XII
La mort d'un homme de bien.
Arrêtons-nous ici, bien qno notre tâche soit imparfaitement remplie. Plusieurs ouvrages, Vllùtoire poliii<juc du diable, V Instructeur des familles, le Livre du commerçant, V Essai sur les apparitions , méritaient (surtout le premier de ces livres ) non-seulement une mention, mais une analyse. Un triste spectacle nous reste à découvrir : le lit de mort de de Foë.
Entrez dans cette misérable chaumière, du comté de Kent, espèce d'auberge sur la grande route , vous y trouverez de Foë à l'agonie.
De Foë, mis au pilori, ruiné, longtemps prisonnnier à Newgate, reçoit le dernier coup de la main de son fils. Nous nous contenterons de citer la lettre déchirante qu'il écrivit alors à M. Baker, son gendre.
« Mon cher monsieur Baker, votre douce lettre , pleine de pensées bienveillantes, m'a causé la i)lus vive satisfaction ; car je vous crois sincère et sans détour , ce qui est II. 12
raro clans le tonips ofi nous sommes. Voirolottro du l" ne m'est parvenue ([lie le 10; il m'est impossible de sojipçnnner la cause do ce retard, et je le regrette d'autant plus que mon âme, accablée sous le poids d'une alllirtion trop pesante jiour ma force, avait bien besoin de ce cordial. Je suis dans ma vieillesse, privé de tout plaisir, abandonné de tous mes amis et de tous mes parents.
» Pourquoi vous a-t-on , comme vous me le dites, refusé ma porte? Certes, ce n'était pas mon intention. Au contraire, c'est la seule espérance qui me reste, et je ne désire que vous voir, ainsi que ma clière Sojiliie (sa fille) si cependant elle n'est pas trop douloureusement affecté de voir son père in tcticbn's, et courbé sons le poids de chagrins insup])ortab!es. Hélas! je suis réduit à me plaindre, ce que je n'ai jamais fait de ma vie, au milieu de toutes les amirlions. Qu'un méprisable et perfide ennemi m'eût jeté en prison, cela se conçoit, et je no m'en étonnerais pas; ma fille sait bien que j'ai soutenu de plus pîrandos calamités sans que mon nme se soit brisée; c'est l'injustice, l'ingratitude, l'inhumanité de mon propre fils qui me navre le cœur, je ne puis guérir cette blessure. Non-seulement il a ruiné ma famille, mais il tue son père, Je commenco une maladie que je crois fort grave; j'ai la fièvre, et peutêtre ne vivrai-je pas longtemps. Je ne puis m'empècher de verser ma douleur dans des cœurs qui n'e!i abuseront pas. Rien, dejjuis que j'existe, n'a dompté mon courage; il fallait cela pour me vaincre.
» Et tu, Iîrute!
» Je comptais sur lui ; je me fiais h lui. J'ai laissé entre ses mains mes deux pauvres enfants sans fortune ; il n'a pas de pitié. Il laisse leur mère mourante demander l'aumône à sa porte ! 11 est riche. Il s'est engagé devant la loi
Il fournir à leurs besoins ; non-seulement les promesses les plus sacrées, non-seulement sa signature l'y obligent, mais l'être le plus cruel le ferait. Lui, il est sans cœur et sans compassion. C'est trop , ah ! c'est trop ! Excusez ma faiblesse ; je ne peux rien dire de plus ; mon cœur est trop plein. Je ne vous demande en mourant qu'une seule chose; quand je serai parti, protégez-les ; qu'ils ne souffrent pas davantage de son injustice et de son avarice; devenez leur frère ; et, si vous croyez me devoir quelque chose , à moi qui vous ai livré le bien le plus précieux que j'eusse au monde , ne permettez pas qu'on foule aux pieds mes enfants. J'espère qu'ils n'auront besoin que d'avis et de conseils dans peu de temps : mais ils en auront besoin, car ils sont trop faciles à séduire par des promesses ; ils ont trop de foi à la probité des hommes.
» Ma solitude est profonde ; les gens de loi me poursuivent ; de vous seul me vient un peu de consolation.
>• Je suis si près de la fin de mon voyage que je me souliens par la pensée d'un prochain repos. Je marche à pas rapides vers un lieu où les méchants ne nous troublent ]"»lus , et où les âmes fatiguées se reposent. Je ne sais si le passage sera orageux et la traversée pénible. Que Dieu me soutienne ! que je termine ma vie avec cette résignation , mon seul bien actuel ! J'aurai beaucoup souffert, et il y a justice là-haut.
