GRAND HOMME ; JAMAIS APPRÉCIÉ (") I
Entre les qualités de de Foë et celles de Guillaume, entre la tendance de leurs esprits et les habitudes de leur vie, il se trouvait une sympathie trop marquéo pour qu'ils ne s'appréciassent pas mutuellement. Le dévouaient de de Foë envers Guillaume fut sans réserve : et , lorsque l'écrivain ne put plus défendre le roi, de Foë, fidèle h son culte, protégea son ami, descendu dans la tombe. Néron n'a pas été traité par l'histoire d'une manière aussi outrageante que le roi Guillaume l'a été par ses contemporains : le plus débouté des pamphlétaires, le père Garasse , n'a pas subi le supplice du pilori , auquel de Foë a été condamné.
Heureux de voir s'accomplir la révolution qui promettait aux membres de toutes les sectes le libre exercice de leur religion et la tolérance complète , de Foë continuait son métier de commerçant avec plus de persévérance que de succès. Il était cependant un des principaux membres de la Cité; en octobre 1689, son nom figure dans le récit de
(*) V, première série {de CuiUuume IJI, etc.).
la procession soloniu-lle et du dîner sj^Iendide que les corporations de Londres donnÎMont à Guillaume cl à Marie. « On pouvait admirer là , dit un contemporain jacobite, » nos bons bourgi-ois transformés en liommes de milice , » et tout fiers de leurs beaux costumes. Parmi ces militai- » res bourgeois se trouvait Daniel de Foë, h la ttHc » d'une troupe de dissenlers , et lier comme un jeune » paon. I)
A peine le règne de Guillaume avait-il commencé, les partis, qui avaient cru voir dans son accession une certitude de triomphe pour eux-mêmes, commencèrent à s'agiter. Toutes ces passions qui avaient concouru à porter Guillaume sur le trône se séparèrent avec éclat. Le roi , embarrassé, commença par nommer un ministère vvhig ; les éléments en étaient si hétérogènes et si difficiles à concilier , que bionlùt un ministère tory le remplaça.
Ces dissentiments politiques éclataient au moment où Jacques , protégé par Louis \IV, envahissait l'Irlande , et où la bataille de la Ilogue , glorieuse pour notre marine, rendait l'espérance au parti déchu. Les circonstances étaient difficiles; le clergé avait inventé une admirable manière de concilier les intérêts actuels avec ceux du parti qu'il protégeait secrètement; il distinguait le roi de jure du To'\(le facto; il vouKiit bien se soumettre au roi de fait, mais uon lui jurer obéissance. Alors s'éleva le parti des nonjureurs {non-jitrors). De Foë pensa que le roi avait besoin de lui, et dans plu>ieurs ouvrages polémiques , remarquables par la vigueur de la logique, il attaqua les non-jureurs, les jacobites d'Irlande et les ecclésiastiques iuloléranls. De Foë crut devoir défer.drc à outrance ce roi , que personne ne défendait , qui n'avait rien fait pour lui , et dont la situation était critique.
H n'y avait pas en Angleterre d'enthousiasme pour Guillaume, représentant de la raison au milii'u des fons, de la tolérance au milieu des fanatiques, du désintéressement au milieu des ambitieux. Avant l'abdication de Jacques, on avait craint le retour du ralliolicisme abhorré; on était las d'un despotisme aux vues étroites; tous les égoismcs s'oublièrent un moment, ou plutôt se coalisèrent dans un intérêt commun : ils placèrent Guillaume, sur le trône, comme un paratonnerre sur un palais. A peine y fut-il monté, ils se retrouvèrent tout entiers, plus violents, plus féroces que jamais, avec tous leurs vices. Ils essayèrent d'attirer à eux le roi qu'ils avaient fait : car ce roi leur appartenait , c'était leur propriété, c'était leur œuvre ; de quel droit se serait-il soustrait h leur influence ? Dissenters. Puritains, Tories, qui avaient pactisé avec le nouveau |K)uvoir, dans l'espoir d'une récompense; prélats de l'église anglicane, habitués à soutenir la légitimité, et persuadés que le trône dont ils se faisaient les soutiens leur devait protection et fortune; tous, acharnés autour d'un pouvoir qu'ils avaient vu naître, et d'une couronne qu'ils avaient fondue et fabriquée, opposaient aux desseins du prince d'Orange une résistance opiniâtre. La révolution s'élait faite au nom de la liberté; aussi avaient-ils le ton haut, et comme il semble toujours honorable d'attaquer le pouvoir, ils attaquaient à coup sûr et sans crainte un trône incapable de se venger : réunissant ainsi, chose commode, les honneurs du courage et les privUéges de la lâcheté.
