‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 48 sur 61 · VI · texte numérisé non relu

VI

Pseudo-Shakspeare,

La France ne connaissait ni ces intérêts ni ces combats. Le peu de falsifications qu'elle subissait se réduit à une ou deux chansons attribuées à Henri IV et à Marie-Stuart; on trouve encore aujourd'hui des âmes innocentes qui croient pieusement que Henri IV a inventé , en s'accompagnant du lutii, la chanson célèbre :

Viens, aurore, Je t'implore..!

(*) Auteur de QuCn-Hoo-IMl.

Les l)io£;ra|>hics universelles ne tarissent pas d'ôlnges en faveur des vers t^racieux attribués à Marie Sluarl :

Adieu, plaisant pays de France, etc.

Rendons-les à un journaliste du xviii* siècle, fabricant de pastiches ini^éiiieux, de Querlon, qui avoue sa fraude dans une lettre à l'abbé Mercier de Saint-Léger. Lorsque la rénovation anglaise du moyen-âge, opérée par ^é^êque Perry, éditeur des vieilles ballades, eut pénétré en France, le marquis de Surviile essaya et fit réussir parmi nous une œuvre analogue h celle de Chatterton, Nous ne parlerons pas de lui ; la matière a été épuisée par M. Sainte-Beuve, qui a très-ûnement et complètement indiqué, à son ordinaire (*), la petite veine archéologique qui jaillissait de Lunéville et de la cour de Nancy,, et trouvait pour ori?anes principaux Tressan, Paulmy, Barbazan, Legrand d'Aussy, et, dans un autre ordre, du Belloy, Sauvigny et Collé. Cette école aurait pu fructifier si notre monarchie ne se fût affaissée. Lorsqu'elle périt dans l'orage, un gentilhomme en évoqua le génie pour consoler sa douleur auprès des ruines sanglantes; M. de Surville devenu père de son aïeule, lui prêta des accents pleins de grâce et assurément très- modernes.

Pour être complet , il faudrait parler ici de Junius , ce grand pseudonyme politique, dont on a sou\enl interrogé le voile mystérieux ; il terminerait convenablement cette galerie de masques célèbres , si tout n'avait été dit mille fois, surtout par lord Brougham , sur la sévérité âpre de

(•) Clodlde de Survilte dans la Revue des Deux-Mondes du 1" novembre 1841.

son style, sur les douze écrivains dont l'ombre le réclame, et sur le peu d'intérêt actuel de celte polémique autrefois si animée et si incisi\e. >ul prosateur anglais n'écrivait une prose plus acérée et resplendissante, plus cassante et plus serrée, qui ressemble à l'acier bien trempé.

A jx-ine ose-t-on, après ce phénomène douloureux du jeune Chatterton et la gloire anonyme de Junius, nommer l'imposteur Ireland , le pscudo-Shakspeare , héros de la l)elite pièce après la tragédie.

Samuel Ireland le père avait passé sa vie à voyager sur les bords de l'Avon , pèlerinage dont il consigna les résultais dans un curieux volume tout rempli de crédulité. "William-Henri Ireland le fils , voyant son père disposé à bien payer une signature shakspcarienne , lui apporta successivement un reçu , un acte par-devant notaire , une confession de foi protestante, des lettres d'amour de la jeunesse de Shakspeare; cet appât eu du succès. Il s'enhardissait à fabriquer ces documents griiïonnés sur de vieux ])archeuiins souillés , saUs, couverts de suif et de cendre. Le jeune homme couronna son œuvre par une nouvelle édition du Roi Lear corrigé, et par une tragédie de Shakspeare, à ce que disait Ireland, intitulée : Voriigcrn ci Roivafia. L'excellent père publia sur papier vélin la fraude de son fils. Aussitôt érudits d'accourir ; les uns baisent les parchemins , les autres se mettent à genoux. On discute sur les dates, on analyse la couleur de l'encre, la forme des lettres ; et à ce propos , mille épithètes homériques sont échangées. Personne n'ose prouver par la niaiserie des œuvres l'imprudence de la fraude.

Un auteur à la mode, sir Bland Burgess, décore dun prologue le prétendu drame de Shakspeare, et en appelle au bon goût des auditeurs. Voriigcrn, joué par les grands ac-

leurs do l'cpoque, tombe au milieu tics rires et des sifflets. Lorsque Kcnible prouonça ce beau vers du jeune Ircland :

Finies, (laisse^, force trop sérieuse»

le gômissoment et le hurlement du parterre dura près de cinq minutes, dit miss Seward. Le jeune homme se consola dans les bras de sou père, qui resta heureux et dupe.

Résumons en peu de mots ces amiales anglaises de la fraude littéraire. Ici les dates sont expressives; de Foë, le héros et le martyr, écrit ses histoires morales entre 1715 et 1730; Psalmanazar publie ses confessions en 176i; IMaopherson accomplit son œuvre en 1768; Chatterton essaie la sienne en 1770.

Cette lutte d'intérêts masqués et violents offre un problème intéressant pour le philosophe ; un fait bizarre qui n'avait pas été signalé, même par Coleridge et d'Israëli. On dirait que celle société triomphante et active, en redoublant d'ambition et d'efforts, a fait entrer dans les créations de la fantaisie la sérieuse ardeur de son fanatisme (*).

(*) Revue des Deux-Mondes, juin ISâi.

LE DEPiMER DES HUMISTES ANGLAIS.

CHARLES LAiMB,

OU

LE DKRMl'R DES HUMORISTES.

Chancen-Laiic el li- libraire Valpy.

On peut avoir vécu à Londres fort longtemps, et n'avoir jamais aperçu Chancery-Lanc.