» Une de mes douleurs est de ne pas connaître mon petit-fils et de ne pas lui donner encore ma bénédiction. Qu'il soit votre joie dans la jeunesse et votre appui dans l'âge mur; qu'il ne vous cause jamais un soupir. Hélas! c'est un bonheur auquel on ne doit guère s'attendre. L.abrasbcz ma chère Sophie, que sans doute je ne verrai plus,
el lisez-lui cette lettre d'un père (jui l'a aimée par-dessus loul jusqu'au deniier moment.
» Votre malheureux , Daniel de Foe.
• A deux milles de Grecnwicli , comté de Kent, 12 août 1730. •
L'auteur de Robinson se meurt dans une retraite obscure, âgé de soixante ans, pauvre et trahi par son fils, auquel il a confié les débris de sa fortune avec une imprudence généreuse.
Oui, ces génies rares ont leur folie delà croix, quelque grande et haute idée qu'ils ne veulent pas abandonner, et h laquelle ils sacrifient tout ; ils essayent en vain de la faire prévaloir, ils se brisent contre le réel. Lorsque Cervantes eut bien reconnu l'insanité de celte conduite, il écrivit son immortelle satire, et se moqua de lui-même.
De Foë s'est dévoué au bon sens. Dès qu'il apercevait une hijustice, il se fâchait, et marchait au combat. Son temps était un temps de factions, où tout le monde avait tort, où toutes les ambitions se heurtaient dans l'obscurité. Une habitude de mensonge intéressé s'était répandue parmi le peuple. Voilà, au milieu de ce tumulte, un niais, un homme de génie, qui s'avise de se faire le martyr de la vérité méprisée et du bon sens foulé aux pieds , comme si la vérité était quelque chose pour ceux qui l'entourent, comme s'ils s'embarrassaient d'avoir raison , pourvu que leurs ennemis S'jient pendus ou brûlés !
On reiiiar(|U(', nous l'avons dit, dans le talent de de Foë unmélangesingulicr desimplicilé ctde profondeur. De Foë était annimé d'une foi profonde ; son époque était religieuse,
c'était sur dos maliùros lliôologiciiios qno les discnssions roulak'iil. Il y allait du salut de son àuie et du salut de sa patrie. Dès que l'on manquait à la vérité, dès que l'on mancjuail à la vertu , sa colère se soulevait. Il hiavail le pilori, la prison, Tire des rois, la vengeance des honnnes de faction, la haine du peuple.
C'est ainsi qu'il a passé sa vie, assez malheureux pour avoir toujours raison , assez obstiné pour ne céder jamais. On l'a vu ne prétendre ni à la gloire, ni à la fortune ; sacrifier son argent cl sa position à son incurable manie; publier la plupart de ses œuvres sous le voile de l'anonyme et à ses frais. Il appartenait à une secte persécutée; il la défendait , elle le reniait. Personnellement attaché à Guillaume, il ne tira pas le moindre parti de la confiance que ce roi avait en lui. Généreux envers ses enfants, il mourut dans un grenier, privé de tout, et seul, connne s'il n'eût pas eu de famille. Enfin , l'un des premiers romanciers de l'Angleterre, il donna tant de soin et imprima un tel caractère de vérité à ses fictions, que personne ne voulut croire qu'elles fussent l'œuvre de son cerveau; et, comme sa vertu l'avait privé de bonheur , son talent le priva de gloire.
Robùison le livre bicn-aimé a eu tant de succès qu'il a fait oublier son auteur.
Bizarrerie d'une gloire sans gloire, d'un homme de génie qui se sacrifie à sa création, et qui s'absorbe dans son œuvre! Cette fiction devenue réalité, efface le nom de Daniel de Foë. A peine mort, on l'oublie ; on ne se souvient que de Robinson et de Vendredi. Vous n'avez aucune gratitude pour leur père , ce sont eux que vous aimez, et eux seuls. — Eux seuls existent.
Dans toute l'histoire des littératures, ce miracle n'est ar- II. 12*
rivé qu'une fois. Do Foë est moins célrbre (|ue Rorhesler, que le niar(|uis de Sainl-Aulaiie, (jui a fait cin(| petits vers, et que Boyer, qui a fait un dictionnaire ; on ne sait pas même s'il s'appelait Foë, de Foë, de Fooë, ou de Foy.
