IL
134 lES EXCENTRIQUES
J'appelle amour, etc., etc.
Nous sommes parvenus jusqu'à VAri de mettre sa cravate, de lie pas monter sa (jarde , d'être heureux eu ménuijc. Enfin, de toutes les littératures d'Europe la nôtre est la plus riche de précoptes et de formules, rédiges en style grave, divisés en chapitres, avec table de matières. Notre Cnisinure bourgeoise est un beau chef-d'œuvre d'ordre didactique ; tout le monde a retenu le sérieux et irréfragable axiome relatif à la confection d'un civet, et qui a mérité de prendre place au nombre des proverbes nationaux. On ne peut nier que ce ne soit un modèle d'ordre et de sérieux dans la forme.
Il y a des esprits qui font consister le sérieux de leur pensée dans la recherche de la vérité et non dans la division des chapitres : tels étaient Pascal et Bacon, 11 y en a d'autres qui aiment ui»e liberté ondoyante et facile , et dont les méditations et les souvenirs sont dirigés par leur propre fantaisie, non par un ordie déterminé : tel fut iMontaigne, écrivain supérieur, qui par son mépris de la forme arrêtée et sa féconde divagation semble appartenir à l'école anglaise des philosophes capricieux et rêveurs. Tout le monde sait comme quoi, dans son chapitre des Coches, il parle seulement de Jules César et d'Alexandre. Son déhcieux livre est une promenade au hasard ; vous le suivez; il galoppe, il s'arrêie; il reprend sa course; il fait halte. Tout est frais et brillant autour de vous, autour de lui ; chaque perspective nouvelle vous sourit , imprévue et ravissante. Encore un sentier inconnu? Jl s'y lance; l'ora-
l)rc et le gazon le séduisent; il recueille enroule, pour vos plaisirs , les Ilcurs (Ju chemin , les curiosités que le passé ou le hasard lui jettent. En est-il moins éloquent, moins ingénieux, moins érudit, moins créateur de style et d'images? Que vous importe ce mélange de citations, d'anecdotes, de souvenirs personnels, de rêveries aimables, de réflexions spontanées? Vous instruit -il moins, parce qu'il est plus hbre et plus original? Vous plaît-il moins , dans ce laisser-aller et cet abandon qu'il préfère ? C'est une grande partie de son charme.
Cet homme sans ordre et scuis cousture , comme il l'aurait dit lui-même , a nourri de son lait philosophique
Pascal, Molière, Jean-Jacques, Bayle, Voltaire grands
noms!... Il a fait l'éducation des philosophes anglais, de Pope, de Locke, et dans ces derniers temps, de Byron, qui le relisait sans cesse. Il survit, avec son babil et son désordre, au très-houoré et très-ennuyeux JMcole et à presque tous les moralistes. Il a enterré les fameux romans du dixseptième siècle, qui étaient si sérieux, si pompeux, si graves. La gasconne faconde de ce vieux gentilhomme se fait écouter lorsque les CléUe et les Cyrus , modèles de régularité pédante , ne trouvent plus un auditeur. L'honnête Charron a tenté de régulariser Montaigne; essayez de le parcourir, après avoir lu son maître. L'ordre apparent domine chez Charron, et c'est une rude lecture. Le désordre apparent qui jette au hasard les perles et les pierres précieuses de Montaigne , ne fait que donner plus d'attrait à son génie. Charron , qui a creusé des canaux rectilignes pour y emprisonner la pensée de Montaigne , n'est qu'un ouvrier patient. Cette même pensée de Montaigne qui déborde et qui jaillit, qui bondit et qui écume, qui serpente eu étiucelaut et se précipite en capricieuses cascades , est
plus sérieuse cent fois que le labeur puérilement grave de son élève.
C'est qu'il ne faudrait point confondre la force de la pensée avec une certaine régularité niatéricllo , et , un ordre facile à imiter, que les esprits médiocres adoptent avec joie. On peut être puéril en affectant un grand sérieux, et très-grave sous une apparence de légèreté. Je ne connais point d'homme politique plus habile qu'Aristophane à sonder toutes les plaies de la démocratie athénienne : et voyez de quel air frivole et leste, ce subtil et capricieux génie enfonce dans la blessure le trait qui en mesure la profondeur! Shakspeare, Cervantes et Molière, instructeurs sublimes des temps modernes , sans céder au caprice du moment, comme l'a fait Montaigne, ont presque toujours caché leurs sérieux enseignements sous une forme bbre et qui semblait frivole. (*)
C) Journal des Dcbad. 1840.
DAISIEL D£ FOE
ET
DOCIMEMS «IBLlOGIIArillIilES UELVlllS A D.IMEL DE FOE.
Cousuller. — ^\ ilsoii. Lifo aiid Tiiiics of D, De Foi;, Chaliners. LircofDcFoë.
Walter ScoU. Livcs of tbe Novelisls, Ilazlilt. Préface to llic Works of De Foc. Colcritlgc, Passiin.
Macaulay. F.aiiib. Rcv. Ocl. 18A5.
AtitiR M m\ym ami
Socralc. . . . Don Quichotte l (Lord Biron, )
Le pilori.
