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s 02 LE DERNIER DES ITUMORISTES.
Les tribunaux indiens avaient été saisis de la cause, que l'on a renvoyée, par un ccr(ioran\ devant l'échiquier d'Angleterre, Étant exécuteur, dois-je poursuivre ici ou renvoyer la cause aux suprêmes sessions de Bengalore, ou encore demander le renvoi devant le conseil privé ? C'est Ih la question. Comme tout le petit avoir d'Elisabeth Dowden s'y trouve engagé, je veux prendre les moyens les plus convenables et les moins coûteux de la tirer d'affaire. M. Burney pense que nous trouverons un précédent de même nature dans l'ouvrage de Fearn, On contingent rcmaimlers , chap. CLXX, sect. 15. Lisez ce chapitre à tète reposée, mon cher ami, et dites-moi ce que vous en pensez. La difficulté gît dans le pouvoir que le mari a ou n'a pas d'aliéner in usum^ l'inféodation dont il était saisi ne se trouvant que collatérale, etc., etc. »
Procter fut dupe de cette mystiûcation sérieuse. Lamb s'est moqué avec la même douceur enfantine et profonde des théories de Gowin, des fureurs de Cobbctt , des audaces de Southey, son ami, des investigations métaphysiques de Coleridge , des symboles et des symbolistes allemands : « Ces messieurs trouvent partout des types et des symboles ; à les en croire, il y aurait une allégorie dans l'alphabet, un mythe dans bonjour et bonsoir. L'honnête Don Quichotte se tourne en mythe. Moi, j'aime autant croire qu'Agamcmnon signifie le taux de la rente, et que le divin Apollon est un autre mythe représentant la mercuriale des blés pour la semaine passée. De ce que l'Espagne regorgeait de romans de chevalerie , ce n'est pas une raison de penser que Cervantes ne pouvait pas sourire en les lisant ; et de ce qu'il était profondément imbu et imprégné de leur essence, il ne faut pas conclure qu'il n'avait point envie de s'en moquer. » Même dans ses lettres familières,
on retrouve ce (jue les Anglais appellent humour, peut-être le plus haut point du génie (*) ; le sentiment de l'infini entrevu dans les petites choses, le signe de la disproportion incurable entre nos misères et notre àmc immortelle, entre nos désirs et nos impuissances ; l'échappée do vue qui nous montre le ciel par le soupirail d'une caverne. Lamb, qu'il parle d'un tailleur ou d'une épopée , ne perd jamais la simplicité. « Cultivez la simplicité, dit-il à Coleridge, l'art n'admet rien de pénible dans la forme. Je ne connais pas de serres chaudes au Parnasse. Tout doit venir de soimême, naïvement et simplement , au grand jour du soleil. Les plus modestes boutons sont charmants, et l'expression tout ingénue nous ravit quand elle vient d'elle-même s'épanouir sur la tige. »
Souihey lui avait envoyé son grand poème oriental , ce Kehama , l'incarnation britannique du Mahabharat et des Vedas, œuvre pleine d'une liberté qui s'évapore en licence, d'une grandeur qui brise les limites du monde , d'une facilité de versification et de langage cpii se perd en diffusion et en mollesse. « Savez-vous , dit Charles Lamb à son ami Southey , qui venait de lui adresser cet ouvrage, savez-vous que je me trouve mal à l'aise dans votre épopée ? Mon pied ne pose pas au milieu de ces immenses espaces ; ces systèmes indiens me gênent; vos précédents travaux me semblaient plus confortables. J'ai l'imagination timide ; je suis là comme un paysan dans un trop grand palais , ou comme un petit oiseau dans le sixième ciel ; je m'y perds. Donnez-moi des dieux qui aient un peu moins de soixante bras et des espaces que je puisse mesurer de l'œil. Je me trouble et nage misérablement dans ces latitudes incommensurables. •>
(*) V, plus haut, les Humoristes et les Excentriques.
30/i LE DERNIER DES HUMORISTES.
Si naïf, si simple, si pauvre, si bizarre, héj^ayant, sans crédit , sans forlunc et sans appui , que serait devenu Lanib, esclave de son bureau et de ses livres de compte, si d'honnêtes et de nobles cœurs ne l'avaient apprécié , soutenu et consolé? L'Ar)gleterre de cette époque gardait encore une certaine saveur sauvage et bizarre (*) qui favorisait les excentricités du talent. Lamb aurait eu peu de secours à espérer d'une civilisation plus polie, plus avancée, moins indulgente, et qui n'eût pas donné place et droit d'asile aux étrangetés du génie ou aux cpavcs de la fortune ? Il y serait mort dans un grenier , au milieu des rires sardoniques de ses amis les plus tendres. Que n'aurait-on pas dit de sa pauvreté, de ses dépenses en vieux livres, de sa vie intime passée avec sa sœur, si les (^oleridgc et les Souihey ne lui avaient fait un rempart de leur amitié tendre et constante ?