Daniel de Foë a préct'-dé dans la carrière des réformes tout ce que le xviir siècle a de plus brillant parmi ses réformateurs,
Daniel de Foë a éclairé tous les points de l'économie politi(iue, de la police intérieure, de la théorie des gouvernements, des théories rehgieuses , de l'histoire et de l'esth('li(|ue. — De Foë a devancé Richardson dans la peinture détaillée des mœurs : il a marché de pair avec Locke pour la clarté de l'analyse , ouvert la route à Steelc et Addison pour la forme dran)ati(|ue donnée aux journaux ; fondé la première Revue, modèle de toute liiléralure périodique, dont l'Angleterre a raison d'être fière. — De Foë a été grand philosophe, poète énergique, écrivain éloquent, homme vertueux. — De Foë a été l'ami de Guillaume III, l'inspirateur de Franklin, le précursem- de Jean-Jac((ues.
Que lui a-t-il manqué pour être plus célèbre ? peut-être la virulence et la mauvaise foi de Swift, la vénalité et la \qvsatilitéde Dryden, la vanité et la fatuité de Pope, la morgue et l'égoïsme d' Addison. Il s'épuisait , apôtre des idées saines, à lutter contre les idées folles. Ce pauvre grand homme réunissait la bonhomie de l'abbé de Saint-Pierre , l'ironie de Cer\antes, la raison claire et calme de Locke, la résolution d'un martyr et d'un apôtre. Tolérant, il avait pom- ennemis les intolérants : éclairé, il étonnait sou siècle, qui se riait de lui. Inflexible, il irritait les sots et les hommes du pouvoir. Soyez -'donc en avant de votre siècle et serrez l'humanité !
Sur le tombeau môme de Daniel la gloiie ue s'est pas
assise. On ne connait pas une seule édition coniplèie de ses œuvres ; cl , s'il n'avait fait Robinson , livre populaire , adoré des enfants, je ne sais trop si les biographies le mentionneraient.
Les hommes d'étal l'ont livré au bourreau ; les sectaires l'ont persécuté ; ses amis l'ont trahi ; son fils l'a tué ; ses rivaux l'ont noirci; les gens d'esprit l'ont- raillé ; les enfants le protégeront (*)
(*) Revue de Paris, tome LV. Janv.-Fév. 1832.
DOCniEMS Illl!LI(U.II\nil(ili:S IIELITIFS AIA rSElDOWMES .WGLAIS Dt WlU"' SIÈCLE.
Consul Ilt. — D'Isiaëli. Misccllanies of lilcralurc.
Aiueuilics.
Curiodilics.
Miss Seward's. Auecdoles.
Horace Walpole. Lellers.
G. Psalmaiiazar. Aulobiography.
Malcolm Lain^'s. Scotch Ilislorv.
ET
LES PSEIDOMMES A^{1LAIS.
AU XVIir SitCLE (*).
De Foë. — P.4n1inauazai*. — Lneidca*. — IS.icphci'MOU. — Chattcrtoïi. — Irelaud.
Les romans de Daniel De Foê.
Il n'y a pas, dans l'histoire littéraire , de t^roupe plus bizarre que celui des pseudonymes anglais , qui abondent entre 1688 et 1800, ni de question plus neuve et moins expliciuée. C'est alors qu'une trentaine d'écrivains , entre les([ucls je choisirai les plus notables , renoncent de parti délibéré aux splendeurs du nom propre , et sacrifient leur vanité à leur intérêt ou à leurs passions. La gloire vient quelquefois les chercher, toujours malgré eux.
(• ) Dans cet essai sur les Pseudonymes anglais où se trouve l'analyse des romans de Daniel de Foë,.et^fLce granjl^ciloyen, ce remarqnubic écrivain apparaît sous une face nouvelle, on le verra sacrifiant à ce qu'il croit la vérité morale, la vérité nialériellc et les faits; c'est le complément nécessaire du travail précédent.
