‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 42 sur 61 · IX · texte numérisé non relu

IX

Les Tories cl les Wliigs.

Cependant les Tories, auxquels on avait uialadroifeuient livré le puu\oir, le couiprouR'llaieut. Sache^erell, le Marat du fanatisme anglican, faisait retentir les Églises d'appels à la guerre civile, et déployait , connue il le disait lui-niOnie, son drapeau de mort , sa bannière rouge , hù bloody flag of défiance. Leslie, que le Jacobilisme soudoyait , écriN ain qui n'était pas sans habileté ; Drake , paniplilélaire sj)irituel, qui soutenait la même cause; Davenant, homme instruit et partisan du droit divin, faisaient chanceler le Trôuc appuyé sur la révolution de 1688. Anne se trouvait placée entre ses opinions personnelles et la conseivation de sa couronne : il lui fallut choisir ; elle se décida en faveur du Trône.

Elle fut, grâce aux avis de Harley, plus spirituelle que Jacques II, et sacrifia ses préjugés à sa sûreté. Harley n'avait ni un génie puissant , ni une conscience sévère; mais la linesse de son esprit, la sagacité de ses observations, sou indiflercuce pour les opinions politiques et son habileté à nourrir d'espérances toutes les factions qu'il trompait, sauvèreut la dynastie nouvelle. Ou imposa silence à quelques organes de la haute-église ; les persécutions contre les Dissidents cessèrent lout-à-conp. Ilarley lit sortir de prison Daniel de l"oë, et la icine, écoulant le conseil de ce ministre , paya l'amende de l'auteur et envoya des secours à sa famille. On l'iiuiia beaucouj) à écrire encore dans le sens

de SCS publications précédentes : le pouvoir qui avait chàlic SCS théories, qui les avait livrées au bourreau, fut le premier à les encourager et à les faire revivre. L'lli^loi^e de la politique est triste.

L'exhortation de Harley était inutile : un nouveau flot ne s'ébranlait pas , un nouveau courant ne venait pas se mêler à l'océan des partis, sans que de Foë prît aussitôt la plume. On ne nous demandera pas la liste de ses écrits de circonstance. Ce serait compter l'une après l'autre les feuilles de la foret. Il y a du talent dans tout cela; de Foë n'a rien pui)lié de méprisable ; toujours de la lucidité , de la force, de la verve et de l'éloquence. Son malheur est d'avoir fait son métier avec trop de bonne foi. Gaidien minutieux , il arrêtait au passage les folies des hommes et les fouettait en prose et en vers. A Ncwgate et dans sa retiaite champêlre à Bury-Saint-Edmond, il joue toujours le même jeu, entassant pamphlets sur paniphlets , poèmes sur poèmes; écrivain populaire et impopulaire, lu et méprisé, admiré et calomnié ; se souciant très-peu de l'opinion : et ne voulant pas laisser passer une sottise sans la frapper, quelque frivole qu'elle fût.

VHtjDine à (a victoire, V Elégie sur soi-même, composées après sa sortie de prison , rappellent , par l'énergie épigrammatique, le True-Born-Emjlishman et V Hymne au Pilori. Giring alms no charity (faire l'aumône , ce n'est pas faire la charité) est ce qu'on a écrit de plus complet sur la charité publique. Il est singulier que l'Angleterre , avertie par de Foë, n'ait pas dès-lors opposé, comme il le voulait, un obstacle à l'accroissement de ce paupérisme, dont il prophétisa le développement. Les abus de la taxe des pauvres, ce que celte taxe doit entraîner de calamités, les dangers auquel on s'expose en donnant une prime à la

paresse , de Foë les prMit et les analysa. Seul de Ions les philosophes, il a osé iTinonlcr jusiiu'aux vérilahlos sourcos de la misère, sources moraks, et (juc les écunouiislcs |)oliliques n'ont pas aperçues.

