XXIX
Exceulricilés du dojen Swift.
On ne peut oublier parmi les humoristes, le doyen Swift, l'un des princes de cette race. Sa biographie écrite par "NValter-Scolt, est fort curieuse.
lO/l LES EXCENTRIQUES
"NVallcr ScoU a pivludi- par la lîiographic ù celle élude des caractères liuniaiiis , qui brille dans ses romans. Sa vie de Dryden el colle de Swift, écrites avec une pureté de style qui niancjue souvent à ses antres compositions, méritent de fixer l'attention de ceux qui coraparcnl le mouvement intellectuel au mouvement politique, et qui aiment à deviner les secrets rapports de leur marche parallèle. En France, on n'a pas étudié ces ouvrages qui ont trouvé peu de lecteurs parmi nous. Il nous faut des formes vives , des allures dégagées et promptes. Cependant il y a beaucoup à apprendre dans les deux Biographies que nous signalons.
On y voit quelle révolution s'est opéréedansTintelligence britannique , depuis le protectorat de Cromwell jusqu'à la reine Anne, et à travers quelles variations l'ère de Byron et de >Valter Scott s'est préparée. S'occupant moins des masses que des détails , doué d'un tact supérieur pour recueillir et mettre à leur place les circonstances fugitives que la plupart des annalistes oublient , s'associant aux mobiles secrets des actions humaines , Scott est un bon guide dans ce genre d'études. Il emploie à nous faire connaître les personnages dont il parle, le même talent qui a donné naissance au bailli Jarvis el à Uob-Roy ; sans doute il se montre plus simple, plus modéré, plus grave; mais ce n'est là qu'un usage diiïérenl des mêmes facultés qu'il déploie ailleurs avec plus d'éclat.
Pour cet excellent raconteur , ce dut cire une occupation charmante d'écrire la \ie du doyen Swift. Quel doyen !
Swift est élevé par l'aumône el devient l'ami des ministres ; il a autant d'esprit que Voltaire. Cet esprit dure
vingt ans, et Swift meurt idiot ; il gouverne l'Ktat et n'y gagne qu'une pauvre cure de province; il iirille dans le grand inonde et se plait à en contrarier toutes les exigen-^ ces, en foule aux pieds toutes les délicatesses. Il est sévère jusqu'à la misanihropie, et ses poésies cyniques traînent l'iniaginalion du lecteur dans la bouc des plus révoltantes images ; mais le roman de sa vie, ses rapports avec les femmes offrent un phénomène encore plus digne d'être étudié.
Sa laideur désagréable, ses yeux enfoncés dans des orbites que surmontent des sourcils énormes , son ton brusque, ses manières farouches, la guerre qu'il déclare aux femmes, à leurs faiblesses, à leurs voluptés , à leurs folies, même à leurs vertus, ne l'empêchent pas de réussir auprès de deux jeunes personnes distinguées , rivales malheureuses, et auxquelles il distribue à peu près également les grondcries, les boutades sauvages , les reproclies amers et les tortures du cœur. Une des plus vives jouissances de ses années de gloire, c'est de varier et de multi|)lier les supplices quil inllige à ces âmes délicates; de raffiner son métier de bourreau, de prolonger les inquiétudes de ces imaginations enfiévrées, et de voir mourir l'une après l'autre, Esther et Vanessa , lasses toutes deux de souffrir et de souffrir par lui. De plus jeunes , de plus aimants et de plus aimables hommes , n'auraient pas si bien réussi. Son secret (secret fatal !j c'était de ne pas aimer; il jouait ce jeu cruel comme un habile joueur de billard achève sa partie ; le sang-froid ne lui manquait jamais. La nature lui avait refusé la faculté d'être ému; il usait de cette stérilité comme d'une puissance , et s'en vengeait en l'employant ; les leçons contenues dans cette portion de ses annales, méritent bien d'être recueillies.
Ne demandons pas à >VaItor Scott les larnios et le patliL'tiquo de celte histoire. H a donné les faits brnts et naïfs ; il a suivi lidôlemenl la série de ces faits , leurs causes et leurs rapports : il n'a pas voulu être poète. Voici les malériaux ingénus, l'aites-en ce que vous voudrez. Cherchez - y , philosophes , vos instructions favorites ; mais n'allez pas trop loin dans cette élude : elle vous désolerait.
