‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 43 sur 61 · XI · texte numérisé non relu

XI

De I"'oë romancier,

Ces paroles de l'un des plus grands esprits de ce temps résument la destinée de Socrate. C'est Daniel de Foë tout entier.

Ses cheveux avaient blanchi et il était pauvre : la plupart des opinions soutenues par lui avaient pris racine; Georges I" et ses ministres ne faisaient nulle attention à ce vieil écrivain polémique , dont la santé s'était usée au service de la vérité. De Foë publia en 1718 un dernier Essai, dans lequel il résumait avec bcaucouj) de noblesse sa \ie d'écrivain pohtique, et quitta pour toujours ce douloureux théâtre.

Il avait cinquante-huit ans. Nul de ses contemporains n'avait étudié les hommes, les Uvres, les idées, les passions, les partis , avec plus de détail et d'attention. Sans doute il

avait payé cher celte grande (.'lude; comme Ccivanies, il avait voyagé, sotiiïert, gémi en prison, supporté l'injustice des puissants, la colère des masses, et l'envie de ses rivaux. Que de souvenirs dans cette tète si forte, après une vie si remplie. Il se rappela l'histoire d'Alexandre Selcraig qu'il avait vu à Bristol, et fit Bobinson Crii.wc.

llobiiison Cnisoc fut refusé par les Ubraires de Londres, et il n'aurait pas trouvé d'éditeurs si un ami de Daniel n'eût intercédé pour que AViliam Taylor voulût bien payer 10 livres sterling ce manuscrit méprisé. Dix louis Robinson ! dix louis ce livre qui a valu des millions à ses éditeurs, traducteurs et copistes!

Le prototvpe de Crusoé, Alexandre Selcraig, qui changea son nom en celui de Selkirk, était né à Largo, dans le comté de Fife, en 1G76. Son père, cordonnier, le traitait avec une sévérité que l'irrégularité de sa conduite justifiait. C'est la coutume, en Ecosse, d'admonester pubUqucment à l'église les jeunes gens qui se conduisent mal. In jour que le prône du ministre avait humilié le jeune Selcraig, il disparut, s'achemina vers un port de mer, et s'embarqua. Le même esprit d'indiscipline dont on s'était plaint pendant sa jeunesse l'empêcha de faire son chemin dans la marine. Il déserta , s'enrôla dans une troupe de boucaniers de la mer des Indes, et revint en Ecosse six ans après sa fuite. Le délit de Selcraig avait été oublié, et, comme nous l'avons dit, il avait changé de nom, il fut bientôt las de vivre sur terre, où son caractère intraitable lai faisait des ennemis, et il repartit avec Dampier pour les mers du Sud. Le capitaine Stralding, commandant du vaisseau h bord duquel se trouvait Selkirk, était obligé de le châtier fréquemment; le matelot réfractaire résolut d'échapper à toute discipline. Pendant une relâche du navire

à l'île do Juan Fornandcz, il se cacha dans los bois, laissa partir le vaisseau, et vécut seul dans son île. Il y passa quatre années et quatre mois. En 17U9, le capitaine Ilogers le trouva dans cette île, devenue son royaume, le prit à son bord, et h' ramena en Angleterre, où non-seulement Daniel de Foë, mais Steele et la plupart des hommes remarquables de ce temps s'empressèrent de l'interroger sur sa vie sauvage.

Tels furent les détails que Selcraig, ou Selkirk, communiqua au Gênlihomine-Dimanche lorsque tous deux se trouvaient à Bristol ; il était possesseur d'environ 800 livres sterling, résultant de plusieurs captures auxquelles il avait pris part. « Je puis m'eslimer riche, lui disait-il dans son jargon sauvage, et je ne me sens pas heureux; je ne serai jamais aussi pleinement satisfait que je l'étais quand je ne possédais pas un denier. »

Les aventures de Selcraig avaient fourni à Steele un article du Tatler. On avait publié déjà cinq narrations différentes de son séjour dans l'île de Juan-Fernandez, lorsque de Foë, couvant ces matériaux grossiers et les éciiauffant de sa verve créatrice, en fit Robimon Cntsoc, œuvre épique et populaire. Une grande idé;' philosophique se trouve au fond du livre; l'homme jeté seul dans la création , en face de la nature et de Dieu, dompte l'une, adore l'autre et se suffit à lui-même. Nul sermon ne fut jamais aussi moral que Robiiison Criisoc. Quel livre en dramatisant les angoisses de la solitude, a mieux fait ressortir les nécessités de l'état social, a mieux prouvé la beauté et la grandeur des arts mécaniques, éclatants témoignages du génie humain ! Jamais roman ne fut moins roman (*). Tout paraît

(') V. plus loin la suite de cet article, (Pseudonymes amjluis,)

vrai : incidents, convorsalions , porsonnac;os : rien n'est fardé, rion ne joue faux ; c'est nn tr(»nip<'-ra'il paifail. Où est la vanité de l'auteur? Qu'est devenu le romancier? Il nous force à la croyance aveugle, il nous enchaîne à la foi implicite. In Lirrc de Loch n'est pas jihis minutieux; l'inventaire est exact ; rien n'y manque. Vous avez toutes les dates, toutes les redites; si un homme du peuple, dans son ignorance ou son eml)arras, s'est servi trois fois du même mot, s'il a exprimé la même pensée de trois manières, de Foë répète ces trois manières et ces trois mots ; il faut bien que vous y croyiez, vous ne pouvez échapper à l'évidence qui vous presse. La jihraséologie de Robimon est précisément celle d'un homme de la campagne qui ne ferait pas trop de fautes de granunairc.

