‹ Le dix-huitième siècleChapitre 27 sur 56 · FIN DE LA GUERRE D'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

FIN DE LA GUERRE D'AMÉRIQUE

préparatifs sont très lents; nos alliés se font attendre au rendez-vous, le projet échoue. Le comte d'Orvilliers, qui s'était couvert de gloire au combat d'Ouessant, rentre à Brest en octobre 1779, ayant perdu 50 000 hommes par les maladies; il est forcé de donner sa démission. On apprend que d'Estaing s'est emparé de l'île de Grenade, dans les Antilles (16 juillet), que l'on a pris Saint-Louis du Sénégal, Gorée, Saint-Vincent; la consolation est minime. Cette campagne de 1779 est décourageante; d'Estaing lui-même est défait à Savannah (Géorgie), d'où il revient, accablé sous la désapprobation générale, comme d'Orvilliers.

Les hostilités se poursuivent, en dehors de la France, par les Espagnols et pour leur propre compte. Les marins de Charles III ne pensent qu'à eux-mêmes. Depuis 1704, l'Espagne ne possède plus Gibraltar : elle croit le moment venu de reprendre cette forteresse aux Anglais. Vergennes lui promet de ne pas signer la paix avant cette conquête tant désirée. Mais l'entreprise ne résiste pas à la hardiesse de Rodney ; malgré la valeur de Don Juan de Langara, elle est réduite à néant (janvier 1780).

Les Espagnols et les Français se retrouvent en juin aux Antilles, devant le même Rodney, mais les engagements sont négatifs, ce n'est pas encore la revanche.

A ces faits se rattache la nomination très délicate de deux ministres nouveaux : à la Marine et à la Guerre. Sartine qui, depuis 1776, occupait le premier de ces postes, avait dit, en arrivant au pouvoir, « qu'il ne connaissait pas un bateau », et qu'il avait « des notions très vagues sur les quatre parties du monde ». En forgeant, il devint forgeron; il fut reconnu que « jamais ministre ne fit autant de vaisseaux et n'approvisionna mieux les ports ». Mais Necker eut à se plaindre des finances de ce département, et provoqua la disgrâce de Sartine qui fut remplacé par le marquis de Castries, beaupère du comte (devenu duc) de Guines. C'était une faveur, mais le choix se justifiait par les états de services de cet excellent officier, vainqueur de Clostercamp, et tout dévoué à sa

nouvelle tâche. Castries allait porter bonheur au conflit angloaméricain, et publier d'utiles ordonnances qui lui permirent, en 1787, de céder honorablement la place à Montmorin.

Le collègue de Sartine à la Guerre, Montbarrey, était d'une insuffisance notoire. Le marquis de Ségur, qui prend en main ce ministère, se signale aussi par d'excellentes réformes; grâce à lui, la royauté lègue une armée à la Révolution, une armée qui, docile et ne connaissant que son devoir, servira la cause républicaine. Là encore, il faut mettre les choses au point, et dire à qui les soldats de Valmy et de Jemmapes sont redevables de leurs progrès. Il est vrai qu'on reproche à Ségur son esprit de caste et la rigueur de sa décision du 22 mai 1781, qui excluait des commandemenls la bourgeoisie et beaucoup de gentilshommes; désormais on ne pouvait prétendre au grade d'officier qu'en fournissant la preuve authentique de quatre degrés de noblesse. Mais, aidé de Montalembert pour un nouveau système de fortification, de Gribeauval pour l'amélioration de l'artillerie, Ségur voit de grandes choses s'accomplir au point de vue technique. Disons enfin que son successeur, le comte de Brienne, frère du cardinal, prévoit la mobilisation de l'armée, répartissant toutes les forces en vingt et une divisions, et les divisions en brigades (1788).

La reine, toujours menée parlesPolignac, avait eu une part très directe aux nominations de Castries et de Ségur, et on ne saurait les lui reprocher. Marie-Antoinette prenait goût aux affaires, mais c'était encore au profit de ses entours. Il faut bien croire Mercy écrivant à Kaunitz que « le crédit de la reine, si étendu et efficace en toutes autres matières, l'est beaucoup moins en celles qui ont trait à la politique, parce que la reine n'a donné que trop de sujet à son auguste époux de présumer qu'elle compi-end peu les affaires d'Etat, et qu'elle n'est pas à môme d'en évaluer l'importance » (juin 1783).