Assurément, de tous les hommes auxquels une femme peut faire l'honneur de mourir d'amour et de désesjioir, le le doyen Swift était le dernier. Aux qualités physiques et à l'humeur grossière dont j'ai parlé, il joignait une froideur de tempérament qui l'a fait assimiler à Boileau, et qui l'éloignait à la fois de la sensualité et de la volupté, de la tendresse du cœur et de la fougue des sens. Il n'y a pas dans ses œuvres un mouvement d'enthousiasme, une image gracieuse, ou un sentiment mélancolique. Brûlé d'une bile amère, rongé d'ambition , moraliste équivoque , impitoyable observateur, il ne se présentait dans aucun lieu sans s'arranger d'avance pour étonner , effrayer et déplaire. Telle est la trempe d'âme de la plupart des humains, que jamais cette singulière tactique n'a manqué son cfTet ; la bonté, l'afTection, la bienveillance, l'aménité de Fénélon en France, de Lavatcr en Allemagne, de Gray, de Collins, de Goldsmith en Angleterre étaient loin d'obtenir les mêmes résultats. Entouré d'hommes qu'il domptait et auxquels il imposait, alors même qu'il avait besoin d'eux, il était puni par sa propre bile, par un sentiment de torture morale, par une ardeur de s'élever et de commander à tout qui le poursuivait au milieu de ses succès les plus brillants. La douleur et l'énergie de cette combustion intérieure abrégèrent sa vie intellectuelle et ne lui laissèrent
qu'un dt'bris de pensées errantes dans un cerveau paralvsr, à peine une lueur de souvenir dans un corps qui avait conservé sa vigueur.
Ainsi Swift , devenu imbécile , décrépit à la fleur de l'âge, survécut aux deux femmes qu'il avait irauiolécs à plaisir.
J'aime surtout la manière dont Swift, homme pauvre et qui avait besoin de tout le monde , se posait au milieu des grands (il y avait des grands alors) et des meneurs politiques qui voulaient se servir de sa plume. Il n'était qu'un instrument ; il devenait une menace. Une veine d'ironie secrète et mordante circulait même à travers ses compliments et ses éloges. Il employait la crainte comme sa ressource principale ; il osait traiter les hommes comme des êtres qui ont besoin d'avoir peur. Son talent lui servait à railler et h discréditer ses ennemis; son caractère à maticr ses amis , qui se courbaient humblement sous l'épais sourcil du doyen. Faire le bien de temps à autre était une de ses habitudes ; mais il ne le faisait pas en homme de bien ; il aurait perdu sa force. 11 avait soin de persiffler amèrement quiconque recevait ses services. Dans la vie domestique , c'était la mauvaise humeur incarnée ; quand sa bile était moins irritée que de coutume, il continuait son rôle par plaisir et pour ne pas se gâter la main. Je suis heureux de répéter qu'il est mort idiot , ce merveilleux et redoutable esprit.
