CHAPITRE V
La Cour au moment de la mort du Régent. — Patience de Fleury. — Le duc de Bourbon et la marquise de Prie. — Le nouveau gouvernement.
— Son impopularité. — Résultats de l'abdication de Philippe V. — Le mariage du fils du Régent. — Renvoi de l'Infante. — Les candidates au trône de France. — Les .sœurs de M. le Duc. — Démarches de Catherine I.
— Marie Leszczynska. — Son existence à Wissembourg. — Correspondance de la marquise de Prie et de Stanislas. — La Polonaise. — On parie de mésalliance. — Parodie de VÈcole des Femmes. — Vengeance de l'Espagne. — Portraits de Marie. — Le mariage est célébré à Fontainebleau. — Conseils de Stanislas Leszczynski à la reine de France.
Après la mort de Dubois, le duc d'Orléans, dont la Régence prenait fin à la majorité de Louis XV, avait accepté la place de premier ministre ainsi devenue vacante le 2 décembre 1723. La nomination de son successeur se fit le soir même ; Louis-Henri de Bourbon, appelé Monsieur le Duc, qui se trouvait à Versailles au moment où Philippe rendait le dernier soupir, n'eut aucune peine à se faire agréer du roi et de Fleury ; l'évèque recommanda la candidature du prince, Louis XV fit un signe de tète et le nouveau ministre prêta aussitôt le serment de sa charge. Cet arrière-petit-fils du grand Condé ne dut pas son élévaliou à son intelligence, ni à ses capacités.
mais il était la seule personne de la famille royale en état de se mettre sur les rangs. Les deux frères légitimés, le duc du Maine et le comte de Toulouse, avaient été tenus à l'écart; on se méfiait du premier et surtout de sa femme; quant au second, on disait qu'il était trop honnête homme pour devenir un bon ministre.
Restaient quelques princes du sang, presque tous nés après 1700, trop jeunes pour faire ombrage au duc de Bourbon. C'était le fils unique du Régent, Louis, duc de Chartres, qui, malgré ses partisans, sembla vouloir expier les excès de son père et se jeta dans la dévotion ; les deux frères puinés du nouveau ministre, le comte de Charolais, être brutal et farouche, et le comte de Clermonl; le prince de Dombes et le comte d'Eu, fils du duc du Maine ; et enfin le prince de Conti, de la branche cadette des Bourbon- Condé, né en 1695; il avait épousé une sœur de M. le Duc; ni la femme, ni le mari, n'étaient bien en Cour.
Un seul homme comptait: Fleury; mais le précepteur de Louis XV appartenait à la race des ambitieux patients, il savait que son heure viendrait, l'affection très sincère qu'il avait inspirée à son royal élève lui en était une sûre garantie.
Le duc de Bourbon est né en 1092, il a donc trente et un ans au moment où il arrive au pouvoir. Dans sa prime jeunesse il avait assez bon air, mais il fut éborgné à la chasse par le duc de Berri et resta défiguré. Peu à peu il perd sa prestance, devient maigre « comme un éclat de bois », trop grand il se voûte, et ses jambes de cigogne soutiennent mal son corps, ses yeux sont si rouges qu'on ne sait distinguer son mauvais œil du bon, en somme il est « d'une figure peu revenante ». Tel est le portrait physique que font de lui, et Madame Palatine et Toussaint.
Son humeur est brusque, ombrageuse; aussi n'est-il pas aimé, sans compter qu'il s'est enrichi par le système de Law et que la foule des gens ruinés lui en garde rancune. Il mène grand train avec sa fortune immense, il a l'amour des choses rares et précieuses, il contribue à faire de Chantilly
\m château digne d'un grand seigneur. Comme ministre, toutefois, il se révéla très borné et très ignorant, et cela ne surprit personne. Il n'eut que peu de crédit auprès du roi, avec lequel il ne travailla jamais en tète à tète : ce fut la condition expresse que posa l'évêque de Fréjus, lorsqu'il voulut bien proposer à Louis XV la nomination du duc. Faible de caractère, il devient un jouet entre les mains d'une jeune femme, la marquise de Prie, fille de Berthelot de Pléneuf, ce traitant que nous avons vu compromis à la Chambre de justice ; il va inaugurer au xvni' siècle le règne des ingérences féminines dans les affaires d'État, bien différent en cela du Régent qui avait fait deux parties distinctes dans son existence : les plaisirs et la politique, sans les confondre jamais, et qui gardait avec une réserve jalouse les secrets du gouvernement. Philippe d'Orléans avait suivi les conseils de sa mère qui écrivait en 1715 : « J'ai pris la résolution de ne me mêler de rien. INIai heureusement la France, soit dit entre nous, a trop longtemps été gouvernée par des femmes [elle pensait à sa grande ennemie, }Jme de Maintenon]... Je veux que mon exemple serve à mon fils, et qu'il ne se laisse mener par aucune femme. »
La marquise de Prie, Agnès Berthelot de Pléneuf, avait vingt-cinq ans en 1725. C'était une créature des plus séduisantes; elle avait brillé à Turin, comme ambassadrice de France et, dès son retour, s'était signalée par le génie de l'intrigue ; elle avait cabale contre Le Blanc, ministre de la Guerre, contre les Belle-Isle et contre sa propre mère. Elle va maintenant évoluer sur un théâtre plus vaste, elle gouvernera l'Etat et en récoltera de grands bénéfices ; toutefois acquérir du bien n'était pour elle que secondaire, elle se serait contentée d'une médiocre fortune, pourvu qu'elle eût dominé. Mais son ambition sera satisfaite à tous égards : son passage aux affaires , pour elle et non pour la France, deviendra une source de brillants revenus.
