‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 49 sur 61 · S II · texte numérisé non relu

S II

Ma première entrevue avec Lanib. — Vie de rHumoriste.

J'étais donc chez James Valpy, un soir de juin 1818, dans son cabinet, où il fallait allumer de la bougie à midi et du feu en juin, lorsqu'un vieux et petit bonhomme noir y entra; on ne voyait de lui qu'une léte, puis de larges épaules, puis un torse délicat, et enfin deux jambes fantastiquement déliées et presque inapercevables. II avait un parapluie vert sous le bras et un très-vieux chapeau sur les yeux.

L'esprit, la douceur, la mélancolk' et la gaîlé jaillissaient par torrents de cette physionomie extraordinaire. Dès que vous l'aviez vue, vous ne regardiez plus ce corps ridicule; il vous semblait que quelque chose de purement intellectuel était devant vous, dépassant la matière, brillant à travers la forme, s'exlravasant connne la lumière et débordant de toutes parts. Il n'y avait ni santé, ni force, à peine une réalité anatomique , dans ces pauvres petits fuseaux entourés de bas de filoselle chinés, et terminés par des pieds inouis chaussés de larges souliers, lesquels posés à plat s'avançaient lentement sur le sol à la façon des palmipèdes. Mais on ne voyait rien de ces singularités; on ne faisait attention qu'à un front magnifiquement développé, sur lequel se bouclaient naturellement des cheveux d'un noir lustré, à de grands yeux tristes, à l'expression d'une large prunelle brunâtre et liquide, à l'excessive finesse des narines, sculptées avec une délicatesse dont je n'ai pas vu d'autre exemple , à la courbe d'un nez très-semblable à celui de Jean-Jacques dans ses portraits. Tout cela, l'ovale noblement allongé du visage, les contours exquis de la bouche, et la belle position de la tète, prêtaient de la dignité, et la plus haute de toutes, la dignité intellectuelle, à cette organisation débile et disproportionnée.

Le bon Lamb, — une sorte de Labruyère, d'Addison et de Sterne, que personne ne traduira jamais, et l'on fera bien ; — Charles Lamb, CarUujnulus, comme l'appelaient les savants ; Elia, comme disaient les gens à la mode ( il avait trente petits surnoms d'amitié que lui donnaient les diverses classes, et je n'ai jamais entendu personne le traiter de monsieur Lamb, solennellement et sérieusement ) ; le bon Lamb donc venait savoir des nouvelles d'un de ses amis, Hugues Boyce, jeune homme pau\re et poitrinaire,

fort savant d'ailleurs, un peu poôtc, et extrêmement intéressant, que notre éditeur avait enchaîné dans sa meute, et qu'il employait, avec vingt autres, h la chasse des accents grecs. Lanib possédait une collection d'amis de ce genre-lh. Une singularité ou un malheur suffisait pour l'attaclier h un iiomme ; il aimait ces débris errants, pailles brisées, (leurs détruites, qui flolteut au hasard à la surface du courant social.

Plus d'une folle aventure le punissait d'une telle préférence; ceux-ci le volaient, ceux-là riaient de lui, d'autres le calomniaient ; en général ils le prenaient pour riche et ne se trompaient pas. Pauvre commis dans les bureaux de la compagnie des Indes, c'était assurément un potentat, comparé aux orphelins et enfants perdus, acteurs sans théâtre, officiers sans traitement, médecins sans malades, auteurs sans libraire, érudits sans public, dont il faisait sa société du matin. Comme il ne pouvait que les aimer et non les secourir, il ne gagnait à cela que leur malveillance, mais il les aimait toujours. Jamais âme humaine ne trouva plus de jouissance dans la pitié. Le besoin de sympathie et de commisération était arrivé chez Lamb, h l'état de maladie. II vénérait un pauvre, il estimait un malade ; malade et pauvre, il vous aurait suivi comme un chien suit son maître. Ennemi des pédants, il avait surtout en haine les philanthropes, ces tartufes de la religion nouvelle ; il aurait je crois étranglé un moraliste ot pendu un négrophile. Il abhorrait les grands discours et regardait les systèmes comme des pièges de vaste dimension tendus à la sottise humaine par l'avidité, la fraude et l'audace. Gai et mélancolique, pardonnant tout aux hommes, excepté le mensoiîge, souriant toujours, riant souvent; malingre jusqu'à l'excès, buvant un peu trop iVale

arec ses amis, fumant trop, dépensant en calembours les neuf dixiè'mcs (le son esprit, en bouquins du xvr siècle les trois quarts de son petit revenu, — cet être romanesque, qui se moquait du roman comme le chevalier Cervantes s'est moqué de la chevalerie, était non-seulement un homme singulier, mais un grand cœur, un homme de génie que les Dickens et les iMarryalt peuvent cacher un moment, mais n'éclipseront pas. Déjî il dépasse de toute la tête la plupart des hommes illustres de sa génération et de la nôtre.

Car il a laissé des fragments qui resteront, dont pas une ligne n'est oiseuse ou inféconde ; leur saveur mûrit, leur charme devient plus puissant à mesure que les mois s'écoulent. Pendant que les beautés éclatantes de AValter Scott et de B\ ron commencent h pâlir, les pages longtemps négligées et peu nombreuses de Lamb se dorent et resplendissent comme les feuilles quand l'automne vieillit. La pensée, la rêverie, la méditation, l'érudition, l'amour de riiumanilé, l'originalité profonde, qui en sont la sève et la force, apparaissent dans toute leur beauté. Le premier engouement en faveur de Byron et de Scott a fait place à une admiration réfléchie; à travers les rayons de leur gloire on aperçoit ce qui leur manquait ; leur incontestable génie consacré redescend à sa vraie place , et y restera. Charles Lamb va monter à la sienne. Déjà classique, on le nommera bientôt le La Bruyère ou le Michel Montaigne de cette grande générjrtion anglaise.

Depuis le jour où j'entrevis Charles Lamb chez Valpy, jusqu'à ces derniers temps, je me suis plu à l'étudier, non comme un auteur de livres, mais comme un ami : la seule manière dont on puisse l'accepter, si on racce|)te. Ou vous le méprisez, objet de nulle valeur ; ou il devient votre in-

lime, votre livre de chevet. En cela, il ressemble à >I()iitaigne et h Cervantes, comme une miniature ressemble h un tableau; plus huiiiblc , plus voilé sous une apparence bouffonne. Avez-vouslinlelligence sérieuse? Placez-vous à la tête de toutes choses la régularité extérieure ? Avez- vous cette hypocrisie de la |)robité littéraire qui dérobe au public le Nide de nos cervelles et le creux de noire savoir? Êtes-vous un de ceux que les trois parties d'une période équilibrée bercent agréablement, que la subdivision régulière des chapitres rcmpUt d'admiration et de salisfaclion? Étiez-vous né, lecteur, pour être quelque chose d'honnête, comme un intendant , un sous-préfet, un sergent, et non pas cet autre chose, profonde et flottante comme la mer, qu'on appelle un penseur ?Étes-vous blessé des digressions de Moniaigue et des irrégularités de Shakspeare? Êies-vous d'avis que Tacite est obscur? Alors n'abordez pas Lamb, ne touchez pas à ses extravagances ! Promenez-vous pour votre sanlé dans les allées bien sablées dont Laharpe et Lebatleux se sont plu à tailler les ifs. Ne mettez pas le pied dans les domaines touffus et boisés d'Arislophane, de Lucien, de Dante, d'Arioste ou de Cervantes. Laissez-nous aimer notre Lainb à noire guise ; gardez votre couronne sérieuse et votre trône de for, je n'ai pas dit de plomb.