Chacun a son but distinct vl le poursuit avec un acharnomonl sérieux, si bitn qu'on serait Icnté de prendre ces écrivains pour des faussaires , non pour des pseudonymes. S'ils cachent leurs noms et voilent leur main , c'est pour mieux exécuter leur œuvre. Ceux-ci veulent détruire une vieille réputation qui les gêne ; ceux-là, populariser des sentiments (|u'ils croient utiles; d'autres, p;lorificr leur nationalité spéciale; la plupart , faire fortune. H y a les honnêtes et les innocents, comme de Foë ; — les imprudents elles Aiolents, comme Chatterton; — les niais, comme Ireland; — les maladroits et les calomniateurs, comme Lauder; — enfin un habile , l'Écossais Macpherson , qui trompe un siècle entier, l'Europe, l'Amérique et Napoléon Bonaparte.
La France, féconde à la même époque en intelligences brillantes, n'offre aucun phénomène analogue. D'où vient cela? Peut-on rapporter à une cause unique la réunion de ces inventeurs, ou, si l'on veut, le groupe animé de ces falsificateurs anglais, sous la dynastie hanovrienne? Que voulaient-ils? ont-ils réussi? et quelle place réelle occupent-ils dans la vie intellectuelle des temps modernes? Ce sont des problèmes dont la déUcatesse est piquante et sollicite la curiosité.
Dès que l'on descend à quelque profondeur dans cet examen littéraire, on s'éloigne de la littérature proprement dite, et surtout des régions d'agrément, d'élégance et d'art. Les passions et les intérêts se montrent nus. L'amour-propre s'efface. C'est la vérité à laquelle Daniel de Foë se dévoue ; c'est une hypocrisie religieuse que Psalmanazar exploite; c'est un patriotisme soufflant que .Macpherson caresse; c'est une fureur jacobite que Lauder satisfait; c'est sur uue ferveur de mode que Challcrtou et Ireland es-
saient de bâtir leur fortune. On reconnaît chez tous ces hommes, méprisables ou distingués , une certaine âpreté commerciale (pii ne les abandonne pas, jusqu'à la réussite, et dont les plus frivoles ne sont j)as exempts. Les voir de près, étudier leurs motifs en même temps que leurs œuvres, c'est soumettre à une analyse définilive la p'us curieuse phase de la civilisation moderne , la société politique de l'Angleterre au temps de Voltaire , de Walpolo et de Chatham.
Repoussons, avant tout, les opinions acquises. Se tromperait fort qui croirait que Daniel de Foë passait de son vivant pour un inventeur de fictions. Nous l'avons vu, publiciste très - grave , attaché au pilori pour avoir médit de l'Église anglicane , ami de Guillaume III , donner la première idée de la caisse d'épargne , de l'hôtel des marins invalides, des maisons d'asile et de plusieurs institutions philanthropiques du même ordre. Ce fondateur des revues périoditjucs, pami)hlétaire infatigable, passa vingt ans à prêcher à l'Angleterre ses vertus calvinistes, et vingt autres années à inventer des anecdotes et des histoires pour les soutenir. Ces histoires une fois soupçonnées de mensonge, tout croulait à la fois. Était-il vrai ou faux que mistriss Veal s'était convertie et qu'elle avait eu une vision h l'heure de la mort ? Les paroles et les fautes attribuées aux royalistes par les Mémoires d'un Cavalier étaient-elles authentitpies ou controuvées? C'était toute la question. Il ne s'agissait pas de talent; il fallait créer des témoignages , leur donner les caractères de la vérité , faire patoiser un paysan , conserver à la femme galante son jargon de fausse élégance, empêcher les masques de se détacher, le fard de tomber, consommer le mensonge, et permettre à peine à la postérité de se demander si Robinsou
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n'a pas vécu, si Iloxana n'a pas cciit, si le Cavalier n'a pas existé. Autromonl la cause était blessée à mort, et Daniel de Foë déshonoré.