A celte époque, Mercy a ses coudées franches et ose dire ici une vérité qu'il n'avait pas dite du vivant de Marie-Thérèse.

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L'impératrice mourait le 29 novembre 1780; depuis 1774, elle avait engagé sa fille à prendre part au gouvernement, formé cette élève qui, en somme, répondait très mal à ses leçons. Alarie-Anloinette n'agit que par caprice, sans réfléchir; elle reste trop femme pour qu'on puisse lui confier une démarche sérieuse. Elle a du cœur, de la sensibilité, c'est peu de chose pour la politique. Il faut toutefois compter avec l'ascendant de la reine qui grandit en 1780, et que tout facilite : depuis la tendresse de Louis XVI ne sachant rien refuser à Marie-Antoinette, jusqu'aux espérances de voir naître un Dauphin.

Cet événement semble se préparer sous les plus heureux auspices; en Amérique, de brillantes victoires viennent nous réconforter. La Fayette, Rochambeau, Guichen, le marquis de Saint-Simon servent avec succès la cause de Washington durant cette année 1780, laquelle se résume par la défense de la baie de Ghesapeake et la capitulation de Yorktown (19 octobre) : 7 000 hommes se rendaient, qui formaient l'élite des troupes anglaises d'Amérique. L'indépendance des Ltats-Unis est acquise ; mais, par amour-propre, l'Angleterre ne se déclare pas encore vaincue. Les armes et la diplomatie françaises triomphent.

En présence de ces hauts faits, les cabales qui renversent Necker nous semblent bien mesquines. On disait dans le public qu'une bataille perdue eût mieux valu pour la France que la retraite de ce ministre, mais on ne le pensait pas sérieusement. Néanmoins ce départ fut néfaste.

Necker, en janvier 1781, fait une grande innovation qui le perd. Il publie son célèbre Conqjte rendu, o\i,^o\iv la première fois, on peut lire en noir sur blanc quelle est la situation des finances. On s'en arrache les exemplaires, on s'écrie que cet « admirable » mémoire « fera une époque à jamais glorieuse dans les fastes de la monarchie ». Mais les détracteurs ne manquent pas ; pour certains, le Compte rendu était i' œuvre d'un administrateur orgueilleux, infatué de son importance ; pour d'autres, l'ouvrage d'un « charlatan w.

Ccttelumièrfisubilo, éclairant les abus, effarouche les oiseaux nocturnes, si nombreux et si cupides, qui vivent au détriment du Trésor. Necker sera sacrifié. En 1778, il avait présenté au roi, et au roi seul, un mémoire sur les administrations provinciales, dans lequel, comptant sur le secret inviolalile, il s'était permis quelques expressions vives contre les intendants et surtout contre les Parlements : son but était de réveiller l'apathie de Louis XVI. Or, ce mémoire fut divulgué, des copies en furent mises sous les yeux des intéressés ; il en parut une critique très vive sous ce titre : Lettre dun bon Français ; Maurepas aurait dû sauver Necker, il le desservit auprès du roi ; suivant son habitude, tout en approuvant le système du directeur, il était le premier à en empêcher l'exécution ; le 20 mai, la démission de Necker est acceptée, malgré la reine, qui, jusqu'au bout, défend un homme a devenu si utile à la France ».

Louis XVI déclara bien que « s'il changeait de ministre, il ne changeait pas de principes ». Joly de Fleury, successeur de Necker, prit le contre-pied des réformes et ce fut une véritable réaction : rétablissement des receveurs-généraux, des trésoriers, des fermiers, des officiers de la Maison du roi. Ce retour en arrière montrait les incertitudes, les contradictions du gouvernement.

Mais voici que vient au monde ce Dauphin tant désiré (22 octobre 1781) ; héritier bien éphémère de ce trône bien ébranlé, il ne vivra que jusqu'en 1789; cet enfant est salué par des fêtes magnifiques et coûteuses, auxquelles le peuple prend sa part de joie sincère ; il y a cependant une hostilité sourde dans Paris, la police veille et prend des précautions extraordinaires; on croit à une catastrophe. Des placards pleins de menaces se lisent sur les murs de la capitale; dans l'un de ces factums, on disait que le roi et la reine, conduits sous bonne escorte en place de Grève, iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes^ et qu'ensuite ils mon/eraient snr un échafaud pour y être brûlés vifs. Ces paroles effrayantes étaient proférées le 21 janvier 1782, jour fixé

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