Charles Lamb est le dernier humoriste de l'Angleterre. C'est le singulier produit de plusieurs contradictions. Élégance naturelle cl pauvreté incura^e, un tempérament faible et une âme passionnée, le goût des arts et la chahie des occupations les plus fastidieuses , des amitiés de haut parage et une vie obscure, tous les désirs et toutes les impuissances, toutes les capacités et toutes les incapacités, voilà Lamb : une tète de géant sur un faniôme de corps.

Charles Lamb a vu le jour, ou pluiôl ne Ta pas vu , en février 1775 ; ses parents, pauvres et roturiers, liahiiaUit je ne sais quelle cacliette ténébreuse à l'ombre du clocher de Sanit-Dunstan, au beau milieu de la Cité, non loin de cette allée Chanccry, ou de la ciiancellorie, cpc j'ai décrite plus haut.

Ce clocher de Saint-Dunstan joue un rôle très-important dans sa vie. On en voit l'ombre sur tous ses ouvrages et l'echo de la vieille horloge rouilléc se fait entendre d'ans tout ce qu'il a écrit. Le nom de badaud de Londres le charmait; qui le nommait cor/v/^y ne l'insultait pas, mais le flattait au contraire. C'était une tendre et douce imagination qui ne pouvait se dépayser et ne l'essayait pas, nui trouvait une patrie dans un coin de terre, un souvenir dans une feuille de parquet, et de la poésie partout. N'allez pas aux rives lointaines, son mot d'ordre dans toute la vie le rapprochait de La Fontaine, avec lequel il avait plus d'une analogie. On ne put jamais lui faire préférer les montagnes pourprées et le grand Océan à la fumée de Londres et aux vieux trottoirs sur lesquels il avait l'habitude do marcher Cet esprit sympathique avait compris combien Vaecoutumancehk pmie nécessaire des affections. Élevé par la charité publique dans l'école métropolitaine de Christ-IIospital, placé dans sa première jeunesse comme simple commis dans les bureaux de la Compagnie des Indes Orientales, gratifié d'une pension de retraite, neuf années avant sa mort, parla générosité de celte Compagnie aristocratique et bourgeoise, il est mort en décembre IbS'i. Voilà toute sa biographie. On peut ajouter qu'il a vécu constamment à côté de sa sœur 3Iarie-Anne Lamb , célibataire comme lui comme lui maladive et n'ayant que le souffle, sorte de duplicata féminin de sa pensée et de ses goûts, et que cette "• 16

double siiiglcticss, comme il s'exprimait liii-mrmc , ce célibat double lui a domii'' tout ce (|ue ses pâles journées ont renfermé de bonheur. On peut dire encore que son premier recueil {Petits Ponncs) parut en 1798; Rosamondc Cray, récit, en 1800; Jca» VVoodwiU, tragédie, en 1802; M. H..., comédie burlesque (sifllée à Drury-Lane), en 1806; les Spccimcn des Dramaturges anciens, en 1808; enfin que les Essais d'Elia , ses chefs-d'œuvre, furent semés entre 1820 et 1833, dans les journaux et revues intitulées le Rrflecicur, Londres, le ISeiv Monthhj, Blackwood, l'Anglais. Il donna quelques critiques littéraires à VExaminer, publia un autre petit volume de vers sous le titre de Po( sics pour les Album; et sa sœur iMarie coopéra à la rédaction des Contes sha/cspcariens et des Aventwes d'U^ li/sse , deux charmants ouvrages. Les premiers noms de la Clrande-Brelagnc visitaient son obscure demeure, et, peu de temps après sa mort, Thomas Noon Talfourd , homme d'infiniment de goût et de grâce , publia deux volumes de ses lettres familières, remplies de celte saveur délicate et singulière qui n'appartient qu'à lui.

Caractère spécial de ses œuvres et sa place tlans la littérature anglaise.

Faire comprendre et analyser le mérite de Charles Lamb, lui assigner une place dans la littérature anglaise et parmi ses ronleiiiporains, ce ne sont pas des tâches faciles, (l'est un grand écrivain (jui a fait de petites choses, un penseur profond qui ne s'est occupé que de puérilités, un style adml-

rabic caché sous la siinplicilô , l'essence du g^nic sans le charlatanisme du talent.

Ce n'est pas qu'il ne possède une valeur très-réelle et qu'il n'ait accompli son œuvre avec autant de conscience que de persévérance ; mais les esprits superficiels sont nombreux : aimant l'ordre visible et n'estimant que l'apparence, ils ont quelque peine à découvrir ses mérites. Lamb , le premier des critiques modernes , le plus fin des peintres de mœurs anglaises entre 1800 et 1830, est celui qui a pénétré le plus avant dans l'étude de la vieille langue et des auteurs anglais du xvr siècle , celui qui a replacé sur leur trône les écrivains originaux que la Grande-Bretagne adore aujourd'hui , et livré à la postérité le tableau profond des mœurs commerciales et bourgeoises de son pays.

Il a procédé en homme de génie et non en écrivain didactique. On peut juger de deux manières les choses de l'esprit et ses œuvres : l'une tout administrative, qui aime l'utile et le vaste , le réglé et l'honnête , le grandiose et le ponctuel. C'est cette littérature qui estime particulièrement Ginguené et Salfi comme ayant écrit en dix volumes , avec de très-bonnes tables de matières et des dates utiles, l'histoire de la poésie et de la prose italiennes. C'est elle qui tient en juste vénération la Dibliotliè(]Hc française de l'abbé Goujet avec ses vingt volumes illisibles et bibliographiques. Ces écrivains sont les sergents de ville de la voie littéraire, et je n'ai point de plainte à proférer contre eux; ils maintiennent l'ordre, ils substituent la décence régulière à l'entraînement dangereux ; ils enregistrent comme des greffiers , ils enrégimentent comme des enrôleurs , ils protocolisent comme des chefs de bureau , ils réglementent comme des employés du cadastre, ils toisent comme des vérificateurs. Je voudrais qu'à travers l'Europe une marque distinctive