Le président Hénault s'est plu à tracer de la marquise un bien joli crayon : « Elle était d'une taille déliée et au-dessus
de la commune; une figure, un air de nymphe, le visage délicat, de jolies joues, le nez bien fait, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais ; et en tout une phvsionomie fine et distinguée. Tous les talents dont la coquetterie sait faire usage, la nature les lui avait donnés ; elle avait une voix légère comme sa figure ; elle était grande musicienne, jouait très bien du clavecin... » Le marquis d'Argenson nous la montre « parée encore plus de qrâce que de beauté » avec « un esprit délié et qui allait à lout... ». Certes ces portraits nous renseignent mieux sur la charmeresse que la toile de Vanloo dans laquelle la marquise est représentée tenant un oiseau, symbole morne de Tattrait d'une aussi captivante personne. Les vers inscrits au bas de l'estampe ne laissent aucun doute, l'allusion est claire :
Sur votre belle main, ce captif enchanté. De l'aile méprisant le secours et l'usage, Content de badiner, de pousser son ramage, N'a pas, pour être heureux, besoin de liberté. Le cœur, né libre, Iris, n'a de plus chère envie Que d'atteindre au plus tôt le temps de s'engager; Est-il coulé ce temps si doux, mais trop léger. Ah ! que la liberté nous pèse dans la vie!
Et quand Trémolières peint M. le Duc et Mme de Prie sous les ti'aits de Renaud et d'Armide, il ne fait (jue réaliser la galante allégorie de Vanloo.
On comparait la marquise à Agnès, mais de l'ingénue elle n'avait qu'une candeur d'emprunt, un voile de naïveté; sa grâce, sa jeunesse, sa taille de nymphe, dont Saint-Simon parle aussi, son air de modestie, son esprit qui semblait extrêmement cultivé, son habitude du monde et des Cours étrangères, tout donnait le change. Fine et rouée, elle comprend qu'il faut laisser des illusions au duc qui se croit habile et indépendant ; elle affecte de ne se mêler de rien et d'attendre que l'on vienne lui communiquer les affaires. Elle
LE MARIAGE DU HOl 63
choisit Pâris-Diiverney, adversaire de Law, le met entre elle et le ministre, et lui confie le gouvernement des finances. Pâris-Duverney prend le contre-pied du système de Law ; il rejette le papier-monnaie et veut faire baisser le prix des denrées en diminuant la valeur des espèces monnayées. Il fait descendre le louis d'or de 27 livres à 14 et suscite des émeutes, en voulant fixer des tarifs pour les salaires et les marchandises, en dépit des lois économiques et des rapports de l'offre et de la demande. Le président Hénault dit que Paris reportait au prince les délibérations dont il était convenu avec la marquise, et que la fine mouche poussait la ruse jusqu'il contredire le duc quand il venait la consulter. Aussi ne cessait-il d'admirer l'intelligence avec laquelle elle saisissait les questions dont il croyait qu'elle entendait parler pour la première fois. L'astucieuse finesse de Mme de Prie rend ce subterfuge très vraisemblable; en tous cas nous savons avec quelle activité, secondée par deux secrétaires, elle prévient les décisions, apostillant de sa main les placets présentés au premier ministre.
Voilà les deux maîtres du royaume, une fausse Agnès et un grand seigneur niais et borné ; leur politique sera faite d'égoïsme.
Le grand événement de leur administration est le mariage de Louis XV. En dehors de cette entreprise hardie, le duc de Bourbon se signale, au début de son ministère, par quelques réformes fiscales, entre autres, une diminution des droits d'entrée à Paris sur les grains et le laitage, par les travaux du canal de Saint-Quentin, de la Somme à l'Oise, et par le tirage au sort des hommes de la milice qui fournissent 60 000 soldats appelés à rendre de grands services dans les guerres du xviii^ siècle; mais des mesures fort impopulaires furent inspirées par l'inexpérience et le despotisme, telles les persécutions contre les protestants et les jansénistes, laissés en paix sous la Régence, telles les lois contre la mendicité qui, des récidivistes, faisaient des galériens, tel enfin l'impôt du cinquantième sur tous les revenus du
royaume, décrété pour douze ans, impôt qui fut vertement chansGuiié :
Prince, quelle misère extrême !
Vous imposez le cinquantième Quand vous nous savez sans argent !
Pour votre maudit ministère, Le cinquantième du bon sens Vous serait bien plus nécessaire.
Par bonheur, aucune complication étrangère ne surgit qui aurait pu montrer toute l'indigence de ce gouvernement, mais le duc de Bourbon l'échappa belle; lors du renvoi de Mariannita, l'Espagne, dans sa fureur, fut bien près de mellro encore le feu aux poudres.
« Le mariage de l'Infante, avait dltNoailles en 1722, finira comme le système de Law. » Le maréchal avait payé sa prophétie de l'exil, et les événements lui donnaient raison. Le 5 avril 1725, la fille de Philippe V quittait le Louvre et ce jardin qui a conservé son nom, sans avoir reçu les adieux du roi ; elle retournait en Espagne, sous la conduite de la duchesse de Tallard, pour ne jamais revenir; on avait eu du moins le tact de dire à la pauvre Infante que « ses parents demandaient à la voir ».