La discussion ne s'cnsagcail pas sur le mérite de ses œuvres, mais sur la >érilé de ses récits. La seule vision de mistriss Yeal produisit une bibliolhè(iuc de pamphlets. Où est mistriss Veal? Elle est morte. Exhibez son acte de décès. Daniel de Foë le fabriquait. Quelles personnes l'ont connue? Oui servira de témoin à sa vision? Daniel de Foë ne restait pas à court ; il avait sous la main un cordoimier, nu layelier et un mai-quis français qui certifiaient l'existence de la défunte. De Foë iniprimail leurs lettres ; on sait de quelle plume et de quelle écritoire elles sortaient. Le cordonnier écrivait / rill pour / ivi'U , comme le peuple ; le layetier citait la Bible et avait des prétentions; le marquis français se donnait pour un courtisan qui méprisait « ces disputes de savetiers religieux , mais qui croyait devoir à son honneur de gentilhomme français de ne pas laisser soupçonner un honnête honmic accusé de mensonge, d J'ai donc raison de dire que de Fcë était un faussaire, le plus vertueux des faussaires. Voulait-on le pousser dans ses derniers relranchementj, réclamait-on l'adresse du layetier, la présence du marquis , le signalement du cordonnier, il se trouvait que le layetier était parti |)our l'Ecosse, que le marquis était mort, que le cordoimier , mauvais sujet , avait disparu ; ce qui était attesté par gens graves , honnêtes bourgeois , aux(juels la féconde invention de notre ami ne faisait jamais défaut. On pouvait bien harceler sa patience : ou allait jusqu'à l'exposer en place publique , un jour qu'il axait inventé un ministre anglican par trop odieux; mais on n'épuisa jusqu'à la fin de sa vie ni sa création, ni son imperlubable héroïsme.
Nous avons beaucoup loué la vérité uiinuticuso et les détails profonds de Daniel. » aller Scott lui-nièine, signale ce mérite comme le caractère propre de Daniel.
Sans doute ; mais ôtez-lui ce mérite , il est perdu : son mensonge est détruit et retombe sur lui. Publicistc , on l'eût estimé, c'est-à-dire craint ; romancier, on va le huer. Il ne fallait pas que jamais on pût le convaincre d'avoir inventé madame Veal et sa commère Bargrave , quand il publiait gravement ta Narration vcriiahlc de l'apparition d'une certaine madame Veal, qui se montra le lendemain de sa mort à madame Burgrave de Cantorbery, le 8 septembre 1705, laquelle apparition recommande la lecture du livre de Drelincourt, sur les consolations à l'heure de la mort. Notez cpie le libraire calviniste avait en magasin un grand nombre de ces Drelincourt, et que de Foë en facilitait ainsi l'écoulement.
11 ne fallait pas non plus qu'on lui reprochât d'avoir prêté des intentions controuvées et des paroles non authentiques à l'envoyé français, Mesnager, dont jl édita, en 1717, les prétendues négociations. Mesnager, Français et catholique, avait dû porter le fer et le feu en Angleterre, et notre ami lui impute de fort vilaines perfidies. Les déistes aussi coumiençaient à lever la tète ; un de leurs arguments favoris consistait à nier la spontanéité du sentiment religieux. Que vont-ils dire, s'il est prouvé que Dickory Cronke, fds d'un chaudronnier, sourd et muet, sans rapport avec les hommes et relégué dans une sohtude du comté de Cornouailles , a deviné la religion chrétienne , le calvinisme, dernière expression du protestantisme , et le dissent, ce protestantisme définitif qui proteste contre luimême ? Le nom seul de Dickory Cronke est une preuve. IL 13
Or, voici les Mômoircs du sourd-mucl « orn(''S d'ôpitaphcs, prophéties, géiu-aloi^ies, de gravuros rcpréscntanl rermitage et d'autographes ; » — le tout extrait des documents originaux et ccrliru'' par des autorités irréfragables {ihkjucstioiiablc), comme Daniel a bien soin de le dire. On en douta. De Foë évoqua un second sourd-nuict , M. Duncan Campbell , <- demeurant cour d'Exeter, en face du palais de Savoie, au troisième étage, porte C, dans le Strand. On n'ouvre qu'à deux heures. Sonnez fort. » M. Duncan Campbell, trois jours après l'impression de ses Mémoires, avait délogé et suivi en Amérique un ministre dissenter. Le lecteur populaire mordait très-bien à cet hameçon romanesque et dévot; tout cela était si simple , si peu orné, si vrai; le ton en était si naïf et le fond si édifiant ! D'autres personnages se succédèrent alors, tous fils du même père, sans que nul s'en doutât , tous également vrais ; un pirate^ nommé Singleton , qui avait vu les jésuites à l'œu- ATe au Paraguay et qui en disait pis que pendre (*) ; une trop jolie fille, née en prison , d'un voleur et d'une bohémienne, et qui courait le monde pour se convertir à la fin, et prouver ainsi la prédestination, Molhj Flanders (**) ; le colonel Jacqiie, prédestiné également à couper les bourses, à se marier cinq fois en très-mauvais lieu, à se battre contre les Turcs et à se repentir (***).