Incapable de satisfaire tous les partis à la fois, entouré d'hommes publics profondément corrompus, chefs d'un peuple dépravé par les révolutions et la licence, Guillaume vit croître autour de lui la désaffection , qui alla bientôt jusqu'à la haine ; la plupart de ses serviteurs, ses ministres
mOine conespondaioiil avec Jacques, L'or, jeté par la France cl par les iiuissances cailiolicpics loiiihaii à llois dans les coll'res des seigneurs, il n'avait gnire autour de lui que des trailrcs ; la Chambre des Coroniunes lui était hostile, et Jacques lui en\o\ail des assassins; le seul véritable champion de ce roi (pii disait qu'on lui avait mis sur la tète une couronne d'épines, le seul athlète désintéressé qui lutta contre l'opinion publi(pic pour le défendre, sans récompense cl sans intérêt, ce fut Daniel de i-oë. Il était jeune, spirituel, hardi, consciencieux. Il avait suivi ailenlivemenl toutes les variations de la politique depuis vingt aimées; il s'était battu sous Monmouih ; il n'avait voulu s'inféoder à aucun parti théologique; il avait admiré surtout l'indépendance, la force d'âme de Guillaume.
Garder ses convictions sans les exprimer par desaclcs, et se contenter d'une faible adhérence aux opinions qu'il préférait, n'était pas dans les habitudes de Daniel, Il voulait dire la vérité utile, et donner l'exemple d'un dévouement nécessaire. Chez de Foë, la pensée, la parole, les écrits, les actes , ont toujours été identiques. Sa jeunesse n'ofTre que la préparation de ce caractère que nous verrous se développer tout entier.
De Fou banqueroutier.
Cependant les spéculations commerciales de de Foc avaient échoué, et sa confiance lui avait fait perdre beaucoup d'argenU
Il y avait à Londres plusieurs quartiers privilégiés, semblables à celle Alsace doiil W'allor Scott a fait le tableau, et où les fripons pou\ aient, sans crainte de la justice, |)ortcr et conserver les objets qu'ils avaient acquis par fraude. Plusieurs fois ces gentilshommes-voleurs achetèrent dans les magasins de de Foë des ballots de marchandises qu'ils promirent de payer comptant dés que ces ballots seraient rendus à domicile ; ils indiquaient pour lieu de l)aienient un endroit voisin de l'un de ces rei)aires, nommé the Mint : là se trouvaient, postés d'avance, des aflidés qui s'emparaient des ballots, les lançaient entre les mains d'autres hommes, placés dans l'intérieur de la rue privilégiée ; la police ne pouvait intervenir dans ce brigandage. Si l'on ajoute à ces imprudences les banqueroutes de deux commerçants (jui s'enfuirent en Espagne, et la puérile couûance avec laquelle de Foë souscrivit des lettres-dechange pour un Dissenter qui le trompa, on aura peu de peine à comprendre comment naquit et s'aggrava l'embarras de ses affaires.
Égaré derrière son comptoir de bonnetier, dans un coin de la cité de Londres, de Foë l'observateur, le penseur, l'artiste se ruinera en moins de deux ans, et se ruinera sans vice, sans mauvaise foi, peut-être même sans imprudence ! Dupe de ses confrères, et négligeant cet art de tromper qui occupe une bonne place dans la société telle qu'elle est et dans la vie du marchand ; plus occupé du mouvement social qui l'entoure que d'acheter à bon marché pour revendre cher ( les deux points sacramentels de l'art du négoce ) de Foë ût banqueroute.