Que s'était-il passé? Des intrigues sans nombre étaient menées depuis la mort du Régent pour défaire ce qu'il avait fait et pour rabaisser la Maison d'Orléans dont les avantages rendaient jalouse la Maison de Condé. Henri de Bourbon ne pouvait supporter l'idée que la couronne d'Espagne fijt î'apaïuige d'une famille rivale : Philippe V ayant aixliqué, le 14 janvier 1724, en faveur de son lîls, le prince des Asturies, qui devint roi sous le nom de Louis I", Louise-Elisabeth, hlle du duc d'Orléans, était devenue reine.
D'un autre côté, le fils du Régent avait épousé Marie- Jeanne, princesse de Bade, le 13 juillet 1724, et devait assurer sa succession par la naissance d'un prince (12 mai 1725). Si Louis XV venait à mourir sans héritier, le trône de France
aîiait droit aux descendants de la branche cadette. Le premier ministre avait de nombreuses sœurs à établir; pourquoi ne profiterait-il pas de son élévation pour favoriser sa famille en faisant monter sur le trône Mademoiselle de Sens ou Mademoiselle de Vermandois?
Ces projets se poursuivaient dans le plus grand mystère et tout à coup la santé du jeune monarque donna des inquiétudes que Ton exagéra du reste pour les besoins de la cause. Le 18 février 1725, il s'était réveillé avec la fièvre, toute la journée il fut assoupi, vers le soir le mal céda; mais, tandis que les médecins se montraient préoccupés, les deux factions de la Cour tenaient des conciliabules pour parer à toute conjoncture. La duchesse douairière d'Orléans réunissait chez elle son fils et ses partisans, et M. le Duc et la maj*quise de Prie se concertaient avec le maréchal de Villars, ministre de la Guerre, et Morville, secrétaire d'État.
Le renvoi de l'Infante était déjà chose décidée avant cette alerte, on calculait que, étant donné son âge, il fallait attendre trop longtemps pour célébrer le mariage ; la maladie du roi ne fit que hâter les nouvelles démarches matrimoniales. Le duc de Bourbon, hanté par le souvenir de la mort du jeune roi d'Espagne, Louis P% survenue en juillet 1 724, désirait assurer l'avenir. Le choix de vait se porter sur une princesse d'un caractère et d'une situation offrant à Mme de Prie tout repos pour mener le royaume à sa guise. Il y eut 99 candidates sur les rangs: 25 catholiques, 3 anglicanes, 13 calvinistes, 55 luthériennes et 3 grecques ; on eut des renseignements sur toutes les Cours européennes dans lesquelles se trouvaient des princesses nubiles, de Lisbonne à Pétersbourg et de Londres à Athènes. Cette longue liste fut réduite à 17 noms, puis à 5; c'était Anne, fille du prince de Galles, quinze ans; sa sœur Amélie-Sophie-Eléonore, treize ans ; Mlle de Vermandois, vingt et un ans, et Mlle de Sens, dix-neuf ans, sœurs de M. le Duc; et enfin Marie, fille du roi de Pologne détrôné, Stanislas Leszczynski — telle est la véritable orthographe du nom — vingt et un ans. Pour les deux princesses anglaises
le grand obstacle était la religion; on craignait qu'elles n^ restassent protestantes au fond du cœur, comme Elisabeth- Charlotte, seconde femme de Monsieur et mère du Régent; au vrai, George P' sv; montra peu favorable à cette union. On s'en tint finalement à trois personnes et c'est la favorite qui allait triompher, faisant pièce à Henri de Bourbon, naturellement désireux d'établir l'une de ses sœurs et peut-être de se venger du fils du Régent qui avait refusé d'épouser Mademoiselle de Vermandois. Mais Marie Leszczynska semblait la reine souhaitée par la marquise : pauvre et simple, la fille de Stanislas n'oubliera pas celle à qui elle allait devoir un trône, se disait Mme de Prie, et je garderai mon inlluence.
Une histoire fut brodée sur de prétendues démarches tentées auprès de Mademoiselle de Vermandois, en son couvent de Fontevrault, près de Chinon, où elle avait fui le monde, sans entrer en religion toutefois. Les faits ont été rapportés par Voltaire et par Soulavie entre autres. On disait que la duchesse douairière de Bourbon et la marquise de Prie avaient rendu visite à Mademoiselle de Vermandois, que la seconde s'était déguisée au moment de paraître devant la princesse, afin de préparer un coup de théâtre. La conversation fut amenée sur Mme de Prie elle-même; aussitôt Mademoiselle de Vermandois, prenant le change, aurait parlé à cœur ouvert, ne tarissant pas en invectives contre « la méchante créature », qui était la cause de limpopularité de son frère. La marquise aurait écouté ce discours sans broncher, mais, en sortant du parloir, elle se serait écriée:
— Va, tu ne seras pas reine de France !
Cette scène avait été inventée de toutes pièces, soit par lr\ friction d'Orléans, soit par la faction de Lorraine, Intimcmeii; liée au Palais-Royal, puisque la princesse Elisabeth, fille du duc Léopold, rayée de la liste des dix-sept candidates, était la cousine germaine du jeime duc d'Orléans.
