SU
Psalmanazar.
Une fois que notre pied a posé dans ce monde de la fiaude sévère, nous ne nous étonnerons plus d'aucun artifice victorieux. Nous connaissons les gens auxquels il avait affaire,, ceux qui délestaient le pape et maudissaient les superstitions papales, mais qui croyaient à madame Veal, lacjuelle était apparue à son amie madame Bargrave. Vers la même époque, entre 1715 et 1730, la population cal- II. 13*
226 LES ROMANS DE DiVNIEL DE FOB
viniste d'Anglclorrc se laissait diifxr par un autre mystificateur moins liéroï(|iic. C'était encore un Trançais (*). A force d'errer à travers l'Europe et d'y jouer tour-à-tour l'escroc, le pèlerin, le protestant, le catlioli(|ue, le marchand, le porte-halle et le soldat licencié, il devint passé maître dans l'art d'exploiter à son profit la crédulité humaine, et s'éleva en ce genre jusqu'au point le plus élevé au(|uel ses confrères aient pu prétendre.
Son expérience lui avait appris un secret : le cœur humain s'intéresse aux étrangers plus ciu'à nos voisins , à un Chinois plus ([u'à un Allemand, et à un Allemand plus qu'à un homme de notre pro\ince ; la pitié pour l'infortune augmente en raison de la distance. Il choisit donc une localité très-éloignée et se fit passer pour un exilé jajwnais, né dans l'île de Formose. En répétant le récit de ses aventures, il se l'assimila, se l'incarna, et finit par y croire; engagé comme soldat, il fit les délices de sa chambrée par les narrations dramatiques de sa vie japonnaise et formosane. C'est là le commencement de son succès littéraire,
, En garnison au fort de l'Écluse, il attire l'attention d'un prêtre intrigant , aumônier du régiment, (jui ^oit dans cet imposteur hardi et obstiné l'échelon de sa propre fortune. Nos deux fripons s'entendent sans mot tlire. Innés, c'était le nom de l'aumônier, convertit ra\enturier, c[ui se laisse faire ; on conduit le converti chez révè([ue de Londres, (|ui le comble de faveurs, d'argent et de caresses, pendant que le convertisseur recevait pour sa peine un bénéfice ecclésiastique. jNotre japounais avait trop de tact pour ne pas continuer une comédie de si bon rapport. Non-seulement il se mit à manger de la viande crue et des racines, mais,
(*] V. plus haut, la vie de Psalmanazai-.
pour compléter sa fraude, il inventa un alplial)cl formosan, une langue furmosanc, traduisit la Bible dans ce dialecte dont il était créateur , vécut largement aux dépens de ses dupes et couronna le tout par une description détaillée et imprimée (*) de l'ile de Formose, de son histoire et de ses mœurs, avec une carte géographi([ue, alphabet gravé, costumes, temples, édifices, et plusieurs portraits en pied des habitants du pays, anciens amis de Psalmanazar (nom japonnais de sa fabrique) et membres de sa famille. C'était assm'ément un esprit inventif.
))Mou premier soin (**), dit-il dans la narration détaillée qu'il donna plus tard de ses hauts faits , fut de chercher quels étaient les gens que l'on détestait le plus à Londres; je reconnus qu'on avait en horreur les catholiques et les Français. Je ne les ménageai pas ; je leur adjoignis les Espagnols et les Italiens, que l'on n'aimait guère davantage. Plus je médisiiis de ceux que l'on avait pris en haine, plus les aumônes m'arrivaieut abondantes ; il me parut que le métier n'était pas difficile. Je donnai des leçons de langue formosane à plusieurs dévotes ; comme cette langue avait été inventée par moi , qu'elle n'était parlée que par moi seul et connue que de moi seul, je trouvai plaisant de leur apporter des fragments de poèmes épiques de l'ile de Formose et des chansons d'amour qui les ravissaient d'admiration. Ainsi se trouva créée tout-à-coup une littérature étrangère. Le bon évéquc de Londres songeait à la création d'une chaire, très-utile aux missions anglicanes, et qui devait aider fort à la conversion des infidèles. J'avais adopté
(*) 1725, London.
