II. " IW
2!j6 LES ROMANS HE DANIEL DE FOE
11 est curioux do comparer aux créations de lAlacphcrson les fragments avérés que la société irlandaise cl les archéologues écossais ont recueillis. Marphorson a intercalé au commencement du IV chant de Fiugal, poème qui d'ailleurs est le chef-d'œuvre de la falsification ossianique, une de ces ballades qu'il a amplifiée de la manière suivante :
« Qui donc, dit Macpherson, s'avance en chantant sur la colline, comme l'arc léger de la lune ? C'est la fille à la voix amoureuse, c'est la filIc aux bras blancs de Toscar. Souvent tu as écouté ma chanson, souvent donné les larmes de la beauté. Viens-tu écouter les guerres de mon peuple, écouter les actions d'Oscar? Quand cesserai-jc de i)lcurer près des eaux dormantes de Cona ? i^Ies années se sont passées dans la bataille ; mon âge est dans l'ombre de la douleur.
» Fille à la main de vierge, je n'étais pas triste et aveugle, sombre et abandonné, quand Evirallin m'aima. Evirallin aux longs cheveux bruns-noirs , à la poitrine blanche, fille de Brenno. Mille héros recherchaient la Aierge ; elle refusait son amour à mille. Les enfants de l'épéo étaient dédaignés. Gracieux était Ossian devant elle. J'allai pour demander sa main jusqu'aiLX ondes noires du Lcgo. Douze de mon peuple étaient là, fils de Morven aux belles rivières. Nous parvînmes jusqu'à Rreimo ami des étrangers , lîrcnno à la cuirasse sonnante. D'où viennent, s'écria-t-il ces armures de fer ? Peu facile il sera de gagner la vierge qui a i-efusé les fils d'Erin aux yeux bleus; mais sois béni fils de Fingal. Heureuse est la vierge qui l'attend! Si douze filles de la beauté étaient à moi, tu choisirais entre elles, fils de la gloire ! »
Celle élégie semble appartenir à Cessner et à Florlan. Voici les rubans , la poudre et les mouches des boudoii's
modernes, — Guarini et le Pastor fulo sont dans «la fille aux bras blancs de Toscar, » — les skaldcs dans le « fils de la Gloire , » — Jérémie dans ce vieillard « qui pleure auprès des eauv dormantes , » — IMillon et SjKincer dans « l'arc léger de la lune, » — et les pastorales du xviii" siècle dans la manière même et l'accent du poète. Comparons ce vieux débris. Ossian a été insulté par une jeune fille. Il la gourmande , dans cette ballade trcs-courle et assez sèche, où il fait valoir ses anciens titres, sa bravoure d'autrefois et l'amour d'EviralIin ; il part de là pour raconter en quelles circonslances et de quelle manière il a obtenu jadis la main de sa fiancée. Son interlocutrice l'avait appelé impoliment vieux chien; c'est contre cette désignation qu'il se récrie d'abord :
« Vieux chien ! — Il est un chien , celui qui n'obéit pas. — Mais je te le dis, fille peu sage, j'ai été vaillant en bataille, maintenant je suis usé d'années.
» Quand nous nous rendîmes près de l'aimable Erin à la main brillante, favorite dédaigneuse de Cormac, nous allâmes au lac Lego, douze des plus vaillants guerriers qui fussent sous le soleil.
» Veux-tu savoir notre pensée? C'était de faire fuir les lâches. Braiij fils de Leacan , salua doucement et résolument la bande qui n'avait jamais été souillée.
« Il nous demanda ensuite en termes amicaux pourquoi nous venions. Caoilte répondit à notre place : « Pour demander ta fille (*) ! »
(*) Suircadh O'iscin air Eamliair-cdiiinn (Comment Ossian obtint la main d'EviralIin). — Le poùme est en vers de huit pieds :
is Culb-daiue far nach ioranluine, etc.
{Transudions oftiic Irisk socidy, I, p. 53)t
2hS LES ROMANS DE DAMEL DE FOE
Le caractèro briiial de celte pièce est analogue à celui de la conversalion eiilre Patrick cl Ossiaii, que nous avons citée; elle est brève; la couleur est abrupto, la barbarie se fait jour partout : — « C'est le combat de deux lions....
c'est le clioc de deux vagues Le sang chaud sort des
blessures... Ils frappent comme le marteau sur l'enclume... Cinquante épces bleues paraissent sur la montagne... Je coupai la tète de l'ennemi et l'emportai par les cheveux. » Le Florianisme de Macpherson ne vaut pas ce trait de poésie sauvage; « luisent cinquante épées bleues » sur la montagne.