C'était le 30 juin 1703. Tn échafand peint en ronge s'élevait en dehors de Temple-Bar. Teinplc-Bar , ou la Barrière du Temple, était comme on sait, une des portes de la Cité de Londres : espèce d'arc-de-lriomphe mercantile, structure sans nom et sans forme ; trois arcades inégales , surmontées d'ornements singuliers ; architecture bâtarde, pesant symbole de la riche cité. Ce vieux centre de l'opulence anglaise était alors plus immonde qu'aujourd'hui.
Les rues étroites , fangeuses ^ mal pavées , regorgeaient de peuple; on se pressait pour arriver au lieu de l'cxécu-
\hO DANIEL DE FOE.
lion. La place au milieu de laquelle se trouvaient l'échafautl, les gens de justice et le coupable, Olail silencieuse; le soleil d'Angleterre projetait sa lumière mate et lourde sur des milliers de lèles attentives, solennelles; étrange spectacle !
Gravité et respect sur beaucoup de figures; enthousiasme ardent sur d'autres physionomies ; curiosité chez la plupart, mécontentement comprimé chez d'autres; partout le bon ordre.
Sur l'échafaud rouge était dressée une grande planche noire, séparée en deux portions longitudinales, qui se rapprochaient à volonté, et rejoignant leur double échancrure semi-circulaire, formaient ainsi un vide parfaitement rond, assez large pour servir de cravate à un homme, assez étroit pour tenir sa tète prisonnière. C'était le pilori. Une tête brune, osseuse, longue, d'un âge mûr , couronnée, à la mode du temps, d'une énorme perruque, passait à travers la cravate ignominieuse. Ce visage n'avait rien de commun ; sa laideur était bizarre ; vous eussiez dit une face privée de joues et de front; la charpente osseuse s'y montrait seule ; un nez recourbé en usurpait la meilleure partie. Une bouche aux lèvres épaisses, et dont la ligne droite indiquait une fermeté indomptable ; deux sourcils noirs, arques, imposants, deux yeux noirs, qui semblaient appuyer le regard, et non le lancer : tels étaient les grands traits de ce visage hétéroclite. Sur une pancarte placée au-dessus de la tète du patient, on Usait ces mots ;
DAMiiL DE FOE.
Oui, l'auteur de Robmson Crusoé , l'ami de votre en-
DANIEL DE FOE. l/ll
fancc, le père de ce roman, plus historique (juc l'iiisloire, et aussi connu que la Bible, était au \n\ovï î
Des fleurs nouvelles étaient semées sur l'esplanade de l'échafaud : des guirlandes de laurier couraient autour des poteaux qui soutenaient l'instrument de supplice. On voyait aux fenêtres de jeunes et fraîches figures, aux regards pleins de larmes, et, dans les rangs du peuple, de vieux prêtres presbytériens qui murnmraient des prières, et bénissaient la victime. Les portefaix , les charbonniers {colliers)', les gens du bas peuple, mettant à contribution les tavernes environnantes, se passaient de main en main les brocs pleins d'ale et les pots d'étaiu. On entendait ce cri, répété par mille voix ; « Longue vie à Daniel ! » Quand les officiers de justice firent jouer la machine infâme et dégagèrent le patient, les acclamations devinrent plus violentes : des rafraîchissements furent oITerts à de Foë; et , pendant tout le cours de son voyagede Temple- Bar à Newgate , les mêmes gardes d'honneur volontaires l'accompagnèrent avec ordre, maudissant le pouvoir qui se vengeait de la pensée, en rendant son ignominie triomphale.
Tout concourait à augmenter l'intérêt de cotte scène, dont les détails paraîtront romanesques à ceux qui connaissent mal cette époque. Pas un trait de ce tableau qui ne se trouve chez les auteurs et les journaux contemporains (*). De Foë souriait au peuple, calmait sa colère et
(*) Je ne sais si le titre de ces écrits inconnus aura de l'intérêt pour les lecteurs. Il en est sans doute qui donnent encore quelque attention à la vérité. On trouverait les faits que je rapporte dans l'Observateur, de Tutchin, 1703; — dans le Lo>do.\ Gazette, n" 3936, et surtout dans une satire du temps ; Le Véritable hlcue- ^0I ( Truc-born huijonot).
nioiU'rait ses cris. Dans les rues que de Foë traversait pour retourner à sa prison, les colporteurs criaient : « Achetez l'Jlijinnc an Pilori , par le célèbre Daniel de Foc ! achetez, messieurs, l'ilyninc au Pilori, son dernier ouvrage ! »
Quand ce nionslrucux accouplement , le pilori et Daniel de Foë, le suj)plice des voleurs et l'auteur de Robitison, eut fra|)pé ma pensée, combien je fus étonné ! Je parcourais assez négligemment quelques journaux de l'époque ; j'y rencontrai de Foë traité de banqueroutier , de voleur, d'infâme. Avez-vous éprouvé ce dégoût qui nous saisit le cœur quand nos illusions sont détruites tout-à-coup, lorsqu'on nous apprend qu'une personne aimée a commis une action déshonorante ? Telle fut la sensation qui s'empara de moi. Je croyais que l'auteur de liobinson avait dû mener une bonne et simple vie de ministre protestant , sous un petit toit d'ardoise, couronné de houblon grimpant et de chèvrefeuilles bien taillés, vie sans ambition comme sans orages.
