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Pourquoi les Anglais sont excentriques et comment ils vont devenir raisonnables.
J'avais pour guide et pour ami h Londres un petit vieillard à la figure osseuse , pointue , anguleuse , recouverte d'un parchemin rouge et plissé, au son de voix aigu et fêlé, aux jambes grêles et à l'aspect bizarre. Il eût fourni une mer\eiUcuse caricature à Mathews et à Cruikshank; mais
Ift LES EXCENTRIQUES
les caricatures étaient si communes à Londres, qu'on n'y faisait pas attention. Il pétillait d'esprit, de singularité, d'ironie ; peintre, sculplour, amateur, virtuose, collecteur d'antiquités; riche d'ailleurs, et assez connaisseur pour ne pas se ruiner avec le plus ruineux de tous les goûts , il recevait dans ses salons excellente compagnie. H passait j)()ur un original ; son sarcasme, sa fortune et ses relations l'eussent aisément protégé contre toutes les attaques. On savait qu'il possédait à la campagne plusieurs retraites dans lesquelles il n'admettait personne; on savait qu'il se renfermait souvent dans une petite maison baroque, située au bord de la Tamise, et qu'il n'y recevait pas même les plus intimes de ses amis. Comme, en Angleterre, toutes les originalités ont leurs coudées franches, le spirituel et mahn vieillard continuait sa vie indépendante sans que personne y trouvât à redire. Il achetait des tableaux, exerçait sur le tiers et le quart l'art du quizzing, du lioaxing et du culling, variétés de la satire et de l'épigrammc. 11 donnait de fort bons concerts et bâtissait des pavillons chinois. Le pavillon chinois était encore une de ses manies. Cet homme, que la nature avait irrégulièrement dessiné, abhorrait le goût hellénique et la régularité architecturale. Il tolérait le genre gothique; il admirait le goût égyptien; il avait de l'enthousiasme pour le genre chinois ; il embrassait d'une vénération sans bornes les grottes de Triichinopoli, les colonnes hindoues, et ces pagodes immenses, audacieuses , chargées de sculptures et de monstres innombrables qui s'élèvent comme des bijoux d'orfèvrerie gigantesque, dans les plaines du Dekkan.
Le vieil archilccle (1) "NVordem (c'était le nom de cet ori-
( *) Le nom réel de ce personnage ainiaLlc cl original, que je puis
ginal) me devait quelque reconnaissance. J'avais fait recueillir à Taris , pour enrichir sa collection , une quantité considérable de vues de cathédrales , que nos amateurs ne recherchaient pas encore : la fureur de l'ogive ne nous avait pas envahis. AVordem avait donc beaucoup d'amitié pour moi. Il prenait plaisir à m'expliquer les anomalies du caractère anglais ; et chaque fois qu'il compulsait et admirait ses merveilles gothiques (ce qui arrivait tous les soirs), il sentait se ranimer et se reverdir ses sentiments de bienveillance pour le jeune voyageur français.
Wordem fut la première personne à qui j'allai raconter ma solennelle entrevue avec le terrible Jemmij Coirer. H faisait son launck ou second déjeuner, flanqué de sandwickes et de beurre frais. A mon récit, )e front du vieillard se dérida ; son sourire sardonique s'anima de joie et de gaîté ; les cartilages de ce nez pointu et voltairieu tressaillirent plusieurs fois, et il s'écria quand j'eus fini :
— « Jemmy Coivcr est un brave garçon, ma foi! Jemmy Coiver est un de nos Excentriques. C'est là ce qui s'appelle honorer son métier. Mais vous, qui venez de France, du pays social par excellence, comment pouvez-vous comprendre quelle importance nous attachons à Vexceniriciié, à l'originalité , au mouvement imprévu , indépendant et spontané d'une existence qui se fait elle-même, qui vit en dehors de toutes les sphères et qui ne doit rien à personne? Chez vous originalité est synonyme de folie ; chez nous , c'est un éloge et un honneur. Mais cela finira bientôt. Nos rapports avec le continent nous perdront. Nous n'aurons plus, comme vous, que des espèces , et pas d'individus.
dire anjourd'liui , puisqu'il n'existe plus, est Porden. Il a été longtemps architecte du prince régent , depuis George IV. Sa fille, miss Pordeu, a public des poèmes ingénieux dans le goût de Daiwin,
Voyez Jcmmy Coivcr : il est gentilhomme de grand chcmin; ïyburn l'allcnd; c'est un grand coquin, sans doute, mais il exerce sa profession à sa guise ; il agit lihrtMuent, il choisit ses victimes ; il a son code personnel et sa moralité à part. Il sait ce qu'il fait, ce qu'il veut et où il va. Jcmmij Coivcr for cvcr !