Les f/j55c«fer5 applaudissaient ; les incrédules recommençaient h douter. Alors De Foë renonça aux noms propres (p.ii devenaient compromettants et employa les anonymes ; un anonyme raconta toutes les sottises du despotisme déchu,
(*) The Adventures of Captain Singleton, etc., 1717.
(•*) The Fortunes of MoU Flanders, etc., 1729.
(***) Tlic Histortf of the trvhj honorable Col, Jacquc, 1722,
sans les hlâmcr, ce qui les rendait plus odieuses ( * ) ; un sellier, anonyme aussi, narra celle terrible punition de Dieu roulre la royauté, la peste de Londres en 1G66 (**). Ces heureux anonymes , dont les histoires étaient amusantes, relevèrent le crédit du conteur, ({ui trouva le moment bon pour rappeler en scène Duncan Campbell, revenu d*Am6ri(iue, et demeurant dans « \N'liite-Hall, cour de Buckinç^iiam, à l'enseigne de la barrière verte. » Celait bien précis: "NVhite-Hail ne contenait aucune cour, allée ou rue qui s'appelât cour de Buckingham, et notre inventeur procédait absolument comme un homme qui donnerait son adresse en Fiance, à Paris, quartier de l'Observatoire, auprès du Val-de-Grâce , impasse du Sansonnet vert , donnant dans la rue Cassini, chez le marchand de vin, à l'enseigne du tonneau rouge. Ce qui dépistait surtout les consommateurs de calvinisme et de romans vrais, c'est que le narrateur s'emparait de personnages à demi-réels, dont le nom, cl comme le vague nuage, avaient couru d^uis le peuple, et dont un souvenir incertain flottait dans les esprits. Ainsi, l'une des mille sultanes dont Chai'les II avait orné ou déshonoré son trône, venait, disait-on, d'épouser, dans sa vieillesse repentante, je ne sais quel seigneur allemand. Vite, Daniel exploite, en faveur de la morale ce repentir de \ Heureuse maîtresse, et publie V Histoire de la Vie et des étranges fortunes de mademoiselle de Belau, a connue par beaucoup de personnes à Londres , sous le nom de lady Roxana, pendant le règne de Charles II (***). » Robinson Crusoé est de la même famille; on voit maintenant à quelle
(*) Memoirs of a Cavalier (sans date).
(**) .1 Journal of tlie Plaguc year, etc., 1722,
(***) The Foriunate viistrcss,,, , 172^,
source il faut rapporter les inicrunuahlos conlrovorses des derniers vohunes et la (idélilé nii{rosc()pi(pie des faits. De Foë mentait au nom de la vérité ; il mentait résolument et héroï(pieinent.
Mais, dira-t-(»ii , la fraude étaii au moins soupçonnée ? Nullement. Les œuvres de ce singulier personnage ne s'adressaient qu'au populaire ; Dryden et Kllieredge, dramaturges du temps, Pope et Addison , grands hommes de la génération suivante, auraient rougi de tourner les feuillets de ces rapsodies. Pope cite l'auteur de Robinson comme <( récri>ain des écaillères, » auxquelles il attribue même une prédilection plus tendre en sa faveur. Ce fut pourtant ce narrateur méprisé qui fit l'éducation des tuasses anglaises, de 1688 à 1750 (*). De Foë est peuple en effet. Il rédige un procès-verbal: « Tel homme, dit-il, vient de tomber dans la rue, il avait un bonnet vert avec un galon d'or, son soulier gauche était troué, il portait un frac noir ; on l'a déposé chez un apothicaire du coin, celui qui a une fille nommée Ursule, et dont la boutique vient d'être remise à neuf. Il y est resté une heure et demie à ma montre. Le chirurgien a été trois minutes à venir ; c'est le docteur un tel , celui qui a un cheval blanc et des lunettes (**). » Le roman chez De Foë , c'est le raj^port d'un valet de chand)re , le récit d'une commère. Jamais , sous Louis XIV ou Louis XV, la France n'aurait pu souffrir cet art sans art, ce roman dont le but éle\é se tapit sous les détails vulgaires; il fallait à ce dévelop|)ement une société où l'élément populaire fût puissant et sérieux, où l'élégance eût moins d(> prix {|ue la gravité. Locke remaniuait, en 1678, que toutes les classes en
(*) V. plus haut Damf.l De Foe.