Aussi cet ouvrage, que Jean-Jacques a loué avec enihousiasuie, a-t-il été lu avec délices ''ans les écuries, sur le pont des na\ires, dans les cuisines, dans les granges du fermier, sous la meule de foin, dans les plantations de l'Amérique, dans les déserts de Botany-Ray. lUi descolons qui ont (léiViclié les bords deTOiiio rend compte, de la manière la plus intéressante, du courage qu'il puisait dans le li\re de Foë. " Sou\ent, dit-il, après avoir été vingt mois sans apercevoir figure huniaine; n'ayant |>our pain que de mauvaise orge bouillie; harcelé par les Indiens et les animaux des bois; forcé de lutter pied à pied contre ime nature sau-" vage; je rentrais, épuisé, et, à la lueur de ma bougie de jonc trempée dans de la graisse de castor, je parcourais ce divin volume; ce fut, avec ma Bible, ma consolation et mon soutien. Je sentais (pie tout ce ([n'avait fait (Irusoé, je pouvais le faire; la simplicité de son récit portait la conviction dans ma pensée et le courage dans mon âme. Je m'endormais paisible, ayant à côté de moi mon chien, quû

j'avais appelé Yondrodi; et le lendemain, di-s quatre lieures, après avoir serrr ce volume, plus précieux (\ue l'or, je reprenais ma cognée, je me remettais ù l'ouvrage, et je bénissais Dieu d'avoir donné à un homme tant de puissance pour consoler ! »

Lorsque de Foë eut publié ce Robinson, qui lui valut dix louis, ses ennemis se reveillèrent. Les uns prétendirent que c'était le journal de Selkirk acheté par notre auteur, le8 autres que cette fictionétaitindigne, de toute croyance. Lesdébrisde cette race licencieuse qui a\ail fleuri en Angleterre sous le règne de Charles II, les imitateurs des anciens Cavaliers , crièrent au puritanisme et au pédantisme. De Foë, accepta cette accusation et s'en réjouit. « Qu'ils apprennent, dit-il, dans ses Reflexions sérieuses, que cette critique est pour moi le plus grand des panégAricpics ! » Si les écrivains de profession s'élevaient contre l'auteur de Crusoc, le peuple vengeait l'auteur de l'ouvrage. « Il n'y a pas, dit Gildon, une pauvie femme qui ne mette de côté quelques pennys dans l'espérance d'acheter au bout du mois l'admirable Robinsoti Crnsoé ! » Remarquez que ce Gildon vivait de ses attaques contre tous les talents. Les Espagnols ont fait un Robinson catholique ; les Allemands et les Français l'ont accepté sans l'altérer. Les Arabes l'ont placé sur le niveau de leurs plus merveilleux contes ; et sous le titre de Donr-el-Bakoûl (la Perle de l'océan) , Crusoé est devenu le rival de Sinbad et la joie du désert (*)

Parmi les romans nombreux que publia de Foë dans sa vieillesse, on ne connaît guère en Europe, et même en Angleterre nue Robinson Crusoé : c'est encore une des injustices de cette étrange destinée. Nul ne lit aujourd'hui l'His-

(*) Voyages de Durckhardt,

toivcdcMûli FlamUrs, les Mémoires du Capitaine Carlcfo«, la Vicile Ro.vanc, V Histoire d'un Cavalier, le Colonel Jacques, ol le Colonel Sinylcton, (*) (lUMagi's (lui, pour la puissance draniati(iiio , l'inlcusc réalité des tableaux cl la Aigneur de l'intérèl, égaleiil au moins Robinson. C'est la couiiisane, le pirate, c'est l'escroc de Londres, c'est le geutiliioinnie royaliste, c'est ravenlurièrc de 1710, tous peints avec autant de fidélité, de vérité , de conscience , qne Robinson et Vendredi, Il y a dans la Vie du colonel Jacques des traits (pie Rousseau aurait nommés sublimes. L'analyse métaphysique du progrès fait par le prétendu colonel dans les voies du vol et du crime est d'autant plus admirable que tout y est simple.

Le caractère des romans de Daniel de Foë, c'est, je le répète, de n'être pas romanesques. On l'a vu tromper les politiques do son temps et se déguiser tour-à-tour en puritain et en Jacobite. Il impose à son lecteur la même raystilication, non-seulement dans les fictions qne nous venons de citer et que l'étendue de cet essai ne nous |)crmet pas d'étudier et d'examiner comme elles le méritent, mais dairs Y Histoire de la peste de Londres en 1665, livre que la plupart des crili<pies et un médecin, le docteur Mead, ont regardé comme un document authentique. De Foë avait (piatre ans lorstpie la peste déj)eupla Londres; ce ne sont donc pas ses sensations qu'il peut reproduire : c'est un drame qu'il crée. Il met en scène un sellier de Whitechapel , (pii fait le tableau de la ville pestiférée ; des rues que le gazon envahit ; des catacombes où s'entassent des cadavres; des crieurs publics répétant dans la solitude :

(») V. plus loin , l'aimlyso et la clef de ces Romnns, dans la suite de cet article, (les Pseudonymes Anglais.)

DANIEr, DE FOE. 205

« Apportez vos morts ! « dos fanatiques et des criminels (|iii iiitMcnt leurs orgies et leurs fureurs à re drame terrible. l'A tout cela est si vrai, si naïf, si bien appuyé de chiiïres et de calculs de mortalité, si précis enfin que le lecteur ne se doute jamais que ce soit une fiction.

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