Il essaya de se relever en étendant son commerce; il visita l'Espagne, l'Angleterre, la France, l'Allemagne. Des remarques que contiennent ses écrits prouvent qu'il son-
\Gh DANIEL DE FOE.
gcail bien plus à Noir les liomiues en philosophe qu'à faire ses afiiiires. La lecture des romans Picaresques lui donna la première idée de ces créations jwpulaircs et naïves, à la tête desquelles se place Robi/uioii Crusoé. 11 fit quelque temps l(> commerce du musc, et s'embarqua dans plusieurs spéculations, qui toutes échouèrent. De Foc a raison de le dire : « Le talent ne sert pas aux usages or- » dinaires de la vie. Le vif-argent ne peut se transformer » en monnaie courante; excellent pour séparer l'or de » l'alliage, il devient inutile dès que vous voulez le changer » en quelque chose de compacte et de solide. » La ruine de de Foi! fut complète ; déclaré banqueroutier, il ne trouva plus autour de lui que gens impitoyables. Le bénéfice de la loi lui accordait l'extinction de ses dettes, ses meubles ayant été vendus et saisis, et tous les objets de son commerce livrés à ses créanciers. Il prit la fuite, craignant la prison.
Chargé d'une famille nombreuse, et libéré, comme nous l'avons dit, par sa banqueroute même, de Foë passa le reste de sa vie à payer la dette qu'il avait contractée, et dont la loi le déclarait libre.
A l'époque où ses opinions politiques attiraient sur lui les malédictions des fanati(jues, un homme, dans un lieu public, éclatait en iinectives contre de Foë, qu'il apjielait banqueroutier frauduleux ; tous les assistants faisaient chorus, comme les animaux des bois s'attroupent autour du daim blessé qu'ils foulent aux pieds et meurtrissent de leurs cornes.
« Messieurs, dit un vieux marchand assis devant un pot de bière, et qui se leva, je déteste les opinions de de Foë, et je conduirais volontiers au bûcher tous ceux qui les professent ; mais je dois vous dire un fait qui vous donnera
DANIEL nn FOE. 1G5
sur lui dos notions plus exactes que celles que vous paraissez avoir. J'étais son créancier : il me devait 60 0 livres sterling ; j'accejitai cin([ du cent lorsqu'il fit ban(iueroule, et je lui doiuiai décharge complète du reste; en lui rendant mes titres. Cinq ans après, je reçus une lettre de lui : il me priait d'aller le voir, ayant à me parler, disait-il. Je me rendis chez de Foë, ne m'attendant guère à toucher l'argent que je croyais avoir perdu. La souuuc entière me fut cotnptée sans que je la demandasse ; il me fit signer un reçu, que j'inscrivis à la suite de beaucoup d'autres noms et d'autres reçus : c'étaient ceux des créanciers qu'il avait tous payés connue moi. »
Les instruments secondaires de la justice traquèrent et poursuivirent de Foë pendant l'année que la commission de banqueroute dut consacrer à la révision de ses affaires. Instruit par cette expérience, de Foë réclama plus tard la révision totale des lois sur la saisie et la banqueroute. Il prouva que l'énorme taux des frais judiciaires est également nuisible aux intérêts du créancier et à ceux du débiteur. Il s'éleva surtout contre la contrainte par corps.
« Les sots ! dit -il dans sa Revue (tome III , page 117) , ils ne voient jias que forcer un homme à fuir, de peur de la prison , c'est non-seulement l'assassiner la loi à la main , mais l'empêcher de payer ses dettes, le forcer à quitter le royaume , et lui enlever toutes ressources dans son infortune, ilélas ! ajoute-t-il , je l'ai assez éprouvé moi-même. Je sais à mes dépens comment les derniers débris du patrimoine , comment le pniu des familles est absorbé par ces voleurs privilégiés qui se prétondent les instruments de je ne sais quelle justice. » L'homme qui parlait ainsi consacrait ses veilles à payer des dettes que personne ne réclamait plus , et qu'il aurait pu laisser tomber dans l'oubli.
De Fo(' , fuyant les rocors , visita pliisiours lYrovinccs do rAnglotcrrc , et n'-sida lonp;loinps h Bristol , dans nno profonde obscuiité.