J'eus recours aux Biographies ; je n'y trouvai que de maigres docuraeiits. C'est pourtant une belle chose que la biographie bien faite : l'histoire d'un temps roulant autour de l'histoire particulière d'un homme. Il y a deux ou trois Vies de Daniel, toutes incomplètes. "NVilson, très-complet, a étouffé la sienne sous tant de détails oiseux, sous tant de discussions théologiques et d'explications à la louange des dissidents, que je ne retrouvai pas plus mon de Foë, le grand homme au pilori, dans ses pages diffuses, que dans la notice du docteur Chalmers, ou dans la préface du Robimon de CadcU, ou dans la notice du docteur ïowcrs.
DAMEi, DE ror. 143
Alors je me mis h la rochcrchc des ouvrages de de Foë, persuadé que le miroir de la vie d'un ('crivaiu, ce sont ses œuvres, et que le plus habile des commenfaleurs n'en dit pas autant sur son héros que quelques pages échappées h la plume do l'homme que l'on étudie.
La lâche n'était pas facile ; la liste des ouvrages de do Foë est un océan dans lequel on se perd. On ne sait ni quels ouvrages sont à lui, ni où ils se trouvent, ni sises ennemis ne lui ont pas attribué faussement quelques-uns des pamphlets qui couraient sous son nom; il a écrit sur tous les sujets, il s'est mêlé h toutes les discussions, insouciant de gloire, et traitant tour-à-tour de politique, de théologie, de morale; poète, voyageur, commerçant, prisonnier d'état, manufacturier, romancier, réformateur lexicographe, historien satirique, orateur, journaliste, sermonaire, di[ilomate, écrivain polémique, auteur de livres destinés aux domestiques et au bas peuple, et d'ouvrages que les casuistes seuls peu\cnt lire avec intérêt. Quand j'eus établi la liste complète de ce qu'il a écrit, et trouvé que les titres de ses ouvrages remplissaient vingt-huit pages in-folio, ce résultat, plus gigantesque que le total des écrits de Voltaire, ne me rebuta pas. Cette fécondité, suivie d'une obscurité totale, compliquait le problème. Me voilà livré à la recherche de tous ces pamphlets inconnus ; on les avait tant négligés que le Musée britannique de Londres n'en renferme pas la collection complète, et que la Revue de de Foë, le type et l'original des Uevues modernes, la source de tous ces ouvrages périodiques qui ont débordé sur l'Europe, n'existe en entier dans aucune bibliothèque (*).
(*) Ceci était écrit en 1832 , avant que le fils de Ilazlitt cnt recueilli et publié clans une édition couipacle les œuvres de Daniel De Foë.
1/|4 DANIP.L ni- FOE.
A Texcoption do cinq ou six traités qui ont écliappi' à ma rccliorclio, jo p;ii\iiis ù rassembler ces pHuluctions, aujourd'hui ()l)scur»'s; et plus elles m'oflVaient de leurs richesses, plus je m'émerveillais d'une intelligence aussi sagace dans sa crili(pie que celle de Hayle, aussi large que celle de Vollaire, aussi redoutable dans la poiémifpie que celle de Junius, et toujours méconnue. Peu à peu l'énigme de ce caractère et de ce talent se dévoilait à mes regards.
Trop de modestie, de grandeur et de dévouement, nul désir de gloire, le besoin de servir les liommes, la manie de dire la vérité, et de se sacrifier h elle, le désintéressement poussé jusqu'à la niaiserie sublime : voilà l'explication de cette énigme. Autour de Daniel de Foë se pressaient deshonunes avides de renommée, formés en bataillon, se soutenant par les coteries, gens de talent quelquefois de haine et d'envie ; souvent Swift, Dryden, Addison, Bolingbrokc : audessous d'eux mille pamphlétaires , dénués d'originalité et de talent. Ceux-là interceptaient la gloire et la fortune. De Foë était au pilori, languissait en prison, se cachait en province, vivait soulfreteux dans un humble logement de la Cité, quand ces beaux esprits se rassemblaient dans les tavernes à la mode, usaient de leur ascendant sur le ministère, attiraient les faveurs et les pensions par la menace et la nallerie. Ce qui est plus triste c'est que la juste renommée due à cette victime lui a été enlevée ; ce qui frappe aussi l'esprit observateur, c'est l'infériorité de Daniel de Foë au milieu de ces hommes : leurs vices et leurs défauts deviennent des armes puissantes, des movcns de supériorité. Swift se pavane dans le salon du ministre; il se rend redoutable par l'épigramme et la grossièreté; on plie devant lui; à lui sont les pensions, les honneurs, la célébrité. Addison et Stcele écrivent ix)ur ou
DANIEL DE FOE. l.'|5