De pareils traits ne sont pas rares dans les quatre ou cinq cents vers qui composent le trésor de la poésie keltique ; ce qu'on n'y voit jamais, c'est le nuage, le fantôme et le sentiment , les trois éléments du thème do Macpherson. Le poète sauvage « garolte l'ennemi par lo cou , les pieds et les mains (*); » accable « son front chauve d'une multitude de coups de poings (**) , » et lui coupe la tète avec délices, ce qui est toujours le dénoùmont... « Les étincelles jaillissent des casques... , des rivières de sueur coulent des bras..., des ruisseaux de sang coulent des membres... , une grêle de débris se détache dos lances... ; neuf jours on se battit, ils se souvenaient de leur haine..,, mères et filles étaient lasses du combat...; enfin, Gaul coupa la tOlo de Conn.... >euf jours il pansa ses blessures, écoutant la chanson jour et nuit ; cinq cents des nôtres étaient morts : et le roi vainqueur pleura. » (^e dernier trait est sublime. Macpherson le transforme ainsi : « Les larmes de Fingal coulèrent sur la bruyère de la nuit. »
C'est plus qu'une falsification, c'est un mensonge contre
(•) Combat de GauUct de Conn, vers 02. {Transactions, I, p. 50). (*•) Jbid., id., vers 68.
le génie poétique d'une race que Macpherson fit accepter à son temps. Il sut donner un poète sauvage à une société qui se faisait sauvage, et attribuer ce barde à l'Ecosse, soa pays. Le siècle n'aurait pas voulu d'un vrai poète primitif; Raynal lui plaisait pour l'énergie, et Gessner pour la tendresse. Il lui fallait Dorât et Ossian, la corruption et la barbarie.
L'orgueil écossais s'émut , et toutes les passions militèrent pour le faussaire ; ou ne reconnut pas dans son œuvre Homère , Isaïe et les Scandinaves falsifiés. Comme on s'ennuyait fort de la poésie de cour ; les uns cherchaient l'idéal sauvage, la plupart l'idéal mélancolique. Les gens du monde et les femmes donnèrent dans le piège ; plus on est raffiné , plus on est accessible à de tels artifices , et le propagateur du faux Ossian publié en 1768 par Macpherson fut précisément l'homme d'Angleterre qui avait le plus de finesse brillante dans l'esprit , Horace ^N'alpole,
Le monde élégant obéissait en aveugle à ce roi des curiosités et des singularités de bon goût , qui d'ailleurs ne savait pas un mot de keltique. Un petit cercle délicat l'environnait, groupe curieux et spécial que nous avons essayé de décrire {*) ; la littérature, les arts et la pohtique y aboutissent sans l'usurper, une teinte érudite et grave en tempère la frivolité essentielle ; vous diriez ces paysages de AValteau, couverts d'une ombre presque mélancohque, au gazon velouté sur lequel Scapin s'étendit à l'aise , faisant la cour à madame de Parabère, qui agite son éventail et sourit. ^Valpole n'a jamais pris au sérieux ses propres goûts ; il adorait les antiquités, comme un joujou, et surtout cette bagatelle prétentieuse, son petit château gothique de Strawberry. Walpole touchait à M. de Maurepas, à madame Du-
(•) V. première série, Robert Walpole, etc.
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dciïant , à Ciôbillon fils , h ces esprits aiguisés , minces et l)iillanls, qui élincellcnt à la surface de notre xviir siècle. Tour l'agrément et la finesse , il a peu de rivaux ; c'est froid et vif, brillant et coloré comme la glace sous le soleil. Les passions politiques le laissent tranquille; il n'a touché de sa vie h ces ressorts qui ont brûlé la main de son père. En approchc-l-il, dit-il un mol du Parlement et des ministères , c'est pour en rire. Il préfère un prolil de roi saxon sur une médaille à tous les ministres en vie. Nous ne pardonnons jamais à ceux qui ne nous ressemblent pas; on accusa "N>alpole d'être précieux, maniéré, quintessencié. 11 était naturellement tout cela et ne s'en doutait guère, lui, né connue lord Chesterfield , assez mal à propos au milieu de l'Angleterre constitutionnelle.
