‹ Le dix-huitième siècleChapitre 8 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Stanislas à Fontainebleau. — La lune de miel. — Caractère de Louis XV.

— Manèges de M"» de Prie. — Entrevue de M. le Duc et du roi. — Fleury disparaît. — Conseils du maréchal de Villars à la reine. — Plaintes du public contre le Ministère. — Renvoi du duc de Bourbon.

— Dissimulation du roi. — M. le Duc est e.xilé à Chantilly. — Les fureurs d'wOroste». — Maladie du roi et de la reine. — Froideur de Louis XV.

— Le cardinal de Fleurv.

La reine eut une grande joie au lendemain de son mariage: ce fut l'arrivée de ses parents qui venaient s'installer, non pas à Saint-Germain, mais au château de ChamJDord. Stanislas passa trois jours près de sa fille, « dans le ravissement », puis quelques semaines à Bourron, en attendant que sa résidence nouvelle fût aménagée.

Louis et Marie restèrent tout l'automne à Fontainebleau. Leiu^ union parfaite donnait les plus belles promesses. Le roi est transformé : il est gai, causeur aimable et galant ; la reine se voit comparée à Blanche de Castille par son époux. A ceux qui voudraient lui faire admirer une femme de la Cour, Louis XV répond : « La reine est encore plus belle ! » Mais ce n'était qu'illusion et propos de jeune mari : cet enthousiasme n'est que reconnaissance tout instinctive du monarque pour Marie à laquelle il doit une existence inconnue et les premières émotions d'une vie nouvelle ; le cœur et l'esprit de Louis XV sont étrangers à d'autres sentiments plus

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nobles. On a souvent dit que la fille de Stanislas ne sut pas profiter des circonstances, et, femme faite, prendre toute influence sur cet adolescent dont le caractère était encore indécis. Mais elle croyait bien faire en étant soumise au duc de Bourbon comme au roi lui-même, et ce parti, qui semblait le plus sage à l'ingénuité de la jeune femme, lui était le plus funeste. Par malheur, Stanislas ne voyait pas plus clair dans la situation, il prenait pour argent comptant les cajoleries de M. le Duc, et ne se doutait pas des cabales dont sa fille allait être le jouet. De son côté, Louis XV aurait-il jamais subi longtemps l'influence de la reine ? N'était-il pas de nature inconstante, et sa grande préoccupation n'était-elle pas de fuir l'ennui « qui commençait déjà à empoisonner ses jours les plus brillants »? « Sire, lui dira le maréchal de Villars, en 173o, voir un roi de France de vingt-cinq ans triste et s'ennuyer est inconcevable... D'ailleurs vos affaires sont en si bon état, que ce ne sera jamais un ennui pour Votre Majesté d'y travailler... » Discours qui ne devait d'ailleurs pas touclier beaucoup Louis XV. Sa déplorable éducation ne lui avait donné ni le goût des choses sérieuses ou de l'étude, ni cette énergie qui avait fait de Louis XIV un si grand roi. Aussi fut-il toute sa vie un désœuvré, un grand chasseur, un non moins grand joueur; il s'habituera à ne se mêler de rien et, suivant Dufort de Gheverny, parlera des choses de l'État, comme si c'était un autre qui fût à la tête du royaume. Il aura la même insouciance dans sa vie privée et fera le malheur delà reine. En attendant, il devait subir le joug de quelqu'un, et, à défaut de celui de Marie, trop craintive et trop mal conseillée, ce sera un joug politique : Fleury, son précepteur, attendait avec une simplicité et une modestie apparentes l'heure de profiter de l'ascendant extraordinaire qu'il avait pris sur son élève. Par une maladresse inconsciente, la reine s'attaqua justement à la personne qu'il aurait fallu ménager et dont elle ne comprenait pas le rôle discret, mais prépondérant; elle mécontenta Fleury, poussée par le premier ministre et

par Mme de Prie. Celle-ci continuait ses manèges : elle obsédait la reine qui ne pouvait ni parler, ni écrire à qui elle voulait, elle entrait sans cesse dans les appartements royaux, abusait de sa charge de dame d'honneur !

Dès que la Cour rentre à Versailles, le 1" décembre, se prépare une révolution de palais qui va compromettre Marie et amener les premiers nuages, qui jamais plus ne se dissiperont.

On se rappelle qu'il n'avait jamais été permis à Henri de Bourbon de voir Louis XV seul, Tévêque de Fréjus prévoyait de loin. Il était même établi que le prélat entrait toujours dans le cabinet du roi une demi heure avant le premier ministre, qu'il faisait alors ce que l'on appelait le travail, c'est-à-dire la distribution des grâces, grandes et petites, des charges de guerre, etc., si bien que M. le Duc ne pouvait disposer des faveurs et les voyait toutes aller aux créatures de Fleury.

Le ministre, ainsi dupé, tente de sortir de cette sujétion; il s'adresse à la reine qui tâche de résister, mais cède enfin quand on lui déclare qu'il s'agit de secrets d'Etat. Il croit avoir trouvé une complice. Un soir, un conciliabule est ménagé, par la reine, entre Louis XV et le duc de Bourbon, lequel, en présence de Marie, exhale ses plaintes contre Fleury, critique son caractère et sa conduite. Le roi est fort impatient, quoiqu'il ne dise rien; sa colère va éclater.

« Ai-je dépiu à Votre Majesté '? demande le duc assez naïvement.

— Oui.

— Votre Majesté n'a plus de bonté pour moi ?

— Non.

— M. de Fréjus a seul la confiance de Votre Majesté?

— Oui. »

Alors le ministre se jette à genoux en fondant en larmes; la reine pleure aussi. Sur quoi Louis XV rentre chez lui très courroucé. Cependant Fleury veut voir son maître, il trouve les appartements fermés par ordre de M. le Duc,

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et le lendemain il quitte la Cour et se retire dans le couvent des Sulpiciens , à Issy. Le jour suivant, il revenait, ayant reçu une lettre d'Henri de Bourbon lui-même qui lui demandait de rentrer à Versailles. Sur les conseils de M. de Mortemart, premier gentilhomme de la Chambre, le roi avait chargé son premier ministre de cette humiliante commission.

