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Cruden le conecteur.
Les Excentriques et les Ilumoristes anglais composent une vraie forêt d'originalités ; j'y al porté la hache. J'ai parlé de Thomas Day, l'auteur de Sandfort et Merion , qui élevait ses propres femmes en cage, depuis l'âge de huit ans jusqu'à seize, etqulavalt la douleur dcles voir toujours s'envoler à seize ans vers un autre nid ; de Swift ; — du docteur Aberiictliy, et du collecteur de crânes; — et de l'homme qui vécut dans un tuyau d'orgue. Mais je n'ai pas parlé de Cniden ; ce bon Cruden , cet autre Chevalier de la Triste-Figure , ce grand réformateur du genre humain , dont les petits pamphlets rarissimes m'ont fort amubé. Que l'on me permette d'ajouter h ma collection d'originaux ce bonhomme que j'ai eu le bonheur de découvrir.
Voici son histoire :
Elle ne se trouve que dans deux ou trois petits volumes écrits par Cruden, d'une rareté excessive et d'une origina- Ulé plus grande encore. Je les recommande à tous les philosophes du bouquin , lesquels j'estime , respecte et vénère spécialement. Alexandre Cruden , qui publia en 1737, et dédia à la reine Caroline ilie Concordance of the Old and New Testament , a fait en outre des pamphlets , dont le titre est à peu prés aussi long que le contenu, et qui renferment l'histoire de ce personnage étrange, ridicule, malheureux, et il faut bien le dire, excellent.
Le pauvre homme n'avait pas un vice, sinon de prendre
au si'riiHix le moiulo, la vertu cl les hommes ; ce qui est un grand mal, comme vous savez. 11 l'iaii né au commencement du xviu'" siècle ; lorsque le puritanisme conservait encore, sous (luillaume , une certaine sévérité populaire et puissante. Imaginant que la société avait besoin d'un censeur ; il s'intitula lui-même Alexandre le Correcteur {Alcxandvr lltt Corrcc(or).
— Notez qu'il était correcteur (('(preuves.
Il criait sur l>s toits que le siècle était corrompu. La chose était vraie. Un peuple llétri par six révolutions, dix serments parjurés et mille espérances frappées de mort , n'est jamais fort estimable. La plus honnête de ces âmes était l'àmc froide de Guillaume, autour de laquelle s'agitaient la duplicité d'Halifax, l'infanjic de IMarlborough , la trahison de Sunderland , la trigauderie de Burnet. Dans le peuple , fanatisme et aveuglement ; à la cour, intrigues de servantes et de caniérières ; parmi les gens de lettres , l'auteur de Robùison mourant de faim et endetté , dans une chaumière isolée , au milieu d'un champ; voilà ce que vit la jeunesse de Cruden, qui fut ensuite témoin des complots de Ilarley et de Bolingbroke, vrais complots de L^juais arrogants et ambitieux. Après quoi le sincère philosophe Cruden eut la douleur d'assister à la grande popularité de "NVilkes ; de ce 'Wilkes, qui n'avait pas une qualité , si ce n'est la franchise de s'avouer coquin ; Lovelace borgne , patriote vénal, mais si impudent, que la gloire allait à lui naturellement. Voilà donc notre redresseur des torts qui continue, à travers la société anglaise du xvur siècle , son métier de don Quichotte; profession dangereuse et peu lucrative. Vous le saviez par expérience, vous , Cervantes, le de Foè du xvi* siècle, qui fûtes aussi sur le point de mourir de faim en
Espagne. Il advint à ce propos à Crutlcn une multitude de mcsavenlures plus burlesques les unes que les autres, et toutes fort amusantes pour le lecteur, non pour le héros.