Dans les murs de Bristol, on voyait, en 1691, se promouor, tous les diniandios, un cjontillionnue v(Mu de noir, portant la lar^c perruque de répo([ue , une ('\)('o selon la mode du temps, et de longues manchettes de dentelles. Ce jour était pour lui un jour de fête. On le voyait dans tous les quartiers ; son air de bonhomie plaisait ; il causait avec les gens du peuple, observait leurs jeux, s'arrêtait dans les tavernes , et conversait de iiréférence avec les ouvriers et les matelots. On ne pouvait de\iner sou nom : dès que le dimanche expirait , il s'évanouissait pour reparaître le dimanche suivant; aussi le nommait -on (e (jcntUlwmmc-dimancke. C'était à l'auberge du Lion rouge, dans Castlc- Street, que le Gentilhomme-Dimanche prenait ses repas. On y fumait ; le maître de l'auberge , nommé Mark "NVatkins, homme assez riche, et qui a laissé une réputation de jovialité dans la ville de Bristol, aimait surtout à recevoir dans sa taverne les personnages remarquables par quelques originalités de caractère. On sait quel goût singulier les Anglais nourriss.!nt pour ces curiosités de la nature humaine ; ils eu feraient volontiers, s'ils pouvaient, collection comi>lète. Addison, dans son Club des Diffonnûc.s a donné une idée juste de l'espèce d'intérêt que le génie britannique a longtemps attaché à ces bizarreri. s (*).
L'n jour on vit entrer dans la taverne de Watkins un homme dont tout le costuuie se composait de peaux de chèvres, dont le bonnet et les bottes étaient fabricjués avec les mêmes matériaux, grossièrement cousus; il parlait mal
(*) V, plus haut Vllistoire humoristique des Ifumot-isfes,
anglais, et son style ressemblait h celui des sauvages et des nùgres , qui se coutentent de former leurs phrases avec les mois qui se présentent à leur pensée, sans les soumettre aux règles de la syntaxe. L'nc espèce d'intimité s'étai)]it entre le Gentilhomme - Dimanche et le sauvage couvert de peaux de chèvres. Le gentilhonmie ne tarda pas à le comprendre , et on les voyait ensemble assister, en sortant de la taverne , à la prédication du soir. Le Gentilhomme-Dimanche était de Foë , qui fuyait les créanciers et les exempts; le sauvage était Alexandre Selcraig , ou Selkirk , le modèle primitif de Robinson Ci^soé.
Si vous avez pensé que cette création fût sortie tout armée, comme Minerve, du cerveau d'un homme, vous vous trompiez. L'existence réelle du type sur lequel de Foë a modelé son œuvre , ne doit pas affaiblir l'admiration pour l'artiste; l'honmie n'invente rien ; le type de Paul et Virginie est un récit de naufrage réel , et cette douce et belle jeune fille que Bernardin a rendue immortelle , Virginie a vécu. 11 ne nous est pas permis d'inventer. Quel chefd'œuvre citerez - vous ? Macbeth ? Macbeth est tout entier dans les chroniques écossaises. La Divine Comédie? elle est tout entière dans la vision du frère Aliieric. Roméo et Juliette? Giraldi Ciuthio a fait Roméo et Juliette a\AntShnkspeare. Mais quoi, le génie n'est-il donc qu'un talent mécanique, et ([Utile part laissez-vous à l'intelligence? Une part sublime ; l'affaiie du génie, c'est l'étude de la nature et de l'homme ^ là est sa création. Creusez dans ces mystères, ignorés de la foule ; révélez-nous à nous-mêmes ; faites Robinsoti Cnisoé ou Don Quichotte ! associez-vous à l'intelligence divine qui sait tout.
De Foë avait trente ans lorsque l'original de Robinson parut devant lui. Il en avait soixante quand il écrivit cette
œin r»\ Ce fut hion longtemi^s après son srjonr ù Bristol , lors(|iie (le Foë \ii'illi clicrclia des ressources contre la pau- >reté, qu'il se souvint d'Alexandre Selcraig.
S IV
Réformes sociales.
Nous avons associé le nom de Daniel de Foë h celui de don Quichotte , et ce n'est pas au hasard, par une fantaisie d'écrivain , que ces deux noms sont venus se placer sous notre plume. De Foë fut le don Quichotte vivant de la vérité. La vérité fut sa nymjihe du Toboso, son idéal. Il commence par se battre pour elle en vrai jeune honunc sous les drapeaux d'un prince aventurier; ses premières armes sont consacrées à la tolérance, au trioinj)he de Monmouth , qui se bat pour l'établir , et dont l'étourderie est châtiée par une défaite. Ensuite il commence sa croisade en faveur de Guillaume, qui, soutenant les mêmes principes que Monuiouth,les appuie sur de meilleures bases, la prudence et le bon sens.