Le duc de Bourbon était perdu, Flem^y n'attendait qu'une occasion pour lui faire donner son congé ; la reine aussi ne devait pas tarder à s'apei-cevoir combien giande était la faute qu'elle avait commise. Elle se plaignit, toute en larmes, au maréchal de Villars, du changement qu'elle voyait dans l'amitié de son époux et attribuait ce changement à l'évêque, si jaloux de son crédit. Le maréchal la console de son mieux et lui adresse un discours qu'il faut citer afin de fixer la psychologie de tous ces incidents : « Je crois. Madame, dit-il, le cœur du roi bien éloigné de ce qu'on appelle amour ; vous n'êtes pas de même à son égard ; mais ne laissez pas trop éclater votre passion : qu'on ne s'aperçoive pas que vous craignez de la diminution dans ses sentiments, de peur que tant de beaux yeux, qui le lorgnent continuellement, ne mettent tout en jeu pour profiter de son changement. » On pouvait certes donner des conseils en meilleur langage ; mais on ne pouvait y mettre plus de bon sens. Mais la reine ne comprit pas encore et quelques semaines plus tard, dans un entretien avec Fleury, elle prend encore la défense de ceux qui font son malheur.

« Quelle haine, disait Marie, avcz-vous donc contre eux, pour insister si fort sur leur éloignement?

— Je ne leur en veux point, répondit Fleury, et si je presse M. le Duc, ce n'est qu'à cause du tort qu'ils (Mme de Prie et Pàris-Duverney) font au roi.

— Mais moi, comment me résoudre à éloigner des personnes dont l'une, secrétaire de mes commandements, demande des juges sur ce qu'on lui reproche, et l'autre, que l'on approfondisse les torts qu'on lui donne? J'avoue que la disgrâce

de ces gens-là, dont je suis très contente, me fera de la peine. »

Puis Marie parle de la froideur de Louis XV, à quoi i'évèque répond assez sèchement : « Ce n'est pas ma faute. » Sur ces entrefaites, les plaintes contre Henri de Bourbon se précisaient, la Ville venait en aide au prélat, l'opinion publique poussait les choses à bout et faisait le jeu de Fleury. Fidèle à son programme, I'évèque reste dans la coulisse, se cachant sous son apparente douceur; sa patience proverbiale va lui assurer la victoire et la succession tant désirée de premier ministre, sans le titre il est vrai, mais omnipotent.

On réclamait des réformes qui ne venaient pas, on voulait voir abolir les lourds impôts, représentant 1 80 millions payés annuellement au roi, et organiser l'administration avec plus d'équité; ne pourrait-on pas mieux répartir l'argent des Fermes, — la ferme des tabacs par exemple, abandonnée à la Compagnie des Indes, — et trouver des ressources moins onéreuses pour une nation épuisée et appauvrie? Le roi ne disait rien, il suivait sans doute les avis de I'évèque de Fréjus, et faisait bonne raine à M. le Duc, tout en ayant l'air de lui pardonner ses erreurs. Le 11 juin 1726, Louis XV part à trois heures pour Rambouillet où il aime à chasser chez le comte de Toulouse, et dit au duc de Bourbon :

« Ne me faites pas attendre pour le souper. » Quelques heures après, le duc de Charost, prévenu en secret dès la veille, demande à parler à M. le Duc et lui remet une lettre de cachet des plus sévères et ainsi libellée : « Je vous ordonne, sous peine de désobéissance, de vous rendre à Chantilly, et d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre. Louis. »

Le duc obéit sur le champ, non sans se plaindre de la façon si dure avec laquelle on le traite.

La dissimulation du roi fut vivement commentée : elle n'était point de son âge, disait-on, et annonçait à la fois « une àme faible et petite »; on y voyait l'influence de

Fleury. Quoi qu'il en fût, Louis XV, en pareil cas, ne montra jamais de franchise, ni de courage; ses défenseurs expliquent cette conduite invariable par la timidité.

Le triomphe de i'évèque de Fréjus était définitif. La reine eut aussi sa lettre de cachet qui lui fut apportée par Fleurv lui-même : « Madame, disait le roi, ne soyez pas surprise des ordres que je donne. Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en prie et je vous l'ordonne. » Dans la suite, des relations épistolaires entre le prélat et la reine s'établirent, mais, sous le couvert d'affectueuse confiance, ces lettres prouvent que Marie se leurrait et ne trouvait pas d'écho auprès de celui dont elle espérait tout pour conserver le cœur du roi. Fleury dupa aussi Stanislas, plus tard; à lire les lettres de l'exilé, on pourlait croire que le prélat s'intéressa vraiment au sort du roi de Pologne !

Les ministres d'État, Morville et Maurcpas, reçurent pareils ordres, et Fleury, comme don de joyeux avènement, fit mettre Pâris-Duverney à la Bastille, chassa les trois frères de ce dernier, exila Mme de Prie en son château de Courbépine, en Normandie, où elle devait mourir l'année suivante. Il accepta la démission de Dodun, marquis d'Herbault, contrôleur général, que remplaça Desforts, et celle de Breteuil àqui l'on donna comme successeur Le Blanc, rentré en grâce. Un arrêt fut immédiatement rédigé pour changer l'imposition du cinquantième et l'on n'eut que sourires pour les ennemis de M. le Duc. La joie était extrême, le lieutenant de police avait été obligé de sévir pour empêcher le peuple de Paris d'illuminer le jour du départ pour Chantilly.

Henri de Bourbon chassait, pour se distraire, « dans le plus beau séjour du monde », mais « gêné par une peine naturelle à tous les hommes, qui est de ne pouvoir en sorti)-, ou du moins s'en éloigner ». Sa mère lui rendait de fréquentes visites, moins pour le consoler que pour lui adresser de conlinuels roproclies de n'avoir pas marié Mlle de Sens au roi. Louis XV est malade en juillet; Mme la Duchesse

en profite pour demander que son fils vienne savoir des nouvelles. A ses instances, le roi répond qu'il ne veut rien entendre.

« Mais, Sire, vous m'accablez de la plus mortelle douleur; voulez-vous mettre mon fils et moi au désespoir? Qu'il ait la consolation de vous voir, ne serait-ce qu'un moment.

— Non », dit le roi qui se retourne pour mettre fin à ce monologue.