Les vieilles civilisations sont si crédules au mal, si fausses et si lâches, si bassement prosternées devant la fortune , si étourdies et si féroces , si dignes de l'anaihème d'Alfieri, quand, en 1789, il criait aux Parisiens par la portière de sa voiture : « Adieu, tigres qui êtes des singes, et vous singes qui êtes des tigres! » La légèreté de nos malices et la lâcheté inexorable envers la faiblesse sont les mêmes à Londres qu'à Paris; mais Lamb eut le bonheur de rencontrer quelques âmes d'élite.
Il faut l'entendre raconter son émancipation inattendue « Je me croyais depuis longtemps, dit-il, peu
propre à l'emploi de commis, et l'idée de mon incapacité me remplissait de terreur. .l'"n maigrissais ; j'attendais une crise ; ma servitude . ^umitive envahissait
(*) V. plus haut, Uistoire humoristique des Humoristes, p. 20»
mon sommeil , et l'esclave du jour devenait par terreur le serf de la nuit même. Je m'éveillais en sursaut, rêvant à une addition manquée, à une erreur dans la colonne des mille, à une tache d'encre sur un total. Mes cinquante ans allaient sonner ; me racheter devenait impossible ; nul es- |K)ir. Je m'étais incarné à mon bureau ; ce bois fatal m'était entré dans l'âme.
» Mes confrères me plaisantaient quelquefois sur mes craintes et ma pâleur ; je ne savais pas que les maîtres de cet empire (*) en eussent la connaissance ou le soupçon. Enfin, le 5 du mois dernier, (jour à jamais mémorable dans mes annales), L...., sous-directeur, me prit à part et me dit : 0 Seriez-vous malade? Je ne vous trouve pas bon visage, n — Je convins que je soulTrais un peu , mais je prétendis que cela se remettrait, que j'irais mieux bientôt , tant j'avais peur de voir tomber le hen qui m'enchaînait à l'ennui, mais aussi à la vie. Il me quitta en prononçant quekjues mots de consolation et d'amitié ; l'épine restait enfoncée dans mon sein : on ne se fiait plus à moi , je me repentais de mon imprudent aveu , je venais de fournir des armes contre moi-même , je me voyais congédié. Ainsi se passa une semaine de profonde anxiété, la plus affreuse semaine de ma vie, et, le 12 avril, vers huit heures, commo je quittais ma table, on m'appela , et je dus comparoir devant les directeurs assemblés dans salle de leur conseil. — Allons, me dis-je, le moment est venu ; on n'a plus besoin de mes services, on va me le dire, c'est fini.
« Ils étaient trois dans ce redoutable cabinet. Je vis un sourire se former et s'épanouir sur la figure ronde de L..., ce qui me rassura un peu ; puis le vieux B... , com-
(*) La Compagaie des Iodes.
inenrant une harangue en forme , me fit compliment do mon assiduité, de ma capacité commerciale. (Diable ! où veut-il en venir ? me demandai-je. Je ne m'étais pas douté de mes mérites.) Puis il s'éicndit sur la convenance d'une retraite, à l'âge où la fatigue des affaires se fait sentir (mon cœur défaillait); et après m'avoir questionné sur mes ressources, mes revenus ((pieslion oiseuse) et mes propriétés, il termina son oraison par une proposition qui me surprit bien da^anlage, et que ses deux graves collègues appuyèrent d'un signe de tèie lent et solennel. La Compagnie, que j'avais si bien servie (sans m'en être douté), m'offrait, avec ma retraite, une pension égale aux deux tiers de mes appoinlemenls, le dernier tiers réversible, après ma mort, sur la tète de ma sœur. Offre magnifique ! .Te ne sais i)as trop ce que je répondis, mais on parut comprendre que mes paroles^, bégayées par l'étonnoment et la gratitude, renfermaient une adhésion sous-entendue , et l'on me déclara que, depuis ce moment , j'étais libre. Ma ré>ércnce fut bégayée et tronquée comme ma réponse, et je retournai chez moi pour toujours. »
Il faut l'ententhe ensuite raconter l'embarras de sa liberté , et comment ce bureau et ce pupitre, qu'il avait exécrés, lui étaient devenus nécessaires, et la stupeur de Brigitte , sa sœur , et ses essais impuissants pour vivre comme un gentilhomme, et le regret de ces congés qu'il avait perdus, sa vie étant devenue un congé universel. Tout cela est d'une finesse de sensibilité qui n'appartient à aucun de ses prédécesseurs; Swift, Sterne, Addison n'approchent pas de cette originalité charmante; ils avaient moins de cœur sans avoir plus d'esprit.