Il n'y avait que des épines dans son commerce : chapelains, domestiques, maîtresses (il avait deux maîtresses, et l'on verra tout-à-l'heure en quoi consistait cette étrange sinécure inventée par lui) , curés du voisinage, ministres embarrassés , tout tremblait devant Swift. In valet de chambre se présentait-il ? Swift commençait par lui réci-
ter le détail , impos.sihle à redire , des oblisatioiis immondes aiixfiiu'lles il aurait à se soumettre. Si le d()iiu'sii(|ue clierchait à faire des coiulilions et à se ménager un sort ■ plus doux, le doyen le chassait avec injures. La liste de ses espiègleries, ou cruelles ou ignobles, est vraiment formidable : dentelles arrachées au bonnet des fermières qui, selon lui, ne devaient pas se coiffer comme des dames; ou l)uniiions bizarres infligées à des serviteurs maladroits. OiieI(ines-nnes de ces anecdotes sont fort amusantes. In jour, il avait permis à une servante d'aller danser au bal du village voisin, situé à une lieue de sa résidence. Dans sa joie , elle était partie si lestement , que la porte du cabinet de Swift était restée ouverte. Son maître, une heure après , fait monter à cheval le garçon d'écurie , qui va chercher la servante, et lui ordonne de quitter la danse et de revenir à l'instant. (( Que me veut monsieur? demande la pauvre fdie. — Que vous fermiez la porte de mon cabinet. » Un tailleur lui apporta son habit vingt-quatre heures trop tard ; c'était le soir. « J'ai quelques affaires à régler ; veuillez vous promener un peu dans mon jardin, » lui dit Swift. Le jardin était environné de grands murs à espaliers et clos de portes solides que l'on ferma sur le tailleur. 11 y passa la nuit entière. Quand il reparut devant le doyen, celui-ci lui dit traïuiuillement : (( Vous m'avez oublié vingt-quatre heures; vous avez subi douze heures d'oubli. Ce sont douze heures que vous me redevez! » On pourrait croire que les faiseurs d'ana ont orné de leurs broderies l'existence de Swift; mais non. Les faits les plus bizarres sont rapportés par le doyen lui-même ou se trouvent racontés dans les lettres de ses amis. Voici un trait dont le poète Gray atteste l'aulhcnticité , et qui vaut tous les autres :
iMiilipps, poète qui a chanté lo cidre, Cray, si connu en France par sa touchante t'k'gie [le Ciniciicrc du Il(inicaii) et le fameux l'ope, allèrent ensemble rendre visite à Swift, et lui demander à dîner. On se contentera des mets les plus ordinaires; ce n'est point un repas splendide que l'on exige de la vieille amitié du doyen , on désire être reçu sans cérémonie ; on ne veut que causer avec le roi des beaux-esprits, avec un confrère et un compagnon d'armes et de plaisir. Le doyen écoute tout cela et fait excellent accueil à ses hôtes. « A la bonne heure, dit-il, vous vous » contenterez de peu de chose. C'est bien. Je ne suis pas » riche et vos ministres sont ingrats. Qu'est-ce qu'il vous » faut? Une demi-bouteille de bière à chacun, six pence ; » du pain , une Hvre, trois pence ; un poulet gras , cela » sufifira-t-il ? L'n poulet gras , quatre sitillings; du fro- « mage, chacun trois pence; lola.\ , sept shillings ; vous » êtes trois; mettons deux shillings et demi par tète. « Puis, tirant de sa poche les sept shillings et demi en numéraire, et plaçant dans la main de chacun de ses convives le montant de son souper, il les renvoya. Ils prirent les sept shillings et demi et s'en allèrent.
Qui n'aurait pas reçu du ciel le don de se faire étrangement craindre ne se permettrait pas de telles boutades. Nous répétons ces anecdotes, non parce qu'elles sont plaisantes, mais parce qu'elles nous semblent caractériser fortement l'homme singulier dont nous parlons, la place qu'il a prise dans son siècle et la position qu'il s'est arrogée parmi ses contemporains.
Agir sur ses semblables par la répulsion et non par l'attraction; par l'antipathie et non par la sympathie, et toujours réussir ! n'est-ce pas admirable ? Mais voici la merveille : Celte manière de procéder était surtout puissante II. 7
sur les femmes. Il s'y était exercé df-s sa jomiessc , et n'avait atteint qu'à la longue le degré de perfection et d'habitude qui devint funeste à Esther et h Vanessa. Tne miss AVaryng, (ju'il demanda en mariage et qui n'était pas éloignée d'accepter sa main, fut un des premiers objets de l'étude qu'il eut à faire : il lui écrivait : « Êtes-vous capable d'abjurer vos penchants pour prendre les miens , de n'avoir de volonté que la mienne et de vous résigner à une profonde abnégation ? Souiïrirez-vous patiemment mes colères souvent injustes et mon humeur presque toujours détestable? Avec trois cents livres sterling, saurez-vous tenir une maison et y répandre l'aisance ? Serez-vous l'ange de douceur et de résignation que je n'espère pas trouver en ce monde ? Si vous le croyez, épousez-moi ! »
IMiss AVaryng n'accepta pas les conditions d'un traité aussi défavorable pour elle : et certes elle eut raison, Swift a\ ait dépassé le but ; il ne savait pas encore tempérer et mesurer habilement la dose de terreur que les hommes peuvent supporter et qui donne à certaines femmes le bonheur d'être émues.