Le duc de Bourbon rentrera en grâce lorsqu'il se remariera, en 1727, avec Charlotte de Hesse-Rheinfels; il mourra en 1740, ne laissant d'autres traces dans l'histoire que sa déplorable administration.

On parodia en son honneur un passage célèbre d'Andromaque. On lui faisait dire :

... Si j'ai réduit la France aux pleurs, à la misère; Si j'ai frappé Le Blanc d'une injuste colère, C'est que je voulais être un tyran accompli : Hé bien, je suis content et mon sort est rempli... Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ? De Prie, où êtes-vous? D'oi^i vient que je frissonne ? Quelle horreur me saisit? grâce au ciel j'entrevoi... Dieu ! ce sont les Paris perdus autour de moi...

Viens, ma chère de Prie, à toi je m'abandonne

Je te réserve encor mon cœur à déchirer. Après t'avoir donné l'ELat à dévorer.

Cette maladie du roi, laquelle avait servi de prétexte à Mme la Duchesse, pour venir à Versailles, n'était qu'une indigestion. Louis XV avait mangé beaucoup « de figues, de cerneaux, du lait et autres choses », et s'était trop fatigué à la chasse. L'alarme fut grande pourtant et bouleversa la reine à tel point qu'elle fut prise de fièvre. Mais, d'après une lettre de Stanislas, il y eut une autre cause encore à ce malaise : « Vous avez appris les incommodités du roi et de la reine. Dieu merci qu'elles sont passées... Leur sym-

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pathie va jusqu'à ce qui leur donne des maladies, qui est de trop manger, puisque c'est une indigestion violente qu'ils ont eue, la reine surtout, après avoir mangé cent quatre-vingts huîtres et bu quatre verres de bière là-dessus... Ce qu'il y eut de charmant, et à quoi vous serez sensible, c'est l'assistance mutuelle qu'ils se sont prêtée pendant leurs incommodités. Vous ne le serez pas moins, quand je vous dirai que leur confiance et leur tendresse se fortifient... »

Stanislas, toujours optimiste, est loin décompte, cette co?«fiance et cette tendresse n'existaient guère. Louis XV, après les quali-e premiers jours passés — on craignait la petite vérole — alla bien voir la reine, mais ses visites n'étaient que de quelques minutes, et Villars dit que « la tendi'esse ne paraissait pas grande » chez le roi. Quand Marie fut remise, Louis XV passa trois quarts d'heure auprès de sa femme, l'évèque de F'réjus l'accompagnait; cette marque d'amitié répara un peu la peine causée par les froideurs, encore que la présence de Fleury donnât à cette démarche un air bien officiel. Le roi part pour Fontainebleau san.-' dire adieu à la reine; on annonce que Louis XV reviendra en poste à Versailles tous les samedis jusqu'à ce que Marie soit en état d'aller le rejoindre, mais le roi n'en fait rien. Il y a plus : lorsque la reine arrive à Fontainebleau au bout d'un mois, le chasseur l'emporte sur le mari, et Louis XV s'en va courre au lieu d'aller au-devant de sa femme... La reine ne peut garder d'illusions, mais sa passion durera; les gens de la Cour chuchotent; ils voient que le jeune monarque n'est qu'indifférence et égoïsme.

Ainsi la fille de Stanislas perdait tout à la chute de M. le Duc, la révolution de palais avait tourné contre celui qui en avait été l'auteur, et contre son innocente complice; Henri de Bourbon ;ivait fait ce mariage, croyant travailler pour lui et pour Miiif de Prie; il n'avait ti-availlé qu'au malheur de la reine qui allait vivre isolée entre un époux indifférent et un ministre, maître absolu et du roi et des destinées de la France, bien peu préoccupé en somme des tortures morales

qui faisaient saigner le cœur d'une femme. Placé à la tète du gouvernement, Fleury allait recevoir du Souverain Pontife la consécration suprême accordée aux prélats; de Rome, le neveu du cardinal Gualteri lui apporte la barrette cardinalice (5 novembre 1726); dès lors il a le pas sur les ducs dans le Conseil et il est le « cousin » de tous les rois et princes de la 'chrétienté.

Mêmes sources que pou- le chapitre précé-'e-?* «i'-x^iielles s'ajoiitcnt les Mémoires de J.-iS. uui'on, couue de Cheverny, z voi. in-S», Paris, 18SG.

CnAPïTRE VII

Les collaborntrnrs du cardinal. — Sa vie sans apparat. — Réconciliation avecri'.spciKne. — Le traité de SévilJe.— Don Carlos, duc de Parme-

— Mort d'Auguste H, électeur de Saxe et roi de Pologne. — Les candidats au trône des Jagelions. — Influences anglaises. — Stanislas protégé par la France. — Départ de Leszczynski pour la Pologne. — Son élection.— Contre-élection d'Auguste liL — L'abandonné de Danzig. — Intervention du comte de Plélo. — Opérations sur le Rhin et en Italie.

— Secours dérisoires envoyés à Stanislas par Fleury. — Mort de Plélo.

— Stanislas en Prusse. — Victoires françaises. — Don Carlos, roi des Deux-Siciles. — Stanislas devient duc de Lorraine. — La cascade de Mari y.

Le seul désir du cardinal de Fleury est de gouverner paisiblement, de faire de sérieuses économies et d'éviter la guerre. A son arrivée au pouvoir, il a soixante-douze ans, et il V a quelque analogie entre la manière dont ce vieillard traite sa belle santé et conduit l'État. Voltaire a raison de dire que Fleury considérait la France comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même.

Le prélat s'entoure de collaborateurs, mais il choisit des hommes qui doivent mettre ses capacités en relief et affermir sa faveur. Le plus connu, c'est Chauvelin; malgré l'opposition publique, en quatre jours on lui confie deux postes importants, sans qu'il ait fait ses preuves. Il devient Garde des sceaux (1727) et fait immédiatement fonction de secrétaire d'État et de ministre des Affaires étrangères, à la place

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de Morville, qui prend la résolution de se retirer en même temps que son père, M. d'Armenonville, prédécesseur de Chauvelin.