les ii'compcnsàl après vingt ans de service, comme les douaniers en retraite; mais en général ils n'ont besoin de personne, ils font tout seuls leur alTaire. Ils ne dépendent pas des éditeurs ; ils les soumettent à leur loi. Ils écrivent beaucoup et réguliC'rement. Ils ont boutique , atelier, carions , registres et caisse ; bons |)ères de famille , citoyens sans reproche. L'autre emploi de l'esprit est bien autrement dangereux : il juge, s'enquiert, domine, récompense et j)unit; il est mobile, parce qu'il est profond; rare, parce qu'il est sérieux ; il n'a rien de machinal , de conunercial, de disciplinable ; il a ses hauts et ses bas , dépend du caprice, de l'humeur et du moment , et ne s'asservit guère aux lois du bonhomme Richard. Souvent même il fait des fredaines, comme Homère quand il digresse , ou Dante quand il prend ses ennemis par les cheveux et les jette tous ensemble dans la poêle infernale. Quel homme de mauvais exemple que ce Byron, qui vous écrit un jwème sans jilan, sur un héros qui n'est guère en culotte qu'à la strophe deux cents et quelques! La Bruyère, Voltaire, Charles Lamb, Carlyle , et, récemment chez nous, de périlleux esprits, Sainte-Beuve, Alfred de IMusset, (Jiarles Nodier, sont choses très à surveiller. Que faire, en statistique, en politique et en esthétique, d'un rayon de soleil ou d'une goutte de rosée ? Quant à notre ami Charles Lamb , c'est le plus capricieux de ces êtres indisciphnés. Il n'a , lui, que des gouttes éparses et des rayons brisés.

Il aime les débris, et les petits débris ; il s'attache aux ruines ; un vieux mobilier de pauvres gens l'intéresse , il revoit l'ancienne famille et la force de reparaître. Sous cette couche et ce vernis de l'antiquité, son doigt fait briller les vieux visages. In paquebot hors de service; un ancien collège pour les orphelins , maintenant délabié et désert ; la

chambre d'un convalescent, moitié lumière et ombre, moitié parfums de douces fleurs et odeur elTrayante d'élher, moitié vie et moitié mort ; un vieux rentier qui passe d'un pied lent devant sa boutique d'autrefois, guignant de l'œil son cher comptoir qu'il a vendu à un aulre, et ses bienheureux cartons dans lesquels il ne met plus la main ; un groupe d'avocats d'autrefois « confabulant » dans le style de leur temps et ne sachant pas même qu'il y a un temps nouveau ; la vieille porcelaine , entière ou cassée , pourvu qu'elle vienne de la Chine ou du Japon , et qu'il y ait là, sur les flancs de la tasse , un petit mandarin ou sa mandarine, appuyés sur quelque brin d'azur suspendu dans le vague , délicieux à voir, incroyables , mythologiques et graves : ce sont là les sujets favoris de Lamb, Il a disserté sur les commis, sur les savetiers, sur les ramoneurs, sur la tristesse des tailleurs, sur le premier avril, sur la veille du jour de l'an, sur les inconvénients d'èlre pendu, sur les emprunteurs, sur les prêteurs , sur les proverbes, sur toutes choses, comme Montaigne. Comme lui, jamais il ne tient sa parole. Vous promet-il de la critique, vous lisez un conte; un conte, voici de la critique. Il annonce quelque récit romanesque, et votre œil attendri cherche vite quelles peuvent être les aventures et les passions d'une héroïne que le titre vous présente d'une manière aussi piquante que celle-ci :

Barbara S***.

Détrompez-vous. Charles Lamb , en place du beau roman désiré par vos larmes qui sont prêtes , vous administrera une histoire morale sur un shilling honnêtement rendu. II n'est jamais ce que vous attendez ni ce qu'il devait être ; il

a tous les dt-fauls : inégulior comme Sliakspeare , divapaleur comme MoiUai,ij;nc, brisé comme La Bruyère, fanlaslique comme Slcrnc, frappant mille mois nouveaux, connue Rabelais, à son emi)reinle personnelle, et faisant reluire les vieux mots perdus conune La Bruyère ou Nodier ; bref, condamnable à tous égards, et aujourd'hui même , les admirateurs de la littérature courante , les lecteurs de Pigault-Lebrun , aimant mieux les jiarolcs que les idées , et la grosse gaîté que le style ou la philosophie, accusent Lamb de fiiiaiiitncss (*).

En effet, ses véritables aïeux sont les vieux et spirituels humoristes de la Grande-Bretagne, Burton, Fuller, >Vallon le pécheur à la ligne , et Sterne. Il a^ comme eux et Cervantes, ce doux sourire trempé de larmes et cette clair^ voyance indulgente qui pardonne tout et comprend toutes choses. Ses débuts httéraires, essais et petits vers, coïncidaient avec ce mouvement de l'esprit anglais qui eut heu entre 1800 et 1810, et qui rejeta bien loin l'imitation des choses étrangères, pour revenir à l'étude de l'idiome natal et de son génie. C'est toujours une excellente chose que de revenir à soi. Les amis de Lamb formaient un groupe qui marchait serré , le bouclier en avant et la hache prête , en faveur de l'antiquité saxonne, contre les minauderies et les puérilités de l'emprunt. Ce n'étaient pas les plus bruyants ni les plus brillants, mais les plus profonds des écrivains de cette époque ; perceptions a i\ es , savoii's vastes, pensées actives; ceux qui devaient influer sur leur

(*) ^lot dont l'origine est française [coint, coinlisc), le sens originairement favoraljle et la destinée singulière. Comme il a vieilli, il n'exprime plus aujourd'hui qu'une précision antique cl mordunte, une recherche élégante et passée de mode.

temps : Colcridgo, Godwiii, Wordsworlli , Soullioy , Ilazlill. Ou les écoutait volontiers. On était las de Darwin, de Mason, de Ilayley cl de Merry, les Pradon et les Pezay de cette littérature. La race anglaise était fatiguée d'imitation, de règles à la d'Aubignac , de classifications et d'honnête médiocrité littéraire. Dès la fin du xviir siècle, en Anglelene, tout le monde avait ressenti cette lassitude, et "NValpole lui-mCnie , l'ami de madame du Deffant, disait en 1 765 : « Tout ce qu'on a essayé pour nous soumettre aux lois d'Aristote et de sa docte cabale n'a pas réussi. Rien n'a étouffé notre vieux goût d'indépendance. Nous préférons aujourd'hui même les beautés indisciplinées de Shakspeare et de Millon aux mérites réglés et rangés d'Addison, à la sobriété correcte de Pope. 11 n'y a pas huit jours que nous fûmes transportés d'enthousiasme, parce qu'un nommé Churchill nous hurla des fureurs dithyrambiques assez peu châtiées, mais vigoureuses, et qui sentaient encore leur vieux Dryden. »

lîurns, paysan qui patoisait en écossais, homme qui avait eu lui du Jean-Jacques et du Béranger, ouvrit la roule de la poésie naïve ; Cowper , mystique comme madame Guyon , paysagiste comme Bernardin de Saint- Pierre, le suivit. Nos innovateurs avaient d'avance ville gagnée, lis n'innovaient pas , ils renouvelaient , ils retrempaient l'acier de leurs armes au flot national et antique, n'admettaient que le métal sorti de la mine anglaise ^ et voulaient que l'on se rapprochât des origines, que l'on répudiât les ornements^étrangers, que l'on fût Anglais, Saxon, Teutonique. Pour modèles, ils offraient Shakspeare, Swift, Burton, Massinger, les vieux dramaturges d'Elisabeth. Ils invoquaient la tradition, évoquaient le génie de la race, en appelaient aux gloires qui parlent au cœur de la nation et

