S VII
Milloi). — Johnson, — Slcclc. — Le maiclicur. — Le tailleur.
— «Ceci VOUS semble une plaisanterie, une waggcry, une farce, dont on aurait pu s'aviser dans tous les pays. Voulez-vous que nous nous occupions des hommes célèbres excentriques? Ils ne nous manqueront pas. Je pourrais vous montrer Skakspeare, dont les sonnets attestent un platonisme si bizarre, et cet enthousiaste MiUon, qui parlit pour ritaUe dans l'espoir d'y trou\er une femme à peine entrevue. Élève de Cambridge, il s'était, dit-on, endormi sur les dalles du collège. Lne jeune Italienne passa près de lui , le remarqua, traça sur un morceau du papier ces vers chai-mants du Guarini :
0 Occhi , stclle mortali , » Minislri de' miei niali , » Se cliiusi m'uccidite, » Aperli, che farcie?
et glissa le papier dans la main du jeune homme. Milton s'éveilla , entrevit l'Italienne , et lut les vers qu'elle venait d'écrire; c'est peut-être un conte. Si la tradition est vraie, son voyage en Italie , voyage auquel nous devons le Paradis perdu, n'eut pas d'autre motif que cette suave ap-
parition qui ne cessa jamais de lianlcr l'imagination rêveuse cl tendre du grand linnnne.
Los iiinnoiisU's an'^lais forment une armée à peu pr^s innombrahk'. AMiigsel tories, hanovriens cl jacohiics, tous ont leur grain de folie indépendante. Juges sur leurs sièges, gens du monde dans les salons, poètes dans leur cabinet , prédicateurs dans leurs chaires, font parade de ces goûts étranges. Butler, dans son Hudibras, recueille les excentricités puritaines, Addisonles extravagances du temps de la reine Anne., Les moralistes sévères ne sont pas exempts de la contagion universelle. Samuel Johnson, ce pédant que l'on surnommait l'ours, prévient la femme qu'il veut épouser qu'il a eu deux oncles pendus : die lui répond gravement que ce genre de mort est le seul en usage dans sa propre famille , qu'elle compte dans sa généalogie trois générations de pendus; et elle l'épouse. Voici des testaments excentriques et des plaisanteries en face de la mort; Marlborough, couvert de gloire, boxe avec un cocher ; Stcele, le bel esprit, dort sur une borne ; le mélancoliciue et admirable Cowper élève des lapins et leur consacre des élégies ; Shenstone, poète , et homme de talent, se transforme en berger du Lignon et mène une vie arcadienne. Goldsmiih , écrivain plein de simplicité et de génie, parcourt la France et l'Italie sans un liard dans sa poche , en faisant danser aux sons de sa flùle les paysans de ces contrées ; Kean , notre contemporain, choisit pour garde-du- corps un jeune lion qu'il fait coucher dans sa chambre ; l'éloquent Fox , après avoir gagné beaucoup d'argent au jeu , emploie , pour chasser ses adversaires et garder les guinées , un moyen tellement immonde, que j'ose à peine l'indifiucr. Ftes-vous curieux de connaître les originaux de nos fats actuels, les pères de la race des dandies , laquelle a fleuri si glorieusement
(le 1815 à 1830? les voici. Beau Nash et Beau Brummcll, glorieux licros , doivent leur gloire à la pose de leur cravate et à la coupe de leurs pantalons. C'est à Beau Bnimmell que vous devez les gants jaunes ; c'est ISask qui a réglé pendant dix aiis la forme des bottines. Nash, qui demeurait à IJatlî , était aussi célèbre que Burke. Sa statue en pied , placée entre les bustes de Pope et de Newton , orne la salle où l'on prend les eaux de Batb. La fatuité a sa statue ; le génie n'a qu'un buste.