Fleury resta parfaitement honnête et n'abusa jamais de sa haute situation; il n'eut pas le faste d'un Richelieu, il est vrai qu'il n'eut pas non plus ses talents; mais, après le règne d'un Dubois, il convient de signaler les mérites de cet homme intègre, c'était une nouveauté. La Cour et la Ville ne le ménagent pas, tant cet esprit d'économie semblait invraisemblable. On se moque de la simplicité du cardinal; le marquis d'Argenson en fait des gorges chaudes. « Un des spectacles les plus ridicules, dit-il, c'est le petit coucher du prélat. Toute la France (useurs de parquets ou gens affairés) attend à la porte; Son Eminence rentre, passe dans son cabinet, puis on ouvre, et vous voyez ce vieux prêtre ôter sa culotte qu'il plie avec soin; on lui passe une assez médiocre robe de chambre, on lui passe sa chemise; il peigne longtemps ses quatre cheveux blancs, il l'aisonne, il jase, il radote, il débite quelques mauvaises plaisanteries, entrelardées de discours mielleux et communs; le bonhomme s'imagine que c'est là une consolation pour ce pauvre peuple qui a empressement de le voir; il ne peut donner aux gens un moment plus propice, sans faire tort aux affaires. »

On trouve aussi à redire aux menus et au service mesquin du cardinal. Il était bien forcé de tenir table ouverte, mais il n'y avait que « quatre entrées énormes, un plat de rôti et quatre plats d'entremets ». C'était son étiquette, et jamais il n'en voulut changer. Quand les convives étaient trop nombreux, on se passait les plats sans la moindre façon. Un jour l'évèque de Rennes (Vauréal) ne trouvant pas assez à dîner, dit à l'amphitryon :

« Ma foi. Monseigneur, vous aurez beau faire, votre succession ne vaudra pas celle du cardinal de Mazarin. »

Le ministre en rit beaucoup, il mettait au premier rang des vertus la probité et l'économie. Il avait, lorsqu'il s'agis-

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sait de défendre les finances, des phrases typiques comme celle-ci : « L'argent et l'or ne sont pas des feuilles qui tombent des arbres. »

Une des premières préoccupations de Fleurir fut de réconcilier la France et l'Espagne. Philippe et Elisabeth boudaient toujours depuis le renvoi de l'Infante, et faisaient alliance avec l'empereur Charles VI, celui-là même qui, archiduc, avait prétendu à la succession de Charles II et dirigé la guerre en Catalogne contre les armées franco-espagnoles.

Un Congrès s'ouvrit à Cambrai en 1724, où étaient réunis les plénipotentiaires des Etats ayant participé à la Quadruple alliance, afin de régler les intérêts espagnols toujours fort compliqués; mais, dès que Mariannita fut sur la route de Madrid, Philippe V rappela ses représentants; le Congrès dissous, il chargeait Piipperda, son ministre à Vienne, de poursuivre secrètement les négociations. Ainsi, le 30 avril et le 1" mai 1725, se signaient quatre traités, un avec l'Empire et trois avec l'empereur.

Le corps germanique consentait, en retour des renonciations de Naples et des Deux-Siciles faites par le roi d'Espagne, à reconnaître les droits héréditaires des duchés de Parme et de Plaisance et de la Toscane en faveur de l'infant Don Carlos. Cet établissement tenait au cœur d'Elisabeth Farnèse dont toute l'habileté, en somme, se résume en ces revendications dynastiques en faveur de ses fils; avec une âpreté, une mauvaise humeur de virago, la reine arrive à ses fins, non sans menacer, injurier les ambassadeurs de France, comme s'ils avaient été des valets

Les autres traités confirment la Quadruple alliance, garantissent à l'Espagne la succession établie à Utrecht, reconnaissent la Pragmatique Sanction impériale — c'est-à-dire le privilège accordé à la fille unique de l'empereur d'hériter de tous les biens et pouvoirs de son père, — assurent à Philippe V les bons offices de Charles VI, auprès du roi d'Angleterre, pour la restitution de Gibraltar et de l'île Minorque,

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règlent !e commerce des deux couronnes en accordant protection à la Compagnie d'Ostcnde, ce qui déplaît fort aux Anglais et aux Hollandais ; enfin, en cas de guerre, ces traités établissent une entente réciproque entre les contractants. Les Habsbourgs voyaient ainsi un Bourbon s'entendre avec eux et oublier la haine héréditaire des deux maisons.

Cette politique nouvelle bouleverse toute l'Europe. On répondit à ces négociations par le traité de Hanovre (23 septembre i72.j) entre la France, l'Angleterre et la Prusse, auquel allaient bientôt adhérer la Suède, le Danemark et plus tard la Hollande (1726) ; c'était le maintien de la pacification d'Utrecht. Mais la Prusse ne tarde pas à se détacher de cette contre-ligue opposée à la ligue de Vienne, et, de concert avec la Russie, s'allie avec l'empereur. Les futurs copartageants de la Pologne préparaient l'avenir : durant tout le siècle, ils vont travailler au démembrement de la République du Nord.

Telle était la situation lors de la disgrâce de M. le Duc. Le cardinal comprit qu'il fallait amener Philippe V à de meilleurs sentiments. Il lui fut aisé de dégager sa responsabilité dans le renvoi de l'Infante, puis il eut recours au Père Bermudez, confesseur du roi d'Espagne. Dans une lettre du 1" septembre 1726 il insinue que Sa Majesté Catholique a renoncé à sa famille et à sa patrie et reste indifférente à ce qui se passe à la Cour de France; enfin il met toutes voiles dehors et, dans un post-scriptum, dit textuellement : « Nous sommes entrés à la vérité dans des alliances suspectes au Roi Catholique, mais nos alliés ne sont pas nos maîtres et Dieu veuille qu'il en soit de même de ceux d Espagne. Je vous demande pardon de ce mot qui m'a échappé... »

Un an plus tard la réconciliation était accompîttr, non sans peine: on la devait à la chute de Rip|)crda, instigateur aventureux des traités de Vienne, à l'échec des Espagnols devant Gibraltar, à l'état de santé fort précaire de Philippe V,

autant qu'à la prudence de Fleury. Le 31 mai 1727, se signait le traité de Paris par lequel l'empereur consentait à suspendre pendant sept ans l'octroi de la Compagnie d'Ostende et à convoquer un nouveau congrès en vue de la pacification générale. Tout bruit alarmant cessait et les plénipotentiaires réunis à Soissons scellaient le pacte des deux branches Bourboniennes, préliminaires du traité de Séville (9 novembre 1729), qui mettait d'accord pour un moment l'Espagne et les alliés de Hanovre. Par ce traité, l'Espagne était autorisée à faire entrer 6 000 soldats dans le Parmesan et la Toscane, et à favoriser ainsi les droits de l'infant Don Carlos sur les duchés italiens; le 10 mars 1731, disparaissait le dernier Farnèse, sans postérité ; le fils d'Elisabeth devenait duc de Parme et héritier présomptif du grand-duc de Toscane. Jusqu'en 1733 le calme règne en Europe, mais voici que, le i" février de cette année, un événement crée de nouvelles complications : Auguste II, Electeur de Saxe et roi de Pologne, meurt d'une enflure à la cuisse, causée par un sang corrompu.