Pour se dévouer à cette cause , Daniel néglige ses intérêts propres, oublie qu'il est fils de marchand, et marchand lui-même; prête à ceux-ci, ne se fait jioint payer de ceuxlà, publie des vérités qu'il juge bon de répandre, blâme les dissenters, ses amis, quand les dissenlers se trompent; se fâche contre les Ilaut-Yolans qui parodient l'inquisition d'tspagne; cherciie noise aux Jacobites, donne ses écrits.
au lieu de los voiulre, fait abnégation do toute vanitt' littéraire, se laisse raloiniiicr par les factions, poursnixrc par cette tourbe inliiiniaine ([ni s'allaclie au niallienr et à la loyauté; et, marchant toujours dans sa route de redresseur de torts cl de champion de la vérité, inipertmbaljlc et grave comme le chevalier de la triste figure, il linit par être méconnu de tous , raillé par quelques-uns , haï de la plupart , méprisé connue un houuue qui n'a pas rempli ses engagements de conunerce, sans ressoiuce auprès de tous les partis qu'il a blessés , — et pauvre !
Dans une épocpie ordinaire , on pourrait rire de ce dévoùment à une idée fixe. Mais songez à ce qu'il y avait alors à faire en Eiu'ope ! Il fallait que le gouvernement de Guillaume s'établît, et avec lui la tolérance, la liberté régulière, le régime représentatif. Tous les principes réformateurs et bienfaisants qui devaient régénérer le monde luttaient, au sein de la société on travail, contre les préjugés, puissants encore. Il y allait de l'intérêt de la Grande-Bretagne et de celui de l'Europe. Le citoyen est-il maître de sa pensée, de sa doctrine, de sa religion? N'a-t-il à répondre qu'à la loi de ses actes? Doit-il accepter l'autorité d'un sénat et d'un roi et non courber une tète d'esclave devant dos maîtres cruels? Peut -il être Hbre et discipliné, l'égal do chacun et obéissant devant la loi toute-puissante? I;]ntre le despotisme de tous et le despotisme d'un seul , est-il un état social digne d'honmies fiers et industrieux, amis de l'ordre et jaloux do l'indépondanco ? Daniel répondit oui à ces cpiestions. Ce ne sont pas celles de 1688, mais colles do notre siècle. Los faits et l'opinion publiiiue n'avaient pas encore parlé. De Foë les devança. Tout prophète est victime.
Los réflexions de de Foë pendant sa retraite furent tristes II. 10
170 HANIEL DE FOE.
ot sages, comnio on pont bien le ponsor; il n'avait rrrit jus(pi'alors que (1rs panipiilds. Sa voration se ivM'îa ciilin h lui : il sentit (pio jamais il ne ferait un marchand passable, un respertaiile commerçant. Une traduction du Voyage dam le Monde de Descartes, oTivraj^c savant cl spirituel du pore Daniel , fut l'anuisement de ses loisirs.
Un ni(''moire manuscrit sur la situation des affaires en Europe , mémoire qu'il fit remettre entre les mains de Guillaume , et dont le bon sens frappa le roi, lui valut la protection du monarque. On le nomma membre d'une commission qui devait organiser l'impôt sur le verre. Quand cette ccnnmission fui dissoute, un de ses amis lui (il obtenir la surintendance de la tuilerie de Tilbury; les gains économisés par de Foë furent emiiloyés à l'achat d'actions dans cette entreprise , qui , toute patrioti(pie (|u'elle fût , échoua. Le commerce, accoutumé à tirer ses briques de la Hollande, ne voulut pas acheter celles de Tilbury. Une seconde fois de Foë , dont la fortune avait paru près de se relever, retomba dans la pauvreté.
Comme Guillaume, il opposait h la fortune un front toujours ferme. \1\\ mois après la chute de renlrej)rise de laquelle dépendait son existence , il lit paraître le premier ouvrage important qu'il ait publié, et qui a pour titre : Essai sur les Projets; œuvre aujourd'hui si oubliée que le libraire de Londres le plus riche en vieux trésors de littérature oubliée ne vous le donnerait pas (*).
