LE PREMIER CALVAIRE DE LA REINE
particulier du souverain, mais à l'insuffisance des lois, « qu'il n'y avait point de milieu entre le règne absolu du despotisme ou le règne absolu des lois >>.
Les âmes, dit Ségur, sont comme « enivrées de philanthropie ». On favorise les institutions de l'abbé de l'Epée et de Valentin Haiiy; l'hiver rigoureux de 1784 excite la charité de tous, le roi donne trois millions pour le soulagement des infortunes. La reine fait distribuer deux cent mille livres, et chacun de suivre ces exemples. On crée des récompenses publiques (médailles d'or, sommes d'argent) destinées à encourager le travail, « on fonde des prix pour toutes les vertus », lisons-nous dans les registres de Bachaumont.
Des inventions merveilleuses sont signalées. Ne crut-on pas en 1784 avoir fait la conquête de l'air, avec les aérostats? Blancliard traverse la Manche en ballon et fait planer le drapeau français sur l'Angleterre ; cela suffît pour qu'on parle d'aller aux Amériques en montgolfière. On essaie aussi de marcher sur l'eau, le mot impossible n'a plus de sens. On fabrique des bêtes parlantes, des oiseaux qui volent, des canards qui digèrent. Enfin Mesmer et ses baquets merveilleux tournent toutes les cervelles, on se croit revenu au temps du diacre Paris, on crie au miracle, le magnétisme semble être le remède à tous les maux. «En vérité, écrit Ségur, quand je me rappelle cette époque de songes décevants et de savantes folies, je compare l'état où nous nous trouvions alors à celui d'une personne placée sur le haut d'une tour, et dont les vertiges produits par l'aspect d'un immense horizon précèdent de peu d'instants la plus effroyable chute. »
En attendant, on se sent plus libre, plus audacieux; si le pouvoir erre, on le rappelle à la raison avec une énergie inaccoutumée; et cette fois, les coups tombent sur le ministre le plus néfaste du règne, sur Galonné, et par ricochet, sur la reine.
Le poste de contrôleur des finances, après la conclusion de la paix, était de première importance. Joly de Fleury n'avait pu s'y maintenir; Ormesson, qui avait accepté sa suc-
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cession, éUiit un jeune conseiller d'Etat, sanss grande aptitude; il ne reste que sept mois en place (l*"^ avril-2 novembre 1783). Depuis 1774, c'était le septième administrateur financier. Avec quel soin ne fallait-il pas choisir ce ministre d'où, en cet instant, dépendait l'équilibre gouvernemental ? Que fait le roi? Il se laisse séduire par les intrigues de Mme do Polignac. C'est la reine qui tout d'abord est circonvenue ; elle se montre « très récalcitrante », dit Augeard. Marie- Antoinette, dès la chute de Joly de Fleurj, eût désiré qu'on rappelât Necker. Mais elle se laisse persuader par Mme de Polignac et par le baron de Breteuil, ministre de la Maison du roi, qui, « après bien des débats, obtinrent de Leurs Majestés une nomination d'où devait résulter un jour la destruction totale de leur royaume et ensuite la leur sur un échafaud ». Telles sont les propres paroles d'Augeard, l'un des deux secrétaires des commandements de la reine, lequel donnera à ses souverains de nombreuses preuves de dévouement au début de la Révolution ; il parle ici en toute sincérité. L'histoire du ministère Galonné montre combien ce fidèle serviteur a raison, encore que l'expression dépasse sa pensée. Galonné était aussi roué que séduisant. Dans son premier entretien avec Louis XVI, il fit le bon apôtre; il avoua au roi qu'il avait 220 000 livres de dettes, qu'un contrôleur général pouvait trouver les moyens de s'acquitter, mais qu'il préférait devoir tout aux bontés royales. Louis XVI alla prendre la somme dans un secrétaire et la remit à Galonné. Ge nouveau ministre avait occupé le poste d'intendant de Flandre et d'Artois, et s'était surtout signalé par son goût de la représentation. « Personne, écrit le duc de Lévis, ne s'entendait mieux que lui à la décoration d'un appartement et à l'ordonnance d'une fête ». Il donna bien habilement le change au public; son discours aux magistrats de la Ghambre des comptes, où, selon l'usage, il se rendit pour prêter serment, fut jugé « un modèle d'éloquence harmonieuse et mâle », respirant « le patriotisme » et décelant « l'homme d'Etat ». Comme Necker, il eut recours aux emprunts, sous
