PAUVRE CREATURE
Pauvre créature.
Pauvre creture.
Pauv crelurc.
Etc.
Docteur, cher docteur, vous tombez en enfance. Tout cela m'a bien l'air d'une inutile affectation. A quoi bon ces recherches, plus puériles que la page blanche dont Sterne fait un chapitre, et que la dive bouteille figurée chez votre ami Rabelais ? Mais vous nous donnez , docteur , de si amusantes histoires , de si bonnes digressions, de si excellentes épigrammes, des passages si curieux d'auteurs inconnus, qu'il faut bien vous pardonner ces lubies , et attendre vos
moments lucides , pendant lesquels vous discourez admirableraent et plaisamment.
Si l'affectation de la sagesse et de la gravité adonné à la France une foule d'ouvrages vides sous un air important , l'affectation de la folie et l'apparence de la liberté insensée ont rempli les bibliothèques anglaises d'œuvres dont la forme seule est bizarre. Nous n'avons guère que Xavier de Maistre, Cazolte et Michel Montaigne qui aient réussi, à divers titres , dans cette littérature du caprice philosoplii- (jue. Nos Lebalteux et nos pères Bouhours sont innombrables. Pour un seul ouvrage comme celui du célèbre rhéteur Adam Blair, les Anglais possèdent deux mille volumes dans le genre du Doctor , VOmniana de Southey; ÏVine and WalnutSj Tablc-Talk , Odds and Ends , h Biographie littéraire de Coleridge, et presque tous les ouvrages de HazUlt, Voici comment le vieux Burton explique et annonce son Anaioinie de ta Mélancolie , ce livre bienaimé de Southey , de Wordsworth et de Coleridge ; ce livre qui s'est inspiré des Essais de Montaigne et qui a inspiré Tristravi Shandij. « Vous pouvez vous attendre , ditil au lecteur, à mille barbarismes, dialectes doriques, folles improvisations , tautologies , pastiches , rapsodies , haillons recueillis près de toutes les bornes et recousus bizarrement ; débris d'auteurs, jouets, absurdités, le tout jeté péle-méle, sans art, sans invention, sans jugement, sans esprit, sans érudition ; une œuvre rude, grossière, désordonnée, fantastique, baroque, incohérente, inconvenante, indigeste, bouffonne, pédante , fatigante, aride, inutile; — je confesse tous ces défauts^ quelques-uns affectés et volontaires ; — et tu ne peux guère en dire plus de mal que je n'en pense. — C'est indigne d'être lu ! Soit. Je ne t'invite pas à perdre ton temps. Si lu écrivais comme j'écris , je ne perdrais pas le
mien à te lire : non operœprctùimest. » — Le vieux Biirlon , malgré tout cela , n'en est pas moins lu ; il le mérite. 11 est savant, spirituel, hardi dans ses opinions, bon logicien , penseur profond; il a du style, de la verve, de la sensibilité, de la raison , à ses heures. Plus morose, plus pâle et moins éloquent que Michel Montaigne, il aime comme lui les divagations , les citations , les singularités et les personnalités ; avec ses fragments d'érudition , il compose une mosaïque curieuse, entremêlée de réflexions qui ne manquent ni de profondeur , ni de trait et d'anecdotes piquantes , qu'il ne gâte jamais en les racontant. Les Anglais n'ont-ils pas raison d'apprécier en lui la valeur intrinsèque des idées, sans demander la régularité de la forme à ce causeur jovial et triste , qui ne veut que se distraire, qui vous amuse et vous instruit , qui a le mérite de dissimuler sa force réelle sous un nonclialoir ajiparcut, et qui, après tout, a mille fois plus de génie, de grâce et de nouveauté que James Beattie, Adam lilair ou le pesant Samuel Johnson ?
Le Doctor est un livre du même genre; ce qui le dislingue particulièrement de ses confrères, c'est la multitude des anecdoctes et la singularité des citations. Il a découvert des auteurs incroyables; il cite Horscliùis qui a fait de bons vers latins ; il emprunte une page à llabbi Kapol Ben Samuel , de Cracovie , qui a publié vers la fin du seizième siècle un alphabet sidéral , sous ce beau titre : Profondeur des Profondeurs. Saviez-vous que Rabbi Kapol Ben Samuel eût existé? Connaissez-vous Chômer et Abiudan , ses rivaux , qui ont traité la même matière ? Vous qui vous rappelez cette belle expression de lord Byron :
Stari are thc poctry of heaven.
