XIX
Le Cercle des Avares.
Leur liste est bien longue : mais toutes leurs folies se ressemblent. II n'y a que le docteur Monscy, l'ami de Swift et de Sterne , qui me semble valoir la peine d'être cité. C'était lui qui, en attachant une corde à boyau à utîe balle de pistolet creusée, et en fixant l'aulre bout à une dent malade, faisait sauter la dent, il brillait parmi ces nombreux humoristes qui ont amusé le monde au conimeiîcemer.t du wnr !:iècle; l'histoire de ses billets de banque fit beaucoup rire alors. Il était si horriblemciit avare , qu'il ne savait où les cacher ; enfin , un jour qu'il partait pour la campagne (c'était en été) , il s'avisa de les déposer sous les cendres du foyer. A son retour, imaginez un peu son horreur : la gouvernante s'était avisée de faire du thé pour une de ses amies. Le pauvre docteur s'élance comme un furieux , et jette sur la llammo d'abord une carafe, puis un pot d'eau, puis la théière, La gouvernante se coun'ouce , et lui reproche de gâter la plaque du foyer et l'acier qui l'environnait.
— Laissez-moi donc , s'écriait-il , et que Dieu vous damne , vous et votre thé ! Vous m'avez ruiné , vous avez brûlé mes billets de banque !
— Qui diable se serait imaginé de mettre des billets de banque dans un foyer?
— Et qui diable aurait imaginé de faire du feu dans le mois de juillet?
Moitié grouvlant et moitié pleuraiit, Monsey finit par n. h*
(lôlorrcr plusieurs niorccniix de pnpicr, à demi rongés par le feu , qu'il eniixnta luil rôlis , mais non consumés, chez le premier ministre, luril Godolpliin, un de ses diens. Sans attendre qu'un domestique l'introduisît , il entra en I)Iaspliémant, étala ses billets brûlés sur le bureau du lord, et raconta sa mésaventure avec tant de gestes , tant d'énergie et d'élo(juence , que Godolpliin , après lui avoir promis de le seconder dans sa réclamation auprès de la IJaiupu» pour obtenir en espèces le montant des billets , se hâta d'aller chez le roi , ([iii aimait beaucoup les originalités , et de lui raconter l'histoire de l'avare. George 111 s'en amusa , et voulut absolument se cacher le lendemain dans un cabinet voisin de la chandire où Godolphin devait recevoir Monsey. Ce dernier fut si plaisant dans ses exclamations , (pie le roi éclata de rire dans le cabinet , et que Monsey , s'y précipitant et reconnaissant sa majesté , s'écria :
— Oui , oui , riez, vous et votre ministre ; quand vous perdrez cinq cents livres sterling , je rirai aussi.
On apaisa Monsey : Godolphin lui donna rendez-vous à la Banque pour deux heures précises. Le docteur fit un petit paquet de ses billets brûlés ; et, forcé de traverser la Tamise pour aller à la Banque , il plaça le iiac^uet sous son bras ; puis, une fois dans le bateau, il lui vint à l'esprit de les considérer de nouveau. 11 ouvrit le paquet, en tira les billets de banque , qu'un coup de vent emporta dans la Tamise.
— Attendez , attendez , mille tonnerres ; mes chiens de billets sont dans l'eau !
Au moyen d'un ou deux coups de rame , les bateliers amenèrent le bateau et lo docteur à l'endroit où les billets floilaicnt encore, 11 eut le bonheur de les ramasser dans le
creux de son chapeau. Dans cet état, pressant son chapeau conirc ses lianes, et ayant bien soin de ne pas desserrer le coude , il débarqua.
Les directeurs de la banque le virent entrer tout effaré , portant son feutre mouillé et déformé sous le bras.
— Que diable avcz-vous là sous le bras? lui demanda Godolphin.
— Eh ! ce sont ces billets de banque que je voue à tous les diables , répondit-il en jetant son chapeau sur la table, au milieu des papiers et des livres des directeurs, de manière à faire jaillir l'eau sur tous les assistants ; prenez , prenez le reste de vos damnés de billets, qui ont passé par le feu et par l'eau !