‹ Le dix-huitième siècleChapitre 29 sur 56 · LE PREMIER CALVAIRE UE LA REINE · texte numérisé non relu

LE PREMIER CALVAIRE UE LA REINE

Le Mariage de Figaro. — Un livre de Mirabeau. — Inventions merveilleuses. — Les contrôleurs des finances. — Galonné. — Froideur des Parisiens à l'égard de Marie-Antoinette. — Cagliostro et le cardinal de Rohan. — Intervention de Jeanne de Valois, comtesse de la Motte. — Oliva. — Bœhmer. — La scène du bosquet. — Le Collier. — Arrestation du cardinal. — Rohan est acquitté. — Affaire de l'ouverture de l'Escaut. — Victoire obtenue par Vergennes.

Après la guerre d'Amérique, il y eut une courte période d'accalmie, marquée par de nombreuses manifestations d'activité sociale. La paix semble donner une vie nouvelle à la France. A cette époque, Beaumarchais réussit à faire jouer son Mariage de Figaro; il amuse la Cour et la Ville qui, séduites par tant d'esprit, ne se doutent pas de la leçon profonde, cachée sous Thistoire de la comtesse Almaviva et de la sémillante Suzanne. On ne voit pas que le barbier hâbleur est le porte-parole des faibles et des petits, que ses mots sont des formules qui, quelques années après, deviendront proverbiales et serviront la cause des mécontents — - ces mécontents font nrAtç à surgir de la coulisse où s'alimente la révolte contre la noblesse de naissance.

Le succès est prodigieux. Des applaudissements soulignent les traits, les saillies; c'est à leurs dépens que rient les grands seigneurs et qu'ils font rire les autres, les gens du parterre. Beaumarchais présente aux gentilshommes leur

propre caricature et ils répondent : « C'est cela, nous sommes fort ressemblants ». Etrange inconscience! La portée de l'œuvre se précise avec le temps, mais elle échappe presque aux premiers spectateurs. Beaumarchais lui-même ne croit pas faire une révolution; il se divertit autant que ceux qui l'écoutent. Le roi cependant avait prévu le danger, il disait : « C'est détestable, cela ne sera jamais joué : il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence... Cet homme déjoue tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement. » Mais Louis XVI dut céder à la société Polignac; pour obtenir gain de cause, on disait avec Figaro : « // n'y a que les petits esprits qui craignent les petits écrits », et, après quatre années d'attente, la pièce est représentée à la Comédie française, soixante-huit fois de suite, ce qui s'était vu rarement au xviii* siècle.

On prit ainsi l'habitude de plus en plus générale de dire ce que l'on pensait. Les nouvellistes du président de Bacliaumont notent à ce propos une conversation bien curieuse entre Louis XVI et Richelieu. Le maréchal venait d'être malade et le roi le félicitait du rétablissement de sa santé :

« Car, enfin, vous n'êtes pas jeune, vous avez vu trois siècles.

— Pas tout à fait. Sire, mais trois règnes.

— Soit. Eh bien, qu'en pensez-vous ?

— Sire, sous Louis XIV, on n'osait dire mot; sous Louis XV, on parlait tout bas; sous Votre Majesté, on parle tout haut. »

Cette tolérance eut son beau côté. Ce n'est pas en vain que Mirabeau publie ses Lettres de cachet, s'élevant avec éloquence contre les détentions arbitraires, sans décision juridique; le donjon de Vincennes est évacué et tout Paris va voir dans cette forteresse les traces « d'une antique barbarie ». Quelques années auparavant, on eût fait brûler par le bourreau un livre dans lequel l'auteur osait démontrer que le despotisme, dans un État, ne tenait point au caractère

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