(( Les cloiles sont la poésie des deux ! » savcz-vous que celle expression apparlicnt à noire poêle Ronsard , et Aous souvcucz-vous de celle lirade remarquable î
.... Alors que Vespcr vient cmbrunir nos yeux , Allachô dans le ciel , je contemple les cicux, En qui Dieu nous escrit, par noies non obscures, Les sorts et les destins de toutes créatures. Car lui, en desdaignant (comme font les humains), D'avoir encre, papier et plume entre les mains, Par les astrçs du ciel , qui sont ses caractères, Les choses nous prédit et bonnes et contraires. Mais les hommes, chargés de terre et de trépas Méprisent tel écrit et ne le lisent pas.
Vous apprendrez bien d'autres choses curieuses dans le qualre-vingt-quinziOme chapitre du Docteur ; et en vûrité il y a peu d'ouvrages qui renferment une érudition plus étonnamment varice.
Avez-vous mis jamais le pied dans une boutique de bricà-brac ; dans un de ces réceptacles poudreux qui existaient encore, eu 1830, vers les faubourgs, dausquelque rue perdueet tortueuse, au second étage de quelque maison gothique, ayant conservé sa tourelle et son pignon sur la rue? Le jour mystérieux tombait de quelque lucarne polygone et se brisait vingt fois avant d'éclairer les précieux débris accumulés dans cet asile. Damas et lampas de toutes couleurs, meubles vermoidus, montres du quinzième siècle , bustes brisés , fragments de tableaux, tapisseries découpées et décousues, s'y confondaient dans un inextricable chaos. Il y avait des bagues antiques , des monnaies romaines , des nattes de l'Inde , des flèches tartares, des colliers d'Amérique et des joujoux
chinois. Je ne sais quel intérêt mélancolique s'attachait à ce naufrage du temps , à ces mille souvenirs, à ces robes de nos aïeules , à ces pendelocques de nos pères , à ces bijoux passés de mode , à ces portraits sans harmonie avec les ligures et les mœurs d'aujourd'hui. Souvent un émail de Petitot, une élégante esquisse de "NValteau , un débris de porcelaine japonaise , une feuille d'évantail espagnol , ou même , trouvaille plus précieuse , quelque nom célèbre inscrit sur le dos d'un volume dépareillé , ravissaient de joie l'explorateur de ces ruines. Pour moi , qui ai trouve là une signature réelle et incontestable de Michel iMontaigne, le roi des coloristes du style et des penseurs ingénus, je me féliciterai toujours de n'avoir pas dédaigné ces décombres.
Eh bien ! cette boutique de bric-à-brac , c'est précisément le hvre intitulé le Docteur. Une fois accoutumé à son désordre, vous vous amusez beaucoup des trésors mutilés qu'il jette devant vous. Le vieux maître du magasin est plein d'esprit , railleur , nonchalant et de bonne compagnie : il vous explique ses curiosités avec une bonhomie très-originale. M On devient amoureux (dit-il quelque part), sans s'aper- » cevoir qu'on l'est devenu. Vous vous trouvez pris et » éperdu , longtemps avant que la réflexion vous ait averti » du danger. Je me souviens à ce propos du voyageur Da-^ » vis qui parcourait l'Amériquc-Septenti-ionale et qui a » publié sa narration sous le titre de Quatre années et de- » mie en Amérique. Il se dirigeait vers une localité que les » habitants avaient baptisée du nom singulier de Poêle à » Frire'/ (toutes les dénominations américaines sontbizar- » rcs). Après avoir marché quelques temps , il rencontre un » petit garçon de ferme auquel il demande : de quel côté j» est la Poêle à Frire? — Parbleu , répond l'autre , vous
ET LES nUMOniSTES. 120
» y êtes, dans la Poêle ! — On est amoureux comme cela. » On se trouve dans la potelé à frire avant de s'en douter. » — Ce même sujet de l'amour , qui fournit au chapitre 105 de notre Docior une si singulière allusion, remplit d'autres originalités assez piquantes le clia])itre 78 du même ouvrage. Vous y trouvez pèle-mèle Joachim Du Bellay , Shakspearc , Montalvan , Scauranus ( connaissezvous Scauranus?) Brantôme, Charles Swain et Blackraore. Dryden y figure aussi pour sa part, « Madame, dit un de ses liéros tragiques , je ne céderai à personne le moindre coin de vos regards ! »
ru not one corner of a glance rcsign !