Les vraies raisons qui déterminèrent à écarter les deux princesses de Bourbon-Condé étaient autres : ces sœurs de
M. le Duc ne convenaient pas à Mme de Prie; on donna différents prétextes : le roi ne pouvait épouser une de ses sujettes ; la duchesse douairière de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV, aurait pris un ascendant trop considérable sur son fils et sur sa fille, etc. Le certain c'est que, la reine de ses rêves trouvée, la marquise tint bon et n'en fit qu'à sa tète. Catherine, veuve de Pierre I", czar de Russie, intervint personnellement; elle voulait, fidèle à la politique de son mari, s'allier avec Louis XV, et désirait lui donner sa fille Elisabeth, comme épouse, mais c'était trop tard, le siège était fait. Aucune considération politique ne touchait Mme de Prie, elle ne voulait voir sur le trône que Mairie Leszczynska.
Étrange destinée que celle de cette pauvre fille de roi déchu! Retirée avec son père et sa mère à Wissembourg, dans un hôtel mis à la disposition de sa famille par Philippeivlichel Weber, conseiller de l'Électeur Palatin, elle menait une vie précaire, partagée entre la dévotion et les œuvres de charité. Stanislas, dépossédé de son royaume par Auguste II, Électeur de Saxe, avait trouvé, grâce au Régent, un refuge dans cette ville d'Alsace, ayant grand'peine à vivre et à entretenir un simulacre de cour : sept ou huit fidèles gentilshommes, non rebutés par l'infortune de leur ancien roi, lui tenaient lieu d'escorte. Il attendait tout de la largesse des monarques d'Europe : pension accordée par le duc d'Orléans, mais fort irrégulièrement payée, secours d'Espagne, de Suède ou de Lorraine. Il avait été obligé de mettre en gage, chez un marchand de Francfort, les pierreries de sa femme, et, sans ce coup de fortune inespéré, Leszczynski n'aurait pu les dégager. La foule ne venait pas nombreuse dans cette maison, vrai château de la misère • cependant Stanislas était en relations avec le cardinal de Rohan-Soubise (Arraand-Gaston-Maximilien), évêque de Strasbourg, qui se plaisait à le recevoir dans sa belle résidence de Saverne, avec la famille d'Andlau, et avec le comte du Bourg, lieutenant général, commandant à Strasbourg, qui
était le « dépositaire de toutes les peines » du malheureux prince.
L'établissement de Marie le préoccupait beaucoup. Lorsque le duc de Bourbon fut devenu veuf en 1720, il songea à lui proposer sa fille, par l'intermédiaire du chevalier de Vauchoux, son agent diplomatique; mais Anne de Bavière, princesse Palatine, veuve du fils du grand Condé, vivait encore et s'opposa au mariage de son petit-fils d'une façon presque onirageante. Auprès d'autres personnes comme le prince Louis-Georges de Bade, frère de la duchesse d'Orléans, ou le comte de Charolais, les tentatives furent également vaines. Un gentilhomme prétendit à la main de Marie, c'était Le Tel lier de Courtenvaux, alors chevalier de Louvois, commandant un régiment de cavalerie à Wissembourg, depuis le comte d'Estrées. Stanislas exigeait que Courtenvaux devînt duc et pair, et cette faveur ne lui ayant point été accordée, le chevalier dut se retirer. Les choses en étaient là, lorsque mourut le Régent.
Mme de Prie n'ignorait rien de ce qui s'était passé à Wissembourg ; grâce à son génie de l'intrigue, elle avait vu quel pai'ti elle pouvait tirer de la situation ; elle s'était mise en rapport avec le chevalier de Vauchoux et, dès le début de 1724, entamait une correspondance avec Stanislas qui ne laissait pas d'en être surpris, mais très flatté. La marquise, sous le couvert de lettres de pure courtoisie, sans rien révéler de ses desseins, prépai-ait ainsi son enquête. M. le Duc hésitait toujours. L'alerte donnée par la maladie de Louis XV allait vaincre ses derniers scrupules, et enfin, le 31 mars 1725, il écrivait à Stanislas pour lui demander, au nom de Louis XV, la princesse en mariage. Cette missive arriva à Wissembourg le 2 avril. On connaît la scène : l'ex-roi de Pologne réunit sa femme et sa fille, les fait mettre à genoux et adresse à Dieu une prière d'actions de grâces, sans s'expliquer autrement :
« Ah ! mon père, dit Marie, vous êtes donc rappelé au trône de Pologne?
— Non, le ciei nous est bien plus favorable, dit Stanislas, vous êtes reine de France. »
Pendant plus d'un mois, on n'ébruite pas la nouvelle, on attend que l'Infante soit arrivée en Espagne, mais voilà que circule la liste des dames appelées à faire partie de la Maison de la future reine, et les mauvaises langues, qui savaient le latin, comparent cette Maison à ce temple élevé à Rome avec cette inscription : Dec ignoto, an dieu inconnu.