(**) Voir plus haut, clans les Exccnirùiucs anglais, un autre fragmeat des Mémoires de Psalmanazai-,
un beau costume dont 1rs dames vr.iimeiU pieuses mo fournissaient les atours, et un cal.ilogue complet des auteurs formosans, dont je savais l'histoire et les aventures comme mes aventures et mon histoire. On m'attaquait bien de temps à autre, mais seulement dans les jonrnauv peu estimes, dont les incrédules disposaient. J'apj)artcnais à i'éghsc anglicane à titre de converti , et à tout le protestantisme comme infidèle racheté. Par bonheur pour moi, un père jésuite s'avisa de dévoiler ma fraude ; ma cause devint celle de tout honnête protestant. Les déistes aussi se révoltèrent contre l'imposture; mais on ne les délestait pas moins que les jésuites. Tout bon calviniste soutenait obstinément les mensonges du japonnais converti , et la guerre tournait à mon avantage ; car je vendis six éditions de mon roman, et je pris dans le monde une position importante. »
La fin de l'histoire est plus curieuse ; sa vie étant une fois assurée par le succès de ses contes , et une petite pension lui ayant été faite par l'état , un accident inattendu transforma son existence; il devint honnête honnne. A force d'aflichcr la morale, il y prit goût. Cette doctrine sévère qu'il avait prise pour masque, fit de lui sa conquête. La honte entra dans sa conscience, et il allait dévoiler ses mensonges formosans , si ces amis calvinistes ne l'en eussent empêché, effrayés des railleries auxquelles cette découverte les exposait. L'évê([ue Compton avait déjà placé l'alphabet formosan et la traduction formosane de la Bible parmi les curiosités les plus précieuses de sa bibliothèque ; il eût été cruel de le désabuser.
Psahnaiiazar, qui ne voulut jamais révéler le nom véritable de la famille française à laquelle il appartenait, se contenta d'écrire pour diverses entreprises de librairie une relation nouvelle de l'île de Fc" mose, destinée à recliOer
d'après les sources , les fictions inventées par lui. Après avoir appliqué à plusieurs ouvrages utiles les facultés d'un esprit flexible, il parvint à l'âge de quatre-vingt-treize ans, entouré de la considération et de l'admiration publiciues. Alors, presque tous ses complices ou ses dupes ayant disparu de la scène du monde, il écrivit ses Mémoires (*), une des plus curieuses confessions qui existent. Cet avis notable sur la facilité de duper les masses, quand on sert leurs passions, parut à l'époque où Fielding attaquait l'hypocrisie dans son Tom Joncs, et fit peu de bruit ; les calvinistes, maîtres d'une population sympathique, l'étouffèrenl.
Pseudo-Milton.
Si vous fondez ensemble les poésies formosanes de ce hardi faussaire et les créations pseudonymes de Daniel de Foë, vous obtenez d'avance Ossian le poète keltique et Macpherson , son inventeur ; nous arriverons tout-à-l'heure à ce beau triomphe de la fraude littéraire au xviir siècle ; traversons d'abord un épisode digne d'intérêt.
Une renommée adoptée par les calvinistes, relevée et commentée par Addison, déplaisait singulièrement aux royahstes, aux tories et aux catholi((ues ; je veux parler de Milton. Les écrivains tories ne le citaient qu'avec répugnance ; ils admettaient avec peine au nombre des
(*) Memoirs of G. Psalmanazar. London.