Le Docior cite comme une grande curiosité le sonnet de Robert Grecne, qui supjilie sa maîtressede ne le regargardcr (|ue d'un seul œil et de former l'autre : « Pourquoi la nature a-t-clle planté deux yeux dans un beau visay;e? »
TTVi?/ did nature, in hcr choice combininfj, Plant tivo fuir cyes xvithin a beauteons face '.
On peut bien garder un œil pour la vertu et un œil pour le plaisir. « Ainsi faisait Vénus, qui d'un œil charmait Yulcain , et de son autre œil était agréable au dieu Mars. »
Venus did soothe uj) Vulcan witk onc eyc ; With tlie other grantcd Mars his wislicd glcc.
La ponst'O est neuve, ol vous pourriez croire que jamais personne, excepié Robert Cireene, ne s'avisa de celle fantaisie erotique et louche? Krreur; Chiabrera le poète lyrique, le dilbyranibiste sévère, adresse la même prière h l'objet de ses vœux : « In regard! Vn regard, par pitié! — Non pas un regard tout entier, pour votre malheureux ainaiil! Yeux chéris, je vous demande im seul de vos rayons; qu'il vienne ou du beau blanc de l'œil ou de la pupille noire 1 >>
Solo un de 'vosfri raggî, occfiî, giratc ! O parte (tel bel biaiico, o del bel nerol
Je ne conçois pas l'opération de ce regard qui émane du blanc de l'œil : c'est une licence poétique. Le docteur, en fait de facéties séiieuscmenl erotiques , aurait dû citer le beau vers adressé par Ronsard à un dame préférée :
Vous T'ius de nioM cœur la seule ciiti'lcchie!
Enfin si le docteur donne une seconde édition de son bizarre trésor, nous lui recommanderons d'insérer dans le chapitre de V Amour cette étrange expression d'un dramaturge espagnol , Tirso (la iMolinn , qui dit cjue les sympathies humaines sont la musique du sang (la musica de la sangre).
L'utiiilé des poches, le chapitre des lunettes, la dédicace h la page 31, la préface à la page 200 , le chapilrc 1"' qui commence après le chapilrc 72; deux autres chapitres ini»
tiatoirc et snh-initiatoire qui se Irouvcnt terminer le volume; — l'histoire du gros ours, imprimée eu majuscules cicéro ; l'histoire du second ours , imprimée en petites capitales du caractère philosophie ; celle du dernier ours, en nomparcillc , — deux cents citations par chapitre, des salomhours dignes du marquis de Bièvre ; Poli tien, IMordekkai, Abulfarage, le Gallois Gwillim, Homère, Barlettus, Euphues, Rustebuef (dont 31. Jubinal a publié les œuvres) entrant à la fois en scène et dansant une sarabande incroyable , — voilà les puérilités , les caprices , les niaiseries , les tours de désordre et de folie qui composent le Docteur. Plaisanterie anglaise , et plaisanterie de savant.