2Si LE DERNIER DES HUMORISTES.

faisaient bon niarclié des iinitaiturs du paganisme lalin, pour lesquels les races du Nord n'ont jamais eu une Irèssincèrc bienveillance. Admirant Sopliocle et Tacite comme fidèles à leur proi)re origine, ils \onlaient (jue l'Angleti rre fût lidèle h la sieiuu'. Poj)C , à demi français , Addison et Dr\ dcn , Iloscommou et Cowlcy, élèves des italiens ou des latins, leur paraissaient des coupables. C'étaient des transfuges et des traîtres; tout bon patriote devait leur courir sus.

Notez que c'était le temps où un Italien menait la Gaule au coud)at sous le tilre roujain d'empereur et à l'ombre de l'aigle romaine; de tous côtés s'opérait un réveil furieux de l'esprit teutonique. Les amis de Lamb, les anti-latins, les Saxons, avaient pour eux en Angleterre les passions du moment, celles du passé, la force morale , la logique littéraire et l'action politique. C'était beaucoup. Ils réussirent. Pas un d'eux qui n'ait conquis sa gloire en servant celle de l'Angleterre. Le champ de bataille leur est reste, et ils ont fondé leur dynastie.

>'a-t-on pas envie de se demander en passant pourquoi cette révolution anglaise a triomphé , et d'en comparer le résultat à celui de la révolte littéraire commencée en France vers 1815? L'analogie serait trompeuse. Nous, Français, nous n'avons pas d'antécédents germaniques; nous sommes Français, Gaulois, Latins. Nos origines sont Villehardouin, écrivain lalin avec des terminaisons romanes et des contractions de décadence; .loinville , Froissard, Marot, Rabelais et Ronsard, tous latins. Récemment les plus délicats et les plus fms parmi les esprits qui tentaient la révolution littéraire, comprenant la situation, essayaient de ramener l'admiration publique vers Ronsard et Du Bellay ; mais qu'étaienl-ce que Ronsard cl Du IJella\ ? Ltaicnl-ils, comme

Montaigne et Marot , les représentants exacts de la France et de son génie, nos Sliakspearc ou nos Bacon ? >on , certes ; ils étaient fort italiens, très-latins et un peu grecs. Là était le malheur, là l'impuissance de notre réforme , là aussi la puissance et le succès de la réforme anglaise.

Quiconque voudra jouer un rôle supérieur dans nos annales littéraires nous ramènera autant que possible à cette sève de génie qui nous distingue des autres races, et qui se retrouve, brillante, limpide et caustique, chez Voltaire et iMarot, comme chez Molière et d'Aubigné, Montesquieu et Fontenelle. Cette sève, c'est le jugement net, critique, rapide, la facilité de tout comprendre, de tout communiquer, de tout mettre à sa place et dans son ordre. Quiconque a possédé ce talent a été éminemment français. On ne peut nous rendre de plus grand service que de nous débarrasser des scories étrangères, tout en nous faisant profiter des acquisitions et des conquêtes du génie étranger. C'est ce qu'ont fait, toujours fidèles à notre instinct national, elles amis de Boilcau en 1650 , les Montesquieu et les Voltaire un siècle plus tard. Quant aux Ronsard qui ont écrit en grec, aux Saint-Évremond qui ont écrit en anglais , aux modernes qui voudraient écrire en allemand , leur succès est imjwssible.

Vers 1650, la France intellectuelle avait donné l'exemple d'une transformation étrangère. Nous n'écrivions plus alors en français, mais en espagnol ; madame de Motteville, A'oiture , Balzac , Richelieu , se servaient d'une langue castillane qui n'avait que le simulacre français. Il fallait l'arracher à trois pédantismes , à la manière italienne d'Achillini , à l'ampoule espagnole de Marini, à rhellénisme de Ronsard; de même la prélcnlion de Dorai, la fadeur des imitateurs de rétrarque , la pâle iliéloriiiue de Loiigin , imité par Blair,

réclamaient au xviir sii'clc, en Anglciorre, la main des réformateurs. Boiliau , Racine et Molière rappelèrent le génie national à sa vérité et à sa source ; leur rôle et leur œuvre sont ceux de Soulhey, de Coleridge , de Charles Lamben 1793.

Entre Shakspeare et Pope il y a un monde. Entre Baïf déilié et Boileau maudit , il n'y avait pas de dilTérencc d'école ; il n'y avait qu'une différence de talent. Renverser Voltaire pour édifier Ronsard , c'était ne rien détruire et ne rien créer ; Ronsard était le père légitime et farouche de Racine et de > oliaire. Les fils avaient été plus français , plus purs , moins pédautesqucs que les pères , mais la descendance restait irrécusable. En vain eut-on demandé à la France de briser cet instrument poétique , modelé par Ronsard sur le type grec, instrument dont il avait tiré des accords inégaux, et que d'autres avaient merveilleusement exploité. La tragédie de Jodclle, de Ga^nier, de Rotrou, c'est la tragédie de Racine. Ici elle a des haillons jwur langes , c'est son pauvre berceau ; là elle se drape dans l'élégance de la pourpre, c'est sa splendeur. Devait -on espérer que nous adopterions, après dix siècles, le point de vue gerniani(iue ? Impossible tentative. Nos voisins avaient poursuivi une réalité ; nous , une chimère ; nous sommes classicjues malgré nous. A force de continuer la chasse aux fantômes, de chercher une nouveauté qui n'était pas neuve, une originalité qui n'était pas originale et une France littéraire qui n'était pas française , élevant d'une main ce que l'on détruisait de l'autre, classiques en se moquant des classiques, étrangers en adorant la !■ rauce ; à force de s'abreuver de celle innocente et dangereuse ivresse , on a fini par se dégoûter de tout , de l;i révolte comme de l'ancien régime. Ce que nous devons craindre aujourd'hui, c'est l'ex-

ces de la rcaclion, le dédain de la liberté de l'esprit; l'excès appelle l'excès. Après l'égalité du citoyen Robespierre, l'empire du grand Napoléon ; après les or;j;ics le remords. « Allez donc, enfants (dirait le ïimon de Shakspeare), traversez la liberté , puisque vous ne pouvez vous y tenir. Prostcrnez-vous connue des esclaves et baisez les tapis du sultan , après avoir joué les satrapes. Vous venez de maudire Racine ; vous allez adorer tout-à-l'heure son bâtard Campistron. Vous aviez le vertige et le délire avant-liicr, demain la timidité va vous reprendre. J'entends déjà la petite clochette des bouffons et le grelot de la satire facile ; vous allez recommencer contre Shakspeare la bacchanale mise en train contre Racine. On vous permet la puérilité de vos retours ; vous permettrez la pitié à ceux qui vous voient. »