L'arrièrc-boutiquc et l'atelier secret de la politique, qu'il avait vus de près , l'avaient dégoûté , cela se conçoit ; il eût été, comme la plupart des fils , désolé de ressembler à son père. Heureux de sa bonbonnière gothique, il y entassait les curiosités , et méprisait le sérieux de la politique contemporaine ; nul ne se connaissait mieux en vieux tableaux et en vieux manuscrits. Il faut étudier dans ses lettres l'état de Londres en 1770, ce tourbillon commercial, littéraire, civilisé, où il continuait Chesterfield, h titre d'interprète de la France , d'anneau aimable entre les deux races.
Ses amis Mason et Gray, l'un qui se croyait voué anx Keltes par la mauvaise tragédie qu'il leur devait ( *), l'autre qui s'était afiiUé aux Scandinaves par les longues études de sa retraite et par ses odes imitées des skaldes (**), séduits d'abord par l'Homère kelte , séduisirent à leur
(*) Caractacus.
{**) Woc io thcc, vuthlcss Iciiig, etc.
tour riiomme du monde et le courtisan. Beaucoup de }^ens de goût lurent dupes. Une bruyante dispute s'éle\a, vers 1768, sur l'authenticité d'Ossian ; toutes les intelligences fines et gracieuses se laissèrent décevoir ; les esprits vigoureux et pénétrant résistèrent; Blair, Mackenzie , Home, tous Ecossais d'une école aimable et énervée , défendirent Wacpherson; Samuel Johnson, Voltaire et Ilumc le combattirent. Le falsificateur avait remué des passions générales et particulières, des instincts éclos et vagues. Letourneur, autre habile homme , acconimoda cette œuvre pour notre usage ; le style biblique nous aurait déplu : Letourneur le para. Le précepteur écossais avait délayé les vieilles ballades en style d'Isaïe et d'Homère ; le traducteur français ajouta le mensonge d'une élégance française à ce mensonge d'une grandeur biblique ; enfin Cesarotti , un peu tard , y ajouta le dernier mensonge d'une grâce italienne. D'altération en altération , de rafïinement en niffinement , l'Europe devint vassale des Moïnas , des Temoras et des Selmas ; on accepta ce monde féerique, cette lune toujours pâle et toujours riante, et le parfum musqué de ces déserts et cette éternelle mélancolie.
Ainsi nos aïeux, vers le commencement du xyii'' siècle, avaient eu foi en Céladon, que le druide Adamas escortait (*). Cette frénésie pom* la nature , cette ardeur pour la solitude, ce fanatisme pour les héros primitifs coïncidaient avec la mélancolie d'Young et les cris de Jean-Jacques Rousseau ; Goethe , dans sa douce et grave solitude de Francfort , se nourrissait de cette lecture qui préparait Werther et qui annonçait lordByron; tous les héros ossianiques passent en longues files nuageuses devant le jeune
(») Voyez l'AsUrée,
liommo prêt à niomii'. Si do Foc , le fahriratonr do por- S(miia2;os calvinislcs, avait fait la loçon à la picmièrc moitié du siècle, nous tous , enfants de ces deriiiors temps, nous avons été bercés dans les vapeurs ossianiques : les plus grands, les plus purs d'outre nous ont |)assé par là ; tous ont connu cette blessure , la haine de la société , l'amour delà vie sauvage , amour de l'isolement, douleur volujv tueuse. Qui n'a pas redit les beaux vers de Byrou: « J'ai fait une société de la solitude ! » Pour moi , dans \v jardin paternel, je me souviens encore avec (piolles délices je goûtais ce plaisir furtif de l'Ossian falsifié , du dangereux JFcrihev et des Cotifcsswns do Jean- Jacques ; cette vie farouche de Robinson, d'Ossiau, de Rousseau à Aiugt ans, en face do la nature, seul avec Dieu !
^Vortlior qui se tapit au fond dos gazons embaumés, heureux do ne plus enlondre parler dos honunos, représente tristement la jeunesse de cette époque , formée par Obermann , Jean- Jacques , madame de Staol et Rlacphorson ; — jeunesse qui comprenait la décadence de l'Europe.