Dès le 3 avril pourtant, Marais consigne dans son 7o?/rna/ les bruits de la ville et parle tout au long de la princesse Marie, il insiste sur son âge disproportionné avec celui du roi (vingt et un ans, le jeune roi en avait quinze), il la dit bien faite et bien élevée. Puis il cite les autres prétendantes et, expliquant pourquoi elles ne peuvent être agréées, conclut avec une certaine amertume : « Il faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en ski. H y a quelques mois qu'on chantait le duc d'Orléans parce qu'il avait épousé une princesse de Bade, qu'on ne croyait pas d'assez bonne maison, et nous prendrons pour reine une qui ne vaut pas tant. »
Le 27 mai, alors que Mariannita était dans sa vieille Espagne, auprès de ses bons parents, le roi déclare son mariage en ces termes : « J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23 juin 1703, est fille unique de Stanislas Leszczynski, comte de Leszno, ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie et ensuite élu roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinska, fille du castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur résidence au château de Saint-Germain-en- Laye avec la mère du roi Stanislas, Anne Jablonowska. » Sur quoi Marais se lance dans une diatribe contre ce mariage qui a attristé la Cour « comme si on était venu dire que le roi était tombé en apoplexie » ; il prétend que les cœurs des Français ne peuvent aimer les Polonais, ces Gascons du Nord, et très républicains ; il voit une « guerre
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affreuse » et toute l'Europe liguée contre la France. « Peutêtre aussi n'arrivera-t-il rien, dit-il en terminant, tout cela est entre les mains du Dieu des armées. » Les esprits sont échauffés, mais tout se calme quand on voit la bonne grâce de la denioiseUe Les/czynsUa, comme on l'appelle irrévérencieusement; enfin la reine est la reine, et tout s'incline devant la couronne qui orne son front.
Les Cours gardèrent un silence diplomatique. Seul le roi de Sardaigne, en sa qualité de grand père de Louis XV, fit une opposition, inutile d'ailleurs, à cette « mésalliance », en se fondant sur des bruits calomnieux qui faisaient passer Marie pour avoir des défauts corporels : on disait qu'elle tombait du haut mal, qu'elle avait deux doigts palmés, des humeurs froides, etc.
La sœur du Régent, Elisabeth-Charlotte de Lorraine, était aussi fort dépitée de n'avoir pu faire valoir les droits de sa fille, elle déversait son cœur dans ses lettres à la marquise d'Aulède, disant : « Si le feu roi pouvait voir ce qui se passe en France, je crois qu'il ne laisserait pas d'en être surj)ris... Il me paraît que les mésalliances sont bien à la mode... puisqu'elles vont à présent jusqu'à la sacrée personne du roi; je n'en dirai pas davantage... Il fera, en l'épousant, une grande nouveauté, car il sera, à ce que je crois, le premier de nos rois qui aura épousé une simple demoiselle... Tout le monde en rit... »
Voltaire, lui môme, qui devait faire tant de courbettes à la reine et l'aduler comme il ne cessa d'aduler les favoris du jour, se permet d'écrire à la présidente de Bernières : « Les noces de Louis XV font tort au pauvre Voltaire. On ne parle de payer aucune pension, ni môme de les conserver; mais, en récompense, on va créer un nouvel impôt pour avoir de quoi acheter des dentelles et des étoffes pour la demoiselle Leszczynska. »
Les libellistes se mirent aux champs. La plus significative de ces satires fut une parodie de V École des Fcnunes ; on luisait dire a la uiarquibc de Prie, parlant à la ri;inu :
« Notre roi vous épouse et, cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur de votre destinée. Contemplez la bassesse où vous avez été, Et du piinee qui m'aime admirez la bonté, Qui, de l'état obscur de simple demoiselle. Sur le trùne des lys par mon choix vous appelle... Nous ne prétendons pas, en vous déclarant reine. Que sur lui, ni sur moi, vous soyez souveraine; Vous goûterez en poix les plaisirs les plus doux ; Les affaires d'État n'iront point jusqu'à vous... »
Rien n'est épargné à Marie, on lui rappelle le projet de mariage avec Courtenvaux, le renvoi de l'Infante,
Preuve certaine Qu'à rompre un autre hymen on n'aura pas de peine,
si elle n'est pas entièrement soumise à son « véritable maître », le duc de Bourbon.
U « affaire » est devenue publique et par conséquent ceux qui voulaient la traverser sont déconcertés, écrit ce dernier à Stanislas, le jom' de la proclamation ; il adresse aussi une lettre fort habile à la future reine, ne craignant pas de faire une allusion au mariage projeté entre Marie et lui : « Permettez-moi, avoue-t-il à la fin de son épître, de dire ici que Votre Majesté doit m' avoir d'autant plus d'obligation que je ne songe point sans regret au sacrifice que je lui fais d'une chose dont dépendait tout le bonheur de ma vie. Mais le respect que je dois à une princesse, qui sera incessamment ma reine et ma maîtresse, ne me permet pas d'en dire davantage sur cet article. »
Le mariage du roi — ■ qui n'avait rien de politique — c'était le vrai reproche qu'on pouvait faire à Mme de Prie et au premier ministre, ne portait pas ombrage à la Cour d'Espagne; Philippe n'en avait pas moins de sérieux motifs de mécontentement : les démarches tentées par M. le Duc auprès de la Cour d'Angleterre lui prouvaient que
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George I" avait connu le renvoi de l'Infante avant lui, c'était là un nouvel affront, vivement ressenti, et un nouveau sujet de violente colère. Le résultat immédiat fut le départ de Louise-Élisabetlî d'Orléans, veuve de Louis 1", reine douairière d'Espagne à seize ans, et de sa sœur Mlle de Beaujolais, promise à Don Carlos; elles étaient chassées de cette Espagne, — où leur père voyait pour elles un si bel avenir, — avec tant de précipitation qu'à Bayonne elles durent attendre une escorte pour continuer leur voyage.