Laissons à Timon ses accens amers , que notre Lamb ne lui aurait certes pas empruntés à propos de choses littéraires. Il s'est vu dédaigné pendant plus de dix années sans se plaindre et sans s'étonner. Jusqu'en 1815, pas un éloge ; à peine une mention dans les journaux avait ébruité son nom. Pas un petit coup de trompette pour ce talent fin et supérieur. Même les amis de Lamb, à l'exception de Souihey et de Goleridge, grands esprits qui le comprenaient, s'occupaient assez peu de 1 humoriste , dont les singularités innocentes étaient plus connues que son talent. Il avait cependant son petit monde, composé d'un seul homme. Talfourd , alors jeune et d'une grande délicatesse d'esprit, lui avait consacré un article dans le Pampldciairc de ce Valpy dont j'ai parlé. Lamb^ introduisant Talfourd auprès de Wordsworth , lui dit : « Je vous présente mon public. »

Le gros du peuple qui Ut eut quelque peine à se rapprocher de Lamb. Lamb avait pris la réforme trop au vif et au

sérieux , sans concession et sans tempérament. Son retour à l'ingénuiio de la penst-c et h l'antiquité fière de l'expression était d'une franciiise déterniinée ; dans les petits chefs-d'œuvre qu'il ïious a légués , c'est lui qui a pris le plus résolument ce parti de l'insulte aux procédés d'imitation embrassés par Mason , llaylcy et les coryphées du siècle précédent. De l'étude ])édanlesque, Lamb revenait à l'étude de l'homme ; des pastiches , à la nature.

C'élait nouveau. L'aulcur même de Junius , le roi de ce temps-là , est artificiel. Je ne lui reproche pas son amertume, c'est la sève delà polémique; ni son injustice, c'est le fond du combat politique. Mais son antithèse a toujours deux tranchants, sa phrase a toujours deux pointes, sa métaphore a toujours deux lames curieusement forgées. Tout cela brille, et cependant on voit le mensonge et le labeur. Cette forme et ce talent, tout extérieurs et factices, auxquels le public était accoutumé, étaient fort éloignés de Lamb, qui se peint lui-même lorsqu'il parle d'un de ses vieux et chers auteurs : « A sweet , uiiprciciuliny prcttijviminer'd matterfid creaiiire, sucking from every flowcr, maliing a floivcr of cvenj tking ; — une douce créature , aux formes élégantes, ne prétendant à rien, pleine de suc, picorant sur toutes les fleurs, et faisant de toute chose une fleur. » Il advint qu'un critique du Qaaricrh/ , rendant compte des produits les plus récents de la littérature anglaise, non seulement sauta à pieds joints par-dessus notre Lamb, mais lui lança la ruade suivante : << Je ne crois pas devoir nommer une sorte d'idiot qui marche à la queue des réformateurs , et qui a fait des sonnets dignes de sa prose, et de la prose digne de ses sonnets. » Lamb ne s'indigna pas. 11 élait accoutumé au train des choses humaines.

§ IV

Lamb dans le monde. — Ses rapports avec Godwin et Coleridgc. Sa sœur Brigitte.

Le sort lui avait prodigué les mauvaises chances, comme pour le punir de celte dose exagérée de sensibilité , de grâce "et de talent, dont il était doué. Son bégaiement l'éloignait de la chaire sacrée , où il eût occupé une noble place. Sa tournure liétéroclile ne lui permettait guère d'espérer les consolations de la sympathie féminine. Commis dans les bureaux de la Compagnie, il n'entendait autour de lui que discours bizarres , et ne voyait que mœurs antipathiques. « Ici , dit-il à Coleridge , personne ne sait le nom de Cowper ou de Burns. Ils rient quand je lis le Nouveaaïeslamcnt. Ils parlent une langue que je ne comprends pas; je cache des sentiments auxquels ils ne comprendraient rien. Je ne peux causer qu'avec vous par lettres et avec les morts dans leurs livres. Ma sœur est une compagne adorable, mais ce n'est plus une compagne, c'est moimême. Nous n'avons rien à nous apprendre mutuellement. Nos connaissances , nos plaisirs viennent des mêmes sources. Nous avons lu les mêmes livres , vu les mêmes gens, fait les mêmes choses et contracté les mêmes goûts. Elle est malingre comme moi ; je suis ami delà solitude comme elle. Dans notre petit cercle de devoirs et de relations, sans amis , presque sans hvres , pieux l'un et l'autre , mais n'ayant pas l'habitude des pratiques dévotes , nous sonimes bien isoles, et il nous faut des lisières pour que nous ayons

le courage de marcher encore. Continuez, cher Coleridge, à vous souvenir de nous, et à nous laisser voir que vous vous souvenez de nous. .Te ne puis ajouter à votre bonlieur que ma symi)alhio. >ous pouvez bien davantage pour le mien , vous pouvez m'apprendre la sagesse. » — « Je n'ai rien à vous écrire , dit - il dans une autre lettre , point de sujet à traiter ; je ne vois persoinie. .le reste assis, je lis^ je me promène seul ; je ne sais , n'apprends , n'entends rien. Quant à la gloire , elle ne pense pas à moi , ni moi à elle. Je ne suis pas né dans mon lemps ! » — Pauvre Lamb ! tout ce qui est exquis et rare n'appartient pas à son temps, — mais au Temps.

Dans sa première jeunesse, une jeune quakeresse, d'une figure charmante et d'une vivacité d'esprit que rendait plus piquante la sévérité du costume et des mœurs , Ileslhcr Savory, lui avait inspiré un sentiment vif et passionné qui l'avait captivé plusieurs années ; le pauvre homme , par son bégaiement incurable et sa disproportion bizarre, n'avait jamais osé l'avouer à celle qui en était l'objet. Hesther demeurait à Penlonville ; tous les matins d'été, clic se promenait sur le mail. Lamb ne manquait pas de s'y rendre , sans jamais lui dire un mot de son amour, (^e fut une grande épreuve , on peut le croire , que celle passion , ce silence et cette conscience , humble infériorité, chez une àmc aussi tendre et pour un homme aussi supérieur. Cette torture , à laquelle il survécut et qui le désabusa pour toujours, fut mère de ses plus aimables et de ses meilleures poésies. Quand il les recueillit et les publia, il écrivit à Coleridge ; « Ainsi, je dis adieu , cl sans plus de pompe, à un amour cruel qui a régné si royalement et si longtemps sur moi ; c'est ainsi que je le couronne de lauriers , que je le renvoie tiiomphalemcnl , et que je le

mets solennellement à la porte , heureux et bien joyeux do ne plus ressentir cette faiblesse. Je suis marié au sort de ma sœur et de mon pauvre vieux père , cher Colcridgc ! » En 1803, lorsque lleslhcr mourut, la poésie et l'amour se réveillèrent dans le cœur de Lamb, et produisirent ce charmant poème, qui se terminait par deux stances que le calme apparent de la lUciion rend plus touchantes :