Voici déjà longtemps que nous traitons avec cette bienveillance nos excentriques de toutes les classes. Dès le xYl* siècle, les originaux anglais ont eu l'immortalité à espérer. Entrez chez ce vieux marchand de cannes d'Exeter- Ciiange : au milieu des fouets, des cravaches, des badines, des joncs et des tabatières, parmi un nombre infini de bagatelles d'ivoire sculpté , de bambous polis et de noix de coco taillées , on vous montrera une figure d'ivoire , uu long nez sous un chapeau plat, les cheveux plats aussi. Cette tête bizarre sert de pomme à une canne. C'est le portrait de Thomas Coryaie , voyageur du xvi'= siècle , dont la laideur et la bizarrerie furent si célèbres, que les artistes du temps briguèrent la gloire et le plaisir de sculpter cet extraordinaire visage. De là les cannes à la Coryate , qui sont aujourd'hui d'un prix extrêmement élevé dans les ventes , et dont la plus belle a appartenu au docteur Arbuthnot. Coryate traversa toutes les contrées de l'Europe à pied , et publia une de ses relations sous ce titre : « Crudités avalées à la liAte pendant un voyage de cinq mois. » H savait douze langues , et se vantait beaucoup d'avoir forcé de se taire une femme hindoue avec laquelle il avnit eu querelle.
L XMir siècle a reproduit le même phénomène. Le II. 2*
fameux Stewart le viarchcur [Walking-Stcwart) ne doit pas iiiauquer à iiolro galerie d'originaux. Quand il uï-lait pas au Japon ou au Pérou , vous le rencontriez sous une des alctnes du pont de Wesnnin.sier. C'était un vieillard vénérable qui portail toujours un bâton blanc à la main, qui se vantait de n'être jamais monté ni à cheval ni en voiture, et qui a\ait visité tous les coins du globe à pied; comme J.-J. Rousseau, il avait adopté le costume arménien. En 1780, il donna des bals magnifiques à Londres, et des concerts toujours suivis d'un sermon prononcé par Stewart. Jl avait, disait-il , couru le monde en quèle de la polarité de la venu morale , c'est-à-dire du grand problème que Kant et Leibnitz n'ont pas résolu. Innocent et philosophique original, dans les salons duquel aJlluait la bonne société de l'époque ! Quand son orchestre jouait la marche funèbre de Suid, on savait que c'était là le signal du départ , et les salons se vidaient aussitôt.
Quiconque a été à Margate , quiconque a vu ce rivage couvert d'ânes et de chevaux, et cette mer couverte de barques , et ces citoyens endimanchés , et ces visiteurs brillants , doit se souvenir du vieux Lowell. On le trouvait partout : son nom est à jamais attaché au souvenir de iMargale ; il \ivra dans la mémoire des habitants, comme ISapoléon dans l'histoire; sa Uvrée de pluche rouge aux galons noirs et verts était connue de tous les voyageurs. Enrichi par son commerce de tailleur, il avait toujours dans sa garderobe cinquante habits complets ; presque millionnaire, il acheta au centre de la petite ile de Thanet une belle propriété dont l'aspect était bizarre. Depuis la grille d'entrée jusqu'aux girouettes du toit , tout représentait l'un des insirumcuis ou des accessohes de la chasse ;
car sa monomanie , depuis qu'il avait quille l'aiguille, c'était le métier de chasseur ; les croisées figuraient des tètes de sangliers ; au lieu de tapisseries, il avait jeté sur le parquet des dépouilles d'animaux sauvages ou tués à la chasse: des peintures, représentant tous les sujets de chasse imaginables, donnaient au château du tailleur l'apparence du palais de Nemrod. Il s'était accoutumé à ne rien faire comme un autre : son cheval favori , nommé Blucher , acheté, je crois, chez Astley, était dressé à le suivre comme un chien ; et c'était cliflse plaisante , ma foi , que de voir mon vieux tailleur, habit et culotte de velours rouge, marchant gravement dans les promenades de Margate , suivi pas à pas du quadrupède docile ; derrière le cheval , un myrmidon , vêtu de rouge comme son maître , portait une immense pipe d'écume de mer ; et sans s'embarrasser autrement des sourires , des épigrammos , de l'élonnemcnt et des