‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 39 sur 61 · VI · texte numérisé non relu

VI

Guillaume roi.

Guillaume était pins tolérant, pins philosophe, Guillaume était plus libéral que ses sujets : seul il défendait la liberté, et prenait parti pour la raison.

On voulait ([u'il sanctionnât un bill d'après le(piel les catholiques étaient chassés du royaume, privés de tout emploi , et leurs tètes mises h prix. « Je suis venu en Angleterre, répondit-il noblement, pour protéger les protestants, non pour persécuter les catholicpies. » On lui força la main. Les deux chambres votèrent, à la pri's(pie unanimité, ce bill exécrable. Un pauvre moine franciscain, le l)ère Paul Atkinson , fut arrêté , emprisonné , et , après trente années de détention, mourut dans son cachot (*), La majorité des protestants anglais applaudissait à ces barbaries que le roi Guillaume abhorrait, contre lesquels sont dirigés les pamphlets de Daniel. Guillaume les désapprouvait hautement. Aussi était-il haï de tous les partis, aussi bien que de Foë, son défenseur, qui était en outre méprisé.

Jamais roi ne se trouva dans une situation semblable. Le jiarti (\m consentait à voir la maison de Nassau régner sur la Grande-Bretagne était ardent h détruire la prérogative royale. Les partisans de la royauté étaient ennemis personnels de Guillaume. Il ne trou\ait d'affection sincère chez personne; il n'y a\ait plus ni foi, ni honneur dans la vie

(*) Ànnual Rc(/istcr, 1734.

politique. La perfidie était h l'ordre du jour; los adresses de la Chambre des Communes insultaient le roi, et les ministres buvaient à la santé du Prétendant.

Tel était le roi malheureux et estimable dont Daniel de Foë prit la défense. Chacun de ses ouvrages porta coup. Comme la lutte était celle des intérêts contre la probité , des vices contre la raison , le triomphe de de l-'oii fut passager.

Voici comment l'organe du parti whiç; de notre époque en Angleterre , la Revue d'Edinibouvij, explique cette situation de la nation anglaise : « L'état des partis à cette » époque de l'histoire de l'Angleterre offre une énigme » dont le mot n'a pas été trouvé. On a voulu l'expliquer » par le caractère âpre et rebelle de la nation ; mais d'au- » très pays ont offert à leur tour le même |)roblème , avec » les mêmes résultats; il faut donc l'attribuer à cette pro- » pension de la nature humaine qui , après avoir touché » le but de ses désirs, demande quelque chose encore » qu'elle ne saurait voir. Le peuple anglais , à cette épo- » que, désirait deux contradictions, c'est-à-dire d'avoir » Jacques II et Guillaume ensemble sur le trône ; et ne » pouvant obtenir cela, il n'était content ni de l'un , ni de » l'autre séparément (*). »

Les caricatures contre le roi couvraient les murailles; les théâtres retentissaient d'injures contre la Hollande et les Hollandais. Pour se distinguer, les partisans du roi , l'opposition, c'est-à-dire la masse du peuple, tous les partis combinés se décoraient du nom de véritables Anglais. On entendait par ce mot un homme ennemi des étrangers, et par conséquent du prince d'Orange. Ces plaisanteries

(*) Edinburgh Revîew, janvier 1830,

élaiont vieilles ; Butler on avait aimisé la cour de Charles II, qui, pour n'cduipi'uso, no lui avait pas joie un morceau (le pain. l)oi)uis lougienij)s los gens de cour et les poètes flatteurs s'amusaient aux dépens de la Hollande. « Voyoz , disait lîullor, ce pauvre pays qui est toujours à l'ancre, ces llollaiidais cannil)alcs qui , en mangeant du poisson, soupenl do Jour cousin-germain ; ces hommes qui croionl avoir une patrie , et qui construisent des villes sur un peu do boue que rejette l'Océan ! Ils sont obligés de retenir et de parquer leur terre, qui sans cela leur serait enlevée par les flots; quel gouverncmenl peuvenl-ils avoir? Le meilleur fabricant de pompes doit être leur roi , et pour être magistrat en Hollande il suffit d'avoir mis la main à une digue, d'avoir inventé une pelle et un tombereau (*). »

Ces grotesques railleries furent renouvelées , et lo mot foreigncr (étranger) devint un mot d'excommunication politique. Alors de Foo , qui n'avait jamais écrit de vers, trouva dans son indignation la verve poétique. Il publia le Vcriiable Amjlais, excellente satire dans laquelle il prouve que ce prétendu patriotisme de localité est la plus absurde des niaiseries. Le Vcriiable Anglais eut quarante éditions :