230 LES ROMANS DE DiMEL DE FOE
poêles le presbyU'rion, lesorrrlairo do la rôpnhliquo, cliaiilie do la prédosliiiation. A la lin du xviir siècle, Samuel Johnson essayait encore do rabaisser sou génie, el ce critique célèbre, (pii vantait Sprat et (loUins, poètes médiocres, dépréciait le poète épi(|ue de la Grande-Bretagne. Pour comprendre l'histoire littéraire de ce pays, il faut y appliquer la clé polili(iuo, qui seule l'éclaircit et l'ouvre; tous les jugements porlés sur Milton , Fiedling , Pope et Sheridan sont des jugements poUtiques; Voltaire, qui pénétrait même ce qu'il ne regardait pas , avait deviné ce mobile de la critique anglaise; — «j'ai trouvé dos gens, dit-il quelque part, qui m'ont soutenu qiie Marll)oroup;li était un lâche et que Popo était un sot. » Un historien littéraire , Wood, ennemi des déistes , représente Locke comme un mauvais homme , de très-peu de talent ; l'évêquc Sprat , royaliste, fit effacer le nom de Milton inscrit sur le marbre d'une tombe qui se trouvait daus son égUsc, tant il était choqué de ce nom républicain.
Vers Tannée 1747, un Écossais fit mieux encore; il essaya de prouver que Milton n'a pas dcvillc Paradis perdu, mais qu'il l'a volé. Cette accusatiou de plagiat exigeait une i^icuve matérielle ; ce fut quol([uc chose de bien grossier que la supercliorio de Lauder le jacobilc. Un élève d'Oxford, Dobson, avait traduit en \ ers hilns le Paradis perdu, traduction élégante qui avait subi le sort de tous les vers latins modernes ; personne n'y songeait plus ; Grotius , de son côté, avait composé jadis un Adanius exsui {Adam cxilf^, drame qui n'était pns sans analogie avec l'épopéo de Milton. Lauder fil imprimer à part et iuiorcalor dans son exemplaire de VAdarmis un chant de la traduction de Dobson. La pagination se sui\ait comme elle |)ou\ait ; on rejetait celte inexactitude sur le compte de l'imprimeur hol-
landais. Là-dessus grand triomphe; Laudcr annonce sa découverte, imprime ses dissertations, abolit le g»' nie et la probité de Millon , s'entoure de partisans , suscite une guerre de journaux et de revues , et entraîne dans le parti de la fraude le critique et l'oracle du temps, Samuel Johnson, qui se laisse séduire par sa haine.
Les miltoniens consternés ne savaient que devenir, quand un autre Écossais , puritain et amateur de Milton , découvrit le mystère ; il s'appelait Douglas. On fut obligé de reconnaître que les vers latins appartenaient à Dobson et nonàGrotius; que sans doute Milton, savant et grand poète, n'avait dédaigné ni Masénius, ni Grotius , ni Ranisay; cpie comme Dante, Molière, Shakspeare, il avait allumé à ces petites lampes la flamme de son génie , mais que le mensonge et l'interpolation restaient sur le compte du faussaire politique. Deux amis de Milton entrèrent chez lui, avec des armes, et le forcèrent, le pistolet sur la gorge, à signer une confession authentique de sa fraude, il la signa, partit pour les Barbades, et y mourut.
Y avait-il donc, au sein de cette société anglaise de 1750, un goût secret pour l'imposture? En se faisant sérieuse jusqu'à l'acharnement, n'aurait -elle pas atteint l'idéal de l'hypocrisie ? C'est précisément ce que Fielding lui reproche, ce qui blesse Sheridan, et ce que Byron poursuit sous le nom de caiit; disons-le pour être justes, c'est aussi le principe puritain sur lequel elle repose et qui la fait grande. Sur cette base de sévérité calviniste et de haine violente contre le papisme s'opéra le grand développement de l'Angleterre pendant le xviir siècle ! quelle époque ! cpiel bouillonnement ! L'expansion anglaise envahissait des provinces ; Chatham y aidait. Un immense orgueil , la fièvre de la richesse , jetaient les cnfauis de la
Grande -Bretagne au-delà des mers; "NVaits pensait à la machine à vapeur ; l'inor niation arrivait de Constantinople; Cook circumna\i,t;uait le monde, i)endant (juc l'Italie et l'Espagne dormaient de leur profond sommeil ! En définitive, tous les partis anglais étaient vaincus; dissidents, jacobiles, haut clergé, presbuériens, calholiques, même les anglicans, qui ne possédaient pas l'intégrité du pouvoir auquel ils prétendaient. On se consolait à l'extérieur par des conquêtes, à l'intérieur par des luttes sourdes, des calomnies, du luxe , des jouissances , souvent aussi par ces stratagèmes littéraires que j'examine pour la première fois, et qui u'a\ aient pas d'autre but que de couronner clia(|ue parti d'une gloire frauduleuse , et de lui rendre l'influence dominante que ce vaste com|>romis enlevait aux opinions individuelles. Après le calvinisme et le torysme, servi par les pseudonymes et les inventeurs dont nous avons parlé plus haut, il fallut bien cjue l'Ecosse eût son tour.