Mais la Cour n'avait pas le temps de s'inquiéter du sort de ces princesses, elle était toute aux cérémonies qui se préparaient à Strasbourg et à Fontainebleau, et ne parlait que de Marie Leszczynska. On recueillait avec avidité les moindres renseignements sur ses défauts et sur ses qualités, sur ses défauts surtout.
Elle n'était point belle, sa figure avait pourtant quelque chose de très expressif et ce charme indéniable qui devait s'accentuer avec l'âge et permettre à La Tour, vingt ans plus tard, de peindre ce vivant portrait, aujourd'hui au Louvre encore dans toute sa fraîcheur; on disait que Marie, à Wissembourg, était bourgeoise d'aspect et maussade de caractère pour qui la voyait dans ce que Montaigne appelait là tous les jours, mais comment le grand portraitiste de Saint- Quentin aurait-il pu tricher au point de nous donner l'effigie qu'on sent si ressemblante d'une femme, vêtue, il est vrai, comme une riche particulière, mais gracieuse et fine, avec sou œil spirituel, son sourire plein d'indulgente bonté, lui qui était si sincère et qui rendait l'àme autant que la physionomie de ses modèles ?
De l'époque du mariage, nous avons à Versailles, un grand portrait de parade ; la Reine tient une large branche de lis, elle est suivie par un page vêtu à la polonaise, mais que cette peinture soit de Gobert ou de Belle, on ne peut guère s'y fier : la raideur apprêtée du personnage, le sourire factice, dénotent un artiste maladi-oit, visiblement gêné par la préoccupation d'imiter le por-
trait de la duchesse de Bourgogne qu'avait peint Santerre.
Restent les descriptions écrites; il y a d'abord celle du sieur Lozillière, dit le chevalier de Méré, créature de Mme de Prie, qui fut envoyé à Wissem bourg, et, afin de donner le change, dans quelques Cours d'Allemagne; Lozillière aune tendance naturelle à léloge. Il ne fait grâce d'aucun détail, depuis le teint coloré — l'eau fraîche et, en hiver, la neige faisant tout le fard de Marie — jusqu'à la voix douce et agréable. Il se résume en ces mots : « Sans être belle, cette princesse est aimable par son esprit, sa sagesse, sa conduite : c'est un assemblage de toutes les vertus. » Ce dernier argument est le recours ordinaire, quand on parle d'une fiancée qui n'est point jolie. Il est donc certain que la future reine n'allait pas de pair avec « le plus bel adolescent du royaume », c'est l'avis de tous les contemporains. Marie, avec ses épaules assez fortes, avait de la carrure, et faisait ressortir la gracile jeunesse de Louis XV.
« Je conviens qu'elle est laide, écrivait le duc d'Antin à Morville, mais elle me plaît au delà de tout ce que je peux exprimer. » Les cabaleurs allaient bon train ; les racontars passaient de bouche en bouche, dénaturés ; bref on avait fini par représenter la reine comme un vrai monstre:
On dit qu'elle est hideuse.
Mais cela ne fait rien, Car elle est vertueuse.
Et très fille de bien.
M. de Conflans, envoyé pour rendre compte au roi de la célébration du mariage à Strasbourg, mettait les choses au point: « Il nous rassura sur la personne de la reine, dit Viliars, qu'il nous soutint être certainement aimable, point belle, mais très éloignée de cette laideur qu'on lui attribuait généralement. »
Toute la Cour se trouva réunie, le 15 août, dans la capitale de l'Alsace : le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire auprès de Stanislas, accompagné du comte de Beauvau et
du marquis de Dreux, grand maître des cérémonies ; Mlle de Clermont, surintendante de la Maison de la reine ayant auprès d'elle les dames du Palais, au nombre desquelles figurait la marquise de Prie elle-même, qui ne s'était point oubliée.
De son côté, Stanislas improvisa tant bien que mal une représentation digne des circonstances avec son parent et factotum, le comte de Tarlo, le baron de ?<îeszek, maréchal du Palais; une comtesse de Linange fit fonction de dame d'honneur de Marie, et, non sans peine, six pages furent réunis, grâce aux bons offices du maréchal du Bourg.
Le duc d'Orléans enfin était le personnage le plus important ; il devait épouser la reine par procuration, cet honneur lui revenait en sa qualité de premier prince du sang, mais le hasard ne manquait pas d'ironie qui confiait au fils le soin de détruire l'ouvrage du ])ère.
Le cardinal-évèque de Rohan, entouré de tout son clergé, reçoit le cortège à la porte de la cathédrale. Marie pénètre dans l'église entre son père et sa mère; devant elle marchent le duc d'Orléans et deux ambassadeurs. Un noble discours du prélat est prononcé avant la messe et la bénédiction nuptiale ; des salves et un Te Deum annoncent la fin de la cérémonie.
La reine dîne en public, « servie par les officiers du roi, son époux », puis retourne à la cathédrale pour la procession du vœu de Louis XIIL II y a dans l'après-midi des fête.s populaires, et, le soir, un merveilleux feu d'artifice; aux fontaines publiques, on fait des distributions de vin et de vivres.