En 1706, les colons de la Caroline anglaise, soumis h des règlements arbitraires, Ainrent présenter leurs humbles remontrances aux Communes de la Grande-Bretagne, et trouvèrent pour défenseur vèhrment de leurs liberlès Daniel de Foë. Sous ce titre bizarre : la Dicte de Pologne , satire en vere; il fit l'histoire allégorique des partis, et dans le Coiisolidateur, manuscrit tombe de la lune, il donna la première idée de ces royaumes de Lapula et de Lilliput que Swift , dénué d'imagination , pétillant d'ironie et de bile amère , développa et perfectionna plus tard,

La fureur des tories désappointés et des hommes de la haute église, qui voyaient leurs espérances déçues, éclata en mille pamphlets. On essaya de persuader au peuple ([uc la tyrannie de Cromwell allait renaître, et que les dissidents s'apprêtaient à renverser l'Église anglicane. Le pouvoir, forcé de se rapprocher des opinions professées par de Foë, flatta et encouragea de nouveau l'homme qui lui était deveau nécessaire. Jusqu'à la fin du règne d'Anne, de Foë, pauvre, sans crédit et sans ambition, défendit le même pouvoir qui l'avait frappé , qui se trouvait avoir besoin de lui, et qui cherchait enfin un refuge dajis les théories philosf)phi(pios et tolérantes soutenues par de Foë. Loin de trouver une source de fortune et de paix dans cette nouvelle situation, de Foë se vit en butte à des persécutious cruelles. Les hiijh-fycrs étaient riches, puissants, considérés; les jacobilcs ne l'étaient pas moins. S'attaquer aux hommes en place eût été maladroit et dangereux. Ou préférait harceler de Foë, (pii était sans défense ; on le mena-

DANtEL DE FOE. 195

çait (l'assassinai dans des k-tlres anonymes; on rachetait de \iiilles créances dont le payement partiel était chose convenue, et on l'accablait en le sommant de payer à l'instant même; on lui supposait des crimes, on le rendait odieux au peuple, on soudoyait ceux qui le servaient, on interceiitait sa correspondance. Le détail de ces misères, de ces méchancetés , de ces bassesses , a ([uelque chose d'ignoble et de hideux. La liberté de la presse favorisait les attaques de ses ennemis. De Foë était seul contre tous : le ministère prudent le laissait parler, le poussait dans l'arène , et se gardait de le défendre et de prendre une attitude décidée contre les factions. Ilarley leur tendait la main à toutes, les flattait, les écoutait, les trompait, et se moquait d'elles.

Les ouvrages de Daniel enrichissaient les libraires et les colporteurs, et servaient à la subsistance de sa famill.', à la Uquidation de ses dettes. Les journalistes, ses rivaux , n'épargnaient pas, on s'en doute bien , ce concurrent redoutable. Tout crieur public qui voulait gagner quelques pennies avait soin d'attribuer à de Foë le libelle ou la chanson qu'il débitait. Les rivaux arrêtaient son journal à la poste ; on dérobait ce journal dans les cafés , de peur (|ue le pubhc, avide de le liie, ne fût éclairé par sa raison.

SX.

Fin de sa vie politique.

Il semble que l'exercice de cette intelligence féconde et la conscience des lumières qu'elle répandait, aient suffi

lOÔ DANIEL DE FOE.

pour soiiloiiir cl consolor de Foë. Il ne. so lassait pas. A la campagtu'.dans ses voyages, h Londres, à Edimbourg, implitpk'' dans do dilTicilcs procès, il ronlinuc : la Revue paraît tous les trois joius ; il discute, raille, se défend, fait succéder une Inninc à nu traité de controverse, une pasfpiiuadc à un diihyranihe, un sermon à une satire : c'est de la prose ; ce sont des vers ; c'est de l'ironie comme Cervantes ; c'est de la discussion comme Montesquieu : toujours prêt , toujours excellent écrivain.

Le plus remarcpiable ouNrage (ju'il ait publié vers cette épocpie est un poème satirique contre la légitimité du droit divin. Ce poème a pour titre : Jure diriiio. Réimprimé en 1821 , c'est-à-dire cenL div années après l'époque originelle de sa publication, il a obtenu un second succès. Il est dédié à Sa Majesté le Bon Sens, qui est l'inspiration constante de Daniel. Pendant un séjour qu'il fit en Ecosse , il publia aussi la Calàlonie, poème dont le but polilifiuc était de réconcilier l'Ecosse et l'Angleterre, et de faciliter l'union des deux pays. A ce propos encore, il fut étrangement calomnié : espion de l'Angleterre, satellite des ministres , valet de Godolnbin et de Ilarley : aucune injure ne lui fut éj)argnée. Il exposa ses motifs avec siaqilicité, prouva que l'Ecosse détachée de l'Angleterre , au lieu de prospérer, serait condamnée à languir, et que loin de rendre aux ministres des services secrets et d'une nalme ambiguë, il avait toujours professé la même ojjinion dans ses ouvrages, et cherché à conquérir par l'alTection l'assentiment des Écossais.