Lamb posséda pendant neuf années la liberté " qu'il n'avait entrevue jusque-là que par une fente, » comme il le
disait. Ses meilleurs ouvrages datent de cette époque. Toujours entouré de sympathie et d'amitié , il vit enfin une douce lueur de renommée couronner sa vieillesse. Eu 183Ù, les suites d'une chute déterminèrent sa mort, presque subite, dans les bras de sa sœur.
En 1789, quarante-cinq ans auparavant, par une matinée de mai, deux jeunes enfants pâles et malades se promenaient ensemble en se tenant par la main, le garçon en veste ronde , la petite fille en sarrau bleu , dans un cimetière de Londres. L'un s'appelait (Charles et l'autre Marie- Anne. Après avoir déchiffré les épitaphes élogieuses de toutes les tombes , Charles se retournant vers sa sœur : « Ils sont tous bons ici! lui dit -il. Où enterre-t-on les méchants? » C'étaient Charles Lamb cl sa sœur. Le même cimetière renferme aujourd'hui ses restes , et leur pierre tunuUaire ne se distingue que i)ar la simplicité. Depuis longtem]>s sa délicatesse avait été blessée de nos sottises funèbres. — « Les cimetières, dit-il quelque part, sont impertinents et absurdes. Leurs éloges fastidieux me soulèvent le cœur, et leurs avertissements insolents me paraissent des outrages. Ces familiarités de la mort sont déplacées , elles me forcent à me sauver de ces promenades mortuaires on le ridicule des vivants coudoie le ridicule des cadavres. — Vous me dites, monsieur le mort, que la vie est courte ! — Je le sais paibleu bien ! — Que toutes les vertus vous étaient tombées en partage ! — Grand bien vous fasse ! — Que je mourrai demain ! — Non piis, mon cher mort ; pas si tôt que tu penses. Je vis encore ; me voici debout. J'en vaux trente comme toi. Respectez les vivants, ô monsieur le mort ! »
J'ai dit combien cette bizarrerie est profonde et ce style pur , concis, merveilleux. Du sein de cet incomplet et de
808 l.L DERMER DES HUMORISTES.
celle iiunclialancc, s'exhale un parfum de vcrilé , de biinl)licilé et de sympalliie qui encliaiile. Personne n'esl moins lioiiimede lellres, personne n'oiihlic plusentièrcnienl l'écriloire el l'édileur, personne n'eM moins pédanlesque. Que de souffrances inlérieures, el de plaisiis cachés , et de larmes Olouiïées, el de voluptés intellecUielles, ont dû précéder el préparer ces délicieuses pages ! Lamb ne vous dil jamais que la moitié de ce qu'il a pensé. Il se conlienl et se ménage. Ce qu'il écrit, c'esl l'involontaire émanation de ces longues el charmantes rêveries, le luxe exquis de son intelligence, — non le produit brûlai et matériel d'un métier qui s'apprend, se vend et se paie.