« Vous êtes donc partie avant moi, ma piquante Toisinc, ma belle Ileslher ? partie pour le pays silencieux et inconnu ! Ah ! vous revcrrai-je encore, Hesther, comme autrefois, par quelque matinée d'été ? Retrouverai - je cette lumière joyeuse de vos regards, qui marquaient de bonheur toute une journée, — bonheur ineffaçable, avant-goût du ciel, pressentiment divin (*) ! »

11 transporta toutes ses affections sur sa sœur, celle qu'il nomme Brigitte dans Iqs Essais cCÉlia, et lui dédia son premier recueil de poésies. On ht ces mots sur la première page du recueU : — « Ces poésies, en petit nombre, filles de l'imagination et du cœur, nées lorsqu'aux heures de loisir la paresse et l'amour les faisaient éclore , je les dédie à Mario-Anne Lamb , ma meilleure amie et ma sœur ! » — Et plus bas , ce sonnet , l'un dos plus beaux do la langue anglaise : — « Amie de mes jeunes années , compagne chère de mes jours d'enfance , mes joies furent tes joies et

(*) My sprightly neighbour, gone bcfore To Uiat unknown and silent shorel Shall wc not niect as heretofore

Soine suiumcr niorningj?

Wlicn fiom iby cbecrful eycs a ray Hath slruck a bliss upon the day A Lliss tliat would nol go away, A sweet forcwarning l

mes peines tes peines. Tous deux pèlerins pauvres, nous marchâmes du mOmc pas dans ce rude chemin qu'on nomme la vie. La roule est solitaire et dure. Égayons-la de notre mieux par quelque chanson joyeuse et quoique bon conte d'autrefois. Ainsi font les voyageurs, faisons de même ; nous parlerons aussi des chagrins qui sont passés , des douleurs que Dieu a guéries, des grâces accordées par lui, et de son amour tempérant sa justice (*)... »

Cette sœur, qui était un fac-similé de son esprit et de ses goûts , le consola et le soigna avec ces merveilleuses ressources de dévoûment que les femmes connaissent. « Je ne peux guère vous dire, écrit-il à "NVordsworth, tout ce que je trouve en elle ; personne ne me comprendrait. J'ose à peine la [louer; ce serait me vanter moi-mOme ; d'ailleurs elle ne le voudrait pas , et je ne puis lui rien cacher. Elle est plus âgée, plus sage, meilleure que moi; quand je veux oublier mes sottises et mes fautes , je pense à elle. Elle partagerait tout avec moi , la mort comme la vie. Je l'ai taquinée, je l'ai fatiguée, depuis bientôt cinq ans, de mes incroyables façons d'agir, et tout cela n'a fait que l'enchaîner plus profondément à mon existence , telle

(*) Fricnd of niv carliost j ears, and cliildish dajs, My joys, niy sorrows thon witli me hast sliarcd, Coiiipatiion doar; aiul \ve alikc liavc fured, Poor pilgrims wc Ihrough life's uiicciual ways. Il were unwisely doue, sbould \vc refuse To clicer our palh, as feally as we may Our lonely patli lo cliccr, as Iravellers use, M'illi nierry song, quaint laie talc or roundelay. And \ve will someliincs lalk past troubles o'er, Of mercies show n, and ail our sickncss lieaPd And in his judgiueuls God rcmcmbcrin;,' iovc, etc.

quelle. Ma pauvre Marie a vu, il y a huit jours , dans une vente publique, une sainte FamiUc de Léonard de Vinci, et a fait ces petite) vers sur un grand tableau :

Maternai Ladv, willi tliy vlrgin grâce, Ilcavcn-boni lliy Jésus scemelli sure,

And Ihou a virgin pure.

Lady niost perfect, when lliy angel face Men look upon, Ihey wish to be A Calholic, Madonna fair, to worship llicc (*).

Cette âme ingénue, qu'une sensibilité délicate avait toujours dominée, ne pouvait souffrir le jargon sentimental. Un jour Colcridge , dans un de ses poèmes élégiaqucs , l'ayant nommé mon doux Charles , avait plaint « ce triste prisonnier de Londres, le plus sensible des hommes, qui du fond de son cachot devait regretter si amèrement la nature, i) Lamb se fâcha tout de bon. « Ah çà ! dit-il , ne m'imprimez plus de celte manière, et ne me faites pas si tendre. Mes vertus sont hors de sevrage; toutes vos épithètes larmoyantes m'affadissent le cœur, et je ne veux pas porter d'affiche sentimentale, s'il vous plaît. »

Il fut exposé, comme nous le sommes tous, aux petites avanies de la vie pubUque et littéraire. Il eut son insulteur, son calomniateur, son parodiste et même sa caricature. Dans une gravure où le fameux Gillray avait donné une tète d'âne à Coleridge, Lamb se trouvait orné d'une tète de crapaud, et son ami Soulhey d'un occiput de gre-

(*) « Mère et noble femme, vierge gracieuse, oui, ton Jésus semble fils de Dieu; oui, tu semblés pure comme la chasteté. Dame trèsparfaite, quand on regarde ton visage, on voudrait ôtre catholique et l'adorer, *

294 LE DERNIER DES nUMORTSTES.

nouille. Le soir du jour où celle cariralurc avait paru, Godwin, grand écii\aia doué par le ciel du talent de ne rien dire et de ne rien faire h propos , et qui ne paraissait guère dans un salon «pie pour y i)rali(pior les silencieuses combinaisons du uliisl , rencontra Latnb, avec lequel il entama une discussion assez vive. Godwin n'était pas de force à la soutenir ; les charmantes saillies de Lamb , ses caprices, ses épigraramos fines et ses arguments cachés sous une ironie enfantine déconcertèrent bientôt le philosophe , qui s'écria d'un ton fort cynique : « Ah çà , monsieur Lamb , êtes - vous crapaud ou grenouille , ce soir? — Je suis mouton (Lamb), et je vous tends les pattes, » répondit Lamb en souriant. Ils restèrent fort bons amis.