Second don Quichotte sans épée et sans rondache , — triste miniature bourgeoise de ce grand portrait chevaleresque ! — Grandisson ignoré, qui , n'ayant pas d'équipage , n'a pas eu d'historien; je te sais gré d'avoir légué au monde , qui ne t'a pas lu , les petits volumes que j'ai rencontrés il y a six mois dans Oxfordslrect , et qui iXDrtaiont pour pompeuse étiquette : Tœo sfiillùigs I Deux shillings , rien que cela ! Payer si Iwn marché cette curiosité, cette leçon , tant d'aventures , et un bouquin si rare ! Le titre seul vaut davantage :
« Aventures (C Alexandre le Connecteur , contenant le » récit de son étonnante évasion du pensionnat de Beth- » nal-Green ; comme quoi il abattit avec un couteau le » bois de lit auquel on l'avait enchaîné , et comment fut » dissoute la prétendue Cour des Juges aveugles ; avec la M narration de ses démarches auprès de la cour de Saint- » James pour obtenir le titre de chevalier-baronnet ; et de » la conduite qu'il a tenue à Guildhall quand il s'est pré- » sente comme candidat pour siéger au Parlement. On y » trouvera aussi ses aventures judiciaires et ses aventures » d'amour ; ainsi que ses lettres contenant une déclaration )) de guerre lancée contre madame A^hilaker, femme ri- » che, brillante et fort aimable. Ouvrage semé de réflexions » religieuses, démontrant la nécessité de créer une charge » de correcteur des mœurs du peuple. — Londres, 1755. » Se vend chez A. Dodd, pour l'auteur. »
Ceux qui aiment les vieux livres me semblent estimables ; ceux qui achètent les livres rares, vénérables. Il y a encore une troisième classe de bouquins et d'amateurs qui ont II. 7*
droit h une supériorité ilécicîéo. Je parle des livres rares qui éclairent la psychologie et l'histoire ; — et des amis de ces livres. Ceux-là baiseront la couverture noire et tannée d'Alexandre le Correcteur, et m'envieront les deux autres petits volumes inconnus qu'un de mes amis vient de m'cnvoycr de Londres, et au moyen desquels j'ai complété les Annales mystérieuses d'Alexandre Crudcn, an* nales écrites par lui-même. Voici le commencement du titre que porte un second pamphlet de ce même Cruden :
« Le Citoyen de Londres cxirêmcment outragé , contc- » nant ses aventures pendant sa campagne de Betbnal- » Green , campagne qui dura neuf semaines et six jours , » etc., etc. n
Suivent vingt lignes dans le genre du titre qui précède. Au moyen de ces deux œuvres et d'un troisième pamphlet du même auteur, j'ai reconstitué ou (comme on s'exprime en ce temps de prétentieuses billevesées) j'ai (t restauré » l'Iiistoire de mon Cruden, auteur de la Concordance du Vieux et du Nouveau-Testament. Ne me demandez pas comment, en travaillant à une Concordance de la Bible, opus œrumnosum, on a pu trouver du temps de reste pour écrire et faire d'aussi solennelles folies. Voici l'abrégé curieux de cette vie restaurée par moi.
11 n'était pas fou. Cruden, avait seulement les prétentions réformatrices que Jean- Jacques Rousseau conçut plus tard, et que do Foë, contemporain de Guillaume, cherchait à faire prévaloir h force de bon sens et de labeur. Cruden était, pour employer les expressions de lord Byron :
s Un de ces pauvres fous, un de ces pauvres sages ,
B Vertueux iiuiocenls, Socrates de nos ûges ;
B Don Ouicliollcs Iransis, qui s'en vont par les champs,
» Lance cl plume en arriit, châtier les mtichauts. s
Le sang des puritains d'Kcosse coulait dans ses veines : son père, manhaml de la ville d'Aberdeon , le fit élever avec soin. — (Observons en passant que le mot marchand {merchani) indique trois espèces de profession Irès-diiïèrentes : en Kcosse, celle du boutiquier; en France, le commerce quel qu'il soit; en Angleterre, le haut commerce et la banque ;d'où il résulte qu'un gros marchand de Glascow n'est pas sur le niveau du petit commerçant de Londres, et que le mcrcliant of Vcnicc ne veut pas dire marchand de Venise, comme on l'a toujours traduit, mais le négociant vénitien. Passons). — On voulait faire deCruden un ministre de l'Évangile; la nature l'avait créé pour devenir un excellent pasteur calviniste. Mais il s'avisa de s'éprendre d'une beauté écossaise , qui écoula un autre adorateur, et rebuta les assiduités de Cruden. L'Ecosse a de singulières coutumes, entre autres celle du cntt)/-stool, sellette de punition, placée au milieu de l'église pour y asseoir les demoiselles trop impatientes d'expérimenter l'amour et de pratiquer les préceptes féconds de l'Évangile, La favorite de Cruden, faible pour un autre et sévère pour lui, échappa au cutty-stool par la fuite ; et le désespéré Cruden partit pour Londres, où il fut précepteur , correcteur d'épreuves, libraire, et gagna fort bien sa vie.
Voici qu'un beau jour un de ses amis entre dans sa boutique , conduisant par la main l'objet même de la passion de Cruden , qui était venue cacher son malheur dans la grande ville. Le pauvre Cruden la regarde, recule, serre le bras de cet ami, et s'écrie : « Elle a encore ses beaux yeux noirs ! » et s'enfuit à toutes jambes. Paroles , en vérité , plus énergiques que toutes celles des romans. Les âmes simples sont les plus passionnées.
