‹ Le dix-huitième siècleChapitre 31 sur 56 · LE PRKMIER CALVAIRE DE LA REINE · texte numérisé non relu

LE PRKMIER CALVAIRE DE LA REINE

Marie-Antoinette, en cette môme année, va monter son premier calvaire.

Depuis quelque temps les sciences occultes avaient rempli les imaginations. A côté de Mesmer, Cagliostro enchantait ses dupes ; ce charlatan d'un genre nouveau prétendait guérir toutes les maladies. « Comme il ne recevait pas d'argent, dit la baronne d'Oberkich, et qu'au contraire il en répandait beaucoup parmi les pauvres, il attirait la foule chez lui, malgré la non-réussite de sa panacée ; il ne guérissait que ceux qui se portaient bien, ou du moins ceux chez lesquels l'imagination était assez forte pour aider le remède. » Cagliostro dévoilait le passé et prédisait l'avenir. Parmi ses clients les plus célèbres était le cardinal de Rohan, qui était entièrement subjugué et proclamait partout les « miracles » du thaumaturge; il disait en montrant un gros solitaire sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Rohan :

« C'est lui (Cagliostro) qui l'a fait, entendez-vous ! Il l'a créé avec rien. Je l'ai vu, j'étais là, les yeux fixés sur le creuset, et j'ai assisté à l'opération... Ce n'est pas tout, il fait de l'or. Il m'en a composé devant moi pour cinq ou six mille livres, là-haut, dans les combles du palais. Il me rendra le prince le plus riche de l'Europe. Ce ne sont point des rêves, Madame, ce sont des preuves. Et ses prophéties toutes réalisées, et toutes les guérisons miraculeuses qu'il a opérées ! Je vous dis que c'est l'homme le plus extraordinaire, le plus sublime, et dont le savoir n'a d'égal au monde que sa bonté. Que d'aumônes il répand! que de bien il fait! Cela jjasse toute imagination... »

A quoi sa spirituelle interlocutrice, la baronne d'Oberkich, répond :

« xAh ! Monseigneur, il faut que cette homme compte exiger de vous de bien dangereux sacrifices, pour acheter votre confiance illimitée ! A votre place, j'y prendrais garde : il vous conduira loin... »

Mais Cagliostro, à lui seul, ne suffisait pas à la crédulité de Rohan, il n'aurait pas conduit l'éminence assez loin...

Le magicien, sous les auspices de son admirateur, fait connaissance de Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, aventurière des plus intelligentes qui sait tirer profit de la situation : elle met en œuvre l'ascendant de Cagliostro sur lo cardinal, et voit où il faut frapper.

Le prince de Rohan, avant d'être aumônier de France, a été ambassadeur à Vienne, au temps où Ivlai'ie-Antoinette était Daupliine ; — ses dépenses folles, son inexpérience, son manque de tact, sa sottise, sa conduite même, peu conforme à l'état ecclésiastique, avaient singulièrement déplu àMarie- Thérèse qui, non sans peine, réussit à se débarrasser de cet étrange représentant de la Cour de Versailles. Marie-Antoinette a les mêmes préventions que sa mère ; en dépit de nombreuses tentatives, le cardinal n'eut jamais accès auprès d'elle. Rohan en souffre; on sait dans son entourage avec quelle ardeur il désire rentrer en grâce auprès de la souveraine; la comtesse de la Motte le sait mieux que personne, elle s'offre, se disant admise en l'intimité de Marie-Antoinette, à obtenir une entrevue et une réconciliation.

Les ressources de l'aventurière sont infinies, elle prend en main tous les fils de l'intrigue et s'entoure des comparses nécessaires; elle possède une entente merveilleuse de la mise en scène.

Il lui faut une personne qui ressemble à Marie- Antoinette, elle la trouve: c'est Marie-Nicole Leguay, dite baronne d'Oliva. Elle sait que Bœhnier, le bijoutier, a mis tout son ctipital en un seul joyau de 16Û0 00U livres, un collier de diamants incomparables, qui ne peut être acheté que pour une princesse. Elle sait aussi, comme tout le monde, que Marie- Antoinette ne résiste pas à l'attrait des bijoux et que ses écrins ne sont jamais assez nombreux.

Tels sont les éléments, qui nous semblent disparates, à l'aide desquels Mme de la Motte, se fondant sur la naïveté de Rohan et sur le prestige de Cagliostro, échafaude un roman comme n'en ont inventé ni Anne Kadclilie, ni Wuller Scott, ni Alexandre Dumas.

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