Auguste laissait vacante la succession à ce trône qui ne pouvait s'obtenir que par l'assentiment de la noblesse polonaise réunie en une diète. Parmi les compétiteurs se trouvaient : le fils du roi défunt, auquel l'Autriche et la Russie étaient favorables ; l'infant Emmanuel de Portugal, candidat de la Prusse ; et le pèi^e de la reine, Stanislas Leszczynski, soutenu par la France, mais sans aucun enthousiasme de la part de Fleury. La conclusion de cette lutte devait du moins être heureuse pour notre pays et, après cinq ans de guerre et de négociations, nous donner une province nouvelle.

Le cardinal, qui pouvait se flatter d'avoir mené à bien une tâche difficile : la réconciliation avec l'Espagne, fut moins heureux cette fois. Il eut une confiance trop aveugle en son grand ami, le ministre anglais Walpole, qui paralysait notre marine et notre commerce.

Puis il pensait que l'élévation de Stanislas eût donné à

Marie une certaine influence et diminué son crédit ministériel; enfin, d'autre pai-t, si la France gagnait la Pologne par mer et portait un secours efllcace au père de la reine, que dirait la Grande-Bretagne, jalouse de sa puissance maritime? Fleury prenait en secret les conseils — on pourrait dire les ordres — de Walpole. II lutta non seulement contre les amis polonais de Leszczynski, mais contre les nombreux Français qui voyaient dans la victoire de Stanislas le maintien des traditions chevaleresques nationales.

Louis XV intervient lui-même au début ; ne se doutant guère de l'état d'esprit de son ancien précepteur, il fait son devoir sans arrière - pensée . L'ambassadeur de France à Varsovie était le marquis de Monti, il n'avait nul besoin d'être encouragé moralement, la cause de Leszczynski était la sienne. Aussi ce diplomate fut-il heureux de recevoir de son roi l'annonce d'un million de florins nécessaires pour s'assurer les électeurs, gâtés par l'élection fastueuse d'Auguste II qui avait jeté l'argent à poignées. Monti fut encore autorisé à distribuer aux seigneurs polonais les plus dévoués, des barrettes cardinalices, des charges, des cordons bleus ou louges et jusqu'à des bijoux d'or, du clinquant pas cher, montres, étuis, flacons, boîtes à mouches — le cardinal n'était point étranger à cette idée.

Louis XV comprenait que son beau-père devait aller en Pologne et mener sa campagne électorale. « Son séjour à Chamboj-d, écrivait-il à Monti, quoique convenable peut-être encore dans ce moment-ci, laisse cependant subsister des doutes peu honorables sur la réalité des mesures que je prends pour son rétablissement... Je sens la force des raisons qui vous font désirer la présence du roi Stanislas. Il partira de la manière et dans le temps que vous l'indicpierez; tout sera en état pour qu'il puisse partir d'un moment à l'autre, sur quoi l'on attendra les derniers avis que vous donnerez. »

Stanislas se mit en route, les secours d'aigent affluèrent; — Fleury donna trois millions et plus, dans l'espoir que ce

sacrifice éloignerait la guerre ; le pacilisme l'emportait sur le souci d'économiser les deniers de l'iiitat.

Il se joua une comédie qui allait tourner bien tragiquement. Leszczynski, vêtu d'habits de pinchina, grossière étoffe de laine, et coiffé d'une perruque noire, quittait Meudon le 22 août 1733, gagnait la frontière, dans le plus grand secret, et pénétrait en Allemagne, accompagné du jeune d'Andlau, fils de son ami, le lieutenant d'Alsace. L'un contrefaisait le commis, l'autre le marchand ; leurs passeports étaient aux noms de George Bawer et d'Ernest Bramback. Les deux voyageurs arrivèrent à Varsovie le 8 septembre.

Cependant sortait de Brest une escadre à destination de la mer Baltique, portant à son bord un seigneur français, le comte de Thianges qui ressemblait vaguement à Stanislas et qu'on avait affublé d'un habit de gala et ceint du cordon du Saint-Esprit afin de rendre le personnage plus authentique : stratagème suggéré à Fleury par Walpole.

Leszczynski fut reçu avec enthousiasme et nommé roi le 12 septembre au milieu des acclamations des électeurs réunis dans le camp de Wola, près de Varsovie. Le succès était extraordinaire et Narbonne peut dire : « La postérité aura peine à croire qu'un prince à 400 lieues d'éloignement se soit rendu à Varsovie avec un seul homme et se soit fait proclamer roi en quinze jours de temps. » La joie fut grande à Versailles quand, le 20 septembre, un courrier, le nommé Barthel, brûlant les étapes, après avoir fait 420 lieues en huit jours, apporta la nouvelle de l'élection. Barthel arriva entre onze heures et minuit; le Garde des sceaux était encore à table, mais le cardinal se couchait et le roi s'était déjà retiré. Louis XV, après avoir ouvert le paquet et lu la missive, se jeta au cou de la reine qui l'embrassa aussi tendrement.

Cette allégresse ne devait guère durer; le fils d'Auguste II prépara: L sa vengeance. Aidé des armées russes qui, menaçantes, se dirigeaient sur Varsovie et allaient se réunir aux forces saxonnes et autrichiennes, il se faisait des prosé-

lytes, semant l'or et achetant à son tour les électeurs infidèles. Devant cette invasion de troupes étrangères, Stanislas, qui voit la plupart de ses amis l'abandonner, s'enfuit vers Danzig, ville libre, protégée par la République polonaise et fort dévouée à ses suzerains, où il ti'ouve l'hospitalité et quelques vaillants défenseurs.