§ IV
Macpkersou et Ossian.
L'Ecosse était dans une situation intéressante et singulière : sa nationalité, à laquelle eUe tenait beaucoup, se dissolvait après des siècles, et allait se perdre et se confondre dans la masse britanni(iue. La plupart des Écossais étaient suspects de jacobitisme ; les montagnards venaient de prendre les armes pour le Prétendant ; on les punissait
d'une façon cruelle , en pratiquant dans leurs solitudes de vastes sai};nées civilisatrices, des routes militaires , dont l'aspect leur faisait horreur ; — et en les forçant de porter culottes. Ce dernier point était pour eux l'excès de la tyrannie; la queue des grenadiers et la mouslaclic des boyards excitèrent moins de regrets. On pleura en vers et en prose la petite cotte rayée, dont le bariolage diversement modifié constituait un blason de famille, et a servi de texte à un traité héraldique récemment publié (*). Il existe un dithyrambe en faveur de ce jupon ; le poète Mac-Intyre l'a défendu avec aciiaruement. — « Un costume est une coutume, une habitude, c'est l'homme! s'écrie-t-il. Oh! fi de la culotte ! jambes sauv âges , restez nues ! Vous nous emprisonnez dans vos entraves de drap et de coton, vous nous chargez de vos lisières d'enfant ou de vos chaînes de Vieillards. Ah! vous croyez donc qu'il reste au monde trop de débris de la vie libre et franche des temps primitifs, tyrans civilisés , despotes rabougris , qui voudriez que toutes les races fussent de votre taille ! arbres nains qui voudriez que les forets s'abaissassent à votre niveau ; tribuns du peuple sans haleine, soldats que la brise emhume, grands hommes qu'il faudrait entourer de flanelle et de soie , Epaminondas goutteux, que de grands discours consolent de votre décrépitude, et qui pérorez pour le peuple , incapables de vous battre pour lui (**) ! » C'était ainsi que le vieux débris de nos sociétés autochthones, le keltisme, conservé par fragments épars en Bretagne, en Irlande, dans les montagnes d'Ecosse et dans le pays de Cornouailles se défendait dans sa colère ; dernier souvenir d'une société qui ne
(•) Scotch Vcstures.elc. 1839, Édinburgh, in-4». (**) Gaèlic poems o{ Mac-Intyre ; Inrerness.
234 LES nOMANS DE DANIEL DE FOE
s'acheva jamais, car cll<' élait à i)ciiic t-haucliéc, lorsque les ariiu's louiaiiics l'écrasiTL'iit dans son germe.