« Anglais , moquez-vous donc des étrangers ! disait de » Foë. Oubliez -vous que vous êtes issus d'une race de bri- » gands, de voleurs, de vagabonds et de mendians? Quels » sont vos ancêtres? Le Picto féroce, le Breton tatoué, le » perfide Scot , le pirate de Norvège et le boucanier de » Danemark. Voilà de vénérables aïeux, et je vous conseille » d'en être Hors. Les Normands affamés et féroces sont

(*) Bullcr's Remains,

» venus ensuite repeupler votre île; et le roi Cliarles II , X pendant son règne de paresse et de débauche , a mêlé à » votre sang celui d'une foule de cuisiniers français, de

» bâtards italiens et de mendiants écossais Moroses

» comme les Danois, pillards comme les Normands, enlè- » tés comme les Pietés, perlidcs comme les Écossais, vous » avez dans vos veines du sang de toutes les races perdnes » et infâmes. Le peu d'honnCieté qui vous reste vous vient » des Saxons antiques ; et Dieu sait si cette source est ta- « rie aujourd'lHii. Croyez-moi , ne vous vantez pas de vos u aïeux. La seule noblesse, c'est la vertu, et la renommée u des familles anciennes est une duperie sans valeur. »

Leseflortsdc Daniel de Foë ne demeurèrent pas stériles. Peu de temps avant la mort du roi Guillaume, un accès de raison et de bon sens parut s'emparer du peuple anglais ; cela ne dura pas longtemps. Bientôt le parlement devenu plus hostile que jamais, ne traita le roi qu'avec mépris, refusa les subsides , et aiguisa les épines de cette couronne royale que Guillaume tenait de lui.

Un jour, seize hommes bien vêtus entrèrent dans la salle des séances où siégeaient les membres des Communes : c'était le \U mai 1701 ; les seize gentilshommes ouvrirent leurs rangs. \u milieu d'eux se trouvait un lionmie grave qui présenta une pétition au speaker, ou président ; leurs rangs se refermèrent, et la procession des seize genlilsiiomuus sortit paisiblement de Saint-Ltienne. Cette pétition était signée Légion, Ihomme qui l'avait présentée était de Foë. Les gentilshommes qui l'avaient escorté étaient ses amis, qui, sachant le péril auquel il s'exposait, avaient caché des poignards et des pistolets sous leurs habits, prêts h le défendre. La péiilion demandait au pailcmeiit de s'occuper enfin des intérêts du peuple; de ménager ce roi II. 11

des protestants , do lui accorder les subsides dont il avait besoin, ot de ne pas le laisser sans armée cl sans marine au moment où Louis \IV, devcim mailre de l'Espagne, menaçait le protestantisme. Présenter celte pétition, c'était braver la mort, (iinq gentiisbomnies du comté de Kent, qui, liuit jours auparavant, en avaient présenté une beaucoup moins énergique, se trouvaient enfermés par l'ordre des Conununes, et attendaient leur jugement. L'audace de de Foë les sauva, et peut-être Guillaume. L'assemblée, hostile au roi , fut elTrayée de cette action fière et légale ; elle baissa le ton , ouvrit les portes de la prison aux premiers pétitionnaires , accorda les subsides cl se tut. Un liisiorien de l'époque raconte que , trois jours après la présentation de cette pétition, qui ne fut nommée désormais (|uc la remontrance de la Icgion, les bancs de la Chambre des Communes se trouvèrent dégarnis.

Alors Guillaume appela près de lui son défenseur, et, comme s'il eût bien connu le caractère de Daniel , il se contenta de lui demander des conseils , sans lui offrir de situation olTicielle lucrative; Guillaume mourut peu de temps après.

De Foë passa toute sa vie à défendre la mémoire de ce roi, en prose et en vers, par la satire, parle raisonnement. Jamais gratitude ne fut plus durable, et ne se révéla sous plus de formes différentes. On la retrouve dans tous les écrits de Daniel , dans ses romans, dans ses poèmes , dans sa Revue, éciile vingt ans après la mort de Guillaume.

« Que le misérable, dit-il, qui a oublié ce que Dieu a fait pour lui, jetie un regard en arrière, voie la tyrannie qui nous accablait; notre conscience violée; noire propriété foulée aux pieds ! (Uic l'on se souvienne de l'insolence du soldat, des railleries de la cour, de la tvrannie, du parjure

et (le l'avarice des puissants; et au bout de ce compte, que l'on écrive : Le roi Guillaume nom a délivrés! Avant son couronnement, Cuillaumeélait grand, généreux, riche, estimé, envié! Craint par ses ennemis, aimé de ses soldats, héritier d'une grande puissance, heureux dans sa famille; qn'est-il devenu? ()uelle triste couronne lui avons-nous donnée ! S'il avait pu jnévoir tant d'inquiétudes, de dangers , de mécomptes, l'aurait-il acceptée ? non certes. Je n'aurais pas, moi, ramassé cette couronne sur un fumier; je ne serais pas sorti d'un cachot pour la porter !