Une nouvelle diète annule la première, élisant, cette fois, Auguste III (2o octobre). L'histoire se recommence et le fils suit l'exemple du père, détrônant à son tour le roi éphémère que les négociations françaises avaient fait nommer et que les Russes chassaient une seconde fois de sa patrie.

Stanislas ne se tenait pas pour battu. Il avait foi en son étoile et connaissait la bravoure et le dévouement de ceux qui l'avaient accompagné, entre autres Monti, et toute la fleur de la plus pure noblesse polonaise : Poniatowski, le héros des guerres de Charles XII, le primat Théodore Potocki, le prince Frédéric-Michel Czartoryski, le duc Ossolinski, le prince Georges Sapieha. Il comptait aussi sur les secours de la France. Fleurj va se décider à la guerre, on attaquera remperem* sur le Rhin et en Italie, d'accord avec le roi de Sardaigne et avec l'Espagne, mais on ne fera rien ou presque rien pour celui qu'on a justement appelé « l'abandonné de Danzig ».

Tandis que les Moscovites pénètrent dans Varsovie, sous la conduite de Lacy, les regards de Stanislas sont tournés vers la mer, cherchant à découvrir les navires français annoncés ; or, ces navires s'attardaient à Copenhague, Thianges rentrait en France, son rôle ridicule était terminé. « Le conmiandeur de Thianges, qui a fait le roi sur la flotte, écrit Marais au président Bouhier, est arrivé à Paris et a quitté tout ce théâtre. Je ne sais où il a laissé la flotte. » Le comte de Plélo, notre ambassadeur en Danemark, dont le nom est immortalisé, pressait La Luzerne, commandant de l'escadre, de gagner Danzig, mais cet officier avoua qu'il avait reçu la recommandation secrète de ne rester qu'un seul jour dans la rade de cette ville et de revenir au plus vite;

pourtant il céda aux instances de Plélo et, concession illusoire, laissa dans les eaux danoises trois de ses navires : V Argonaute, VAstrée et la Méduse. L'ambassadeur n'écoutait que son enthousiasme, mais il devait s'excuser d'avoir fait son devoir ! « J'ai pris le parti, écrivait-il au roi, de retenir ici les vaisseaux quelques jours... J'apprends que quelques personnes trouvent extraordinaire aujourd'hui que l'escadre n'ait point passé Copenhague, persuadées que, si elle avait paru sur les côtes ie Pologne, sa présence seule aurait encouragé bien des esprits. »

Plélo reçut des reproches sévères ; on ne comprenait plus, à Versailles, les généreux sentiments. Le cardinal se contentait de faire écrire des dépèclies aspergées d'eau bénite de cour, bonnes paroles qui n'étaient suivies d'aucun effet. La guerre, il avait été obligé de la déclarer ; l'injure faite à Stanislas en était bien la cause, mais le prélat gardait sa servilité envers les puissances maritimes et ne se laissait pas émouvoir par les malheurs de Leszczynski; loin de comprendre, comme Marais, cet « intérêt de gloire et d'aîfeciion tendre de parenté », il disait plus volontiers :

Mais que nous chaut que le Nord s'entrepille ?

Stanislas servait donc de prétexte aux mouvements des armées sur un théâtre bien éloigné de Danzig. Les Français, commandés par le maréchal de Berwnck, font la conquête de Kehl (28 octobre), et, en Italie, sous la conduite de Villars, entrent à Milan ; ce sera la dernière campagne du maréchal, qui part en vrai paladin, malgré ses quatre-vingts ans, acclamé partout sur son passage, en souvenir de ses exploits de jadis. Marie Leszczjnska lui donne une cocarde, Elisabeth Farnèse lui en envoie une à Lyon, et la reine de Sardaigne lui en attache une troisième à Turin ; aussi peut-il dire : « Voilà mon chapeau orné d'un vol de reines, qui me rendra heureux dans mon entreprise pour les trois cguronnes. »

Mais les opérations, en cette période hivernale, ne peuvent être décisives, et nos alliés se soucient surtout de leurs propres intérêts. Charles-Emmanuel, peu attentif à l'avis de Villars, s'assure du Milanais (29 décembre) et ne fait rien pour rejoindre les armées espagnoles au delà du Mincio ; Don Carlos, de son côté, se dirige vers l'Italie méridionale et marche sur Naples, — ces deux princes, unis sur la foi des traités, se tournent le dos et guerroient chacun pour son compte, si bien que la route reste libre : les Impériaux, peuvent se retirer sur Mantoue et vers les défilés du Bas- Tyrol.

Tout était singulier dans cette campagne et, comme on l'a dit, elle « était le triomphe des fictions diplomatiques ». L'empereur se défend sur le Rhin et en Italie, mais il reste neutre en Belgique ; le roi de Prusse ne se mêle point de l'affaire polonaise et interdit sur son territoire le passage de l'artillerie russe qui veut attaquer Danzig; sur le Rhin toutefois, en sa qualité de prince du Saint-Empire, il fournit un contingent de 6 000 hommes; George II, en tant que roi d'Angleterre, est neutre aussi, comme électeur de Hanovre il vient grossir les armées impériales; la Russie enfin, soidisant en paix avec la France, aidera Charles VI comme puissance auxiliaire de l'Autriche. Voltaire se rendait compte de la bizarrerie de cette situation; il en parle à l'abbé de Sade : « Le fort de Kehl vient d'être pris; la flotte d'Alicante est en Sicile ; et, tandis qu'on coupe les deux ailes de l'aigle impériale en Italie et en Allemagne, le roi Stanislas est plus empêché que jamais. »