Ilarley , homme clairvoyant , avait compris le mérite et l'utilité de de Foë. l'avait, sinon protégé, dti moins encouragé, lui avait doimé le chainji libre et l'avait tiré de prison. Ilarley sut se maintenir longtemps en équilibre, en donnant

pour conlrc-poids au balancier de sa fortune les deux partis contraires. Une fennnc, lady Marll)or()nfi;h, le renversa; de Foë perdit son api)ui. Il retourna en Ecosse , où il s'était fait des amis, et où ses ouvrages contribuèrent h la fusion des deux races, que le gouvernement voulait réunir. Son Histoire de l'Union est un excellent document, impartial et bien écrit. Ces services gratuits n'enii)éclièrent pas de Foë d'être cité devant le grand-jmy, et sur le point de subir une seconde condanmation ; d'autres événements détournèrent l'attention générale. Sacheverell recommençait ses prédications fanatiques ; Londres était livrée aux émeutes populaires, et la reine Anne fut une seconde fois épouvantée des suites que devait avoir sa prédilection pour les tories. On laissa de Foë respirer, Harley, soutenu par mislriss Masliam, reprit sa place au ministère, trioinpba des ennemis qui l'avaient abattu , recommença son rôle et domina le cabinet.

Suivre de Foë dans cette carrière , examiner chacun de ses mouvements , chacune de ses attaques , tous les coups portés ou parés par lui dans cette longue lutte , serait impossible. Depuis le commencement du règne d'Anne jusqu'à celui de George , il publia cent trente-trois ouvrages politiques, sans y comprendre sa Revue. Une histoire détaillée, non-seulement de cette époque, mais des mœurs et des habitudes de la cour, serait nécessaire à l'intelligence de chacun de ces pamphlets. Encore une fois, il n'y gagnait rien que d'être traité d'ignorant par Swift, de niais par Pope , d'espion par Oldmixon , de libelliste par Prior, d'homme vendu par Toland, de boute-feu par Leslie, et de passer en même temps pour un esclave des ministres et un démagogue, pour un esprit turbulent et un mercenaire,

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pour un fiuiatifpic et un alhâ; : cïlail luui bonnoineni un honnête honunc.

Ces (liversos accusalions (''laionl difllcilcs à roncilii'r; les ])aitis n'y rcgarckiil pas de si près, et tandis que les journaux parlaient avec mépris de sa vénalité , de sa servilité , le gouvcnienicut, inlluencé par les tories, lui ouvrait une seconde fois les portes de >ev\gate , où il composa le dernier ^olume de sa Revue. Elles ne s'ouvrirent qu'à la voix de la reine, qui pril pitié du pauvre liomme et lui fit grâce; car les juges ra\ aient condamné.

Anne mourut ; femme faible, attachée à de puériles pratiques; douce et vertueuse, mais douée de ces \ertus inutiles qui soutiennent mal une couronne; remj)lie de ces défauts qui la compromettent; crédule, confiante, incapable de vivre sans favoris et sans favorites; aimant le desjx)tismeet esclave de ce qui l'entourait; vaine, imprudente et entêtée ; d'ailleurs d'un commerce facile , affectueuse pour ses courtisans ; bourgeoise estimable et reine sans valeur. Les tories avaient son attachement et sa prédilection ; c'était aux whigs qu'elle était forcé d'avoir recours. Ses conseillers et ses ministres lui déplaisaient ; au lieu de conduire le char, elle se laissait entraîner par lui eu gémissant.

De Foë a été témoin de ce spectacle et ne s'est pas contenté de le déplorer. Pendant trente années il a combattu les factions avec l'énergie que nous avons aduiùéc. Ce n'est jws comme Swift , i>our être évê(|ue , ni comme Addisson, pour devenir Sccrétaire-d'Jitat, ni comme Steele, pour entrer à la Chambre des Communes, qu'il combat et détruit les remparts et les postes avancés de la superstition et de l'intolérance. (( Non. Il croit qu'il est a]^pelé à rendre les hommes meilleurs ; à démasquer la fausse sa-

gesse, à humilier le sophisme devant le hon sens cl la

vertu Telle est la mission (|u'il a rcrue. i;ilr domine à

ses yeux tous les devoirs et les intérêts ordinaires. C'est pour elle (|n'il a soulevé tant d'ennemis puissants, inlércssés au mainlicn des préjugés qu'il combat... Platùl que de l'abandonner, il la scellera de son sang. »

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