Mme de Prie n'avait pas perdu son temps à Strasbourg ; elle avait remis à Stanislas une lettre de M. le Duc qui disait: « Votre Majesté me témoigne tant de bontés que j'ai cru (ju'elle trouverait bon que je prisse la liberté de l'instruire de beaucoup de choses sur tout ce qui se passe dans le pays; mais, comme la prudence défend de les écrire et que je suis sûr du secret de Mme de Prie, je l'ai chargée d'en rendre compte à Votre Majesté et de ne lui rien cacher, croyant qu'il y a des choses que notre future reine serait peiif-ètre bien aise de savoir. » Les filets étaient tendus et les pièges tout
prêts; Mme de Prie, on s'en doute, avait parlé avec autant d'éloquence que d'habileté. Mais elle apportait à la reine des présents et faisait étalage de son créditavec un manque de iact inconcevable ; elle lui offrait des chemises, ne craignant pas d'humilier la pauvre fille de Stanislas qui acceptait en souriant...
Le 17 août, Marie se mit en route pour Fontainebleau par un temps épouvantable; la pluie ne cessa de tomber pendant tout le voyage, plusieurs fois le carrosse de la reine fut embourbé dans les fondrières ; les récoltes étaient compromises par ces inondations, et l'été de 1725 resta dans la mémoire des gens comme une époque dont les malheurs étaient accrus encore parla mauvaise administration de M. le Duc. Le pain manqua et devint si cher qu'il y eut, à Paris, et dans les provinces, nombre de révoltes et de pillages de boulangers; on accusa le premier ministre et la favorite de spéculer sur les grains, et de faire d'immenses bénéfices au détriment du peuple.
Fidèle à sa réputation, Marie, à chaque halte, faisait des aumônes, mais les quinze mille livres qu'on lui avait remises pour ses largesses furent vite épuisées. Partout on la fêtait, partout elle entendait de symboliques discours ; son bon sens et sa finesse l'empêchaient toutefois de perdre la tête, ainsi que le prouve cette charmante lettre à son père, citée par l'abbé Proyart : «Il n'est rien que ne fassent les bons Français pour me distraire. On me dit les choses les plus belles du monde; mais personne ne me dit que vous soyez près de moi. Peut-être me le dira-t-on bientôt, car je voyagedansle royaume des fées, et je suis véritablement sous leur empire magique. Je subis à chaque instant des métamorphoses plus brillantes les unes que les autres ; ici, j'ai les vertus d'un ange; là, ma vue fait des bienheureux; hier, j'étais la merveille du monde; aujourd'hui, je suis l'astre aux bénignes influences. Chacun fait de son mieux pour me diviniser, et sans doute que demain je serai placée au-dessus dos immortels. Pour faire cesser le prestige, je me mets la niuui sur la
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tête et aussitôt jo retrouve, mon tout cher papa, celle que voub aimez et qui vous aime aussi bien tendrement, votre clière Maruchna. »
La jeune femme qui écrit ces lignes n'avait-elle pas autant d'esprit que dé cœur'? Elle va bientôt passer pour ennuyeuse et revèche, ses nouveaux entours sans nul doute auront changé son caractère; elle n'en sera pas moins une personne aimable pour ceux qui sauront gagner ses grâces et vaincre sa timidité, mais n'anticipons pas...
La rencontre des deux époux eut lieu aux environs de Moret, à un endroit qui a conservé le nom de Carre four de la Reine et où s'élève un petit obélisque commémoratit. Louis XV avait attendu quelque temps, parce que les voitures n'avançaient que difficilement dans les chemins défoncés; il avait fallumettre plus de trente chevaux au carrosse de Marie pour le retirer des ornières; toute la Maison du roi, dit Barbier, n'était que boue. On jeta un tapis et un carreau par terre. La reine descendit, voulut se mettre à genoux, mais Louis XV « ne lui laissa faire que la façon », il la releva et l'embrassa avec une vivacité qu'on ne lui avait jamais vue. Il monta dans le carrosse avec la duchesse d'Orléans et conduisit l'épousée à Moret, où il resta une demi-heure à causer avec elle le plus aimablement du monde Marie passa la nuit dans cette petite ville et, le lendemain matin, o septembre, arriva vers les dix heures à Fontainebleau où, dans la chapelle du palais, fut célébré le mariage. Quel cadre magnifique, et quels chatoiements d'habits brodés, de robes couvertes de pierreries, de tentures fleurdelisées d'or! Le cortège, annoncé par les trompettes, les fifres et les tambours, part du grand cabinet du roi, traverse la galerie François I" et arrive à l'escalier d'honneur, où les Cent-Suisses font la haie. C'est Louis XV d'abord, tout rayonnant de beauté et de jeunesse, précédé des princes du sang, les comtes de (^harolais et de Clermont, et le prince de Conti ; puis, conduite par le duc de Bourbon et le duc d'Orléans, voici la reine dont le manteau lioiet, doublé d'hermine, est porté par la duchesse de Boar-
bon douairière, la princesse de Conti et Mlle de Charolais ; suivent la duchesse d'Orléans, Mlle de Clermont et Mlle de la Roche-sur Yon, sœur du prince de Conti. Toute cette théorie royale est de place en place encadrée de dip,nitaires : officiers et chevalie-^s du Saint-Esprit, dames d'honneur, hérauts d'armes, gardes écossaises et gardes du corps aux armes resplendissantes.