LeszczynsUi espérait que l'on suivrait les conseils de Plélo et que 30 000 hommes seraient détachés d,e l'armée du Rhin, passeraient à travers la Saxe dont les forces étaient massées en Pologne, et viendraient à son secours; mais le cardinal ne voulut pas entendre raison. La reine recevait de son pore des lettres décourageantes : « Je vous assure, disait-il, que si le roi ne s'empare point de la Saxe, je serai obligé de quitter mon héritage et d'aller trouver mon au-

cienne ferme, et je serai votre locataire. Ainsi, si les traités et les conventions rendent l'invasion en Saxe absolument impossible, selon le dire de M. de La Roche (le cardinal), et de M. le Chauve (Chauvelin), il vaut mieux terminer dèi à présent cette affaire à l'amiable que de risquer les frais inutiles dans sa poursuite, car je ne vois pas d'auire moyen de la gagner. » Stanislas se prenait à regreller l'aventure : « Je vous félicite, mes chers cœurs, écrit-il à sa femme Calhe rine Opalinska et à sa fille, je vous félicite d'être ensemble, comme vous me le mandez, et sur ce que vous avez dîné chez maman. Peut-être aurais-je consenti à jeûner une année entière au pain et à l'eau pour être de cette partie... »

Il était, du moins, sûr des habitants de Danzig qui, maigre le couronnement d'Auguste III, dans la cathédrale duWavel, à Cracovie (i7 janvier 1734), gardaient fidélité au roi dépossédé; mais que pouvaient les 800 défenseurs de cette vaillante cité contre le bombardement commencé par les Russes ? 10000 confédérés polonais espéraient s'approcher de Danzig; ils furent bien vite dispersés sur la frontière de Poméranie. Un secours venu de France aurait pu encore tout racheter, mais décidément Fleury abandonnait Stanislas. Plélo écrivait à la Cour sans se lasser : « Envoyez-nous donc au plus vite une flotte, disait-il, nous ne devons plus compter que sur nous-mêmes. Je voudrais bien surtout que M. Duguay-Trouin eût ce commandement : son seul nom vaut une escadre. D'ailleurs il nous faut un homme audacieux qui n'ait pas envie de revoir Brest si tôt... Toute l'Allemagne et toute l'Italie enlevées à l'empereur ne relèveraient pas tant notre considération que la captivité du roi de Pologne et la chute de Danzig nous donneraient de honte et nous porteraient de préjudice. »

Tout en promettant une escadre, Fleury n'envoya qu'une flottille sans vivres ni munitions; les hommes, à leur arrivée en Danemark, durent être ravitaillés par les soins de notre amba^!-:iHeur qui s'aperçut que chacun des soldats disposait juste de sept balles ! « Al on vu ne donner que sept

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balles à des gens qui vont à l'ennemi, écrivait Plélo à Chauvelin: quant aux pierres à fusil, il est honteux qu'on ose en fournir de pareilles! » Le héros n'était pas au bout de son calvaire. La flottille ainsi appareillée arrive devant Danzig le 11 mai; trois jours après, dans la nuit, les Français avaient rejoint leurs bâtiments et cinglaient vers Copenhague. La Motte, leur commandant, avait été effrayé du nombre des ennemis et de l'insuffisance de ses forces; peut-être n'avait-il pas pris sa commission au sérieux. Les historiens modernes ont quelque raison de supposer que Fleury avait fait remettre à cet officier quelqu'une de ces instructions secrètes et contradictoires qui furent assez dans sa manière. Quelle qu'en puisse être la cause, cet abandon est un fait. « Le roi de Pologne, disait Monti, est plongé dans la plus vive affliction ; jugez de la mienne. Toute la ville est dans les larmes : un secours si longtemps attendu, qui faisait tant d'honneur au roi,.., il ne part de France que pour devenir la risée de toute l'Europe,... jamais la Vistule n'avait vu de drapeaux français; il faut qu'ils ne viennent que pour fuir. Plaignez-moi. » Et Plélo écrivait au roi : « Jamais, Sire, jamais les armes de Votre Majesté n'ont essuyé un affront plus honteux. »

Du moins ces tristesses s'éclairent de l'un des plus beaux faits héroïques de notre histoire. Plélo fait entendre raison aux fuyards, disant à La Motte qu'il agit au nom du roi, son maître, de qui il représente le pouvoir. Trois auti-es navires avaient mouillé à Copenhague, la flottille devient presque l'escadre désirée. Le 20 mai, l'ambassadeur informe la cour de France de sa décision, il va s'improviser commandant et conduire lui-même les marins au combat. « Vous ne me reverrez que victorieux, écrit-il à Louis XV, ou, si nous restons, ce sera du moins d'une manière digne de vrais Français et de fidèles sujets de Votre Majesté. » S'adressant à Chauvelin, il est plus explicite : « La résolution que je prends est des plus extraordinaires, mais l'événement qui la cause l'est encore davantage... La honte et l'infamie de

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ce qui est arrivé ue peut s'effacer que par une pleine victoire ou par tout notre sang... »

Entin il envoie aussi une lettre à sa femme qui ne savait rien de ses projets. « Je serais indigne, dit-il, du nom de Français et de votre amour, si je ne faisais ce que je dois en cette occasion. J'ai le cœur trop serré pour vous en dire davantage. Amour, devoir, gloire, que de maux vous me causez!... Il ne s'agit que de faire passer nos gens à Danzig. . . De là je viens vous retrouver pour ne plus vous quitter de ma vie. »

Le 23 mai, Plélo est à Danzig, et peu après il monte à l'assaut des retranchements ennemis. Sous le feu meurtrier de loOOO Moscovites, la petite troupe bat en retraite: on trouva le cadavre de l'ambassadeur, criblé de blessures, à l'entrée du camp des Russes.

Dans la chapelle de Saint-Bihi, près de Saint-Brieuc, se voit une inscription funéraire indiquant la place où fut déposé ce noble cœur : « Sparge lauris sejmlcrum, viator, et benedic nomini armorico . . . . Passant, couvre de lauriers ce tombeau et glorifie le nom armoricain... » Ces vœux sont exaucés; pour faire comprendre la grandeur du sacrifice, on ne saurait évoquer un plus éloquent témoignage que le souvenir laissé par ce vaillant Breton.