Cependant l'Iieureux menteur faisait sa fortune. Il avait soin, par respect pour sa ju-opro fraude, do retraduire en kolti(|uc ses prétendues traductions anglaises; les connaisseurs assurent que ces originaux controuvés abondent en tournures modernes et on vocables empruntés au latin et au français que l'idiome ancien ne connaît pas (*). Pendant qu'on discutait là-dessus, I^Iacpherson était nommé secrétaire du gonvorneiu- de la Floiido , et plus tard agent du nabab d'Arcot ; il faisait ses afiaires et siégeait au parlement. Il ne manquait ni de souplesse ni d'à propos. Sa traduction d'Homère dans le goût do la Bible , et son his-
(*) Voir Malcolin Laing, éd. d'Ossian,
(oirc (r.\n,ij;lct(rie dans le i^oùt d'Ossian, ne iviissirciil pas: il n'rtail fait ([ur \)ouv le j)asticlR', On ('Ciiiail un livre plein (riiitôii'l, smrinlliu ncc qu'il a exercée en Europe, l'our avoir si liardinit-nt fondu des couleurs hébraïques dans des couleius Scandinaves , et donné au loul des noms illandais, il niaiclie de pair avec les plus illustres. A une épixpie où le monde ennuyé attendait et désirait ce Florian biblique, lioméricpie et dantes([iie, l'engouement fut subit, général, immense. Les Anglais estimaient la poésie d'Ossian ; — les Français y pensaient beaucoup ; — les Allemands la rêvaient ; — les Italiens en rafl'olaient.
Cesarotti osa écrire:» Ossian est plus grand qu'Homère.» C'était aussi l'opinion de Napoléon Bonaparte, grande imagination séduite par un grand mensonge ; .Napoléon était à la fois du moyen-âge, insidaire, biblique. Arnault raconte qu'en revenant d'Egypte, Napoléon s'enferma avec lui dans l'entrepciut et se lit lire Homère, qui l'ennuya bientôt, tant il le trouv a long, bavard et fatigant ; puis il prit un Ossian et se mit à en déclamer plusieurs passages, s'écriant à chaque Ugne : « Voilà c[ui est beau ! »
La brume iVOssian s'évapora vite en Angleterre , pays pratique ; elle se répandit en Allemagne , où Klopstock gagna cette contagion et la propagea. Toute l'Italie en fut atteinte; la poésie espagnole y céda : il y eut de mauvais oi)éras, un déluge de romances , des Moïna , des Malvina , des Témora sans nombre ; un peintre représenta les cuirassiers de Bonaparte reçus par les vierges d'Ossian dans le palais de Kingall ; la critique admira cette caricature ditliyrambi({ue. Bonaparte avait mille raisons pour aimer Ossian, qui ne le troublait d'aucune manière, qui chantait le courage et la bataille, et s'abstenait d'idées i)hilosophiques ; il ne fallait pas de poésie vraie ou de musique passionnée à II. 15
25 fj LES ROMANS DE DANIET. DE FOE
CCI omporcnr (|ui disait à Clicnibini : — « Vous faitps trop (le bruit , j'aime mieux l'acsiillo. — J'cnlends, répondit rilalicn , vous voulez de la musique qui ne vous dérange pas. )) — Ossian ne déiatigeait personne; il était peu dangereux pour l'Élat que les cuirassiers français embrassassent les vvalkyries dans les nuages, ayant sur leur cimier une étoile nua2;euse, et traversant en grosses bottes , le sabre à la main, les vapeurs légères et les lacs solitaires.
Nous autres Français, nous marchâmes bravement h l'avant-garde de l'ossianisrae. L'emphase d'Ossian et d'Young con^enail aux temps précurseurs de notre révolution. Vers 1780, on ne peut sortir de Paris sans épopée, ni de France sans emboucher la trompette. Si Diderot met sa robe de chambre, il fait une ode; ({ue l'abbé Raynal écrive l'histoire du poivre et de la canelle , c'est en dithyrambes ; la fièvre se répand dans les phrases, et le plus petit événenement enfante des points d'exclamation. Vertot et Rlably mettent en roman l'histoire, Jean-Jacques Rousseau la politique et la morale, Barthélémy l'érudition, Mesmer la médecine, Buffon la nature, Levaillant les voyages. Notre monde blasé cherche le roman jusque dans les sévérités de la loi ; témoins Beamnarchais et Mirabeau. Le mouvement, faible au commencement du siècle, se précipite ensuite avec fureur.