C'était l'œuvre de sa retraite. Les gens qui ont été malheureux, et dont la pensée est forte, sont admirables pour juger la société. Ils voient tout ce (pii lui manque ; ils se vengent d'elle en la dévoilant, ils mettent à nu ses plaies;
ils la mesurent, rapprofondisscnt , la jaugent dans tous les sens. Corarae elle a pesé sur eux, comme ils ne l'ont pas seulement aperçue , dans ses belles apparences, ils savent par où elle blesse, et quelles sont ses iniquités ou ses faiblesses. De Foi' réunissait ces conditions; son Essai sur les Projets n'est qu'une appréciation des vices du corps politique à celle époque et un plan détaillé d'amélioration sociale. La révolution française, moins ses folies, est dans ce livre, qui a précédé Locke, Jean-Jacques et Franklin.
La carrière des réformes n'était pas ouverte. La pensée publique était absorbée par un seul objet, la religion. Savoir si un ministre dissident serait forcé de porter 1 etole et la chasuble , c'était alors une question bien plus importante que de savoir si le jury subsisterait dans son indépendance protectrice. La philosophie s'égarait dans les théories spéculatives ou descendait dans la sphère puérile des pratiques dévotes. L'économie politique n'était pas née ; l)ersonne ne pensait à l'application de la philosophie , aux réformes positives et à l'utilité des hommes.
On ne comprendrait pas le litre de VEssai sur les Projets , si l'on ignorait que les contemporains de Daniel de Foë, un peu plus modestes que les nôtres, appelaient projets ce que nous appelons progrès. Chaque jour voyait naître de nouveaux plans , de nouvelles découvertes ; l'intelligence, vivement remuée, s'agitait dans tous les sens. Les Cariiidcs pullulaient. Tel inventait une machine, et tel autre découvrait la quadrature du cercle , ou le grand arcane. Du bien-être social, pas un mot.
De Foë avait vu le monde et il avait souffert. Il donna aussi ses projets au public {an Essaij on projectSj, 1697); c'est, comme je l'ai dit, le Uvre le plus ignoré qui ait paru dans le cours du dix-septième siècle. Vous y trouverez ce
que les économistes niodcrncs ont cru inventer, les amt'liorations sociales proposées depuis 1789, et qui ne sont pas encore accomplies.
Dans le premier livre , de Foë proi)Ose une banque nationale; il donne l'idée d'un fonds de secours destiné à soutenir le commorce, relie d'une l);uu|uepro\incia!e à établir dans les siluatious cenUales; le plan des sociétés d'assurances nuUuelles et des caisses économiques, dans lesquelles on puisse déposer ses gains, afin de les relrouverplus tard, augnieiués des intérêts ; il s'élève contre le paniH-risou' , cjni ne faisait que de naître, et dont les hommes politiques de la Grande-Rrelague ne prévoyaient pas les résultats; il rédauie la création d'écoles primaires nombreuses , celle d'un hôpital pour les idiots, qui, dil-il, sont une misérable famille , « les orphelins de la pensée , » que la race humaine doit prendre en pitié; il demande l'établissement d'une école militaire, ce dont personne ue s'était avisé avant lui. Il veut qu'on y apprenne non-seulement l'art des fortifications, mais le génie civil: c'est le plan de l'École-Polytechnique proposé longtemps avant qu'elle fût conçue.
Dans un admirable chapitre consacré aux femmes, il relève les défauts de leur éducation. « Nous leur reprochons la faiblesse, la vanité, la coquetterie, dit-il, nous voulons qu'elles aient une âme, et nous les tiailoiis conune si elles n'en avaient pas; leur éducation est déplorable. >'a-t-on pas vu ces êtres que nous condamnons à une ignorance ridicule réussir dans toutes les carrières où l'homme s'arroge la supériorité? N'ont-elles pas été poètes, reines, artistes , géomètres même? Pourquoi rétrécu- leur pen.sée en exaltant leur imagination, et les habituer h la futilité et à la dissimulation? Quel avantage en relirons-nous? Si nos compagnes étaient plus noblement, plus dignement élevées,
si le scnliiiK-nt do la patrie , l'amour du beau , le culte des lettres, leur riaient donnés di's l'enfance, n'y gagnerionsnous pas ? La fidélité aux serments, la pureté du mariage , le honlieur domestique , ne seraient-ils pas de suffisantes compensations , d'assez bonnes médecines pour notre amour-propre blessé, s'il s'avisait de trouver à redire , en rencontrant chez les femmes , non des jouets et des esclaves, mais des amies et des égales? »
De Foë veut donc une réforme complète dans l'éducation des femmes, réforme qui n'est pas encore aclievée. Il était en avant de son siècle sous tous les rapports. Ses opinions étaient celles que Franklin , Voltaire, et les philantropes du dix-huitième siècle essayèrent de faire dominer ; il les émettait avec modestie, avec douceur. Seulement il venait trop tôt. Rester de niveau avec la sottise pul)li([ue est un moyen de gloire et de fortune ; dépasser les meillenrs esprits de son temps, un crime que les hommes punissent toujours !