C'est encore le cardinal de Rohan, grand aumônier do France, qui officie et prononce une allocution. Il avait à Strasbourg tracé un touchant tableau des vicissitudes de Stanislas et célébré sa gloire ; ici, il s'adresse surtout à Louis XV, exalte la grandeur de ses aïeux et enfin lui présente une épouse que Dieu a formée suivant son cœur, « une femme prudente et sage ». La bénédiction nuptiale est donnée, et, tandis que l'on fait la distribution des médailles, frappées à l'occasion du mariage, la musique éclate et les chants d'actions de grâces remplissent la voûte de la chapelle.
Le cortège regagne les appartements royaux. Après le dîner, le duc de Mortemart remet à la reine un coffret de velours cramoisi brodé d'or, renfeimant « toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle la corbeille » et que Marie distribue à sa Maison : « Voilà, dit-elle, la première fois que j'ai pu oiïrir des présents. »
La journée s'achève par un spectacle que donnent les comédiens ordinaires de la Cour; on a décidé de jouerdu Molière, afin de ne mécontenter personne; aussi Voltaire, qui avait préparé un divertissement, trouve-t-il qaAmphitrt/o/i et le Médecin malgré lui ne sont pas un choix convenable ; il critique tout, jusqu'au feu d'artifice tiré à onze heures et demie, après le souper, « avec beaucoup de fusées et très peu d'invention »; il ne voit dans ces fêtes que bruit, presse, sabbat et tumulte. Quelques jours plus tard il verra tout en beau : Adrienne Lecouvreur joue sa Marianne, Mme de Prie le présente à la reine qui lui parle de la Hcnriade, encore inédite, et l'appelle son « pauvre Voltaire » ; une pension est accordée au poète, il sort de la foule des rimailleurs qui « se
sont donné rendez-vous à Fontainebleau », et qui assassinent la nouvelle mariée « d'odes pindariqaes, de sonnets, d'épUres et d'épithalames ». Il faut avouer que Voltaire a raison et que tous ces meurt-de-faim ont dû sembler à Marie « les fous de la Cour ». Pour eux le roi est Alcide ou Adonis, la reine se change en Astrée, en Cypris, en Diane, même en Flore — qui rime si bien avec aurore! On ressuscite ainsi toute une mythologie à la mode d'alors. Voltaire dédie Marianne à la fille de Stanislas et n'évite pas, lui non plus, la comparaison avec les déesses de l'antiquité :
Du trône redouté que vous rendez aimable. Jetez sur cet écrit un coup d'œil favorable; Daignez m'encourager d'un seul de vos regards. Et songez que Pallas, cette auguste déesse, Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse. Est la divinité qui préside aux Beaux-Arts.
Et dire que ces vers sans poésie, ni éclat, furent les meilleurs de ceux qui accablèrent la reine !
Maiselle ne lut sans doute que les célèbres Conseils écrxi?. par son père et commençant par ces souvenirs évangéliques : « Ecoutez, ma fille, et voyez et prêtez l'oreille. Oubliez votre peuple et la maison de votre père... » Stanislas mettait sa iille en garde contre les écueils qu'elle allait rencontrer à la Cour : la grandeur, la prospérité et la flatterie; il développait ces trois sujets avec émotion et toute la tendresse eu' il avait pour sa fille. « La prospérité, disait-il, est d'autant plus dan gereuse qu'elle vous est presque inconnue; vous avez participé depuis votre enfance à tant de mes adversités que vous savez qu'il n'y a que l'expérience du malheur qui nous peut garantir de ne pas abuser de notre bonheur. » La flatterie lui inspirait de sages préceptes : « Représentez-vous qu'entourée de tous ceux qui s'empresseront à vous faire la cour, il n'y en aura peut-être pas un qui ne soit prêt de vous obéir, de saci'ilierson bien, sa vie pour votre service, mais personne qui vous dise la vérité et qui ne croie, en vous la disant, de
VOUS déplaire et de risquer sa fortune. Vous êtes donc, quoiqu'au milieu des personnes les plus attachées et les plus attentives à vous servir, abandonnée, sur cet article, à vousmême, et vous n'avez d'autre ressource que dans votre bon sens et votre raison. »
Stanislas cherche un appui, il ne le trouve que dans le roi, et dans « celui qui est dépositaire de toutes ses volontés », il veut dire M. le Duc, auquel la reine a « des obligations infinies ». C'était là le véritable écueil à éviter, mais le bonheur aveuglait le roi de Pologne; pouvait-il prévoir que sa fille versera ses premières larmes, justement parce qu'elle aura eu trop grande confiance dans le duc de Bourbon ?
Sources principales :
Archives nationales. Carton K, 139, 140. — AfT. étrangères, France, 314. — Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 2lu7, in-4''.
■Journal historique ou Fastes du règne de Louis XV, in-12, Paris. 1766. — Mémoires de Villars, de Luynes. — Souvenirs du comte de Tressan. in-12, Versailles, 18',i7. — Voltaire ; Correspondance ; Épîtres.
Vie privée de Louis XV , 4 vol. in-12, Londres, 1781 [par Moufle d'Angerville]. — Abbé Froyart : Vie de Marie Leckzinska, in-S», 1794. — Paul de lîaynal : Le mariage d'un roi, in-8», Paris, 1887. — Marquise de Réaulx : Le roi Sfani,slas et Marie Leczinska, in-8", Paris, 1893. — P. Boyé : Stanislas Leszczynski et le troisième traité de Vienne, in-8°, Nancy, 1898. — • P. de Nolhac : Louis XV et Marie Leczinska, in-12, Paris, 1902. — H. ïhirion. Madame de Prie, in-S", Paris, 1903.