J'écoutais en riant ce panégyrique d'un original de grand chemin par un original de salon. Après avoir bu un verre de gingcrbccr , sa liqueur favorite , "NVordera reprit en ces mots :
— « Vous m'avez fait beaucoup de plaisir en me racontant celle petite aventure ; et Jemmy Cower occupera un rang honorable dans mon Histoire des Excentriques anglais, car je veux bien vous l'apprendre , en vous demandant lo secret sous le sceau du serment : c'est un travail dont je m'occupe depuis trente ans bientôt. Le premier, j'aurai fait les annales de l'originalité anglaise, c'est-à-dire celles de la Grande-Bretagne. Elles sont d'autant plus honorables pour l'humanité et dignes d'être conservées , que nos vieilles mœurs vont s'effaçant chaque jour. Mais venez avec moi ; partons pour Twickenham , où j'ai une petite maison fort curieuse à voir ; je n'y ai jamais laissé entrer personne , que le sculpteur Flaxman et le poète "NValter Scott. Nous monterons en bateau , et nous causerons en route. Votre voyage, mon jeune ami, ne sera pas sans instruction ni sans fruit.
En eiïet, nous partîmes du pont de Londres , laissant derrière nous ce ^aste port couvert de navires, et cette forêt de mâts dont l'ombre tremble sur les flots , et ces mil- Ucrs de voiles dans lesquelles le soleil et le vent se jouent. Deux rameurs, bargemcp , célcbrcs par le dialecte composé d'injures qu'ils adressent ù tous les passagers , nous
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accueillirent do leurs maU'dictidiis les pins caressantes et les plus choisies; puis ils Ihcnt voler la nacelle à travers les embarcations qui glissaient autour de nous.
— « Vraiment , disait en français le vieil architecte, je désespérerai de notre Angleterre, quand clb perdra ses Wln'nis , ses Odditics , ses Eccenlricities , ses habitudes d'indépendance individuelle. C'est précisément à cette manière d'être antisociale qu'elle doit sa plus grande force ; c'est de sa personnalité enracinée , respectée , touchant à l'égoïsme, que sa liberlé politique a surgi. Voilà son meilleur habeas corpus. Dès le berceau de notre histoire , nous retrouvons dans nos mœurs cette tendance à l'originalité individuelle, et cette vénération pour le déploiement de chaque caractère selon sa forme et son humeur. Dans nos parcs , les arbres que nous préférons , ce sont les grands chênes « aux bras tortus, comme dit Shakspeare, au front noueux, aux capricieux enroulements , à l'écorce bizarre , aux racines qui sortent de terre pour y rentrer. » Nous n'avons aimé jusqu'ici ni les arbres taillés en espalier, ni les quinconces h angles aigus , ni les hommes disciplinés sur le même modèle, ni les caractères coulés dans le même moule. Je crains bien, ajouta-t-il avec un grand soupir, que cette époque de ïexcentricitc et de la gloire britannique n'ait dit son dernier mot , et que bientôt , grâce h la civilisation qui nous gagne, nous polit, nous raffine , nous glace et nous aplanit , nous n'allions misérablement nous confondre avec toutes les nations européennes ! Une nation et un homme sans originalité ! sans empreinte ! fi donc î Cela ne vaut pas la peine de naître. Je conçois que vous, jeune homme, ayez quelque difficulté à me comprendre. Chez vous, depuis très-longtemps, la première de toutes les vertus , c'est la sociabilité. Vous définissez l'homme
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lia ciuiiiial sociable. Nous le définissons un animal imlcpctulatu.
— En lYaucc (continuait ce singulier pliilosoplic , pendant que nous voguions sur la Tamise entre deux rives couvertes d'une pelouse verte et veloutée , comme les gazons de >Vouvcrinans), il a été convenu, depuis le xni" siècle, que chacun devait se sacrifier à la société et confondie son individualité propre, son originalité personnelle dans le torrent des idées et des mœurs générales. Un homme qui s'écartait de la route commune était anathème. Jean-Jacques Rousseau et Montaigne, parmi vos grands écrivains, sont peut-être les seuls qui aient osé livrer au public leurs singularités spéciales, ou, comme disent les médecins, leur idyosyncrasie. Yoilà pourquoi l'écrivain humoiisiiqiic, commun chez les Allemands, très-fré(iucnt parmi nous , vous est inconnu. Vos auteurs comiques eux-mêmes sont raisonnables. Ils redoutent le caprice : ils veulent plaire, en instruisant. L'excellent Mohère est un gassendisle ; Voltaire un chef de parti.