Chatterton.
En 1770, peu de temps après le triomphe de Macpherson, Chatterton se montre : si le fabriraleur d'Ossian a fait foitiMic et trompé le monde, rinvcnlciu' de Rowley ne
trompera personne et mourra de sa propre main. L'homme habile a saisi l'à-propos; l'cnfanl malheureux se brisera dans la violence de son gi'nie.
Chatterton, fabricateur des poésies de Rowley, ne piotède pas seulement de Macpherson et de Daniel de l"o(= , mais de "VValpole et de l'évcuiue Perc\ , qui cherchaient tous deux h reconstruire , avec les débris de l'antiquité , la poésie et l'art gothiques. L'ennui dont la civilisation était saisie se révélait par cette fer\eur d'archéologie; nous lui devons TValter Scott, elle nous possède encore.
Vers 17G5, pondant que Macpherson commençait sa gloire ossianique, le rejeton d'une race de bedeaux qui avaient sonné les cloches de père en fds h Bristol, ville pleine d'antiquités et d'anti;[uaires^ s'élevait triste et orgueilleux près d'une mèie pauvre. Cette mère, veuve, mistriss Chatterton , lui avait appris à lire dans une bible gothique; il n'était bruit dans les journaux de la province que de Macpherson , d'Ossian , de Vi'alpole et d'érudition gothique. L'ambition de l'enfant s'allume.
C'était une âme sombre et sans jeunesse. Il dévore dans les coins tous les livres qu'il rencontre; des parchemins tombent sous sa main : il les étudie, les épèle, les copie, les imite, et finit par en fabriquer de semblables. Il apprend seul les mathématiques, le dessin et l'ancien langage ; un jour il s'amuse à écrire à un de ses camarades une lettre composée de tous les mots insolites cpi'il a recueillis ; c'est déjà un emploi de l'archaïsme. Puis il entre chez un avoué, y travaille deux heures chaque jour, donne le reste à l'art héraldique , et apprend par cœur les vieux mots de Chaucer.
Sous les voûtes noires de cette église de Redcliiïe, sa pati'ie, la patrie de ses aïeux les bedaux, il rêve, à treize ans,
256 LES ROMANS DE DANItl, DE FOE
sur les temps passés, et il a (''puisc toute la science d'antiquaire que lui fonniil sa ville uaiale. Bicutôl un journal de lîristol reçoit d'uiic niaiu iiuounuc cl insôrr avec einjH'essenient la narration en vieux slvlc de l'inauguration du pont de Bristol. On clicrclie à savoir <|ik'I en est l'auteur : Clialterton fait des aveux , et allirnie qu'il a trouvé dans une chambre, au-dessus du [wrelie nord de l'église de Redcliffe , des parchemins déposés dans de vieux coiïres, dont son père se servait pour couvrir ses bibles, et que sa vieille mère employait à faire des bobines. Nous n'avons plus à nous étonner; la supercherie sérieuse de ces hommes et de ces temps nous est familière.
Cependant les archéologuesdu pays, M. Barrett, M.Catcolt, s'éveillent. Ils font des recherches, et l'enfant les prend pour dupes; il leur donne des fragments nouveaux qu'il fabrique ; eux, lui remettent de l'argent qu'il accepte. Alors, cédant à la séduction de sa propre facilité et voyant une source de gain ouverte, il écrit la nuit, sous la clarté de la lune , et se promène , radieux et rêveur, dans les prés de RedclilTe, l'œil fixé sur le clocher paternel. La curiosité des antiquaires et des bourgeois devient plus vive, les espérances de Chatterton s'allument ; bientôt, ne trouvant pas que sa découverte fasse assez de bruit à Bristol, il écrit à Horace AValpole, auquel il propose de lui révéler une série de vieux peintres bristoliens, récemment découverts par lui. Chatterton.