contre le gouvornomcnl, cl font sonner haut les services qu'ils peuvent rendre. Daniel de l'oë, auquel le cabinet du roi est ouvert, et que Guillaume III reçoit dans son intimité, n'oublie rien, si ce n'est lui-même. Il vit misérable, souvent proscrit, souvent prisonnier, et meurt pauvre, isolé, calomnié, inconnu ; après avoir produit le plus bel ouvrage de son époque, quelque chose d'infmiment supérieur au Spectateur d'Addisou, aux articles et aux comédies de Steele, même aux ironies amères de Swift. Il meurt sans gloire, après avoir fait pour le progrès de l'humanité plus que Rousseau et Locke, ainsi qu'il me sera facile de le prouver. Qui ne se rappellerait à ce propos les tristes paroles de Piichardson: « Nos qualités sont un bagage qui nous embarrasse dans le chemin de la fortune ; nos scrupules un fardeau qui nous gène; nos vices un lest qui nous soutient ; notre amour-propre est une voile qui fait voguer le navire. »
Voilà par quel attrait mélancolique, par quel intérêt tendre et presque filial je me suis attaché h l'élude d'un homme oublié, d'un auteur dont les nombreux bouquins effraieraient l'opiniâtreté la plus érudite. Ce n'est pas de la critique littéraire que j'y ai trouvée, c'est du drame ; ce n'est pas de l'eslliétique, mais du roman, de quoi faire méditer les penseurs et pleurer ceux qui ont encore des larmes. C'est aussi tout le mouvement de l'époque la plus curieuse par son rapport avec la nôtre; la plus méprisable par ses iniquités ; la plus mêlée, la plus turbulente, la plus ignorante d'elle-même ; la plus fertile en semences d'avenir. Ce mouvement roule autour d'un seul homme, immobile, calme, sage, grave; homme de génie et de vertu, ne voulant rien céder aux passions, ne voulant rien abandonner de son respect pour le vrai; assailli par des flots I. 9
contraires, il los brave et fait naufrage sons cette violence, sans avoir tremblé, ou hésité un moment.
La jeunesse de Daniel.
0 Viens donc (ainsi parle TAllemand Jean-Paul-Fr<5d6ric » Richter, qui fut un critique, sans être un La Harpe), ah! » viens, toi, pauvre ame fatiguée, toi qui as quelque chose » à oublier; uuejournéede fatigues, une armée de nuages, » une bonne action calomniée, ou un homme qui te blesse, » ou un homme qui t'aime, ou une jeunesse desséchée et » flétrie, ou une vie dure ! Viens, loi, pauvre esprit oppri- » mé, pour qui le présent est une blessure et le passé une
)) plaie lléjouis et ranime-toi à ma faible lumière
» Qu'elle t'apporte quelques émotions délicieuses et dou-
» ces. Vois cet homme a beaucoup souffert comme
» toi, comme moi... et la justice est venue :je rapporte!»
De Foe est, dans son siècle, le représentant d'une caste persécutée, et par conséquent tolérante. Toutes ses idées justes et sages se sont développées du sein des doctrines dissidentes, il en a rejeté les petitesses, les puérilités et les chimères. Fils des Dissenicr.s, il leur appartient par la trempe et le caractère spécial de son génie. Pour le connaître, il faut se rappeler ce qu'ils étaient, chose difficile aujourd'hui, même en interrogeant les historiens.
Ceux qui font l'histoire des guerres, la chronique des
faits, celle des trail^'S et des changements de dynastie, croient avoir écrit riiistoire, et se trompent; il ne manque il leur œuvre que l'histoire des partis, des mouvements intellectuels et de leurs causes secrètes. Je vois l'aiguille marcher sur le cadran, et se placer sur l'heure : quel mécanisme intérieur la guide? nul ne le dit.
De Jacques II au règne de Georges I", on nous montre un roi expulsé, parce qu'il penche vers le catholicisme; un prince protestant appelé au trône et sa dynastie s'établissant. La véritable histoire de cette époque serait celle des factions qui s'y agitaient. Une multitude de voix confuses montaient encore vers nous ; voix de haine, de violence, de fureur, de mensonge ; les pamphlets du temps. Comme aujourd'hui, le lit du fleuve social recevait dans son sein, non pas une masse uniforme et paisible, mais plusieurs courants et contre-courants hostiles, sur les flots desquels le pouvoir voguait comme il pouvait. Le trône n'avait de véritable a|)pui dans la nation que la crainte du papisme, une superstitieuse horreur du catholicisme; sa puissance de nécessité négative, se débattait contre des forces vives, celles des partis qui avaient tour-à-tour triomphé pendant les époques précédentes. Le premier en date, parmi ces partis, appuyé sur l'égoïsme ecclésiastique, sur l'intérêt des grands dignitaires et sur le Jacobitisme, le parti du Pouvoir absolu, semblait servir le trône, et le desservait. On voyait, h la tète de cette masse violente et redoutable, les chefs de l'église anglicane ; leurs principes étaient l'obéissance passive, la légitimité étabhe par Dieu, la nécessité d'extirper l'hérésie et de ramener toutes les croyances à la Conformité, c'est-à-dire à la religion protestante et anglicane. A ces hommes connus sous le nom de Haut'Volants {High-Flyers), et de gens de la Haute-
ihS DANIEL DE FOE.
Église {Hùjh-Churclimcn), se ralliaient moins par goût que par nécessité, les Jacobiles, qui cs|)éraieiU le retour du Prétendant, et voyaient avec horreur le réj^ne de Guillaume.