Ce n'est point une rue, ni une allée, ni un impasse, ni un carrefour, ni une ruelle, ni un passage; c'est quelque chose d'obscur et d'inoui, où quelques gens de loi, de commerce et de banque, sont venus établir leur sanctuaire. Vous y trouvez, mêlées dans une harmonie rougcàtre, et sur un fond bitumineux taché d'ocre et de corail, toutes les couleurs lugubres. Les maisons y sont hautes et de brique, mais d'une brique vénérable, bronzée par les vapeurs, cuite par le soleil, noircie par le temps; — d'une brique brune, brun-rouge, brun-pàlc, brun-vert, mordorée et glacée de jaune, qui me charmait singulièrement en 1818. Celte impression était-elle exacte ! Je n'en jurerais pas ;

c'est ainsi quo la gamme dos nuances cpii embellissent Chancery-Lanc a déleinl sur mon imaginalion, jeune alors. Là j'ai vu Charles Lanih, le charmant humoriste; là j'ai fait mes |)reinières armes liiléraires. Il eût écrit à propos de Cliancery-Lane une digression délicieuse, lui, le i)rosateur naïf et lin, — une de ces pages nonchalantes, babillardes et descriptives, amusantes pour le lecteur, et (ce qui vaut aussi quelque chose ) pour l'auteur.

Ce coin de Londres et l'imprimeur Valpy, qui l'habitait, ne me préoccuperaient pas aussi vivement, si ce n'était le fond de la scène et le vrai paysage sur lesquels se détache l'étrange figure dont j'ai à parler. Que les bourgeois de Londres me pardonnent. Peut-être leur Chancery-Lnne est-il aujourd'hui une très-belle rue, comme la rue de Rivoli, ou le Corso; — en pierre de taille ou en marbre, avec des cascades jaillissantes, et des iris qui frémissent sous le soleil. Peut-être me suis-je trompé. J'avais quelque quinze ans. Cette espèce de carrefour de l'enfer, triste passage entre deux rues tristes , avec son double régiment de grilles de fer me portant les armes, et ces maisons rechignées des avoués et des huissiers , rouges et menaçantes, se dressent encore devant moi. Je vois les garçons imprimeurs couronnés de jiapicr ( couronne de leur état, blason irréprochable), et la caverne httéraire, l'antre de Trophonius, l'atelier Valpy , cjui occupait uno des extrémités de ce mystérieux recoin. Voici la petite porte où entraient incessamment des rames de papier blanc, pour en ressortir sous forme de dictionnaires et de Gradus. C'était là, chez l'imprimeur Valpy que se pétrissait toute la pâte érudite employée à l'alimentation d'Oxford, d'Eton et de Cambridge, éditions varioruin, traductions, annotations, élucubralions classiques. Les accents

LE DERNIER DES HUMORISTES 97i

grecs plcuvaicnt comme givlc dans cet aiilrc où vingt maigres jeunes gens pâlissaient sur l'épreuve grecque, et pourchassaient l'accent rude hors de sa place avec une ferveur acharnée. Singulier souvenir et qui me plail ! Il me rappelle (Jiarles Lamb et ses amis les cockneys, Valpy et ses savants, et la première lecture de Wordsworth près de ia rivière Serpentine, et la révolution littéraire à laquelle j'assistai là-bas, et les étranges sermons d'irving, et toute cette vie originale des humoristes et des penseurs anglais que je partageai tout jeune encore, Kt que la Grande-Bretagne a le malheur de perdre depuis que le continent la civilise et la polit à son image.

Peu de savants en Europe, ou de quarts de savants, en us, en os, et en pluUcg, ont échappé à la nécessité de connaître James Valpy, l'éditeur du Paniphlciairc, la première des Revues qui firent connnaître le talent de Cliarles Lamb, Jeune, ambitieux et actif, je le vois assis et pâle, au milieu de son réseau érudit, de ses cartons grecs, de ses registres hébreux, de ses livres de compte bien tenus et de ses caisses pleines de guinées ; Arachné qui trônait au centre de sa toile. Lui-même était hébreu de naissance, et son nez d'aigle secondaire, crochu comme un point d'interrogation, tranchant comme un canif et pointu comme une aiguille, est resté aussi profondément gravé dans ma mémoire que sa rue tapissée de pourpre sombre, son irréprochable costume noir, sa culotte courte et son cabinet garni de cartons verts débordant de grec. C'était un roi.

Gail, l'abbé grec, lui écrivait des suppliques à genoux. Valpy possède des billets de Boissonade (non des suppliques mais de fines critiques J ; j'imagine que notre spirituel savant Letronne lui a quelquefois écrit ; il correspondait avec Schweighœuser , Dornundblumenhœuser, Traurigûelschriç-

bhœuscr et Ilcync. On ne voit de ces personnages qu'en Angleterre. Il vit encore dans quelque retraite de geniilhomuic, ce merveilleux mélange d'Israrl et de Londres, du commerce et du comme il faut, de l'érudition et de la banque, le tout fondu et composant l'acier le plus souple, le plus froid cl le plus poli que l'on puisse imaginer. Valpy daigna imprimer mes juvéniles essais ; la chatliére de son cabinet noir me laissa entrevoir pour la première fois la perspective baroque du monde littéraire. Modestes campagnes faites sous ce drapeau grec ! humble préface ! premier ébahissfment en face du type qui reproduisit mes pattes de mouche ! commentaires sur le Pro Li'gano, notes sur Thucydide, collations de manuscrits et de textes, lettres de Maitlaire mises en ordre par moi-même ( Epistolrc Mattarii) , essais honnêtes et classiques, j'aime votre souvenir.

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