» Dans son conseil, comme il fut trahi! dans ses ambassades, vendu et livré! dans ses entreprises, quels retards perfides !... comme sa constance fut mal payée, comme son attente fut déçue, combien les fonds qu'on lui donnait étaient insulTisants! Il marchait à l'ennemi sans armée. D'ignorants ou traîtres amis , des ennemis puissants et secrets entravaient ses mesures, et cet homme ne vivait que pour nous !

» In Anglais ne peut regarder autour de lui, ne peut se lever, marcher , se courber, sans se souvenir du bien que Guillaume lui a fait. Pourquoi le soldat ne s'assied-il plus à notre table pour nous enlever nos repas?... Pourquoi le soir un officier de police ne vient-il plus nous conduire en prison et livrer nos femmes et nos filles aux caprices d'un seigneur ? Pourquoi l'insolence des habits rouges et la licence des gentilshommes n'est-elle plus qu'un souvenir effacé? Parce que Guillaume a établi le règne de la loi, et fait vivre enfin la liberté d'une vie forte, franche. Pourquoi vous-mêmes avez-vous le droit de l'insulter, lui qui vous a sauvés? Parce qu'il vous a donné ce droit en assurant votre indépendance. Vous n'avez pas fait de lui un tyran, quelque barbares qu'aient été vos outrages. Il détestait

IS.'l DANIFJ, DE FOF.

l'oppression et la méprisait. Lui qui s'allaqnaith T.ouisXlV cl luttait avec l'Kuropt', il n'a pas niOmc chcrclu' à se venger de vous. Il posait le pied sur vos ennemis pendant que vous posiez le pied sur sa tête.

» Oui, jusqu'au dernier niomi'Ut il s'est battu pour vous contre la tyrannie étrangère ; il a tout fait pour vous rendre libres, et vous n'avez rien oublié pour l'outrager. Voilà celui qui a vécu pour vous, qui est mort pour vous; et, écoutez ceci avec un remords qui doit durer toute votre vie, ce n'est pas un accident qui a tué cet homme , c'est vous. » (*J

s VII.

La ipinc Anne.

Le culte que de Foë professait pour la mémoire de Guillaume fut un titre de proscription pour lui sous le nouveau règne. Guillaume avait reconnu que les torys, malgré leurs protestations , étaient ses ennemis mortels ; la reine donna le pouvoir aux torys. Il avait repoussé les prétentions du haut clergé et tenté de faire prévaloir la tolérance. Anne encouragea le fanatisme et les prédications furibondes. 11 ne s'agissait plus que d'établir une inquisition en Angleterre, de livrer les Puritains au bras séculier, de les chasser de toutes les place.';. (Jn rap|)(lail avec affectation la moit de Charles I"", le martyr royal. Le 30 janvier,

(*) lUvtic, tome IV, p. 00,

jour anniversaire de ce siipiiicc, tous les pr(!'(licateurs de l'église anglicane moltaient leur éloquence au service de leur parti ; les Dissenters, qui voyaient l'orage gronder, se taisaient, se cachaient ; la majorité du peuple n'était pas pour eux.

Alors parut un petit ouvrage caustique, intitulé : Le plus court chemin a prendre avec les Dissidcnls. De Foë, comme Pascal, avait imité le langage et prêché la théorie de ses adversaires ; c'étaient les paroles, les idées et les projets du haut clergé qu'il répétait; tout le monde y fut trompé. Le haut clergé avoua l'ouvrage , qu'il regarda comme un résumé complet de ses opinions. Pendant huit jours, l'illusion que de Foë avait voulu produire fut entière ; mais après ce succès, il eut l'imprudence de proclamer le but ironique de l'ouvrage, et de s'en déclarer l'auteur. Alors le haut clergé, furieux d'avoir été trompé, traîna de Foë devant les tribunaux; ce dernier ne trouva pas un défenseur, et d'indignes juges le condamnèrent au supplice du pilori , où nous l'avons vu au commencement de cet article. Nous citerons quelques fragments de son H y nuie au Pilori, remarquable, non par l'élégance et la grâce poétique, mais par l'énergique accent d'une conscience vertueuse.

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