croit que les tristes jours de 1741 vont revenir et qu'elle perdra la Bohême, comme elle a perdu sa chère Silésie. Mais tout se passe en escarmouches, il n'y a ni sièges, ni batailles rangées. L'Autriche, néanmoins, avait réclamé à la France 24 000 hommes, stipulés par le traité de 1756, ou, à leur défaut, une quinzaine de millions. Nos ministres, fort préoccupés des événements d'Amérique, font la sourde oreille. Marie- Antoinette reçoit de Vienne message sur message, elle résiste d'abord, elle craint que son frère ne fasse des siennes. Mais l'impératrice déclare que la rupture de l'alliance franco-autrichienne « serait sa mort », La reine, fort troublée, prend en main l'intérêt de sa f".mille, se disant quelle

sert ses deux patries, mais ne comprenant pas les exigences de la nouvelle orientation française. Elle n'obtient pas gain de cause.

La politique de Louis XVI et de Vergennes reste ferme, prudente et leur fait le plus grand honneur. « L'ambition de vos parents, dit le roi à Marie-Antoinette, va tout bouleverser. Ils ont commencé par la Pologne ; maintenant la Bavière fera le second tome : je suis fâché par rapport à vous. Nous venons de donner ordre aux ministres français de faire connaître dans toutes les Cours que ce démembrement de la Bavière se fait contre notre gré, et que nous le désapprouvons. » Ni le roi, ni son ministre ne se départissent de cette ligne de conduite, les larmes de la reine ne changent rien à cette résolution ; l'un et l'autre font leur devoir lors de la paix de Tcschen (13 mai 1779), qui met fin aux ambitions de l'empereur, ils servent de médiateurs entre la Prusse et l'Autriche, laquelle s'octroie quelques lambeaux insignifiants de la succession bavaroise.

La guerre continentale est évitée ; aux offres intéressés qu'avait faites Joseph II à la France de provoquer la Prusse et la Hollande en occupant les Pays-Bas, Vergennes oppose un noble refus; le ministre garantit la tranquillité sur terre et peut s'occuper uniquement de l'œuvre nationale et utile qu'il a conçue et entreprise en véritable homme d'Etat.

Au milieu de ces graves préoccupations, à la fin de l'année 1778, le 20 décembre, la reine donne naissance à une fille, Marie-Thérèse-Charlotte, Madame Royale, celle qui fut duchesse d'Angoulême et, seule de la famille de Louis XVI, survécut à la Révolution (jusqu'en 1851). La foule, qui envahit la chambre de la jeune mère, à l'annonce de l'événement, est si grande que Marie-Antoinette est suffoquée par ce flot humain. La reine pâlit tout à coup, sa bouche se convulsé, on la croit morte; le roi, lui-mùme ouvre les fenêtres, réclame de l'eau chaude pour la saignée, ne peut l'obtenir dans cet encombrement et cette cohue ; le chirurgien pique le pied « à sec », le sang jaillit avec force, la

reine rouvre les youx. Et c'est un nouveau tumulte pour faire sortir les gens, tandis qu'on emporte la princesse de Lambaile sans connaissance ; les valets de chambre, les huissiers prennent au collet les curieux indiscrets et les poussent dehors. Cette cruelle étiquette est désormais abolie. Seuls les princes, le chancelier et les ministres seront désormais admis en pareille circonstance.

Quand on présenta la jeune princesse à la reine, celle-ci la pressa sur son cœur et lui dit : « Pauvre petite, vous n'étiez pas désirée, mais vous ne m'en serez pas moins chère. Un fils eût appartenu à l'Etat. Vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines. »

La Cour et la Ville furent en effet très désappointées; on attendait un Dauphin ! Les fêtes projetées n'eurent pas lieu; le roi mit à la disposition de la reine 100 000 livres qui furent employées à doter et marier des filles pauvres, à délivrer quelques prisonniers pour dettes, à distribuer des aumônes dans les hôpitaux. Le bureau de la Ville n'en ordonna pas moins les réjouissances populaires d'usage : illuminations, feux de joie, fontaines de vin, distribution de pain et de cervelas, spectacles gratis dans les théâtres, mais la joie était terne; aussi, lorsque le roi et la reine vinrent à Paris, le 8 février 1779, il y eut peu de vivats, et l'on remarqua en général que l'empressement du public était surtout de la curiosité.