— Mais, interrompis-je, que pensez-vous donc de Scarron, le bouffon, le niais, le cul-de-jattc, qui faisait rire de ses folies la cour galante et grave de Louis XIV ? Était-ce un excentrique selon votre cœur ?
— Non pas. Scarron n'était qu'un bouffon et un parodiste :
0 Ce pauvret » Très-maigre, n Au col lors I) Dont le corps s Tout tortu » Tout bossu, * Surauué,
D Dccliaiué, » Tut réduit, » Jour et nuit B A soiifl'rir » Sans guérir » Des tourments »Véhémeuts; »
(et cette citation vous prouvera que je lai lu avec fruit) ; Scarron, qui passa pour le plaisant par excellence, pour le gracioso de son époque, n'était pas ce que nous appelons un Lumoriste. Il suait sang et eau pour amuser autrui. Profondément triste ; il eût été un moraliste mélancolique , s'il eût écouté son penchant. Sa gaîté me fait mal ; je crois entendre les cris que lui arrachent la goutte et le rhumatisme.
Contentez-vous de ce que vous possédez , d'une belle cl grande littérature , bien disciplinée , noble , féconde , fière, sage, admirable de raison et de pureté. Nous avons autre chose^ et peut-être n'est-ce pas mieux. Dans ÏOld England, toute Saxonne, le respect national pour l'individuaUté a fait naître parmi le peuple une foule d'originaux comiques; parmi les écrivains, les humoristes dont je vous ai parlé ; parmi les gens riches , une multitude de lubies extravagantes , philanthropiques , inouies , baroques , vertueuses, vicieuses, inutiles, d'ailleurs amusantes à observer. C'est le résultat naturel du soin avec lequel nous avons établi parmi nous l'inviolable puissance du vioi individuel, le culte de ce moi, qui peut se révéler Ubrement par toutes les bizarreries, sans qu'on le harcèle ou le chagrine.
Dans toutes les classes, même liberté.
Je suis un Excentrique.
Joniiny Cowor est un Exccniriijiic.
(Iclui qui a l)àli la maison que vous allez voir était un Exccnlvitjuc. »
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La maison d'un amiral.
Mais nous abordions , et je mo trouvai en face du plus singulier bâtiment que j'eusse jamais contemplé. Cette folie arcliiiecturale, construite par un amiral en retraite , avait la forme d'un vaisseau de haut bord ; nous entrâmes ; tous les usages de la vie maritime avaient été religieusement conservés. Nous y trouvâmes des canons sur leurs affûts, des hamacs en guise de Uts , des cabines fort propres , un fond de cale en guise de cave , et un pont en guise de terrasse. Un vieux matelot, en grande tenue, ancien domestique de l'amiral défunt , nous reçut et nous servit.
« — Vous connaissez maintenant la manie qui me possède, me dit Wordem ; je suis à radùt de toutes les bizarreries de mes compatriotes , et je ne pouvais pas acheter de maison de campagne plus en harmonie avec mes goûts que cette maison-navire. Historiographe des Excentriques, j'ai eu soin de conserver ici le souvenir du bizarre fondateur de ce domaine. Entrez ; vous trouverez toute une bibliothèque d'originalités, toute une galerie de burlesques, y compris les voleurs de grand chemin, les
confrères de votre Jemmy Cower , enfin tous les monuments de la bizarrerie anglaise que j'ai pu recueillir. »
Ce fut dans celte étrange résidence que Wordem me permit de compulser de nombreux volumes, tous écrits de sa main, qui contenaient sa Biographie des Excentriques, et d'en extraire quelques notes. Des portraits aussi bizarres que l'appartement étaient suspendus aux parois , et ne correspondaient pas mal avec la singularité des caractères et des actes rapportés dans les in-folios du vieillard. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui donnais la liste exacte de cette encyclopédie des folies anglaises. Il y avait un volume consacré uniquement à chaque classe des Excentriques :