Par malheur pour le jeune rêveur de Bristol , x'Macpherson l'avait précédé d'une année dans cette carrière, et , grâce aux faiblesses de Mason et à la crédulité de Cray, Walpole qui redoutait surtout le ridicule, venait d'être mystifié. Après avoir introduit dans les salons anglais l'Homère keltique, AValpole .se sentait un peu honteux; la contro-
verse conimcncée le désorientait. Il se mil à rire des peintres bristoliens, lioiiva les fragments envoyés par Chatterton d'une authenticité douteuse, et ne se prononça pas. La langue koltc lui était inconnue, mais il savait bien les mœurs et le style dumoycn-àge; il venait de publier son Château d'Oiranic, pastiche de l'antiquité gothicjue, frère des œuvres de Tressan, de Florian et des Incas. "NValpolc, juge et partie, rival littéraire de l'enfant de Bristol, eut le bon goût de répondre à Chatterton , de s'intéresser à lui et de lui demander des détails sur sa situation personnelle. Chatterton dans sa réplique, lui dit ([u'il était le fds d'une pauvre veuve, qu'il pensait à s'occuper de littérature , et qu'il priait "NValpole de l'y aider. "NValpolc était prêt à faire en France une visite à madame Dudeffant ; il laissa de côté la lettre, et à son retour, il trouva une autre épitre de Chatterton pleine d'orgueilleuse colère. Il renvoya les manuscrits. Telle est la simple narration des rapports qui eurent lieu entre l'homme de cour et le fils du bedeau.
Un an s'écoule. Lambert , l'avoué chez lequel travaillait Chatterton, découvre dans le pupitre de son clerc un testament signé de lui et contenant un projet de suicide; Chatterton avait marqué la date de sa mort au 15 avril 1770. Cette habitude de sérieuse fraude dont l'Angleterre avait donné tant d'exemples, et qui avait eu son drame avec Daniel de Foë et sa comédie avec Psalmanazar, devait trouver sa catastrophe tragique. Maître Lambert, qui ne craignait rien tant qu'un coroners inqiiest, mit à la porte son clerc, de peur qu'il ne se suicidât chez lui. Chatterton écrivit aussitôt à plusieurs hbraires de Londres , qui , découvrant dans ses lettres les symptômes du talent, l'encouragèrent et l'appelèrent auprès d'eux. — « Quelles sont vos intentions? lui demanda un de ses amis. — Je me ferai homme de let-
tns, cl, si cela iic réussit pas, prédicaleur mélbodistc ; les hommes sont aussi niais ([u'aulrcfois. Dans le cas où celle ressource dernière viendrait à me manquer, j'en finirais avec un pistolcl. »
Ln des excellents poètes (*) de notre temps a créé, à propos de Chatterton, l'une des plus pures œuvres de l'art moderne. Quant au vrai Chatterlon du wiir siècle, révélation du génie de son époque , celui-là est fils de l'orgueil ; il offre la maturité terrible de l'ambiiion dans l'adolescence , en un temps où toutes les forces sociales se tendaient jusqu'à se briser. Nul sentiment doux ne tempère les ardeurs de son àme brûlée ; avant que la misère et le désesijoir l'assaillent à Londies, il a décidé de son sort : il mourra ; la passion du succès est plus forte que l'âge. Il n'a ni foi, ni amour, ni doctrine; il ne croit pas en Dieu, n'aime personne, il veut jouir \ite ou se tuer.
Chatterton offre l'expression littéraire de cette intensité de passion, sourde et voilée, dont Junius le pseudonyme sera la dernière expression politique. Ses journaux, ses lettres, ses notes, ses souvenirs, sont une terre calcinée que nulle rosée ne rafraîchit; il a la rage du succès, la soif impuissante de la fortune. Sobre, grave, rangé, légoïsme le jette dans l'abîme. « 11 était, dit sa sœur, impérieux et orgueilleux. » Sans instruction priuiiiive d'ailleurs, et ne sachant ni le latin ni le grec, il s'était élevé lui-même ; — ce pauvre enfant , tué par sa précocité, — l'cnfaLt qui se fait homme, périt dans l'effort !
