IX. — Aux BIOGRAPHIES DES EXCENTRIQUES ANGLAIS, CtC
Il me laissa feuilleter longtemps la bibliothèque extravagante^ où se coudoyaient tous les produits de cette demi-démence, de cette originalité baroque^ ou de cette individualité indépendante qu'on nomme excentricité. J'y rencontrai des noms célèbres et obscurs , des astronomes et des géomètres, des pauvres et des millionnaires , des mendians et des rois, des acteurs et des bourgeois; quelques fragments de poésie , des lambeaux de musique , des
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gravures ou des esquisses, filles du burin ou du crayon de ces originaux. Je n'obiins pas sans peine la permission de transcrire les plus piquantes de ces anecdotes , conservées par leur possesseur avec cette vi^^ilante et curieuse jalousie commune h. tous les amateurs exclusifs. Wordem interrompait souvent mon travail par des observations qui prouvaient le bon sens et la pliilosopbie dont ce cerveau bizarre n'avait pas répudié le culte.
— Observez, me disait-il, que la fin du xvr et le milieu du wiii'" siècle sont surtout féconds en originaux anglais. Ben Jonnson, dans ses comédies, en fait, sous Jacques I", une magnifique collection ; Swift , Sterne , Slicridan et Pope s'emparent de ceux qui fleurissent dans leur époque. Notez encore que ce sont là les belles phases de nos annales , nos ères de repos et de gloire : tant il est vrai que l'excentricité se confond avec la fortune de la Grande-Bretagne, et n'est qu'un des rayons de sa puissance. »
Le roi des f^aslronomes. — La loterie — ^^ Toul-à-L'iiCurc. — Le niemia:it-. m.lcur.
Tam suaviï dicam T'cinon, »it malè iit ei qui l, li n.s non dclectclur 1 (Auoinjmc.)
— Par où diable vous j laîra t-il de commencer? me dit AVordcm. Par les avares ? par les erii ites ? \K:r les mélancoliques? par les |)liiIant!.ro;es ou les voleurs? Tenez,
voici le porlrait du roi des gastronomes : il se nommait Rogerson, et son père, homme riche, l'avait fait voyager en Kurope. Il n'avait, dans sa tounu'e, ohsfrvr, (!tutlié, approfondi qu'une science, les dilîrrents systèmes de cuisine, les diverses méthodes gastronomiques. Peu de temps après son retour en Angleterre, son père mourut. Il avait recueilli beaucoup de notes qu'il se hâta de mettre en œuvre. Tous ses domestiques furent des cuisiniers. Valets de chambre, cochers , grooms , tous savaient la cuisine. Kn outre, il payait trois cuisiniers italiens, trois français et un allemand. L'un d'eux n'avait qu'un seul emploi , celui d'accommoder le plat florentin nommé dolce piccante. In courrier était constamment sur la route de la Bretagne à Londres pour lui apporter des œufs de perdrix de Saint- Malo. Souvent , deux plats lui coûtèrent cinquante guinées. Entre ses repas , il n'était occupé qu'à compter les minutes qui le séparaient de sa jouis>-ance prochaine. En ■euf ans toute sa fortune était mamjce , dans l'acception littérale du mot. Son estomac avait absorbé cent cinquante mille livres sterling. Devenu mendiant, un ami le rencontra et lui donna une guinée. Il alla acheter un ortolan qu'il accommoda lui-même , selon les règles de l'art ; et la digestion faite, il se suicida.
En voilà un autre dont la manie était moins sensuelle. Le hasard de la loterie avait tant de charmes pour lui , qu'il lui sacrifia un million de fortune. Il se nommait (Jiristophe Barthélémy, et vivait à la lin du ^111*= siècle. Quand le sort le favorisait, il donnait dos fêtes magnifiques dans ses jardins d'islington. Les cartes d'entrée portaient les mots suivants :
To commcmorate tkc snili s o[ Fortun'^, Com iitiuoralion des siuiircs de It I orlune.
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Cet adorateur aveugle du hasard lui avait sacrifié ses revenus et se trouvait rcduil à la besace, lorsqu'il emprunta deux livres sterling à un do ses amis, les mit à la loterie, et gagna vingt mille li\ res sterling. 11 les rejoua , perdit tout, et mourut mendiant.
M. Toiii-a-l' heure , dont vous apercevez le portrait , vous intéressera peut-être davantage. La manie, le hobbijliorsc de John liobinson de Kendal , c'était l'espérance et l'avenir. Aujourd'hui n'existait pas pour lui ; il espérait vivre demain. Les mots wui-à-llieure {by and by) sortaient sans cesse de sa bouche. Il devait monter à cheval , employer ses chiens , régler ses comptes , se marier, réparer sa maison, — demain. — Sa meute, ses écuries, sa bibliothèque, devaient lui être utiles — demain. Il est mort à quatre-vingts ans, à Kendal, sans avoir cessé un moment de se regarder comme chasseur, comme membre du Parlement, comme homme de lettres, comme écuyer, — mais sans avoir amorcé un fusil, ni brigué une élection, ni écrit une lettre, ni monté un cheval.
Vous en trouverez de toutes les espèces : un orfèvre nommé Smith ^ devenu millionnaire, s'éprit si bien de l'état de mendiant , qu'il passa quinze ans de sa vie à l'exercer. On le connaissait dans les environs de Londres sous le nom de l'homme au chien , parce qu'il était suivi d'un chien, l.'n jour, ayant fait je ne sais quelle offense à un habitant de Mithan , il fut condamné par le juge de paix de l'endroit h être fouetté en place publique ; il ne pardonna jamais cette injure au village de Withan , et dans son testament , ayant laissé un legs à tous les villages du comté de Surrey, il eut soin d'oublier le seul village où cette punition lui avait été infligée.
Vous faut-il une scène plus dramatique, plus développée?
Je vous raconterai la grande révolution des chats , dont Cliester fut témoin il y a quinze ans.