La civilisation refoulait dans le désert les races kelti(iues, cl abolissait le jupon bariolé des Iliyhlaiids; c'était l'épo- (juc où elle biùlail par milliers les trésors littéraires de la vieille IJoliéine. L'Kuroj)e commençait ce grand travail de fusion générale ([u'elle complète et consomme. Les variétés de races s'effaçaient , les patois et les dialectes s'éclip- Miient, les petites villes s'absorbaient dans les capitales, les peuplades dans les grands peuples; les nationalités mouraient, entre autres la nationalité kelli(iue des solitudes écossaises. Les Vénitiens travaillaient ainsi la Dalmatie , les Autrichiens la Bohème, les Anglais les montagnes d'Ecosse, le czar sa Russie ; les derniers vestiges du vieux monde s'en allaient ; pour que la reconstruction s'opérât un jour, il fallait que le temps et les hommes se chargeassent de le broyer et de le réduire en pâle. Tour-à-tour la Hongrie, la Pologne, les Highlands, furent nivelés; tout s'aplanit; patois , municipalités, petits centres , individualités morcelées, s'anéantirent l'une après l'autre. L'unité européenne marchait à son but eu foulant aux pieds passions , préjugés, attachements traditionnels. Les débris vivants s'insurgeaient en vain, et c'est quelque chose de touchant que leur lutte inutile. Ceux-ci prenaient les armes pour le catholicisme , ceux-là brandissaient la clayniorc en faveur du prétendant ; dans le fait , ils ne défendaient qu't'ux-mèmes et leurs souvenirs, tant ces souvenirs sont vivaces. En 1758, sur la grève de Saint-Cast, dans notre vieille Bretagne , les Anglais étaient en guerre avec nous , une comj)agnie de montagnards gallois débarque : nos paysans bretons prennent leurs fusils et vont au pas redoublé à la rencontre des ennemis; tout-à-coup ils s'aiTclent : les
montagnards se sont mis à chanl^-r leur chant de guerre; nos Brclons reconnaissant dans la canlilène galloise cet air qui a bercé leur enfance ; mêmes paroles, même musique. Des deu\ côtés les officiers bretons et gallois Gounnaiulcnt fcii dans la même langue; les descendants des Keltes laissent tomber leurs armes en pleurant, et l'on s'embrasse. (*) L'Europe d'ailleurs était si vieille, et sa politesse, léguée par l'Italie, mêlée d'emphase par l'Espagne, raffinée par la France, commençait à lui peser si fort, que le goût de la vie sauvage et primitive la saisissait de temps à autre, et chatouillait vivement son ennui ; c'est ce qu'on a vu dans le triomphe du matelot solitaire Robinson. Burke, jeune encore, écrivait un livre où il essayait de prouver que le vague et l'obscur, c'est le sublime, que la barbarie réunit ces deux privilèges , et que la Bible n'est sublime qu'à ces titres (**). On le comprenait très-bien en Angleterre, et son traité y avait du succès; en effet , la Bible y était devenue familière à tous , et cette expression d'une civilisation primitive, avait pénétré dans le langage vulgaire. On employait les psaumes d'une façon proverbiale; le Cantique des Cantiques retentissait dans les conversations et au parlement ; la mixtion du génie biblique et de l'esprit gotliique s'était accomplie ; l'existence privée appartenait à l'un comme à l'autre. Un prêtre et un critique instruit, le docteur Lowlh, achevait de faire pénétrer la poésie des prophètes au sein de l'intelligence britannique eu expliquant dans un commentaire admirable (***) le procédé rhythmique des Hébreux et leur procédé de composition , —
(*) V. plus bas, seconde partie, Lord Chestcrfield. (*•) Essay on thc sublime and bcaiitiful, V. prcmitre série, E, Burke.
(*»*J Lowlb, Commentarics on tlie sacred 5criptures,
lodoublcmcnt de riinaf^c, ôclio de l'idi-c, paralli'lisino de la phrase, une sorte de rime roiislaïUe pour la pensée, frappaul l'esprit d'une juTCUssion double et ré<;;uli('re, (|ui enfonce dans la mémoire le trait et la couleur, et les grave avec la flamme.
Si vous supposez à celte épocpie, en 1750 , un poète sauvage sortant de terre tout-à-coup , vague comme une des ombres de la caverne d'Endor, fruste comme les strophes rudes et parallèles du roi David, calqué sur le procédé bii)lique, Écossais d'ailleurs , agréable à l'orgueil souffrant d'une race étouffée, et reproduisant l'apparence de la vie barbare, avec ses héros demi-nus et ses vierges héroïques, vous êtes en face du plus beau succès possible et vous rencontrez Ossian.