« Je découvris , dit le docteur Franklin , sur une des planches de la vieille bibliothèque de mon père , un bouquin moisi cpe je m'avisai d'ouvrir; c'était Y Essai siir les Projets, de Daniel de Foë. Cet ouvrage, plein d'idées lumineuses et de pensées justes et nouvelles, influa puissamment sur mon esprit ; tout mon système de philosophie et de moralité fnt changé. Les principaux événements de ma vie, et la part qne j'ai prise dans la révolution de mon pays, ont été en grande pai'tic les résultats de cette lecture de ma jeunesse (*) . »
Ainsi, le germe déposé par un écri\ain encore inconnu, dans un hvre dont la plupart des Uttératem-s de l'Europe
( *) V, première série [Hommes politiques, de. Be.nja3un- Fean-
KLI.N ) ,
ignorent l'cxislencp, a inlliu'' sur le plus grand é\éncmcnt (le riiisloire moderne ; sur rt'liihlisscnient de la républi- (jue fédérative dans rAnu'ri(iue-Sei>tenlrionale.
Il n'y a pas de déclanialktn dans ce livre de notre auteur. La plus vulgaire intelligence le comprend aisément ; c'est du bon sens dans sa simplicité nue. « Il faudrait , dit Daniel, habituer le peuple h l'économie, et la lui rendre facile. Faites donc des caisses d'épargnes. — Il serait bon d'avoir des officiers instruits et des roules bien construites; créez une école d'ingénieurs civils et militaires. — Il faudrait donner au\ fenunes pauvres un moyen de travail honnête qui les arrachât h la prostitution; organisez des bazars industriels où leurs produits puissent se vendre. » — Voilà tout. Daniel n'a pas le génie des mots, la monnaie courante du talent. Il a le génie sterling, celui des idées ; il faut des siècles pour le réduire eu monnaie, le répandre dans la circulation et le faire accepter du peuple.
Luttes politiques.
Ce dernier ouvrage, le plus riche de pensées que l'on ait publié depuis le chancelier Bacon, passa tout-à-fait inaperçu. Cependant les partis continuaient leurs disputes: chaque jour de nouvelles querelles éclataient: elles doimaienl nu l)eu de répit au roi, et lui permettaient de respirer. Les dissidents, qui, d'après les anciennes lois, non encore abro-
gécs, ne pouvaionl occuper de magislraluic tant qu'ils restaieut fidèles à leur secte, cherchaient à conciher leur ambition avec leur foi , en se niontranl à réalise prolosiaute , sans cesser de professer les opinions de leuis pères. De Foë, tiop sévère poui* se prêter à ce compromis, écrivit deux pamphlets pour l'atliuiuer. Ses co-religionnaires furent picpiés de ce ([u'un des leurs voulût lem* fermer le chemin de la fortune et des emplois. Quel parti pardonna jamais à un de ses membres d'être plus raisonnable que lui?
La France devenait chaque jour plus menaçante. Guillaume demandait une armée ; on la lui refusait : les factions , avec leur logique accoutumée , disaient au roi : « Vous nous défendrez; seulement nous vous refuserons les moyens de nous défendre. » De Foi-, reprit la plume et ût ressortir ces absurdités. Il est assez bizarre que le mot de juste-milieu , que nous n'avons pas besoin d'expliquer à nos contemporains, se trouve trente fois dans le pamphlet de de Foë, et employé dans le sens précis que notre nouveau dictionnaire politique lui a donné. De Foë parle sans cesse de ce qu'il nomme i5fl/c mcdiuin entre une république démocratique et le despotisme des Stuarts. Ainsi de Foë se prépare à subir la haine de tous les partis, de toutes les passions qu'il attaque à la fois, Guelfe aux Gibelins, Gibehn aux Guelfes !