Mais, bon Dieu ! mon pauvre Lamb! que j'aime tant ! qui a tant d'esprit, de profondeur, de sensibilité, de grâce, dont les pages vivront plus longtemps que les discours de Fox! — ne l'ai-jc point trahi en voulant serAir sa gloire? Je n'ai pu le faire autre qu'il n'était, ni vous oITrir à la place de cet humoriste M. Thomas, de l'Académie française, lequel est bien plus régulier assurément. Lamb ne veut imposer h personne ; ce qu'il pense, il le dil ; il n'écrit que des fragments, il n'a point fait de beaux livres ; on ne sait s'il raille ou s'il pleure , s'il a un but ou s'il n'en a pas. Cette vive et piquante essence d'un génie original ne s'est concentrée ou consacrée dans aucune forme solennelle. Puis, où le classer? quelle place lui faire? comment le juger d'un mot? comment le nommer? Artiste ? il n'a jamais péroré sur le beau dans les arts. Sa\ant? aucune dissertation n'esl tombée de sa plume. Philologue? je ne sache pas qu'un traité de grammaire lui soit échappé. Poète ? il n'a pas cette prétention. Conteur? il ne prétend pas narrer une anecdote. Romancier, dramaturge, orateur? la plus petite intrigue à nouer, la jnoindre métaphore à polir fati-
guerait ses doigts déliés. Il esl loul cela cependant, et plus encore. Il a pris une part très-active dans la l•é^olution littéraire de l'Angleterre, et détrôné G lover et IMerry. Un poète avant Lainb , c'était un gentilliouiinc d'âge niùr, un peu sec, le teint fleuri , la peau ridée, vêtu d'un habit noir ((ue le tenijjs faisait grisonner, portant dans sa poche des poèmes épiipies manuscrits sur papier réglé , cl allant lire ses hexamètres chez les vieilles filles qui s'ennuyaient. Elles lui versaient le thé ; lui se chargeait des hénîistiches. « Quand Ilayley était Apollon, dit quelque part le spirituel "NVilson, l'urne à thé était l'Hippocrène. » Grâce à Lamb et à ses amis, tout a changé. La poésie et le génie ont regagné leur place et l(!ur couronne. C'est enlin dans ses œuvres que se retrouvera le portrait véritable , philosophique et coloré des mœurs anglaises au commencement de ce siècle.
La dernière fois que je l'aperçus, six années après son apparition chez Valpy, il était debout, en contemplation devant une vieille uîasure délabrée qui avait jadis appartenu à Cromwell, et dont les volets pourris, les briques moisies, les plâtres tombés , les fissures chaque jour plus béantes, font encore l'admiration des promeneurs, un peu plus loin que Tottenham-Courl-Road. Il fut bien éloquent devant cet édifice antique, « isolé, disait-il, comme la gloire de Cromwell, et comme elle escorté de deux vieux chênes rabougris c^ui représentent les historiens Kippis et Lingard.» Que de touchants souvenirs il évoqua !
Ombre charmante ! souvenir aimable d'un poète humble et naïf qui a vécu l'ami enthousiaste des plus grands poètes de son temps ! d'un honnne de lettres sans un vice littéraire , d'un homme pauvre sans envie , d'un savant sans pédantisme, d'un prosateur plus vif, plus
lin, plus spirituel, plus varié, plus profond rpic la plupart de ses contemporains, et qui, oublié ou méprisé, attendait paisiblement (pic sa destinée se fît, (juc son lcmi)s arri\àt , (pie le public \inl à lui !
LamI) avait si peu de part aux défauts de l'humanité, qu'il semble, en parlant de lui, que l'on parle d'une chose aimable , d'une fleur ou d'un oiseau des forêts.
C'est Vauvernagues avec une originalité plus marciuéc, une sensibilité plus tendre ; c'est La Fontaine, moins la sensuahté vagabonde des penchants, ({ui, après tout, n'a pas été chez lui une grâce, mais une tache.
(( Si jamais, dit Wordsworth dans les vers qu'il lui a consacrés , si jamais homme fut bon , c'était lui ! » Oh , he ivas good , if c'er a good man liv'd ! — « Chère mémoire ! ajoute le poète , c'est là , sous cette pierre, qu'il est étendu maintenant, h cô\é de la grande ville qui l'a nourri , élevé et vu grandir. Là, il gagnait humblement son pain , soumis aux rigoureux devoirs du négoce, enchaîné au pui)itre noir. Que de fois la pensée d'un temps ainsi perdu attrista son âme ! iMais la récompense était belle ; il gagnait l'indc'pendance , noble mère du bienfait. Grâce à cet esclavage, il pouvait jouir de ses alTections, ardentes comme la chaleur du jour, hbres comme l'air libre ; et le moment du repos venu , précieux moment , il pouvait causer délicieusement avec les morts, ou, le cœur rcmpU de sirapathie pour ses semblables , l'œil vigilant et attentif, parcourir les rues populeuses.
«Ainsi triomphait du sort un génie que le sort et le monde semblaient avoir condamné ; aux heures du loi-
sir il ('■crivail ses pages inspin'es (*) pages baignées de soumes et de larmes, pages d'aïuoiu- et de joie. (**) »
[*) .... Ilere he lies apart,
From the great city where he first drew breath,
Aircctnons, warm as sunshine, frce as air ;
And wlicn llic prccioiis liours of Icisurc came, Knowledge and wisdoiu, gaia'd froni converse sweet Witli books, — or while he rangcd Ihe crowded streets Wilh a kcen eyc and owerflowing heart , etc.
(**) Rcuuc des Detix-Mondcs, juin 1844.
DEUXII'MR PARTIR.