Celte patience angélique, que je retrouve dans son style pur, forme, concis, courageux , fut mise à l'épreuve par plus d'une barbarie et d'une amertume. 11 faut lire le récit de sa jeunesse dans sa description de Christ-Hospital, et de ses jours de congé quand il était écolier. « J'en ai gardé, dit-il, la vive mémoire. Jamais les longs jours de l'été ne reviennent sans m'apporter ces tristes et ineffaçables souvenirs. J'en suis obsédé encore aujourd'hui. On nous niellait à la porte, tout bonnement, pour la commodité et l'agrément des maîtres, et nous pouvions faire ce qu'il nous plaisait de notre temps, que nous eussions ou non de l'argent dans nos poches, des amis , ou seulement la ville de Londres et ses rues désertes pour y courir. Je me rappelle mes excursions forcées et nos parties de natation dans le New-Hiver , pendant que de plus heureux allaient trouver le toit paternel et s'asseoir h la table de la famille. Gais comme des hirondelles , nous nous envolions à travers la campagne et nous menions habit bas sous la

première ardeur du soleil ; puis c'étaient des jeux sans fin et des cbattements de jeunes truites dans le courant des eaux iVaîclies. Nous f^agnions de l'appélit , hélas ! un appétit fort inutile ; la plupart d'entre nous étaient aussi légers d'argent que possible, et notre morceau de pain matinal ne pouvait pas nous mener loin. Les bœufs dans la prairie, les oiseaux dans le ciel et les poissons dans l'eau trouvaient leur pàiure accoutumée. Pour nous qui n'avions rien, la beauté même du jour , l'exercice, le sentiment de la liberté, aiguisaient encore cette faim terrible et déplacée. Oh ! quelle langueur et quel épuisement , lorsque , la nuit tombée, nous revenions trouver le souper attendu , moitié joyeux et moitié tristes de dire adieu à ces heures d'une hberté douloureuse ! »

« — Ou ne sait pas assez, ajoute -t -il, combien les hommes sont barbares quand ils sont à la fois esclaves et maîtres ; sous - tyrannie où la bassesse se mêle à la férocité, cruautés de petits Néron !... » Et il les raconte avec ce mélange adorable de mélancolie piquante, d'amertume qui pardonne et de grâce joyeuse ; admirables dons, moins de son talent que de son âme Les traits les plus comiques sillonnent ce récit charmant et triste ; il faudrait tout citer, par exemple le portrait de ce maître violent qui avait deux perruques , la perruque colère et la perruque des bons jours. — « Celle-ci était sereine , poudrée à neuf, de bon augure et souriante; quand elle paraissait, une longue traînée de sourires courait sur nos bouches d'écoliers, et nous fermions bruyamment nos hvres, en regardant flxement cette heureuse perruque. L'autre, mal peignée, terrible, rouge, jaune, défaite, nous parlait de fréquentes et sanglantes exécutions; jamais comète n'a prédit plus juste : le bonhomme avait la main lourde. » — C'est

de ce bonhomme que Laïuh dit si plaisamment : « Il mourut, et irès-dévolcmcnt. Si de petites anges l'emportèrent au ciel, comme c'est la coutume, je souhaite qu'ils n'aient eu que des ailes et des tètes, mais pas ; sans quoi, certainement L.,.. leur aurait donné le fouet chemin faisant. » A côlè de ces saillies si drôles , vous trouvez exprimés, avec une simplicité qui en cache la profondeur, d'admirables résultats de philosophie pratique sur les caractères dans l'enfance, leur développement, leur diversité, sur l'adolescence et l'éducation du pauvre , sur la cruauté et l'imprévoyance sociale à cet égard. Il n'a pas gardé de rancune. « Je ne reviens point sans plaisir , dit-il quelque part, à ces premiers jours pauvres de ma vie , qui n'a jamais été riche , à ce printemps désert de ma jeunesse, quand l'espérance faisait marcher devant moi sa colonne de flamme. Hélas ! l'âge mûr n'a plus devant lui pour le guider que la colonne de fumée ! »

Ceux qui l'ont le plus rudement éprouvé , ce furent les éditeurs. Malheureusement Lamb n'avait pas rencontré comme Godwin un de ces commerçants qui ne se contentent pas d'être matériellement probes , mais qui ont l'âme élevée. Ce n'est pas un fait nouveau dans l'histoire littéraire que la sympathie , je ne dis point généreuse , mais noble et naturelle , entre ceux qui fournissent au génie ses moyens de communication avec le public , et le génie luimême ; et les Mauuce , et les Aide , et les Ltieune , et en Angleterre les éditeurs de Godwia , de Thomas Moore , de W'aiter Scott (*) , ont assuré la fortune de leur maison , en

(*) La maison Ballanlyne ne s'est perdue que par raccroisscment démesuré de ses alTaires : les romans de Scott l'ont soutenue dans sa ruine raOme,

s'associant d'une mani(''rc intime et sur un pied 6p;al avec les talents qu'ils enrichissaient. Lorsqu'une ni('ditation trop ardente ou une étude trop soutenue avait fait négliger aux Érasme, aux Bayle , aux Spinosa , et récemment à Godwin, à Scott, à Burke, à Thomas Moore , le soin de leur richesse, c'était chez leurs éditeurs que se radoubait cette chaloupe , qui se remettait en mer et rapportait à l'un cent mille sterling pour un poème, h l'autre une maison de campagne pour un roman. Lamb, timide, studieux et capricieux, n'avait trouvé que des corsaires. Son talent exquis et supérieur le laissa pauvre et dépendant ; il travaillait sa pensée plus que son succès , et il aurait fallu à un éditeur une supériorité bien rare pour deviner le parti qu'il y avait à tirer de son charmant génie. Les tristesses du talent et ses naturelles infirmités, jointes, chez Lamb, aux mauvaises chances de la fortune, ne trouvèrent de sympathie que chez ses égaux, les grands esprits de l'époque, Southey, Coleridge, AVordsworth : sympathie stérile ; les braves gens qui imprimaient ses œuvres et qui connaissaient sa délicatesse lui jouaient tous les tours du monde. Ils faisaient composer sous son nom des pages misérables qu'ils lui attribuaient et qui paraissaient dans leurs albums. Ils lui renvoyaient sans les payer quelquesuns des plus délicieux vers qu'il ait composés, sous prétexte que le public n'était plus de ce goût , que la décence et les mœurs exigeaient un coloris moins vif, une sensibilité moins expansive. Et le pauvre Lamb écrivait à Procter (*) : « Mes éditeurs m'apprennent que je deviens indécent; cela m'étonne. Je ne m'en doutais pas. Je croyais

{*} Pseudonyme de Barry Comwall, poCle élégant de l'école de Wordswortb.

que mes œuvres en gt'iK^'ral, et en particulier ma Rose^ momie , étaient modestes , voire même assez morales. Quand j*ai reçu la lettre qui m'annonce le refus de mes maîtres pour crime d'immoralité, je me suis écrié tout naturellement : « Au diable les contemporains 1 Dorénavant je n'écrirai plus que pour mes aïeux I » — Il laissa faire ces cliers messieurs , et il eut raison , ils étaient plus forts que lui ; mais quand un de ses amis, homme de talent et quaker, Bernard Barton, voulut quitter sa boutique pour vivre du métier des lettres et se soumettre à cette horrible loi de la littérature marchande, Lamb lui écrivit : « Jetezvous du sommet d'un rocher sur des piques aiguës , cela vaut mieux. Ne vous restàt-il que cinq minutes de loisir, profitez-en, jouissez-en plutôt que de devenir l'esclave de ces doux messieurs. Ils sont plus Turcs que des Tartares et plus ïartaros que dos Turcs, lorsqu'ils ont un pauvre écrivain à leur merci. Jusqu'à ce jour ils ne vous ont pas tenu ; craignez leurs griffes et sauvez-vous. Je ne connais pas un être, devenu le nègre de ces rois , qui ne préférât être tisserand , vannier , savetier, rémouleur. Vous ne savez pas quels rapaces personnages ce sont ! Demandez à Byron, à Southey, aux meilleurs et aux plus grands. Oh ! vous no savez pas, puissioz-vous no jamais savoir les misères d'une vie gagnée à la pointe de la phune , l'esclavage effroyable que c'est de dépendre d'un libraire , de faire de sa cervelle une écriioiro, un pot \\ bière et un objet de spéculation pour autrui ! D'aiUeurs tout éditeur nous hait et doit nous haïr : il a l'argent, nous avons la gloire. Il est très-satisfait quand nous mourons de faim ; cela le venge et l'assure de son pouvoir. Nous sommes leurs ouvriers, et nous leur volons la considération et le crédit! Ils nous tordraient le cou pour mettre un denier dans leur poche !