Les objets principaux do leurs attaques, les ennemis qu'ils redoutaient el iierséciitaient, c'étaient les restes des sectes dissidentes qui, sous Charles I"^^' et sous Croniwell, avaient battu le trône en ruine; qui, par tni dernier eiïort, sous Jacques II, a\aient jeté ce faible prince hors du royaume; et qui, survi^ant à toutes les persécutions dont on les avait accablés , lerriliaienl le gouvernement même auquel ils avaient frayé la route.
Ces Dissidents {Disscntcrs) étaient d'autant plus à craindre que leur foi émanait du principe même du Protestantisme. Le Protestantisme avait mis en vigueur le droit d'examen. Les Dissidents examinaient à leur tour la religion anglicane, et, ])rofitant du même privilège , ils ne s'écartaient pas moins de la foi qu'on voulait établir. A eux n'appartenaient pas les ridicules et les vices dont la foi aveugle est entachée ; mais en général ils avaient peu de largeur dans les vues; leur obstination s'attachait aux minuties : leur habitude d'analyse détaillée, d'examen scruinUeux, de pruderie souffrante et de piété mélancoli(pie, a laissé trace sur les produits de rinlelligence anglaise, depuis Croinwell, et même sur toute la société britannique. C'est leur entêtement, leur amour des arguties, leur esprit borné et subtil, que Butler, dans son Iliidibras, a caractérisés avec une verve si mordante. Ces défauts prêtaient à la satire; leurs ennemis avaient souvent en partage la cruauté, l'intolérance, le pédanlisnie, la bassesse, le dévoùnient à toute tyrannie vivante , pourvu (pi'elle reconnut leurs privilèges , et surtout qu'elle écrasât leurs eimemis.
DANIEL DE FOE. 1/tO
La grande lutte était entre ces deux partis, tous doux tenus en bride par le pouvoir, mais qui se trouvaient dans une i)osili()n dillérente. Les Dissidents étaient victimes, une partie de leurs droits leur étaient enlevés; les hommes de la Haute-Église, ou du Haut-Vol, se disaient victimes, parce qu'on ne leur permettait ni de dresser les bûchers , ni de faiic pendre les Disscnlcrs. Aux yeux du gouvernement, les High-rlyers, vieux soutiens du pouvoir absolu, vieux partisans de Charles II et de Jacques I", étaient des alliés dangereux ; les Dissenters , nés des cendres de la république , héritiers de Vanc et de Pym , haïssaient sans doute l(\s doctrines ai)soIues , mais leur loyauté envers les trônes était suspecte. La masse des Tories, réunie sous l'étendard des High-Flyers, vouait exécration aux dissidents, contre lesquels les jacobites nourrissaient une haine assez méritée. De leur côté, les Whigs , ou partisans de la révolution nouvelle , ne se laissaient point confondre avec les dissidents, qu'ils repoussaient, dont ils dédaignaient la sévérité , et sur lesquels la tache sanglante échappée des veines de Charles l"' semblait encore empreinte.
Au milieu de ce chaos , un honmie sortit des rangs des dissidents, personnifia le génie de leur caste, les défendit, éclaira ses contemporains et fut martyr ; — Daniel de Foc.
Daniel de Foë était, selon toute apparence, descendant d'une vieille famille française , dont le nom véritable , de Foi ou Foix , s'est transformé avec le temps. La particule nobiliaire n'a été ajoutée à ce nom que par de Foë luimême , dont les affaires n'avaient pas été bonnes , et qui , en se jetant dans la carrière polémique , se donna le baptême d'une nouvelle désignation. Sa famille, assez obscure, avait embrassé le puritanisme. Les idées républicaines de la
coinimmauti'' sous (Iromwcll , les iilécs sévî-ros (l'une religion loulo-i)iii.ssaiiU' , d'un Uieu toujours piésenl, le pénéirèrcnl dès l'enfance. C'était une de ces maisons bibliciucs où la >ie se passait connue une longue prière. Que mon âme soit avec les puritains amjUiisl disait Erasme. En effet, rien de plus pur et de plus vertueux que ces hommes; ce sont eux qui ont fondé les États-Unis de l'Aniérique- Scptentrionale; ce sont les pères de Franklin et de Washington (*). Dans la famille de de Foë, on se levait à ([uatre heures du malin pour prier; avant , ajirès le repas, on priait encore. Le jeûne , observé religieusement à certaines époques de l'année, la simplicité des vêtements, l'Iiorreur des amusements frivoles , la croyance à une inspiration di\ine et immédiate, séparaient et séparent encore cette race du reste de la population anglaise. Si le plus violent paroxiuK; des opinions puritaines, a piodiiil des crimes et des folies, c'est leur génie sévère et analjtifpie qui, transformé et mitigé sous Charles II , Jacques II et la dynastie d'Orange , a influé sur l'Angleterre, et l'a faite ce (pic nous la voyons aujourd'hui. Les traces du puritanisme sont partout ; il a modelé la société nouvelle. Devenus dissentcrs, moins violents, moins fanati(iues, moins intolérants après avoir soulTert, les puritains ont fait passer dans les veines du corps politique cette habitude d'analyse rigide , ce pharisaïsme d'opinions, cette sévérité de jugement, cette adhérence immuable h (pielques vérités admises, cette criti(iue exacte qui n'appartenaient pas encore à l'Angleterre avant l'époque de Cromvvell, et qui, mêlées à des habitudes de décence et de moralité privée, ont formé le nouveau caraclèi-e anglais. Ce sillon du puritanisme est si profond qu'il frappe l'observa-
(') Y. première série (Hommes d'État, etc. B. Fr4nw,u»).
leur choz Addison , Richardson , Buikc, et niêine choz les écrivains du xix" siècle, >Vords\vorllj, SoiUhey, Colcridge.