Les événements se précipitent. Stanislas, découragé, fuit la ville assiégée et l'abandonne à son triste sort; il part déguisé en paysan, n'ayant pour toule arme qu'un bâton d'épine ; bravant mille dangers, il réussit à gagner la Prusse et à entrer à Marienwerder (3 juillet), sur un char boueux qu'il conduit lui-même. Cependant Danzig capitule, après cent trente-cinq jours d'un siège terrible, et les magistrats sont obligés de reconnaître l'élection d'Auguste IIL

Le père de la reine trouve un refuge chez Frédéric-Guillaume, roi de Prusse; à Kœnigsberg, il signe son abdication officielle, mais le cardinal hésite à lui donner la permission de rentrer en France Les lettres de Stanislas débordent d'amertume : « Que les ministres triomphent, dit-il, tant

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qu'ils veulent; je triompherai à mon tour, quand, avec l'assistance divine et une patience angélique, je sortirai de mon abîme... Mais voiià un nouveau poignard dans le cœur, [c'est] ce que vous me dites de leur cruauté de vouloir m'empêcher de vous voir ; je vous réponds qu'ils ne seront pas les plus forts là-dessus et que je n'en démordrai pas. » Il disait vrai, dans le courant de cette année 1736, il revoit sa bien-aimée Maruclina.

Les campagnes du Rhin et d'Italie se poursuivent. Là, du moins, ni les troupes, ni les vivres, ni les munitions ne font défaut. Berwick tombe devant Philippsbourg, frappé d'un boulet de canon : ce qui fait dire à Villars : « Cet homme a toujours été heureux ! » Le maréchal enviait cette glorieuse destinée, lui, qui, à bout de forces, mourait peu après dans son lit, le 17 juin 1734, à Turin, en cette ville même où il était né.

Coigny gagne la bataille de Parme (29 juin 1734), vainqueur de Mercy, général des Impériaux, qui est tué ainsi que 8 000 hommes; Maillebois s'empare de Modène, mais le prince de Wurtemberg, successeur de Mercy, le venge et vient surprendre le comte de Broglie dans sa tente à Quistello, échec réparé par la victoire de Guastalla (19 septembre).

Don Carlos est à Naples en mai; son général, le duc de Montemar, se signale à Bitonto, dans la Fouille; le prince passe en Sicile oîi il fait reconnaître la domination des Bourbons d'Espagne. Partout les armées de Charles VI sont en déroute ; l'empereur a procuré un royaume à la Saxo, mais il en perd deux et une grande partie de l'Italie ; l'heure était venue de songer à la paix. Fleury écoute volontiers les insinuations de Charles, il envoie un agent secret à Vienne, M. de la Baune, gentilhomme ordinaire de la Maison du roi ; les préliminaires sont longuement discutés : les Deux- Siciles passent à Don Carlos; Parme et Plaisance font retour à la maison d'Autriche ; Milan est le lot de Cli;irlcs-Emmanuel. Qe.uut à Stanislas, on était fort embaiiassé. Le duc

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François III de Lorraine venait d'être fiancé à rarchidvichesse Marie-Thérèse, fille aînée et héritière de l'empereur, mais la France ne pouvait admettre que ce duché devînt autrichien. Ce nouveau problème diplomatique offrit un moyen de tout arranger : la Lorraine serait donnée en viager à Stanislas et ferait ensuite partie du royaume, ce serait la dot rétrospective de la reine qui, comme Anne de Bretagne, enrichirait la France d'une belle et puissante province ; en échange, François III aurait la Toscane où Jean-Gaston, le dernier des Médicis, allait mourir sans postérité. Ces conditions fm'ent signées à Vienne le 3 octobre 1733, mais ratifiées, après d'interminables pourparlers relatifs à la cession de la Lorraine, le 18 novembre 1738. C'était l'œuvre délicate de Chauvelin, qui, victime de la politique anglaise du cardinal, n'en fut pas moins sacrifié par Fleury.

La situation de Stanislas était réglée libéralement : il recevait de Louis XV une pension annuelle de deux millions, mais n'avait aucun droit d'impôts sur la Lorraine qui devenait une source de grande richesse pour la couronne. Ii prit, en 1737, possession solennelle de son duché et, désormais, roi sans royaume, mais généreusement apanage, il mènera une vie tranquille de philanthrope et de mécène, rêvant encore parfois au trône de Pologne ; il est lassé de ces grandes luttes pour lesquelles il n'est point fait, et trouve dans son affection pour Marie de quoi se consoler de ses tristesses politiques. Stanislas fut surtout un tendre père — sa correspondance en donne des preuves charmantes — et ce héros malgré lui reste pour nous le prince qui a su aimer Marie avec tant de reconnaissance.

Dans ses élans d'économie, le cardinal, afin d'épargner une dépense de mille écus, avait remplacé la magnifique cascade de Marly par des bancs de verdure. Un jour il s'entretenait avec la reine des événements qui avaient procuré à Leszczynski sa belle retraite :

(f Croyez, Madame, disait-il, que le trône de Lorraine vaut mieux pour le roi votre père que celui de Pologne.

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— Oui, répondit la reine, à peu près comme un tapis de gazon vaut mieux qu'une cascade de marbre. »

Marie LeszczynsUa a de l'esprit, mais elle se plaît à s'éloigner des courtisans ; aussi ne parle-t-on d'elle que comme d'une personne qui compte à peine. Nous allons voir pourquoi elle dut s'assigner un rôle secondaire et se contenter de vivre dans l'intimité d'amis fidèles qui savent, eux, tout ce que la « bonne reine » a de mélancolique philosophie et de ressources en elle-même.

Principales sources : Journal historique ou Fastes du règne de Louis XV, 1 vol. iii-12, Paris, 1764. — Journal de Pierre Narbonne, 1 vol. in-S», Paris, 18f56.

.Xbljô Proyart : Vie de Marie Leckzinsha, I vol. in-8°, Paris, 1794. — Hathery : Le comte de Plélo . 1 vol. in-S", Paris, 1 S76. — Farges : Recueil des Instructions aux ambussadein's (Pologne), 2 vol. in-S», Paris, lb83. — Boyé : Stanislas Leszczyn.ski et le troisième traité de Vienne, 1 vol., in-S", Nancy, 1898, ouvrage auquel on est redevable de nombreux documents nouveaux qui mettent au grand jour l'attitude de Fleury dans la guerre de la Succession de Pologne et renseignent sur les événements de Varsovie. de Dan^ig. etc. — Lacour-Gayot : La Marine militaire de la France sous le régne de Louis XV, 1 vo). in-S», Paris, 12û2.

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