‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 23 sur 61 · TESTAMENT D'UN COMTE DE PEMBROKE · texte numérisé non relu

TESTAMENT D'UN COMTE DE PEMBROKE

1° Pour mon âme, j'avoue que souvent j'ai entendu parler de cela ; mais qu'est-ce qu'une âme ? où est-elle ? pourquoi est-elle? Dieu le sait ; je l'ignore.

2° On me fait aussi grand bruit d'un certain autre monde, où je n'ai jamais été : je ne connais pas un pouce de la route qui y mène. — Tant que le roi fut sur le trône, j'ai été de sa reUgion, j'ai fait porter soutane à mon fils; je pensais même en faire un évoque lorsque les Écossais me changèrent en presbytérien ; enfin, depuis que Cromwell a paru, j'ai été indépendant. "N'oilh, je crois, les trois états religieux du pays ; l'existence de l'un d'eux supposet-elle celle d'une âme ? Alors j'en ai une , tout au moins. Si mes exécuteurs m'en trouvent une , je la rends à qui me l'a donnée. — Item. J'abandonne mon corps, que je ne puis garder, à ceux qui l'enseveliront; je ne veux pas qu'on le place sous le porche de l'église; vivant, j'étais lord ; mort, je ne veux pas être où furent les langes de cet enfant-trouvé, devenu seigneur, lord Pride. — Item. Point de monument funèbre ; on y mettrait des épitajihes et des vers; et pendant ma vie j'en ai eu par-dessus la tête. — Iicm. Je donne ma vénerie au comte de Salisbury : je sais

qu'il en aura soin, lui qui a refusé au roi un cerf do ses parcs ro\an\. — Item. .1 lord Sa\ , rien : legs ([uit rc7idra aux pauvres, j'en suis sûr. — Item. A Tom y\a\jy cinq shellings : je voulais lui donner davantage; si vous avez lu son histoire du Parlement , vous savez que je lui donne cinq shellings de trop. — hem. Au lieutenant-général Clronnvell, une parole entre mes paroles; car jusqu'à présent il n'en a jamais eu. — Item. Je donne, ou (si l'on veut) je rends l'âme !

{Conforme à l'original.)

Le dernier Pembroke avait une étrange fantaisie ; il feignait d'être sourd; et, faisant semblant de ne rien entendre de ce qu'on lui disait, il échappait à toutes les importunités. Sa famille ne pouvait rien obtenir de lui. Il avait un vieux serviteur auquel il tenait beaucoup , que sa maison détestait , et qui s'enivrait souvent. Toutes les fois que lady Pembroke disait à son mari : Renvoyez donc cet ivrogne ! — Le mari répondait :

— Oui, c'est vrai, c'est un excellent serviteur.

— Mais il est toujours ivre ?

— Yous avez raison ; voici^ bientôt trente ans qu'il vit avec moi, et vraiment il serait cruel de ne pas lui pardonner ses torts.

Un soir l'ivrogne versa la voiture de lady Pembroke. La dame revint en fureur :

— Ce misérable nous a versés ; si vous ne le chassez , il nous tuera tous.

— Ah ! diable ! ce pauvre John est malade ! Eh bien ! il faut le soigner.

— Je vous dis qu'il est ivre et qu'il nous a versés. I. û

— C'est vrai , il est à plaindre ; allons! faites venir le médecin.

La dame s'en alla, et lord Pembroke fit appeler John, auquel il dit :

— John, j'apprends que vous êtes malade, et je vois en effet que vous avez peine h vous tenir sur vos jambes; j'en suis fâché , voici déjà longtemps que vous êtes avec moi et je suis fort content de vous. On vous soignera.

John se met au Ut suivant l'ordre de son maître ; on lui applicpie un large cautère sur la tête, un autre entre les épaules, et on lui tire seize onces de sang. Pembroke envoie deux fois par jour savoir comment il se porte, lue garde-malade, placée auprès de lui, lui fait boire de l'eau de gruau : cela dure huit jours. Au bout de ce temps, le maître s'écrie :

— Ah ! il va donc mieux ? j'en suis bien aise; qu'on le fasse venir.

John se présente tout tremblant.

— .Mon Dieu! s'écrie-t-il , mylord.je vous demande bien pardon, cela ne m'arrivera plus.

— Aous avez raison, reprend le sourd, on ne peut pas empêcher la maladie de venir, et si vous retombez malade, n'ayez pas peur, on vous traitera avec le même soin.

— Mille remcrcîmenis , Votre Honneur ! je n'en aurai jamais besoin,

— Je l'espère ; remplissez toujours vos devoirs envers moi , et je serai toujours aussi bon envers vous que je l'ai été.

ET LES HUMOUISTES. G 3

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