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forme de loteries; il emprunta cent millions dès le début; il aurait pu réaliser une somme plus forte encore, tout le monde voulait souscrire. Galonné consacra une partie de cet argent à faire entreprendre des travaux importants à Paris et dans les grandes villes. Il établit une caisse d'amortissements, au moyen de laquelle on devait en vingt-cinq ans éteindre toute la dette — ce n'était qu'un leurre, cette caisse ne fonctionna jamais; mais quel crédit n'accordait-on pas à un hommequi développait ses plans avec tant de conviction et semblait recréer tout le système financier? Louis XVI n'appelait son ministre que « son cher contrôleur général », et quand on sut quel emploi Galonné faisait de l'argent de l'Etat, on ne manqua pas de dire que le C07itrôleiir général était en effet cher à la France. Durant trois années il cache habilement son jeu; son crédit paraît inépuisable; il donne, donne toujours, et dans cette distribution il se fait la belle part, sans scrupule aucun. Maurepas avait dit de Galonné depuis longtemps candidat au contrôle : « Fi donc, c'est un fou, un panier percé. Mettre les finances dans ses mains ! le Trésor royal serait bientôt aussi sec que sa bourse ». Gette prédiction se réalisait; en 1785 les emprunts s'élevaient à ï'^l millions, la dette était de 101 millions, et le déficit de 100 millions, mais le secret était bien gardé. Chacun profitait de ces folles prodigalités; jamais ministre n'avait mieux servi les privilégiés toujours plus avides. On connaît ce mot d'un grand seigneur : « Quand je vis que tout le monde tendait la main, je tendis mon chapeau ». C'est alors que furent acquis le domaine de Rambouillet pour le roi, et celui de Saint-Cloud pour la reine. Le prince de Guéménée vendit Lorient à la couronne pour il miliions; les dettes de Monsieur et du comte d'Artois furent payées; les dépenses personnelles de Galonné brochèrent sur le tout; ce fut la plus extravagante dispersion des deniers publics. On connaît la formule de ce contrôleur quand on lui demandait de l'argent : « Si c'est possible, c'est fait; si cela n'est pas possible, cela se fera ». Le pac-
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tole coulait, on s'inquiétait peu de savoir comment il coulait. Voici quels étaient les principes de Galonné : « Un homme qui veut emprunter a besoin de paraître riche; or, pour paraître riche, il faut éblouir par ses dépenses. » Ce sophisme qui avait réussi au particulier, le nouveau contrôleur l'appliquait au fonctionnaire.
Les pamphlets pleuvaient dru sur Galonné, mais rien ne fit tant que l'ouvrage de NecUer sur V Administration des finances. G'était un nouveau compte rendu où des chiffres positifs signalaient les désordres financiers. Douze mille exemplaires de ce livre se vendirent en un mois. Galonné se défendait, et ne fléchissait pas encore — sa hardiesse ne pouvait être ébranlée si facilement. II en appela au clergé qui paya un a don gratuit » de dix-huit millions et obtint en échange qu'on supprimât l'édition des OEnvres de Voltaire, publiée par les soins de Beaumarchais. Les emprunts lassaient les spéculateurs ; Galonné eut recours à une refonte de l'or monnayé, fraude déguisée qui donna un bénéfice déplus de cinquante millions. Les murmures s'accentuaient et s'adressaient particulièrement à la reine, que l'on rendait responsable de la prodigalité du contrôleur. Marie-Antoinette le sait bien lorsque, au mois de mai 1785, elle se rend en grande pompe à Notre-Dame de Paris pour remercier Dieu de la naissance du duc de Normandie (27 mars 178o), le futur martyr du Temple, celui qu'on nommera Louis XVIL Elle est accueillie par un silence glacial, et s'écrie en larmes : « Mais que leur ai-je donc fait? » Les temps sont changés, les esprits sont comme en révolte ; grâce à d'habiles calomnies et à d'odieuses interprétations, la haine populaire fond sur une femme pleine de jeunesse et d'inconscience, mais dont le tort est d'inspirer à son entourage immédiat, à ses beaux-frères, à ses tantes, une jalousie farouche, source des libelles qui, de Versailles même, se répandent jusqu(; dans la populace. En chemin, le coup d'épingle devient un coup de massue... en attendant le jour où s'apprête le tranchant de la guillotine.