Après cela, Crudon tomba dans la mélancolie et la misaulluopic, inutiles ressources des cœurs blessés. Il imagina d'entreprendre un labeur colossal et ût sa Concor^ (hincc; il mil entre sa pensée et les beaux yeux noirs de l'Ecossaise , cinq ou six millions de mots qu'il pesa, tamisa, passa au crible et compta sur ses doigts; autant valait, comme le chevalier du vieux conte, compter un boisseau de grains de sable ou de perles fmes. Sept ans de travail assidu et une pieuse persévérance mirent à fin celte lâche énorme ; et Cruden dédia enfin son œuvre à la reine Caroline, grande ihéologienne comme la reine Anne. A peine eut-elle reçu l'hommage in-folio de ce Dictionnaire biblique, elle mourut. Cruden, qui espérait sans doute quelque récompense temporelle de cet exploit remarquable, vit dans la mort subite de sa protectrice, une nouvelle Visitation de Dieu ; et sa mélancolie augmenta.
Ce fut alors que, ne se croyant bon à rien, il se regarda comme prédestiné à la mission de réformateur. Il écrivait dans les journaux des articles contre les vices ; interpellait les prédicateurs , arrêtait les passants dont l'immodestie le blessait, et effaçait avec une petite éponge,, qu'il avait toujours dans sa poche , les fantaisies grotesques ou indécentes dont les murailles pouvaient être salies. Ses parents le crurent fou et l'enfermèrent ; il s'évada et leur intenta un procès, dans lequel il comprit les médecins qui l'avaient examiné ou soigné. On lui rendit sa liberté, cl il perdit le procès. Londres était toute émue des tentali\es démocratiques de "NVilkes; leXLV numéro de son mauvais journal, intitulé : (c Breton du Nord , venait de produire une telle sensation, que le numéro XLV, écrit sur les chapeaux, crayonné sur les portes, rayonnant sur les boutons, frappait de tous côtés le regard. Cruden, qui détcslail \M1-
kcs comme un bon citoyen devait dôtcstcr celte caricature de tribun, s'en allait, son éponge à la main , effacer partout le sOdilieuv numéro. On l'appréhenda au corps. Il intenta un second procès à ses persécuteurs, reconquit sa liberté, écrivit ses aventures, réclama une enquête sur les maisons des fous et demanda solennellement le litre de baronnet, comme récompense de ses loyaux services. On ne fit pas droit à sa requête ; il se retourna du côté du peuple et monta sur les luistiiKjs de ^Vestminstcr. Ballu en amour, malheureux en sollicitations, il ne réussit pas davantage comme candidat électoral. Le Correcteur du monde ne se corrigeait lui-même ni de ses innocentes prétentions ni de son active, ardente et folle charité. Dans la dédicace de la seconde édition de sa Concordance, il demanda et obtint de lord Halifax la grâce du matelot Potier, condamné à être pendu pour avoir fabriqué le testament faux d'un camarade défunt. Il se consacra ensuite au soulagement et à l'instruction des prisoimiers de >»e\vgate ; c'est lui que Goldsmith a représenté, dans son Vicaire de WakcfieUl, au milieu des figures goguenardes , moqueuses, insultantes, méprisantes, outrageuses , des voleurs et des assassins auxquels il distribue la parole de l'Évangile et qui lui volent sa tabatière pendant le sermon. Ce Don Quichotte au petit pied ne manquait, vous le voyez , ni de courage, ni de générosité, ni de persévérance. Il ne manquait pas d'esprit non plus.
Les étudiants d'Oxford avaient mauvaise réputation ; le réformateur se rendit au milieu d'eux, les prêcha, les sermonna, les blâma de leurs indécences oude leurs folies, se fit sililer, tint tête à l'orage, donna dans une des salles de l'Université une leçon publicjue de morale et de réforme; et, à la fin delà séance,pendant laquelle lesétudiantss'étaieut moqués
de lui, il leur distribua en riant une centaine d'exeiuplaircs du petit abécéilairc écossais , qui a pour titre : Mamiel de politesse et de boivics manières , dédié aux per^ sonnes jeunes et ignorantes. Épigrammc de bon goût assurément.
Ce pauvre héros, qui n'a pas fait une faute, qui n'a fait que des sottises, et dont je suis le premier et l'unique historien , mourut assez riche, parce qu'il était économe, quoique charitable. Les yeux noirs de l'Écossaise l'avaient toujours empêché de se marier. Un matin, le l" novembre 1770, ou le trouva mort dans sa chambre solitaire, à genoux sur le carreau , dans l'attitude d'un homme qui prie; son bien, le fruit du travail et de l'épargne, fut consacré à uuc fondation pieuse. Vie étrange, vie ridicule et sainte , dont je n'ai pas le courage de rire, qui n'étonnera pas les gens sagaces et qui fera réfléchir les philosophes (*).
(*) Journal des Débats, juiu 1835.