Déterminé à ne pas laisser échapper une seule occasion de dire la vérité, et de continuer sa croisade en faveur des vérités, de Foë, dans la Plainie du pauvre Homme, excellent pamphlet qui rappelle le Bonhomme Richard de FrankUn, et semble l'avoir inspué, quitte sa polémique habituelle, et se détachant tout-à-fail du ministère qu'on aurait pu le croire disposé à servir , fait enleudrc les gémissements du
peuple contre los dilnpidaiions des grands. « Quoi ! s'écrie » de Foë, vous voulez que nous travaillions le jour et la » nuit pour une faible pitance, et que nous voyions sans » colère les scandales de votre lu\e oisif! Si vous désirez » dormir en paix, réformez vos niceurs, faites travailler » l'ouvrier, et ne nous demandez pas les vertus qui vous » manquent ! A force d'Otrc témoins de vos vices cl de vos » jouissances, nous vous emprunterons les vices pour vous » arraclier les jouissances ! » Entre ces su])linies paroles et la révolution française, il se passa quatre-vingts ans.
De Foë, dans cet Essai, fait sentir au\ hommes puissants que la sévérité des lois qu'ils mettent en vigueur contraste avec le luxe de leurs habitudes et la débauche de leur vie. Ce petit ouvrage produisit un si grand efl'et que la plupart des sociétés pour la réformation des nueursquc l'on a vues se former depuis lors datent de la publication de ce mince volume. Le roi Guillaume ne put s'empêcher de faire attention h un homme qui ne lui demandait rien, qui le défendait avec courage, et ne parlait jamais qu'en faveur de la vertu et de la vérité. Quelques-uns des actes importants de son règne semblent calqués sur les pamphlets de récri\ain.
Cependant rinfluence de Guillaume ne cessait pas de décroître. Menacé à l'étranger, humilié par son parlement, tralii par ses ministres, il était, dans son palais mémo, à peu près le seul de son parti. On vit les Tories et les AVhigs, s'allier pour conspirer la ruine du monarque , et les vieuv républicains de (Jromwell se liguer avec les i)artisans du roi dont ils avaient fait tomber la tête. Bientôt la mort du roi d'Espagne et l'accession de la maison de Bourl)on au trône de Charles-Quiul, rendirent i)liis])énible encore la situation de Guillaume, dont les ennemis semblaient occuper toutes
les avenues de l'Europe. Deux pamphlets éloquents écrits par (le Foë jetèrent le cri d'alarme , et appelèrent les protestants à la défense du pays. Dans ces ouvrages, dont nous regretlonsdcncpouvoir donner des extraits, se trouve le premier modèle de la forte éloquence de Junius et de Burke. De Foc les lançait anonymes dans le public; on les attaquait, il répondait. Comme sa gloire l'intpiiétait peu, ils ont péri avec la circonstance qui les a fait naître et les bibliothèques les mieux composées en renferment à peine quelques-uns. Quand il fut question de reconslituer le parlement, et que les nouvelles élections approchèrent , de Foë publia les Six Caracicrcs d'un bon Membre au Parlement , petit livre populaire ; et deux autres Traités dans lesquels il attaque vivement ces marchés , ces achats et ces ventes de sièges parlementaires, fort communs alors.
En tout ceci, rien pour l'intérêt personnel de de Eoë, rien pour servir sa renommée ou élever sa fortune. On ne peut pas le prendre pour le flatteur des puissants, lui, ([ui se fait homme du peuple et leur reproche si durement leurs vices ; ni pour un organe des Dissenlers qu'il gêne dans leurs projets , ni pour un séide de Guillaume, qui ne lui a pas donné une guinée de pension, ni pour un Tory, le parti tory n'a pas d'ennemi plus déclaré !
Qui le défendra donc et qui prendra son parti ?
L'avenir.
Il n'est rien, qu'un homme de génie, honnête et véridique ; c'est un métier rude , douloureux et mal payé , comme on s'en est aperçu, comme ou le verra plus tard.
178 DAiMEL Dt tôt.