railleries des voisins, il était beau à voir causant avec les dames, tendant la main à celui-ci, souriant à celuilà , et commençant des intrigues amoureuses. Car notre vieux tailleur était erotique , et je ne dois pas oublier une de ses singularités les plus extraordinaires; il avait soixantedix ans et se targuait de sa belle conservation. Je ne sais quelle fille de Margate eut la maHce d'exploiter ses prétentions et de lui attribuer l'enfant auquel elle allait donner le jour. En Angleterre , il suffit du serment de la fille-mère pour prouver la paternité et condamner celui qu'elle accuse à payer les mois de nourrice. Le vieux Lowell fut très-flatté , il paya avec joie; et bientôt toutes les demoiselles de -Margate qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable , si bien qu'en moins de deux ans Lowell se trouva père légal de soixante-deux enfants, dont il paya très-exactement l'éducation. Jamais
ministre n'a rempli sa vie d'iui plus j^rand nombre d'occupalions strictement coordonni-es et toutes inutiles. Il se levait à ({uatre heures , correspondait avec la plupart des cluhs ou sociétés de chasseurs , fatiguait trois chevaux , tournait autour de lile, chassait, péchait, et lerniinait sa journée par une promenade de trois cents pas sur un âne, ni plus ni moins.
Je le rencontrais quelquefois à Londres , dans les visites assez rares qu'il rendait à ses amis de la capitale ; il échangeait alors son habit de velours rouge contre un habit de velours noir complet, l ne brochelie, plus chargée de décorations que celle de iM , suspendait à l'une
de ses boutonnières à peu près soixante médaillons. Je l'arrOlai et lui demandai quel était ce grand nombre de décorations étrangères dont les souverains d'Europe l'avaient honoré. « Ce sont, répondil-ii, les médailles de tous les clubs auxquels j'appartiens, et presque tous ceux d'Angleterre me comptent parmi leurs membres. Voici la médaille des Lunatiques, celle des Druides, celles des Chevreaux et celle des Chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'Aiguille , comte du Choux-fleur et duc des Épinards. J'appartiens à l'ordre des Comètes et à celui des Kcheveauxmêlés ; j'ai bien le droit de porter tous mes ordres. » En effet, à chaque pas qu'il faisait, c'était une sonnerie indéfinissable de cuivre, d'argent et de plomb.
Mon tailleur, pour terminer dignement une vie si singulière , quand il approcha de sa quatre-vingtième année et vit de près la mort, envoya chercher son vieil ami le charpentier Amerall , qui demeure encore en face de l'église.
— Que me voulez-vous? lui demande Amerall.
— Que vous me preniez mesure. J'ai besoin de mon dernier habit ; vous allez vous mettre à l'ouvrage. Acajou
de première qualité , cliarniùres d'argent , la serrure el la clé de mémo métal. Vous pratiquerez au couvercle, vis-hvis l'endroit où ma tète doit être placée , une ouverture ovale , h laquelle vous attacherez un morceau de cristal très-solide.
Le cercueil attendit encore son maître deux années entières. Lowell ne manquait pas d'aller le visiter une ou deux fois par semaine. La lettre qu'il écrivit au charpentier, deux jours avant sa mort , mérite d'être conservée :
« M. Amerall , préparez -moi ma maison; passez -y le balai et le plumeau. Samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez propres. Tenez - là , je vous prie, en meilleur état. » Deux jours après il était mort.
— Au surplus (continue AYordem qui me voyait étonné de ses récits) , tirez - vc^us comme vous pourrez de cette grande foret de documents hétéroclites. Classez et systématisez si vous pouvez toutes ces extravagances. Je vous reconunande surtout le volume que voici; vous y trouverez tous les passages d'auteurs célèbres; toutes les citations et tous les exemples qui peuvent excuser l'excenlriciié des goûts et des humeurs s'y trouvent rassemblés.
J'ouvris l'in-folio, et je transcrivis au hazard quelquesuns des fragments destinés à servir d'excuse, de préambule et de portique, à la biographie des originaux.