XXV
Eicenirîcilés cl mystères de Londres au xviii' siiclo. — Le ron)aii aiifïlnis. — La taverne llottanlc. — Maman Creswell. — L'oraison funèbre d'une dame de maison.
Au XVIIP siècle , les romanciers anglais choissaicnt de préférence les personnages du ruisseau et de la taverne , et avaient un goiît très-vif pour les histoires cncanailU'cs; je ferais frémir le lecteur, si je dépouillais pour l'amuser le Calendrier de ISeivgaie , et ï Histoire de CoUy-lc-Rossi' gnol (chanteuses des rues), et surtout les Grandes Annales des voleurs de mer et de rivière.
On ne pouvait pratiquer cette espèce de brigandage qu'à Londres, sur les bords de la Tamise. Pour cette piraterie en grand, dont la métropole était la proie et à laquelle les vastes flots de la Tamise servaient d'asile et de théâtre , on avait inventé des bateaux à recel, et la plus considérable de ces administrations fluviales était une taverne flottante , ou plutôt un fort beau café , destiné à cet usage. On dressait des enfants à nager entre deux eaux, traînant après eux les objets volés , que l'on renfermait dans des outres huilées. 11 y avait une hiérarchie et un service parfaitement organisés, une marine aux ordres des pirates, et des distinctions 1 onorablcs pour les voleurs à succès. Comme dans tous les pays commerciaux et avides, on ne se faisait pas fu...e de détruire la propriété d'autrui pour s'attribuer un très-petit bénéfice. Avec une trille, on perforait de grands
vaisseaux, et, par de li'gf'res saignées nuillipliées , on par- Tcnail à les couler bas; (juaiid ils faisaii'iit eau de toutes paris et que les ballots flottaient sur la Tamise , ils devenaient la proie des If'uicr-rats, qui avaient des bateaux tout prêts.
Les grands romanciers, AValter-Scoll, De Foe, Ficlding, ont exploité ces ^ieux mystères de Londres, mais ils en ont dédaigné la jiartic infecte. Aussi resle-t-il beaucoup de cette matière première , non la portion la plus exquise , sans doute, — mais la plus bizarre.
Que dirait le lecteur si je mettais sous ses yeux (a Vie et les Actes de Maman Cre.xvcll , dont je n'ose pas trop indiquer la profession, bien que M. Parent Duchàlelet soit moins modeste que moi, et que Sa iMajesté Charles II en personne riionoiàt de sa présence et daignât inspecter la maison qu'elle dirigeait? C'était une époque florissante pour CCS dames; les beaux esprits du temps ont écrit la vie et les anecdotes de neuf d'entre elles : mère lloss , mère Bennctt , mère Moseley, etc. , mais surtout mère Betty Beaulie, qui accusa devant la Justice Charles-Maurice Tellier, archevêque de Reims, de lui avoir fait des commandes et de ne l'avoir pas payée. L'archevêque était venu à Londres avec le duc de Créqui pour négocier le mariage du dauphin de France avec la fille du duc d'York. C'est un historien grave, >Vood, auteur de la curieuse Histoire (l'Oxford, qui raconte ce fait. — Dans la vie de cette femme, imprimée en 1710, on voit qu'elle avait fondé une véritable administration et qu'elle couvrait d'un réseau d'énîissaires et d'espions l'Angleterre cl même la France. File mourut riche et commanda d'avance son oraison funèbre, dont elle déposa l'argent chez un notaire, sous la condition expresse que le prédicaleur u^lirait d'elle que du Oien. Wcll,
la dernière syllabe de son nom veut dire bien, comme chacun sait. Je copie le sermon qui fut prononcé : « Par la volonté de la défunte, je ne dois faire mention d'elle que bien {ff'cU). Voici tout ce que je vais en dire. Elle est née TVvll, elle a vécu TTclL, et elle est morte /Fc//,car elle a reçu à sa naissance le nom de Cre.siveU, elle a vécu à Clerkenivell, elle est morte à BridcwcU. »
Les livres consacres aux classes vicieuses de la société, publiés ou représentés à Londres entre 1727 et 1750 sont en grand nombre. Les bohémiens de la capitale anglaise se retrouvent tout entiers dans l'Opéra du Gueux, — lieggars Opéra.