Il part pour Londres ; ses lettres à sa mère et à sa sœur témoignent de l'orgueil le plus infernal et de la vanité la plus éveillée. Dans la première , 26 avril 1771, il dit que
(*) M. de Vigny.
riionnèle cochor l'a conipliinenté de ce qu'il tenait boUlcr and lujlticr, plus iiardi cl plus ferme que tous ceu\ qui avaieut voyagé avec lui. Plus il avance, plus s'exagère co développement du moi. Arrivé à Londres, il accable d'injures Bristol, sa patrie; « c'est un misérable hameau! » — ; la gloire et le bonheur sont à Londres ; il a fait insérer un article dans un journal et se croit l'empereur du monde. — « Dites à toutes vos connaissances de lire le Magasin du Franc-Tenancier l » — Il écrivit à ses amis qu'il les protège, « qu'ils aient à lire le Franc-Tcnancicr l » — « J'ai lait , dit-il , connaissance d'un homme très-important, au parterre de Drury-Lane ; » cel homme important est commis dans un magasin de soieries. Le monde a les yeux fixés sur lui, Londres ne pense qu'à lui ; — c'est le moi qui le dévore. Hélas! grâce à ce moi terrible, l'enfant est ingrat; il ne se souvient pas de ce bon chirurgien antiquaire qui a payé trop cher ses paichemins falsifiés, de cette bonne sœur qui l'a aimé et qui l'aime encore. Il se trompe sur toutes choses , et se croit maître de toute grandeur et de toute science. Il vil au café, car il faut, dit-il, qu'il aille dans les bons heux, qu'il s'habille bien et visite les théâtres ; il nage dans la béatitude de son avenir, tant est puissante l'ivresse de ses espérances, depuis qu'il est venu se plonger dans la cuve bouillante, « Tout le monde le cherche, la ville et la cour ; quand on est auteur, il suffit de s'y entendre un peu pour deviner, imiter et déjouer les ruses des hbraires. » Il a^ ait le vertige ; au sommet de son rocher et de sa gloh'e fantastiques, il ne voyait pas la misère béante.
C'était l'époque de lord Bute l'Écossais. Un mouvement politique sans vergogne succédait au ministère de 'VN'alpole; Junius, cet autre pseudonyme qui s'explique de lui-même après tout ce ciue nous avons dit , écrivait ses lettres ; la
guerre des pninplilels était AÎnleiite. Toute nioralité se détruisait dans lapittliéose du succt's. I,e jeune lionuuc embrassa ses principes , ou plutôt cette absence de princi|K's, déterminé h écrire, pour qui le paierait, satires ou panégyriques; ce n'est pas le \kv de liionnue, mais l'd'uvre du temps. « Les patriotes cherchent des places , les ministres voudraient garder les leurs. Il serait bien maladroit, dit-il k sa sœur avec une naïve corruption , celui (pii ne saurait pas écrire des deux mains, blanc et noir, à droite et à gauche, pour et contre ! » La sainteté de la pensée lui est inconnue ; quand tous les partis ont soutenu toutes les opinions, il n'y a plus de foi que dans la victoire. « Du côté des patriotes, dit-il , on ne gagne pas un sou , ce n'est pas la peine ; il n'y a que les gens du pouvoir qui aient de l'argent. J'espère être introduit bientôt auprès d'un grand meneur ministériel. « lue vieille femme de Bristol , sa seule protectrice, faisait sa chambre et brossait ses habits ; cette madame Balance , bonne femme qui ne comprenait rien h la littérature. Un jour il vint lui dire : « J'ai écrit des injures furieuses contre les ministres; j'espère qu'on m'enverra demain ou après à la Tour de Londres, et ma fortune est faite. » La bonne femme le crut fou.
Présenté au célèbre Beekford, lord-maire, il écrit ])our lui quelques pamphlets ; ce protecteur vient à mourir ; Chatterton aussitôt dresse son bilan :
Perdu par sa mort 1 liv. 11 sli. 6 d.
Gagné en élégies sur sa mort. ... 2 2 0
— en essais sur sa vie 3 3 0
Je me réjouis donc de sa mort pour
la somme de 3 13 G
Ses visions s'évanouissent; et l'orgueil le soutient. La
pauvrotc' api)iochc : il cliaiif^o do logomcnt et loue un grenier. On lui propose une place (raidc-riiirurgicn sur un vaisseau en partance pour l'Afrique; comme il ne savait rien en chirurgie, M. Barelt , chirurgien , refuse de le recouunander; sa dernière espérance lui manque.