Il se fit une innovation à la naissance de Madame Royale; le retour à la nature, la simplicité des mœurs, prêches par Rousseau étaient à la mode ; on éloigna des regards de la princesse « toutes les images de grandeur », sur la demande même de la reine. Marie-Thérèse au courant de cette « réforme » se récria; elle voyait déjà sa petite-fille convertie en paysanne, elle tenait pour les exigences du rang, dès le berceau. « C'est un point essentiel, écrit-elle à Mercy, surtout à l'égard de la nation française, aussi vive que légère. » L'impératrice veut que le souverain et sa famille se distinguent

« par la représentation, de l'ordre des particuliers ». Mais la Maison de l'enfant , quoique fort réduite , comprenait encore quatre-vingts personnes destinées à son seul service.

La reine s'occupe de sa fille, sa vie est plus sérieuse, une ère nouvelle commence. Il faut la croire lorsque, six mois après la naissance, elle fait cette confession à Marie-Thérèse : « Si j'ai eu anciennement des torts, c'était enfance et légèreté, mais à cette heure ma tête est bien plus posée et elle (l'impératrice) peut compter que je sens bien tous mes devoirs sur cela. D'ailleurs je le dois au roi pour sa tendresse, et j'ose dii'e, sa confiance en moi, dont je n'ai qu'à me louer de plus en plus. » Elle parle souvent de la petite princesse ; citons au moins ce charmant tableau : « On va bientôt la lever (mars 1780), elle est grande et forte, on la prendrait pour un enfant de deux ans. Elle marche toute seule, se baisse et se relève sans qu'on la tienne, mais elle ne parle guère. J'ose confier au tendre cœur de ma chère maman un bonheur que j'ai eu il j a quatre jours. il.tant plusieurs personnes dans la chambre de ma fille, je lui ai fait demander par quelqu'un où était sa mère. Cette pauvre petite, sans que personne lui disait mot (sic), m'a souri et est venue me tendre les bras. C'est la première fois qu'elle a daigné me reconnaître; j'avoue que cela m'a fait une grande joie, et je crois que je l'aime bien mieux depuis ce temps. »

Si Marie-Antoinette avait connu plus tôt le bonheur d'être mère, elle ne se serait pas accoutumée à chercher, par tant de distractions futiles, à tromper son désœuvrement et son ennui; elle n'aurait pas eu le loisir d'écouter la voix des flatteurs et les conseils égoïstes, de se mêler d'intrigues et de cabales; peut-être la calomnie eût-elle été désarmée, fût-elle demeurée sans prise sur cette existence où les sourires et les pleurs des enfants auraient été les seules joies et les seuls chagrins.

Sa fille et ses fils, Marie-Antoinette les aima avec tendresse, avec intelligence, peut-on dire. On le sait quand on parcourt ses lettres à Mme de Tour/.ol, au général Jarjayes,

et surtout cette admirable missive adressée à Madame Elisabeth, cette page émouvante qu'on ne peut lire qu'à travers les larmes : « C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois (16 octobre 1793, à 4 heures et demie du matin). Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne Test que pour les criminels, mais à aller rejoindre voire frère. . . J'ai un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants^; vous savez que je n'existais que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur...; que ma fille sente qu'à l'âge qu'elle a elle doit toujours aider son frère par les conseils que l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer... ; que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : qu'il ne cherche jamais à venger notre mort... Adieu, ma bonne et tendre sœur ; puisse cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que mes pauvres et chers enfants. Mon Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours... »

1. Outre Madame Royale, il n'y avait plus que le duc de Normandie, né en 1785, qui, en 1789, à la mort de son frère aiué, était devenu le Dauphin ; ce sera l'enfant du Temple.

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