L'auteur, petit homme aimable et spirituel à qui la cour avait prorais une position qui se fit attendre toujours et ne vint jamais, se vengea des mœurs et des habitudes des gens avec lesquels il avait vécu en faisant rire le public à leurs dépens ; il trouva un assentiment universel. Le coup était hardi; il réussit merveilleusement bien à John Gay, c'était son nom. La bourgeoisie venait de s'emparer des affaires ; elle ne voulait pas être opprimée par la noblesse. Elle trouvait avec raison que messieurs les gens de cour avaient de mauvaises mœurs, et que leur mépris pour les humbles n'était pas trop justifié. Quel coup de maître que de confondre la canaille dorée avec la canaille des carrefours! Les séducteurs à talons rouges, les hommes à la mode , les marquis débraillés que la France estimait fort à la même époque et qui dominèrent toute la régence, se trouvaient ainsi traînés aux gémonies du théâtre. C'étaitune fort grande affaire. L'élément populaire se vengeait, il annonçait son pouvoir et ne voulait pas que l'on se trompât sur la position que lui avait faite la révolution de 1688, La France, au contraire, aimait l'orgie, elle s'amusait avec
Tiirciiret et Cilhlas; Turcdrci est une protestation contre la liiiaiice, coinine l'Opcia du (îucit.v est une proloslatioii contre les mœurs de la noblesse. La société française, endettée par Louis \IV, et qui allait faire trois fois banqueroute, beiilait sa phiie, connue la société anglaise sentait la sienne, qui était l'aristocratie vicieuse et trionipbante. Aujoiird'li'ii, nous touchons du doigt la nôtre : c'est la spéculation impudente et l'avidité commerciale.
Le cadre de l'œuvre de Gay est hardi et ingénieux. Au lieu d'un ])oèlc de cour mettant en scène des hommes de cour et les raillant , il s'agit d'un mauvais drôle qui habite la rue aux Fèves de Londics, le quartier Saint-Gilles, peuplé comme on lésait d'Irlandais affamés et de femelles à figure humaine. Le i/c^^ar, joueur d'orgue et chanteur de ballades, habitué à réjouir de ses compositions les habitants de sa paroisse natale , apprenant qu'un directeur de théâtre a besoin d'une pièce , vient lui offrir ses services que l'on accepte, faute de mieux. C'est la première scène. L'œuvre du Gueux, que l'on représente ensuite, se déroule avec la même netteté et la même rapidité. C'est fort joli , plein d'une verve incisive et excellente. Rien de plus original , de plus vif et de plus fin. On est chez un certain Peachum, à la fois receleur, agent de police , prêteur sur gage, moraliste et homme d'ordre. L'admirable tenue de ses registres émerveille, il est impossible de ne pas rendre hommage à tant de régularité. C'est le commerçant du monde le plus exact et le plus loyal. Cette excellente satire de l'esprit de lucre , qui se croit vertueux quand il a supputé ses gains , n'a été osée sur aucun théâtre moderne de France, quoique ce soit une des choses les plus remanpiables du monde actuel de confondre la régularité de l'industrie avec le dévoûment delà vertu; aujourd'hui, l'on ferait
presque un mérite de la précision dans le vol. 11 faut voir avec (juel scrupule le receleur fait pendre ses confrères les uns a|)rès les autres, mettant de côté pour sa vieillesse , et recommandant à sa fennne l'économie. Certes , si les caisses d'épargne eussent été inventées alors , Gay n'aurait pas manqué de jeter en scène ce moyen offert aux domestiques pour voler leurs maîtres en sûreté de conscience et mettre à l'abri les produits de leur pillage.
Au centre de cette jolie satire de l'élément bourgeois contre lui-même, paraît le capitaine Macheath, qui occupe et remplit tout le reste du drame. Il est beau, il est galant, il ne manque ni d'esprit, ni d'audace, ni de grâce; son ascendant subjugue toutes les femmes, il les raiilo, les mène, les domine à son gré. Il a des mots, des traits, des saillies. Il estcharm;int; c'est le Bolingbroke, le Lauzun ou le Ricbclieu du ruisseau ; Robert Macaire; — à cette except'on près que ce n'est pas la prudence du banqi" T qui l'anime, mais l'indifférence spirituelle et moqueuse du gentilbomme séducteur.
Vous devinez quel profond dédain il a pour le mariage. Il se marie tous les jours ; les femmes ne l'en aiment que mieux, et toutes le veulent. Il est tendre, il est généreux, il est riant. Il faut le voir entouré de son sérail, distribuant ses faveurs, jetant le mouchoir et passant du grand chemin à la taverne, de la taverne à la prison, a\ec une aisance qui charme les yeux et l'esprit. Il se fait aimer ; bien entendu que le mariage n'a pas de séduction pour lui et qu'il accable de son dédain cette manière d'en finir avec l'amour, reachum et ses acolytes sont absolument de la même opinion , et c'est là , sans contredit , la partie la plus originale delà pièce. Néricaull Destouches a pris à Gay son Philosophe marié, mauvais ouvrage, faux, louche et pâle, qui dé-
veloppc sérieusement une plaisanterie leste , pimpante et vive, et la détruit en la parodiant. Ce Destouches n'a fait qu'imiter le théàlre anglais, et l'a toujours mal imité. C'est dans un très-petit cercle seulement, cpioi (|uc Destouches en ait dit , et non dans le cercle des gentilhommcs et des philosophes, que l'on a eu honte d'élro marié.
Ainsi , les mystères de Londres et de l'aris ne sont pas nouveaux. Nous sommes toujours tentés de croire que le monde commence avec nous; égoïsme singulier. Los bizarreries de notre époque nous fra])pent et nous émerveillent. Il nous semble que personne n'a jamais agi , pensé , marché, joué ou souffert comme nous agissons et souffrons.