LE DErxNIER DES HUMORISTES. 299

A votro comploir, cher lîarton, et fuyez la vie littéraire ! » Un aiiailièine aussi foudroyant ne peut être équitable, mais il faut bien que cette violente sortie ait quelque fonds de vérité; peu de temps auparavant, le même I?;irton avait reçu de lord Byron les mêmes avis : (( Ne vous fiez jamais au métier d'auteur ; faites-vous indépendant , afin que l'on vienne h vous. Si vous restez, dépendant, vous saurez ce que c'est que de vendre sa pensée à qui la méprise. » Malgré ces déboires, Lamb se taisait. Il était commentateur, traducteur, annotateur, essayiste, et n'arborait pas écriteau de génie. Il collaborait aux journaux modestement , toujours fort maltraité par ceux qui, en Angleterre (à Dieu ne plaise que je médise de la France ! ) , ne jettent l'argent et n'offrent de révérence qu'à ce qu'ils redoutent. Il a passé simplement, doucement^ timidement, presque sans renommée. Il survit à ceux qui le dédaignaient ; et après lui , quelque bon qu'il fût, il en a flétri plusieurs ; — juste et définitive vengeance (*)!

(*j Ce sont les critiques les plus distingués de l'Angleterre qui ont asssuré à Charles Lamb sa place définitive. Il faut consulter ù ce sujet non les recueils intéressés ù faire valoir leurs protégés vivants maisHazlitt, Colcridgc, Soutlicy, Macaulay, Allan Cuiiinghaui. En général, chacun des éditeurs importants de Londres est possesseur d'une revue dans laqu"llc il a soin do prôner sa marchandise ; les libraires qui publient les œuvres des plus médiocres romanciers, publient aussi quelque Revue, qui leur sert d'arme défensive et offensive. Quant aux œuvres de Lamb, le jugement le plus exact que l'on ait prononcé sur elles est contenu dans ces paroles de Talfourd. « Afler having encountcrcd long dérision and neglcct, they hâve lakcn Iheir place amoiig llie classics of his langunge. They stand alonc at oucc singular and dclightful. »

300 tE DERNIER DES HUMORISTES.

Ses plus remarquables Essnys sont relatifs h Londres et aux mœurs de la Métropole. Au centre de la ville, et de ce cœur commercial qu'on appelle la Cité , il triomphait. Il s'était associé à celte cité, il vivait de la vie cocicncy, de la vie badaude ; chaque borne du trottoir et chaque pavé du chemin lui apportaient un écho agréable. Il n'avait pas comme Jean-Jac([nes, an(|uel il ressemble par les bons côtés, transformé sa sensibilité en égoïsme, et créé pour son usage un moi immense , toujours vibrant , éveillé , avide , susceptible , souffrant , blessé , insatiable ; au lieu de concentrer sa sensibilité en lui seul, il l'avait épandue et versée au dehors. Mercier boiuict-dc-nuù, la parodie de Jean- Jacques, et Rétif de La Bretonne, cette horrible caricature de Mercier, peuvent, de quelque façon grossière et débraillée , nous donner une idée faible et lointaine de l'attachement de Lamb pour Londres , sa ville natale. Ce qu'il a surtout peint et analysé , ce sont les petits asiles inobservés, les vieux recoins ignorés , les cachettes curieuses , les ruines intéressantes; de ces curieux tableaux, il a fait des chefs-d'œuvre.

Il a aussi écrit de la critique, jamais amère, jamais dure. C'est lui qui a le premier indiqué le vrai mérite de Shakspeare, mérite de philosophe et d'observateur plutôt que de metteur en scène. Comme ïieck en Allemagne, il a ravivé la critique par la sensibilité. S'il eût disposé hbrement de 8a vie, il eût fait renaître la douce et profonde ironie dont Cervantes possédait le secret ainsi que La Tontaine. Cette ironie ne ressemble ni au coup de dent de Boileau ni à la morsure des deux serpents qui se nomment Swift et Voltaire, ni au coup de fouet léger dont Sterne vous effleure comme l'enfant des rues frappe le passant. Lamb a donné plus d'un exemple de ce talent rare.

On sait combien la loi anglaise est compliquée et obscure, et par quel extraordinaire mélange de mots normands, de coutumes féodales , de lois romaines, d'usages municipaux et de décisions contradictoires, les Anglais suppléent à l'absence d'un code. Dans une lettre à Procter, Lamb, inventant un procès imaginaire, se moque admirablement de ce chaos obscur.

« Imaginez , cher ami , qu'une aiïaire viont de m'advenir, laquelle m'embrouille et me taquine à la mort ; je ne sais comment en sortir, et je vous appelle, inutilement hélas ! à mon secours. Si vous ne me tirez de là , je ne me débrouillerai jamais tout seul. Donnez-moi conseil, je vous en prie , vous qui savez à fond la loi anglaise. Voici le cas. La veuve de mon frère a , du vivant de ce dernier, fait un testament par lequel elle me nomme seul exécuteur testamentaire. Elle lègue , par ce testament , quarante acres de terre labourable qu'elle possédait sous covert-baron (*), à l'insu de son mari, ^lle les lègue, dis-je, aux héritiers d'Elisabeth Dowden , sa fille , mais d'un premier lit ; elle les lui lègue en /tf/" simple, mais recouvrable par amende; une propriété inféodée , songez bien à cela , car c'est lu le point de la difficulté. Cette propriété est soumise en outre au Icet et au quit vent. Toutes les précautions sont prises dans l'acte, pour que le mari, Isaac Dowden, ne puisse pas se rendre maître de la propriété. Ce même mari , de son côté, étant venu à mourir aux Indes Orientales^ a laissé un autre testament, qui lègue cette même propriété aux héritiers de son corps, non enfants de sa femme, car il paraît que la loi du pays permet aux enfants naturels d'hériter.

(*) Termes de jurisprudence anglaise; « covert, » « l'abri, « baron,* mari {yaron en espagnol).

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