Quant aux matériaux, ce sont précisément ceux qui remplissent, pour l'amusement des esprits oisifs et curieux, la littérature des Ana : gardez -vous de la mépriser; 1rs Mémoires de Sallengre, de l'abbé d'Artigny, le Thuana, le Bolœana, le Carpenteriana et deux cents autres volumes de même espèce, valent mieux, pour l'histoire et pour le plaisir du lecteur, que de lourdes et insipides annales, celles du vénérable Anquetil, par exemple. Savezvous avec quoi Sterne a composé son Tristram Shandij ? Avec des recoupes d'érudition perdue. Ces recoupes et ces débris composent la bonne et la meilleure moitié de Piabelais , qui a mêlé si habilement la gaudriole gauloise, l'imagination italienne et le savoir polyglotte Amoureux de citations, c'est surtout par ses excellents fragments de livres oubliés que le docteur se recommandera plus tard. J'aime les livres oubliés; quel volume au monde ne renferme pas au moins deux lignes intéressantes ! Et quelle pyramide plus haute que celle de Ghœons élèverait-on , si Ton voulait superposer et régulièrement construire, en guise de pierres de
taillo , tous les volumes que personne ne lit en Europe, et dont une centaine do grands-prèires bibliouianes connaissent à peine les noms! Je complais récemment cinquantecinq ouvrages inconnus , comprenant des biographies et aulographies particulières, imprimées en France , en Angleterre et en Italie; volumes qui n'ont pas arraché à l'oubli les écrivains de ces Mémoires personnels ; h Bwijrapliie universelle les ignore. Croyez donc à l'immortalité des œuvres imprimées ! — Que votre vanité , vos griefs , vos passions essaient de vaincre à coups de plume le temps qui s'avance et qui réduit en poussière tous les souvenirs humains! Oii sont M. Gotthilf Frank, le Danois? et madame de la Guette, qui vécut sous Louis XIV? et le poète Mareschal, qui vécut sous Louis XIII, et fit une tragédie-roman avec ses propres Mémoires ? Tout ce monde a immortalisé sa vie au moyen de l'impression ! Si le Docteur anglais ne cite pas ces noms, qui m'appartiennent, il en cite d'autres : Niecamp , Bolton , Nicholas Udall , Thomas Cent, Diego de San Pedro, — tous grands hommes.
<' Savez-vous qui je suis? demandait orgueilleusement à Samuel Johnson un personnage vigoureux , debout devant la cheminée d'une auberge.
» — Non, monsieur; je n'ai pas cet honneur. 0 — Je suis Twamley.
w — Eh bien !
» — Le grand Twamley !
» — Ah !
» — Un homme connu et glorieux!
» — Certes!
» — Je dois ma renommée au fer rond à repasser. C'est moi qui l'inventai I «
ET LES IIUAIORISTES. 133
Le Docteur aurait pour nous un défaut capital ; au lieu (lo prononcer ex cailicdrà des choses vulgaires et de dire gravement des lieux communs, il se joue de son érudition, de sa poésie et de son style; l'apparence de la frivolité voile chez lui le sérieux de la pensée. Nous aimons mieux la frivolité réelle qui prend un air sérieux et grave; notre conscience alors dort tranquille ; c'est la perruque du médecin qui sous Louis XIV calmait le malade et lui donnait confiance. Il est curieux d'observer combien cet air capable et cette gravité vide en ont imposé à la France. Nous avons fait de magnifiques réputations à certains livres qui n'ont pas d'autre mérite que leur ton d'importance et leur allure doctorale. VAristippe de Balzac, le Sctiios de ïerrasson, les œuvres métaphysiques de Crousaz, les pédantesques enseignements d'Amelot de la Iloussaye, le Système de la Nature du baron d'Holbach, ont passé pour des chefs-d'œuvre; c'était ennuyeux, mais on aimait à croire que cet ennui était nécessaire, moral et de bon goût ; on le subissait par décence et par amour du sérieux; on ne pensait guère au fond de ces ouvrages^ mais on estimait des auteurs si respectueux pour la forme. Le succès obtenu chez nous par le genre didactique, le plus fastidieux de tous les genres, s'explique de la même manière; nous aimons l'ordre apparent et la discipline extérieure. Nous qui avons raillé tous les peuples , nous ne songions pas à nous moquer de nous-mêmes, quand cette manie doctorale s'emparait de nous, h propos des plus frivoles sujets. Quel art voulez -vous apprendre? L'art de plaire? Voici le petit volume de M. de Moncrif. L'art d'aimer? Voici le ridicule Gentil-Bernard, professeur d'amour, comme le disait un naïf allemand ; ce Bernard qui monte en chaire et commence par les graves paroles :