Alors commence l'agonie du malheureux enfant qui s'était promis de se tuer s'il manquait le succès; il passe des journées sans aliments , et ne veut pas aller retrouver sa mère et sa sœur à Bristol ; un apothicaire dans la boutique duquel il entre le prie plusieurs fois de diiier avec lui , et il refuse. Ln jour seulement il accepte quelques huîtres offertes, et les dévore plutôt qu'il ne les mange ; mistress Angel, sa proj)riétaire, sachant qu'il n'a rien pris depuis trois jours, l'invite à diner avec elle ; il repousse cette offre comme un outrage, remonte chez lui, et accomplit sa résolution, consignée dans ce testament écrit une année auparavant. Au moment même où il se tuait, un des chefs du collège d'Oxford, le docteur P'rey était sur la route de Bristol, où il allait s'en([uérir de Chatterton et le protéger; il aniva au moment où la vieille mère venait d'apprendre qu'on avait enterré le poète dans la fosse des pauvres, près de la maison d'asile de Shoe-Lane.
Tel est Chatterton ; les annales des pseudon\ mes anglais au XVIII' siècle, de ces honunes ardents qui violentaient le succès et le voulaient à tout jirix , trouvaient leur déplorable victime, et, chose douloureuse, c'était le plus grand d'entre eux ; l'homme de génie ; je le nomme de ce nom, jamais Chatterton n'a été jeune. Produit unique et monstrueux, cet enfant-vieillard, <' a\ail l'air, dit le docteur Gregory, son biographe , beaucoup plus âgé qu'il n'était ; son front était haut , sa physionomie grave et virile ; son a?il, gris, brillant et perçant, s'enllauimait quand on par- II. ' 15*
lait (lo gloire. « Moi, dil-il à sa inùro un jour, jo ne suis ') (ju'uu enfant, mais je soutii-ns (jne Dieu a donné à lou- » les ses créatures des bras assez longs pour atteindic à » tout, si l'on veut les étendre! » — Cette lutte coulro riuipossible l'a peidu, comme Napoléon.
J'estime les faux poèmes de ilowley inliniment supérieurs aux faux Ossiau de Macpherson ; cejiendant Chatterton n'a point exercé sur son temps une iniluencc comparable à celle de Macpherson; son talent, aussi puissant cpie réel, n'est plus apprécié de nos jours. Chatterton possédait le senlinicni inlime du passé chevaleresque. Dans sa vieille église de RedclilTe , cet enfant avait inventé le xv* siècle ; il retrouvait le moyen-âge avant 'NValter Scott. Voici le tournoi , la bataille , les casques, les arnmrcs , les vitraux gothiques , — moines passant sur le jwnt , — consécration de l'église , — bannières , pennons , haches et cimiers. La sympathie avec les temps gothiques coule dans son sang et se répand naïvement dans ce qu'il écrit. Ce qu'on peut reprocher à ses vers , c'est de manquer de fraîcheur et de jeune sève, d'être un fruit de l'orgueil et du courage, plutôt qu'un déploiement intérieur de l'émotiou réfléchie. Ces poèmes n'ont pas cinq siècles , comme le veut l'onfant de Bristol; ils ont cinquante ans. C'est un été prématuré, une grappe trop tôt mûrie. Macpherson avait été prudeut ; (pii sait le keltiquc? où sont les modèles? Mais, en fait de vieil anglais, les points de comparaison existaient, Chaucer, Lydgate, "NVicliffe, trouvent des lecteurs studieux et dévoilent la fraude.
On ne discute guère l'authenticité de Rowley , et , une fois convaincu de mensonge , ce noble talent perdit sa valeiu". Coutemplée!> cependant sous le demi-jour du jiassé , comme les vieilles statues sous le vieux porche de sou
l'glisc, les strophes du jeune homme s(mt dignes d'une, grande estime ; taillées à vives arrêtes, creusées et fouillées avec soin, elles se détachent avec un relief vigoureux. Sans doute il avait plus d'énergie que de souplesse; la naïveté lui manquait ; la mélancolie et la tendresse ne s'étaient pas développés sous le soleil ardent d'une ambition précoce. Artiste, il rappelle Charles Nodier et Victor Hugo. Son élaboration infatigable fait naître des couleurs ardentes , des formes vaillaumient accusées , presque toujours physiques et matérielles. Pour que sa supercherie eût du succès dans son siècle, il lui manquait les défauts et les aiïcctalions à la mode , cette mélancolie nuageuse qui enivrait les femmes et les gens de cour.
On ne le lut guère, tout en plaignant sa mort. On ne sut pas même reconnaître eu lui un vrai chef d'école, le porteétendard et l'initiateur des archéologues romanesques; — le père de Strutt (*), et le grand -père de Wallcr Scott.