Stella était une jeune fdle anglaise, maîtresse de sa fortune, éprise d'avance de tout ce qui est noble, intellectuel, élevé, sentimental ; d'une jolie figure , amoureuse de l'étude et d'un caractère plein de douceur. Swift , qui la connut chez 'NVilliam Temple, son premier protecteur, trouva cette âme toute prête à l'admirer. Il fut, comme l'amant d'Iléloïse, le précepteur de Stella : sa vanité ardente n'oublia rien pour augmenter le penchant naïf qu'elle éprouvait et dont la pureté ne cherchait aucun voile et aucun détour. Il exalta cet amour d'ime femme honnête, qui est pour nous, h défatit d'un senliment plus profond, la plus exquise dos flatteries, (^e ne furent que
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lectures communes , promenades solitaires, pn'ceptcs de sagesse, conversations intimes. Le rôle de Swill était simple et d'un efl'et irrésistible. Cette femme du Nord, que l'émotion de l'esprit et du cœur dominait , cherchait une idole morale, un dieu pour l'adorer, une religion de l'àme; elle ne cédait pas aux mouvements impétueux de la passion du .>lidi , plus vive , mais plus sensuelle, moins métaphysique, mais plus vulgaire. Stella ressemblait à la Thécla de Schiller, Le dénoûment de ce drame à deux personnages eût été facile à prévoir , si l'impassible doyen n'avait été supérieur à Stella par son infériorité même ; si la nature ne l'eût pas armé dès le berceau d'une froideur sans pareille ; si son malheur ou son bonheur , dont le détail entraînerait une dissertation physiologique beaucoup trop longue, ne l'eût à jamais protégé contre l'entraînement de la situation.
Le jeu n'était pas égal. L'un conservait toute la force de son sang-froid ; il imposait, guidait, dominait , conseillait, tyrannisait à son gré. L'autre, victime patiente, ne voyait dans cette sagesse qu'une merveilleuse grandeur ; elle cherchait à se modeler sur ce type idéal : elle brisait toutes les facultés de son àrae, à l'imitation d'un héros qu'elle rêvait adorable ; elle lui vouait une reconnaissance infinie pour les combats qu'il n'avait jamais soutenus ; elle anéantissait son être et sa pensée dans la contemplation de cet idéal sublime, et s'apprêtait, aveugle, à suivre son maître, comme l'héroïne de Shakspeare, à travers le monde.
ru follow ilicc, my Lord, throughoui tlie vcorld.
Ce qu'il y a de burlesque dans cette tragédie va bientôt devenir pathétiiiue. Stella vend tout ce qu'elle possède,
K'alisc son patrimoine, va s'établir en Irlande près du doyen ; oublie tout et obtient pour récompense les conversations de Swift, amusé de cette adoration perpétuelle et vain de ce dévoûment sans limites. L'ambition des bonneurs le saisit; il (piitie l'Irlande, se jette sur la scène de Londres, sert des intérêts politiques , conciuiort la réputation, le crédit, l'intimité des grands , des espérances , des ennemis, des angoisses. Il écrit à Stella et détaille pour elle , jour par jour , beure par heure , les événements de sa vie , les déceptions de son amour - propre , les triomphes de son esprit; elle reçoit et conserve ces fragments avec un soin si religieux , une vénération si attentive, que pas une de ces parcelles informes ne s'est perdue et que le journal de Swift est encore aujourd'hui le document le plus complet et le plus curieux qui nous révèle les mouvements politiques d'une époque féconde en tracasseries de cabinet et en intrigues de cour.
Le premier mobile de Swift , était jla vanité, une vanité féroce; dieu qui n'est satisfait d'aucune victime ; culte de soi-même qui exige tous les sacrifices et ne peut être assouvi. Pour contenter cette sauvage ardeur d'un égoïsmc inquiet, il faisait attendre dans son antichambre le secrétaire de la trésorerie qui avait besoin de lui ; il priait un autre ministre , qui lui avait rendu visite , de vouloir bien porter dans la chambre voisine je ne sais quel ustensile de ménage , plus ou moins convenable , et qui le gênait.
