‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 41 sur 61 · S VIII · texte numérisé non relu

S VIII

La Ucviic.

Il passa sous les verrous de Ncwgate quatre années , au milieu des voleurs et des assassins, Iravaillaul, composant, éludiant, écrivant des pamphlets, pour nourrir sa famille; ne faisant pas au pouvoir une concession , ne pliant pas sous les invectives qui le harcelaient, sous la misère qui l'accablait.

Les usurpations du haut clergé continuaient ; la liberté de la presse était attaquée ; le commerce des nègres, favorisé par quelques évéques , se faisait avec une inhumanité atroce ; on essayait de rendre les Dissidens odieux au ]>euple , en les représentant comme les fils naturels des Puritains, comme ayant soif du sang des rois, comme célébrant l'anniversaire du 30 janvier par des orgies farouches; de leur côté , les Dissidents louvoyaient et essayaient de se rapprocher du pouvoir, sans se détacher de leurs dogmes; tout le monde était coupable ou insensé. Belle matière de réprimande pour de Foë; du fond de sa prison, il continue sa tâche. Son style n'est pas moins pur ni moins piquant, sa pensée n'a pas faibli.

Slone-vvalls do nol a prison niakc , Nor jron-bars a cage , Minds innocent and quiet lakc Thaï for a liermilagc (*)

« Des murs de pierre ne sont pas une prison , des bar- (*) De Foe's poems.

» rcaux de fer ne sont pas une cage; sous les grilles et sous » les pierres de taille, une âme innocente est libre et trouve » un paisible ermitage. » En elTet, les huit pamphets et les deux poèmes qui sortent de sa plume, pendant son emprisonnement, doivent être classés parmi ses meilleurs ouvrages. Il demande que la presse soit libre , que la propriété littéraire soit assurée , que toute opinion religieuse soit respectée , que le prêtre ne s'empare ni du sceptre royal , ni de la hache du bourreau. Sans amertume et sans colère, il proclame ces vérités odieuses h un gouvernement qui le tient captif et qui l'a ruiné.

Quelque chose de plus extraordinaire devait sortir de la prison de Daniel : une hliérature nouvelle , inventée par de Foë, quelque chose d'inconnu jusqu'alors, une création qui s'est élargie et qui nous domine , une œuvre née du cerveau de cet homme singuHer, et qui a fait naître le Spectateur d'Addisou , les Essais de Steele , Fitz-Adam , Johnson , Hawkesworh , la Revue d'Edimbourg, et toutes ses fdles, les mille Revues d'Angleterre, d'Amérique, d'Allemagne, de France ; la première Revue , en un mot, qui ait été publiée ; neuf volumes in-/i", rédigés par lui seul, dont les deux premiers et le dernier furent écrits à Xewgate. Il forgea dans un cachot le puissant instrument de nos libertés inlellectuelli'S !

Le lecteur ne s'attend pas à trouver ici une analyse complète de la Revue de Daniel , ouvrage publié tous les trois jours, pendant neuf ans; mêlé de poésie, de prose, de satire, de discussions, d'essais criti{{ues, de dissertations savantes, de remarques politiques, de théologie, d'histoire , de fragments dramatiques, de théories nouvelles sur le commerce et les finances , d'économie politique , de plans industriels , d'argumentations sérieuses , de plaisanteries II. 11*

190 DANIEL niî FOE.

ac6r«!;es ; c'est une œuvre cxlraordinairc, l'œuvre d'un seul homme en lutte contre son temps , livre qui devrait porter pour (.épigraphe ces paroles de Socrate : Osons dire tout ce qui est vrai, et marrlioiis pur oii Dieu nous conduit.

Que d'ennemis! que de clameurs! ([ue d'injures! Il n'y a pas un des principes proclauK'S par de Foë (jue l'on osât conieslor aujourd'hui, cl pas un ([ui n'ait soulevé contre lui des colères et des venveanges ! Il faut l'entendre à la fin de son huitième volume : c J'ai vécu trop longtemps, et j'ai trop vu le monde pour rien attendre de sa justice. Je sais que les hommes approuveront demain ce qu'ils désapprouvent aujourd'hui. Il m'importe peu de leur plaire, je ne veux ([ue les servir. Sans doute ils m'ont traité avec barharie, et même les Dissidents, (jue j'ai défendus au péril de ma vie, ne m'ont point pardonné d'être véridi((ue et juste; mais je suis stoique. Je ferai ce que me commanderont l'équité , la vérité , sans m'embarrasser de l'événement. Que le public ne dépense donc pas en vain son courroux contre un homme rassassié de la \ie, indilVérent à ses récompenses , et dédaigneux de ses châtiments. Mon existence ne s'est soutenue que par miracle. La pauvreté m'a suivi à la piste, sans me tuer. Dans cette école d'allliclion, j'ai appris plus de philosophie ([ue sur les bancs du collège, plus de théologie (ju'au séminaire. J'ai connu ce que le monde a de brillant et ce (|uil a d'all'reux ; j'ai passé d'un caveau de prison au cabinet d'un roi. J'ai perdu ma fortune et ma réputation pour conserver mon honneur cl mes principes : je ne m'en rcpens pas.

M Et maintenant, je vis pauvre et méprisé; ce mépris je le méprise. La joie et la paix sont dans mon âme. Mes |)remiers désastres, une énorme dette sous la(|uelle je suis resté courbé depuis ma trentième année ; ma famille nom-

brcusc , mes peines pliysiques , l'ingralitudc de mes concitoyens, les attaques de mes rivaux , les menaces du pouvoir, rc\|H''rionco du jiassé, ne m'empècliont pas d'avoir

l'esprit libre, facile, prêt à tout , le cœur résigné ^ et l'àiue ferme. »

Avant la publication de la Revue , l'Angleterre avait ses nouvellistes, ses journalistes, ses controversisles. Deux écrivains peu connus, Tulcliiu et Leslie, donnaient tous les huit jours au public un dialogue satirique. Il était réservé à Daniel de Foc de créer la vraie littérature périodique. Ecrite avec facilité, élégance, verve, pureté, souplesse, sa Revue servit de point de départ au Tatter, au Speciator, Si ïldler, au Censor, au World, à Y Observer. H inventa cette forme de causerie avec le lecteur, cette dissertation philosophique et naïve, ce mélange de sarcasme et de simplicité , de cdti([ue polie et de discussion \igoureuse, qui peuvent s'appli([uer à tous les sujets, châtier un écrivain ridicule , ranimer le sentiment patriotique , comliatlrc un préjugé populaire , jeter des idées saines, répandre l'instruction dans les masses , et rendre familiers à tous le travail du savant , les conquêtes du voyageur, les aperçus de l'homme d'esprit, les créations du poète.

Le Speciateur s'est modelé sur la Revue; et c'est au Spccuueur que se rattache la hlléralurc périodique de l'Angle terre.

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