Daniel fut élevé dans une des plus sévères et des j)ius obscures de ces familles. Il s'associa aux nialéilictions des dissenters, quand la restauration de Charles II vint les effrayer de sa licence. Ou sait quelle impression produisirent sur la nation puritaine les mœurs des cavaliers ramenés par Charles II ; avec (luelle indignation elle vit la grande orgie à laquelle ce prince livra le pays.
Pendant (pie les maîtresses de Charles II remplissaient le palais de "NVhile-IIall de leurs chants et de leurs danses; que la maison du roi était une maison de jeu et de débauches ; la banqueroute était au trésor, la marine et l'armée attendaient leur solde (*). Ou essayait de soumettre à mille entraves la conscience religieuse du peuple. A la même époque on massacrait en Ecosse les Presbytériens; et la Chambre des Connnunes , n'osant pas tenter une révolte impossible contre ce roi qui , porté par une restauration , s'environnait de la force dont les victoires entourent les princes, manifestait la terreur (juc lui inspirait le papisme en prêtant l'oreille aux menteuses confessions de Titus Gates. De Foë était enfant lorsque tout cela se passait. Il parle dans l'un desesouvragesdeceXitusOales (**), qu'il a connu « l'honnne dont le menton occupait plus d'espace à lui seul que tout le reste de son visage ; » pensionné par la cour pour avoir menti impudemment , honoré du peuple pour s'être montré calomniateur public. « Alors, dit Daniel, tout jeune que je fusse, je portais dans les rues, comme la plupart des habitants de la Cité, une arme d'invention nouvelle , nommée le fléau protestant. » C'était un gros bâton
(*) V. première série (Hommes d'Etat, etc. Lord Shaftsblrï). (■**) V, plus haut, Histoire humoristique des Humoristes,
icicnu par un morrcau de cuir, et destiné à renverser le papiste assaillant. Les bons habitants de Londres voyaient des papistes à tous les coins de rue , et , ne pouvant s'clcver contre la tyrannie du roi , qui ne s'avouait pas catholi(pie, c'était au j)a]Msnie (pi'ils s'attaquaient. De Foë, né en 1661, a\ail vu périr Al^ernon-Sidney , Cornish, Anisirong, Collège^ sur l'échafaud; il partageait tontes les idées des dissenters. On l'avait élevé pour faire de lui un ministre de cette église; sa faniille, effrayée du danger que couraient alors ceux (pii professaient des opinions dissidentes, renonça bientôt à ce dessein.
Autour de lui fermentaient les controverses, les terreurs politiques, les haines cachées et ardentes, la licence des cavaliers, la rancune des Presbytériens. La cour était achetée , le roi vendu à la France, la nation écrasée et muette. De Foë, au milieu de cette société en souffrance, fil son éducation d'honnne. Aucune prétention d'écrivain ne se montre dans sa jeunesse. 11 recueillait de l'expérience , se mêlait avec une activité curieuse aux mouvements de son parti, allait écouter les grotesques oraisons du docteur Gonlburn, qui ne prêchait que par calembours; assistait aux interrogatoires des faux témoins payés pour dénoncer de faux coupables, s'escrimait avec le fJcan-proicsiani toutes les fois qu'un voleur de nuit lui semblait catholi(pie et bon à assommer; frécpientait les clubs politiques, écoutait les nuirmures étouffés que le siipi)lice des puritains arrachait au peuple ; et dans cette adolescence errante, |)assionnée , plus vagabonde (jue studieuse , formait secrètement ce trésor d'études humaines et cet apprentissage de bon sens qui valent bien des humanités vulgaires.
Cej)endant les pamphlets pleuvaient de toutes parts. A \iiigl et un ans, l'enAie prend à de Foë de mêler sa voix à
tous les cris (les factions. Il (U'bulc par iino plaisaiitt-ric. C'est un paniplilct qui oiïre les germes de son talent; livre aujourd'hui fort rare, et qui porte ce litre singulier : Spccutum crapc-goivnonim ; ce qui veut dire : « lo Miroir des porteurs-de-robe-de-crêpe. » Pour comprendre cet étrange titre , il faut savoir que le clergé inférieur de l'église anglicane avait coutume de porter une soutane de crêpe noir , vêtement économique , dont les protestants français, réfugiés à Londres après l'édit de Nantes, avaient répandu l'usage en fondant plusieurs manufactures de crêpe à bon marché. Le Spcciduni est une ironie assez vive, dirigée contre les fanatiques qui voulaient qu'on écrasât à la fois le papisme et les sectes dissidentes. De Foë fait ressortir la folie de ces hommes qui , accusant le catholicisme d'intolérance , et réclamant pour eux seuls le privilège d'une opinion libre , se montrent inexorables envers leurs frères, cl prétendent garder pour eux seuls la liberté dont ils sentent le prix , el dont ils ne veulent pas communiquer le bieni;iit. La jeunesse de de Foë se laisse apercevoir dans ce pamphlet , rempli de verve mordante et d'esprit naturel, et qui, pour la force du raisonnement, ne peut soutenir la comparaison avec les œuvres de son âge mûr.