Ce triomphe était préparé; philosophes et historiens créaient des utopies sauvages. Mallet le Genevois avait mis à la mode la Scandinavie , et Walpole lui-même étudiait ces ouvrages ennuyeux : « Je me suis enfermé , dit-il, j'ai disparu pendant près d'un mois, tout occupé que j'étais des guerres danoises et des vieux Scaldes (*). » A la même époque, Dalrymple parle avec enthousiasme de ce peuple kelte " que le joug romain et savon n'a pas tourbe, que les invasions danoises n'ont pas entamé , des derniers fragments de cet empire si vaste autrefois , et qui s'étendait des piliers d'Hercule jusqu'à Archangel. » Un giand intérêt se concentrait donc sur les souvenirs de l'Ecosse. Les imaginations énervées se précipitaient vers un âge d'or qui devait briller dans l'aveiiir ; on ne doutait pas qu'il ne se fût épanoui aussi dans le passé et qu'il n'eût versé sespaifnms sur la vie sauvage , en dépit des théologiciens et du pé-
C) LeUre à Conway, 1759.
ché originel, que l'on n'était pas fàrhé de contrarier un peu.
En Irlande comme en Ecosse, en Bretagne et dans le Cornouailles, de vieilles ballades kelles se chantaient encore au XMir siècle, déligurées par leur course à travers les âges , et dont plusieurs , comme l'a très-bien prouvé Finn iMagnussen dans son remarquable essai (*), paraissent se rapporter à des origines Scandinaves et non kelliques. Le nom d'un barde, Ossain chez les Irlandais, Ossian chez les Écossais, s'y trouvait répété assez souvent , et la plus remarquable de toutes ces chansons le montrait ennemi du christianisme , ou du moins comme rebelle à ses enseignements primitifs. Ce n'est pas , à proprement parler , de la poésie ; c'est cette chronique mesurée qui sert d'annales aux peuples privés de l'imprimerie et peu habitués à écrire. Le caractère général des fragments keltes n'est pas la mélancolie, la grâce ou la facilité de l'imagination ; c'est l'énergie , c'est une poésie pour ainsi dire active et « de faits. »
Le fragment qui suit en est une preuve. Quant à la mise en scène, on peut la créer sans peine; Ossian se repose au pied d'un arbre ; le prêtre convertisseur de l'Irlande, Patrick, se tient debout devant lui , et les répliques se succèdent par stances alternées, dont nous conservons autant que possible le mouvement naïf :
OSSIAN Eï PATRICK.
OSSIAN
« Patrick, conte ton conte ; je te le demande de par les
(*) Forsœg iil Forklaring ovcr nogle Steder af Ossian, etc. Coponbaguci
livres que tu as lus ! Vraiment , les nobles Fions d'Irlande ont-ils possession du ciel (*) ?
PATRICK
— Je l'assure, Ossian aux grandes actions, que le ciel n'est pas en possession de ton père , ni d'Oscar , ni de Gaul.
OSSIAN
— Patrick , voilà un mauvais conte que tu me contes sur mes pères. Pourcpioi serais-je dévot, si le ciel n'est pas en la possession des Fions d'Irlande?
PATRICK
— Tu dors , Ossian , et il y a longtemps. Lève-toi et écoule les psaumes, ta force est morte ; tu ne peux plus résister à la fureur de la bataille.
OSSIAN
■ — Eh bien ! si je suis vieux et sans force , .si les Fions ne sont pas au ciel, j'enverrai j^romener ta cléricaturc {chlerscnach'd), et je ne t'écoulerai pas chanter.
(*) Transactions of ihc royal Irisli acadcmy : Dublin , p. 9G.
Le L'rniifh Ossian (priirc d'Ossiaii) commence ainsi : « Innis sgcul a Pliadriiic » An u'onair do Icibli , » Bhcil neanib {^u aridli * Âig muitliibh l'ianibh Eirin, etc. »
Chaque interloculeur K'pliqnc par une strophe de quatre vers de six pieds.