(") V. Roxaun, ptisshn.
France étaient polies. « Deux porteurs d'eau, dit-il, se font plus de révérences dans la rue ([ue deux seisncurs d'Angleterre à la cour. ') Du vivant de notro Daniel, le cahinisme anglais dédaignait la grâce comme parure du vice , et la liclion comme emploi frivole de l'esprit. Ce dogme farouche , qui régnait sur les classes infinies et moyennes , exigeait le culte de la vérité la plus stricte et la plus nue.
Non-seulement |)ersonne ne prit pour des contes Roxana, Moll Flamlers, V Histoire de la Peste ,\i^s Campagnes d'un Cavalier, Carlelon et Singleton; mais si l'on avait pu douter de leur authenticité, personne ne les aurait lus, ni les gens de cour qui aimaient les élégances , ni la bourgeoisie qui détestait les romans. De Foë , par ses trom]iel'œil, répondit à de si singulières nécessités; tout le monde y fut pris, même le ministre Chatham qui, en 1770, lisait et consultait encore les Mémoires d'mi Cavalier (*) comme un document historique, même le doctcm- .Mead, médecin, qui dans son traité sur les maladies contagieuses cite , comme authentiques, plusieurs observations j)hysiologiques du roman de Daniel. Tel est le caractère des productions de de Foë ; elles contrefont exactement la vérité dont il est le martyr.
A ce titre, elles ne satisfont pas toutes les conditions de l'art le i)lus élevé ; la vérité qui lui sert de type ne constitue pas l'art tout entier. La vérité est nue , elle est belle, cette nudité même est incomplète. De là les longueurs de Robiiison et les trivialités de Moll Flamlers.
Que voulait-il? Enraciner la sévérité calviniste en Angleterre, doctrine essentiellement républicaine, ennemie de l'élégance comme de la hiérarchie. Il y réussit. Ce qui
(*) V. les anecdotes d'Almon,
charma surloul les hoin^oois conlempoiaiiis , cVst qu'ils ne s()ui)ÇonnaiciU pas sa fraude: un romancier leur oui fait peur. Il y avait un matelot , une lillc publique , un vieux capitaine, un voleur, une fennne entretenue, un sellier de Cheapside , et pas d'écrixain. Il se {^ardait bien de signer ces récits d'aventures fabriquées par lui en l'honneur de la morale. On aurait deviné son motif.
11 avait éciit des pamphlets , subi la prison et fait banqueroute. On n'aurait guère écouté ses sermons ; son intérêt était de médire de Louis XIV et des Stuarts, lui fils de protestant français et dissident. Mais MoU Flanders prenait la parole; Roxana, le Cavalier partisan de Charles I"", appuyaient ses doctrines; De Foë employait mille petits moyens ingénieux jwur assurer leur existence et donner crédit à ses paroles. Les Mémoires iCun Cavalier , dont Chatham et toute son époque étaient dupes , commencent par ces mots : « Les Mémoires historiques qui suivent sont écrits avec trop de vivacité et de bon sens pour ne pas plaire à ceux qui aiment l'une et l'autre. En lisant un livre, toutefois, il y a une question cjui se présente naturellement : Quel en est l'auteur ? » Ici De Foë intercale une criii(|uc de ^ou^rage ; prétendue critique d'une gaucherie merveilleuse, et qu'il termine par ces mots innocents :« Il ne reste plus qu'à chercher le vrai nom de l'auteur. Il se donne pour le second fds d'un gentilhomme du comté de Shrop, créé pair d'Angleterre sous le règne de Charles P' et dont le château était situé à huit milles de distance de Shrewsbury. Ces circonstances ne s'aj^pliquent exactement qu'à André Newport, écuyer, second fils de Henry Newport, de Higii Ercol, créé lord Newport le IZi octobre 1642. Ce même André Newport, sans doute l'auteur des présents Mémoires, fut créé commissaire des douanes après la res-
tauration, en récompense de ses l)ons et loyaux services. » Qui ne croirait à tant de candeur? qui douterait de la bonne foi d'un éditeur si scrupuleux ? Eh bien ! de tout cela, pas un mot n'est vrai. Newport n'existe pas ; le commissaire des domaines est un fantôme : cette pairie, ce domaine, ce château d'High Ercol, pures cliimèies.