Un second pamphlet, sur les guerres de Hongrie et sur les persécuiions auxquelles les Protestants hongrois étaient exposés, sortit de la plume du jeune auteur. Ce sont des essais plus remarquables par le nom qu'ils portent, que par leur valeur intrinsèque. Charles ni'iurut, laissant le trésor épuiôé, des germes de dissension dans toutes les classes de la société anglaise, l'État obéré et une mémoire avihe. Jacfiues II lui succéda. (*) Il n'avait pas celte facihté de manières
(*) V. prciriKre sùic Guillaume III ulla Rtvolulion de 1688). II. 9*
et ccito hicnvcillaiifo iionclialaiiio, apnnacto dos hommes dont la vie est li\iée aux xoliiptrs sensuelles, iaecpies (Hait obstiné, d'un esprit rigide et étroit, d'une âme peu généreuse. Il trouva des parlements scrviles et un peuple fatigue de révolutions; il avait eincpiante ans à son avènement au trône, âge où l'obstination devient sottise dans les intelligences bornées ; il crut qu'il lui serait facile d'accomplir par la \iolence l'œuvre que (Charles H n'a\ail pas osé achever. Un nuu mura sans se révolter. Le duc Monmouth, fds naturel de Charles II, voulut profiter du mécontentement qui couvait en Angleterre, et fit une descente à Lymes, à la tète d'une petite armée. Entreprise folle et mal conçue , que ce prince aventurier dirigea avec étourderie, et qui se termina par la défaite complète de ses troupes. C'était surtout aux sectes dissidentes que Monmouth s'adressait; l'intérêt blessé de la masse protestante. DeFoë, qui avait vingt-quatre ans alors, (piiita Londres en secret, et courut s'enrôler dans l'armée de Jlonmouth. L'aventurier n'avait pas plus de cent ciuciuante hommes et de trois vaisseaux. Ses ofliciers étaient sans expérience , le peuple qui se joignait à lui était sans discipline , et il man([uait d'argent. Telle était cependant la haine que Jacques H avait déjà inspirée, que Monmoulh traversa sans obstacle une partie de l'Angleterre; si le régiment de Dumbarton ne se fût trouvé sur sa route, il aurait j^u surprendre l'armée royale, la tailler en pièces, et s'emparer du trône. Sa faute capitale fut de se proclamer Roi. Guillaume, quelannées plus tard, profita de la leçon, et laissa une assemblée déli])érante lui conférer cette couronne conquise sans coup férir, mais qu'il se gardait bien d'usurper.
Dès ses premiers pas, de Foë se montre ce qu'il a toujours été, le héros de ses principes, l'honmie qui agit d'à-
près sa croyance et ne bronche pas. Monniomh j^romot liberté de conscience : de Foë , à vingt-({iiatrc ans , va se battre pour lui et pour elle. Il n'a point dit dans ses œuvres comment il échappa aux poursuites de la justice et aux cruautés dont les partisans de Monmoulh furent victimes. Ou sait que ce malheureux prince, après s'être déshonoré par des supplications indignes de son rang et du rôle qu'il avait voulu jouer, après avoir subi les railleries de Jaapies II, qui ne l'admit dans son palais que pour l'insulter, fut traîné sur l'échafaud avec une alfreuse barbarie. Tel était le caractère de Jaccpies II, auquel certains historiens ont attribué des vertus qu'il ne posséda jamais, n Pourquoi n'avoz-vous pas fait des aveux ? demandait-il au colonel Aylolle ; vous savez qu'il est en mon pouv oir de vous pardonner ! — En votre pouvoir , sans doute ! mius non dans votre âme, ïuez-moi ! »
Un seul fait rapporté par de Foë suflil pour caractériser ce prince. Roussel, pasteur protestant de Montpellier, a\ait contrevenu aux lois de Louis XIV, eu rassemblant pendant la mut sa cougrégation dans les ruines de l'église réformée que le roi de France avait fait détruire. L'intendance de Languedoc le condamna au supplice de la roue. Il se cacha, parvint à tromper les recherches de la justice, traversa une partie de la France, cl s'embaïqua pour l'Angleterre. Louis XIV réclama l'extradition de Roussel; Jacques, le roi d'un peuple protestant, hvra ce malheureux, que le comte d'Avaux , ambassadeur de France près la cour de Londi'es, fit charger de chaînes et conduire en France. Roussel passa le reste de sa vie aux galères.
De Foë, que son obscurité et sa jeunesse protégeaient sans doute, revint à Londi-es, où il put voir les débris mutilés de ses complices suspendus aux gibets de la ville, ^a
IKTC avait fait le romincrce do bonncli'iio. De Foë essaya d'agiandir cet Olablisscmeiii : la plupail des contemporains l'appclk-nt honuciicr et le désignent, avec ironie, sous letitredefaclriiroii d'agent coiniiiercial pour celte branche de comnierce.
