‹ Le dix-huitième siècleChapitre 28 sur 56 · FIN DE LA GUEKRE D'AMERIQUE · texte numérisé non relu

FIN DE LA GUEKRE D'AMERIQUE

pour les tètes, exactement onze années avant la mort de Louis XVI...

A Versailles, les Arts et Métiers de Paris viennent en corps défiler pittoresquement devant le château, musique en tête. Les ramoneurs, pimpants comme des comédiens, ont une cheminée, au sommet de laquelle est juché un des plus petits de leurs compagnons; les porteurs de chaise conduisent une nourrice et un dauphin ; les bouchers amènent un bœuf gras; les serruriers frappent sur une enclume; les cordonniers achèvent une paire de bottes pour l'enfant royal ; les tailleurs lui confectionnent l'uniforme de son régiment; enfin les fossoyeurs apparaissent avec leurs bêches funèbres..., plaisanterie qu'on eût dite inspirée par les auteurs des sinistres placards; on chasse bien vite ces fâcheux.

L'influence de la reine grandit, nous l'avons noté, mais cette influence est maîtrisée parfois. Ainsi, lorsque Maurepas, fort âgé, fort cassé, encore que toujours plaisantin, meurt le 21 novembre 1781, la société de Marie-Antoinette fait l'assaut du ministère vacant, en pure perte. Louis XVI, nous dit le duc de Groy, reste impénétrable, et ne laisse pas deviner à qui sera confiée cette importante succession. « C'était, ajoute le mémorialiste, une des grandes époques de son règne, et où on l'attendait. Gomme il n'y eut pas, de sa pai't, le moindre propos, ni la moindre démarche qui donnât la moindre prise, il était amusant, pour les spectateurs philosophes, de voir l'étonnement des intrigants, qui furent abasourdis. » La Gour est transformée. Vergennes, en diplomate avisé, ne répond qu'évasiment aux quémandeurs, qui ne savent à quel saint se vouer et trouvent les huis clos; leurs démarches, leurs sourires, leurs courbettes se perdent dans le vide. « Pour bien sentir la tranquillité et anéantissement où était Versailles, observe finement le duc de Groy, il faut se rappeler que les courtisans ont comme un besoin d'état de savoir où aller valeter, que ce soit chez le premier ministre, son confesseur, son valet de chambre, ses amis..., il faut toujours aller valeter quelque part. Qu'on

juge donc de leur étonnement : ils ne savaient plus où aller! » Maurepas ne fut point remplacé; Louis XVI avait moins de faiblesse qu'on ne croit. Ne sait-il pas résister en cette occasion ? Il a un sérieux argument : la guerre, et un conseiller parfait : Vergennes. Il faut dire aussi qu'une dure leçon venait d'être infligée à ce monde de la Cour, et mettre le désarroi dans bien des rouages : le prince de Rohan-Guéménée était déclai'é insolvable, Jl devait trente-trois millions. Le faste et le luxe effi'énés de cette famille, dont le chef était le triste maréchal de la guerre de Sept Ans, Soubise, faisaient trop d'envieux pour que cette banqueroute éveillât quelque pitié. Le prince de Guéménée sombrait, laissant libres les survivances de Grand-Chambellan et de capitaine des gendarmes de la garde. Sa femme était gouvernante des Enfants de France, et dut résigner ses fonctions (offertes à la duchesse de Polignac). Le scandale fut immense, il y eut « clameur de haro dans le peuple ». Les hommes de la Révolution se souviendront de cette chute d'une des plus puissantes maisons princières.

Sur ces entrefaites, on s'acheminait vers la paix ; l'Angleterre avait obtenu une satisfaction contre les flottes française et espagnole, aux îles des Saintes (février 1782); le prétexte était honorable et permettait au Cabinet britannique d'entamer les négociations. Cependant Charles III voulut, de son côté, avoir le dernier mot à Gibraltai% et, las du siôge, tenta le blocus de ce rocher imprenable. Les forces alliées ne peuvent empêcher le ravitaillement des Anglais, le résultat est négatif. On avait inauguré durant cette campagne les batteries flottantes du colonel d'Arçon, mais sans succès. Le comte d'Artois partit comme volontaire pour le camp de Saint-Roch; ce fut un voyage triomphal de Paris à Saint-Ildefonse, à la Cour du roi d'Espagne, puis une assez piètre collaboration aux exercices militaires. Le frère du roi eut le bon esprit de se montrer modeste au retour. Un flatteur, raconte la baronne d'Oberkich, lui parlait des danjjers qu'il avait courus.

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« Co n'est pas là de la gloire, répondit-il, et j'en fais bon marché. De toutes mes batteries celle qui a fait le plus de mal, pendant le siège, est ma batterie de cuisine. Pour les Espagnols habitués à vivre d'oignons crus, un coulis d'écrevisses est un poison mortel. »

Suffren, heureusement, faisait merveille aux Indes. Il remporte trois belles victoires et nous assure quelques possessions en A^sie, nous mettant en bonne posture à la veille de la paix, signée le 9 septembre 1783. Les traités de Paris et de Versailles étaient pour la France les premiers traités qui, depuis 1738, fussent profitables; on loua dans les chancelleries, et particulièrement à Vienne, la sagesse de Vergennes qui s'était arrêté à temps et se montrait satisfait de peu. Dunkerque était affranchi de la présence du commissaire anglais, inspecteur de notre marine. Nous gagnions le Sénégal, Saint-Pierre et Miquelon, Sainte-Lucie, Tabago et cinq comptoirs dans l'Indoustan. Ces territoires, qui semblaient minces en 1783, ont pourtant assuré des conquêtes; on vit plus tard que c'étaient de précieuses portes ouvertes sur de nouveaux horizons.

Sources : Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau avec l'empereur Joseph II et le prince de Kaunitz, publiée par M. le chevalier Alfred d'Arneth et M. Jules Flamnicrmonl, 2 vol. in-S», Paris, 1889.

Emile Bourgeois : Manuel hislori que de politique étrangère, 1" vol., Paris, 1897. — François Rousseau : Règne de Charles 111 d'hspagne, 2 vol. iu-S' Paris, 1907.

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