Les innocentes impostures de Daniel ont pénétrées dans l'histoire. Le Cavalier a été cité vingt fois comme autorité; ce n'est qu'un roman. Daniel mettait dans la bouche d'un royaliste, qui devait nécessah-ement être bien instruit des faits, la peinture scandaleuse et tiop réelle du camp et de la cour de Charles l".
Tout est donc sérieux dans la fiction de Daniel de Foc. Homme convaincu, il exécute ses fraudes morales avec la préméditation d'un dévot et le fanatisme froid d'un homme de |)arti. De là le dévoùraent et la grandeur désintéressée avec laquelle il a exécuté ses impostures.
Nous avons dit plus haut, comment , fuyant ses créanciers, ce don Quichotte de la morale, lequel n'avait pas de Sancho, rencontra dans une taverne un matelot couvert de peaux de bètes qu'il se plut à confesser : Alexandre Selkirk, l'original de Robinson. Le calviniste usa de l'occasion, et exploita cette fortune. Il écrivit les Mémoires d'un homme en face de Dieu, revenu à la vie primitive et retrouvant Dieu dans le désert. L'Europe fut ravie, non de la morale puritaine libéralement jetée sur l'œuvre, mais de ce sauvage et minutieux tableau. On était las des grandes villes. Le besoin de la solitude avait saisi les cœurs puissants et les esprits supérieurs ; le Fcrney de Voltaire, la retraite de Rousseau, Cowper à Olney, Gibbon à Lausanne, attestent que l'on pressentait une destruction et que chacim fuyait au désert.
2'2h LES ROMANS DE DANIEL DE FOE
RoOi>i3on toucha tons les buts de rr-pocinc : livre populaire , criudt'iH'iulaiicc , de lihiTlt' , livri' do prose , livre d'exaltalioH, hymne de la vie sauvage, il eut dix éditions d'un coup. J('an-Jac(pies y but à longs traits l'amour do la solitude ; l'enthousiaste dont la libre était si ardeunuont populaire, comprenait l'œuvre pâle du puritain de Londres. Voici l'homme abandonne par la sociôté, créant un monde. « Prends conliauce, dit l'auteur, en la force personnelle ! Tu n'as plus que toi et Dieu ! Marche , travaille , crée ! » Cela devait plaire à une époque prête à déj)ouiller sa civilisation. L'effet social produit par de Foë a été immense; ce qui lui manque , c'est la gaîté , la liberté, le caprice de la pensée ; il est trop sévère et trop sérieux dans ses desseins. Il intéresse, et amuse; il n'est pas gai, et ce vers de Sophocle dit bien pourquoi :
Le penser ne rend pas la vie douce I
Ce Daniel de Foë, calviniste et complètement bourgeois, qui n'a rien d'idéal , et qui voit la v ie avec une sévérité dure, sera le précepteur de Franklin et des républicains d'Amérique ; dans ses œuvres règne un grand caractère de nudité, de petits détails secs et simples ; je ne crois pas qu'il y ait chez lui une description ou une métaphore; aucune fleur, nul ornement , aucune broderie. Robinson , œuvre sans couleur, née d'une conviction triste, émeut l'âme, fait pleurer , parcourt les masses, s'y inliltre, et devient la propriété du monde.
Il y a donc une curieuse révélation du temps et de la vie politique anglaise dans ces créations romanes(iues que Daniel de Foë donna pour authentiques. Nous n'avons cité que les principales. Il y en a vingt-cinq consacrées h consolider le règne et à juslilier l'avcnemcul de la bourgeoisie
calviniste, dictées par le grnie prosaïque et républicain de cette dernière.
Les Stuarts , bannis , venaient d'emporter avec eux la chevalerie et ses souvenirs. On n'avait pas grand génie , mais du bon sens et des passions ; une [)artie de la noblesse s'était faite peuple, le meilleur moyen pour que le peuple ne se fasse pas noble. Le pouvoir du nouveau roi Guillaume, roi hollandais, était borné ; on chassait ses serviteurs. Sa cour , sans éclat , cultivait des plaisirs tristes , quelques vices pâles et beaucoup de qualités tempérées. Aiusi tout allait à la médiocrité.
Personne ne recueillit et ne résuma mieux ces influences que l'homme héroïque (jui se fit médiocre et menteur afin de diriger son temps ; il fallut cent trente années pour dissiper ce mensonge et déchirer le tissu vigoureux de ses fictions, fortes comme la réalité.