Sous ,]ac(pies II et sous sa protection spéciale, les dogmes du pouvctir absolu et du droit divin s'élevèrent menaçants dans toutes les églises , dans les pamphlets , dans les jomnaux et à la cour. Le clergé anglican espérait obtenir les fa\enrs et conciuérir les bonnes grâces du roi, auquel il ne refusait rien; il ne \ oyait pas que c'était sa tombe qu'il travaillait h cieuser, et (juc le catholicisme seul pouvait profiti-r de ses eiïorls. Tel est l'aveuglement ordina're de la cupidité et de l'ambition. Les prêtres catholiques affluaient à Londres. Les écrits contemporains prouvent que déjà la doctrine du despotisme par la grâce de Dieu était admise. Jeffries, le bourreau-juge, était le conseiller favori du roi. Deux pamphlets, qui parurent à cette époque, et ({ui ne portent pas de nom d'auteur , sont attribués à de Foë ; l'auteur met les dissidents en garde contre les promesses qu'on leur fait et les séductions que l'on lente pour les convertir à ladoclrincdu i)ouv(iir absolu. Le style de ces pamphlets est vigoureux ^ la dialectique en est puissante; les principes, alors nouveaux, de la tolérance y sont soutenus avec talent, longtemps avant que Locke les eût consacrés,
La politique, dont le jnvot actuel est l'esprit d'égalité, avait, du vivant de de Foë, un mobile et lui centre tout différents : la reli.L'ion. Un prêtre en crédit était alois ce (|i;'un Journaliste habile est au xi\"= siècle. Nous avons eu nos casuistes de la légitimité absolue , connue l'Angleterre a eu ses Sacheverell et ses Annesley. La loi sur la liberté de la presse et le ccup porté aux journaux tuèreut le pou-
voir (le Charles X ; l'arrestation et lo procès des évêques qui refusaient de se plier aveuglément aux volontcs du roi anglais le frappf'rcnt de mort politique. De Foë grandissait parmi ces querelles , comme un jeune honune né après la révolution française, et dont l'intelligence aurait mûri sous les régnes de Louis XVIII et de Charles X. Qu'on n'aille pas nous inq)uter le dessein de faire ressortir ces analogies et d'éveiller ainsi la curiosité du lecteur. Entre ces deux é|X)ques, la nôtre et celle de de Fnë , il y a des ressemhlances vers lesquelles l'esprit est involontairement entraîné; mais ce serait comprendre mal l'histoire que d'en sacrifier la gravité à de frivoles allusions. Ces paroles de Bolingbroke sur Jacques II , justes à l'égard de ce monarque , seraient trop sévères, si on les appliquait au dernier roi de la branche aînée :
« Au lieu de se renfermer dans son obstination , dans sa » morosité , dans sa dévotion étroite, si Jacques II avait » renvoyé ses mauvais conseillers, assemblé son Parlement, )) eu recours à un système constitutionnel , il aurait con- » serve la couronne et même l'exercice libre de sa religion. » Mais ce monarque insensé , que des conseillers absurdes » poussaient à sa perte, aima mieux être le partisan obscur » et la victime d'une opinion théologique, que le roi d'une » nation libre et puissante. La folie de sa conduite est » aussi remarquable que la singularité de son châtiment ; » il descendit sans résistance d'un trône qui ployait et s'af- » faissait sous lui, traversa l'Angleterre, qui le vit passer » avec mépris, et chercha un refuge chez un roi étranger : » triste exemple des maux qu'entraînent les préjugés nour- » ris par une intelligence débile et violente ! »
Les tories eux - mêmes étaient las de Jacques IL Ses évéques le tr-^mpaient, ses courtisans se détachaient de lui.
Guillaume, prince d'Orange , saisit le moment , débarque, est reçu avec enthousiasme , voit les plus intimes amis de Jacques l'abandonner, grossit son camp de tous ces déserteurs, qui, la veille, dit de Foë, <( ne parlaient que desau- » ver leur roi aux dépens de leur propre vie , » et qui le laissent en bulle aux insultes de la canaille ; il olTre une protection et une sauve-garde à ce prince maladroit et entêté ; l'aide à quitter le royaume , et linit par recevoir des mains du Parlement la couronne qu'il n'a pas voulu saisir, et qu'on ne peut donner qu'à lui.
De Foé prit une part active dans ce mouvement; il quitta Londres, alla au-devant du roi Guillaume, et fut constamment un de ses plus fidèles serviteurs.
Ce n'était pas un héros brillant que le prince d'Orange; mais c'était, selon nous, un homme plus réellement grand que bien des héros. Son caractère était froid , et il y avait quelque chose de vraiment hollandais , si l'on peut le dire, dans l'habitude de sa pensée. Rarement heureux, il eut besoin pour triompher de la fortune d'une persévérance, d'un courage , d'une force d'àme , dont les plus grands hommes ne sont pas toujours capables. Il se relevait plus fort après une défaite , et plus la chance lui avait été contraire , plus son obstination et son adresse s'atlaeliaienl à vaincre le sort. Ce ne sont pas là les qualités de l'homme vulgaire : et sou épitaphe, célèbre en Angleterre, peu connue en France , est plutôt un résumé d'histoire qu'un panégyrique :