PATRICK
— Des chansons douces comme les miennes! jamais tu n'en as écoulé jusqu'à celte nuit, depuis le conunenccnient du monde, loi âgé et peu sage vieillard, qui souvent as rangé tes vaillantes troupes sur la colline.
OSSIAN
— Oui, souvent j'ai rangé mes troupes vaillantes sur la colline; Patrick au\ mauvaises intentions, tu fais mal de dénigrer ma taille, qui jadis était belle. Mon père n'avait pas moins de douze chiens, et nous les lâchions dans le vallon de Smal. Plus doux à mon ouïe était le cri des chiens que la sonnerie de tes cloches, Patrick.
PATRICK
C'est parce que ton suprême bonheur fut d'écouter les chiens et de passer en revue tes troupes tous les soirs, et non d'offrir à Dieu tes prières, que Fin et ses héros sont prisonniers.
OSSIAN
Il est dur de croire, à ton conte clerc aux pages blanches, et de penser que lin, l'homme généreux, soit prisonnier de Dieu ou des hommes.
PATRICK
Fin est maintenant prisonnier dans l'enfer , lui qui distribuait de l'or. Parce qu'il n'a pas adoré Dieu, il est triste dans la maison de torture....
OSSIAN
Quel espèce de lieu est cet enfer , Patrick à la grande
science? N'est-ce pas aussi bon que le paradis? y trouverons-nous des daims et des chiens de chasse ?
PATRICK
Toute petite que soit la mouche qui bourdonne ou se traîne dans le rayon du soleil, ces êtres ne peuvent se glisser même sous un bouclier sans que le roi de gloire le sache.
OSSIAN
Alors Dieu n'est pas semblable à Fin-Ma-Cual, notre roi des Fions. Tout homme sur la face de la terre peut entrer dans sa tente.
PATRICK
Ne compare jamais un homme à Dieu....
OSSIAN
Je compare Fin-Ma-Cual à Dieu même...
PATRICK
C'est ce qui a occasionne ta perte , de n'avoir pas cru au roi des éléments.
OSSIAN
Pas du tout, mais d'avoir été à Rome, où Fin a été deux fois pour son malheur. On nous a forcé de livrer la bataille de Gabhra ; beaucoup de Fions y ont été tués.
PATRICK
C'est que vous n'avez pas laissé Dieu vous mener, Os-
ET LES PSEUDONYMES ANGLAIS. 2/|l
sian le blasplu'-matcur ! Dieu est plus grand que tous les héros d'Irlande.
OSSIAN
Moi, j'aimerais mieux une belle bataille livrée par Fin et ses héros, que le Seigneur que tu adores, et toi-même, clerc! »
Telle est cette curieuse ballade, à la fin de laquelle Ossian, effrayé de son impiété, invoque la protection des douze apôtres.
C'est un excellent point de comparaison. On ne peut attribuer à ce fragment aucune valeur poétique ; mais le sceptique le plus déterminé doit l'accepter comme authentique; tous les caractères de la vérité s'y réunissent. Vers /i60 Patrick, sans doute Patritius^ se trouvait en face du vieux chef de clan, le civilisateur en face du sauvage. Le monde tremblait devant Attila, la civilisation romaine mourait, — Venise naissait, — Théodoric amenait les Goths en Espagne, — et dans les profondeurs des forêts de l'Ecosse, un chef aveugle et ui\ moine chrétien, se rencontraient, représentant l'un le paganisme barbare, l'autre la civilisation chrétienne.
Les autres ballades, dont quelques-unes valent mieux (*), n'ont pas le mérite historique que je viens de signaler. On en a découvert treize en Irlande, quinze en Ecosse, et huit dans le comté de Cornouailles ; ces trésors de locaUtés nationales, dont chaque pays se faisait une gloire ex-
(*) Surtout Vhivasion de l'Irlande par Krragon, dont AFacpherson a fait la Bataille de Lova. Avec soixante vers de huit pieds trèssimples, il a composé six cents lignes emphatiques. Voyez dans les poèmes gaéliques publiés à Perth , p. 305: Oran eadcr Aille agas, etc.