Ce n'était pas assez de Stella. Une seconde femme se jeta sur la route de cet amour-propre insatiable ; elle se nommait miss Vanhomrigb, Hollandaise à laquelle le doyen donna le nom poétique de Vanessa. Pendant qu'Ksther ou Stella se morfondait en Irlande et attendait l'arrivée des
lettres que son plaloniquo amant lui adressait, Swift exerçait sur miss Vanliomrigh le même genre d'iiilluoncc que Stella avait subie. L'esprit beaucoup plus positif de Vanessa entrevit le piège ; elle n'eut pas la longanimité patiente de sa rivale. A son retour en Irlande, Swift trouva Stella malade et languissante; cette langueur augmenia par degrés , et Swift ne crut pouvoir la sauver qu'en l'épousant. Étrange mariage! Le soir même des noces , qui furent secrètes et dont le mystère n'a été découvert que récemment, Swift quitta sa femme, fit une excursion de quelques jours, et ne revint que pour conserver avec elle le même genre de liaison, la mOmc réserve , la même familiarité sans intimité; le contrat était signé, rien de plus. Stella n'avait pu enchaîner h sa destinée celle d'un homme retranché dans l'égoïsme le plus hostile au mariage. Cependant Vanessa, séduite par la même espérance que Stella, était venu en Irlande, et le doyen se jouait d'elle comme il s'était joué de Stella. Étonnée de la singulière liaison de Stella et de Swift, Vanessa , qui recevait les visites fréquentes de ce dernier, et qui, comme sa rivale , s'était vivement éprise de la froideur et de la résistance du doyen, adopta un parti violent : elle résolut de demander une explication à Stella. Celle-ci lui répondit : « Je suis mariée. »
Il faut lire dans la Biographie de "Walter Scott les détails de la fureur de Swift ; la douleur de Vanessa , qui se renferma pour n'en plus sortir dans la maison solitaire où Swift avait coutume de venir la visit(^r ; enfin , le dépérissement rapide et le profond dégoût de Stella, qui mourut de consomption peu de temps après , et que sa rivale ne tarda pas à suivre au tombeau. Il faut Ure dans les pages de "NValter Scott les circonstances de celte tragédie dômes-
tique qui coûta la vie à doux femmes intéressantes, et à Swift, l'ius que la vie, — la raison,
Swift, pauvre Swift ! Apri-s avoir effrayé les maîtres de l'Angleterre ; donné h l'Irlande la première impulsion de liberté politique ; iusjMré de la jalousie à Voltaire et tenu en tutelle deux ou trois ministères, il resta seul , abandonné, idiot, dans le fauteuil à roulettes d'une masure de province, sans souvenir du passé, sans conserver l'intelligence nécessaire pour comprendre les ouvrages que Swift avait faits ! Quoi de plus triste que cette soirée où Swift retrouva par hasard un des livres écrits par lui ! Ouvrant ses lèvres paralysées, il bégaya ces mots : « C'est pourtant vioi qui ai écrit cela ! »
A chaque anniversaire de sa naissance, un peu de bon sens reparaissait en lui. Il feuilletait le livre de Job, y cherchait le chapitre III et demandait qu'on lui lût ce verset :
« Jadis nctais-jc pas heureux? N'avais-jc pas de la joie? Lu vrai repos? Mainteiumt il nxj a pour moi que douleur! »
Puis il retombait dans son anéantissement. Quand la mort s'annonça , son âme se rév( illa pendant quelques heures. Oh ! avec quelle joie cette âme, longtemps enveloppée de l'ombre d'une intelligence évanouie, longtemps couchée sur les cendres de son être moral, — cet homme dont la haine avait si longtemps brûlé la poitrine, dont la vanité avait dévoré la raison ; — avec quelle joie il dut voir arriver le moment de la guérison et du repos (*) !
(*) Journal des Débats, janvier 1837.
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