‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 51 sur 61 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

DOCniENTS RELATIFS Al COMTE DE COESTERFIEID ET A SON ÉPOOl'E.

Consulter — Horace Walpole, passim.

— Tbe Lcllers of Philip Dormer Stanhopc , cari de Clics-

terfield, including numcrous letters first publishcd..., etc. ; cdited by lord Mahon.

— Suffolk Papers ("1820, 2 vol.j.

— Lettres de lord Cheslerficld à son fils Philippe Stan-

hopc, précédées d'une notice par M. Amcdée Renée (2 vol. in-12, 18i3) ; Paris.

LE

COMTE DE CIIESTERFIELD.

Caractère et phj'sionomie de lord Cheslerfield. — Mort de son père. — Son cntrce dans le monde. — Bolingbroke.

Le château de Bretby, dans le Dcrbyshire, renfermait, en octobre 1725, deux personnages fort dissemblables : un vieillard austère et morose étendu sur son lit de mort , et un jeune courtisan, son fils, qui venait recevoir les derniers soupirs paternels. Ils s'Otaient toujours mutuellement détestés , et l'on ne peut guère imaginer de caractères moins sympathiques. Le vieux comte (earl) , défiant et ombrageux, ne voulant jouer aucun rôle à la cour ou dans le monde , avait réfugié sa sauvage humeur dans ce domaine antique où « l'orfraie , le hibou et le corbeau tenaient de-

316 LE COMTE DE CnCSTERFIELD.

puis longtemps leurs assises (*) , » et que le fils dépeint de couleurs si lugubres, tout en racontant gaînieni l'agonie paternelle. « Vous ne pouvez , écrit - il à la belle niistriss Howard, la femme à la mode de ce temps, vous ne pouvez rien imaginer de plus odieux que ce donjon qui , par malheur, n'est pas encore à moi , et qui est l'horrible : il me fait l'effet do l'enfer. Mon père , là-bas , pousse des hurlements effroyables, et tombe dans des convulsions auxquelles personne ne survivrait que lui ; les oiseaux de mauvais augure mêlent leurs voix à la sienne, et le peu de figures humaines qui m'approchent sont des figures de damnés. Ma foi ! j'ai beaucoup d'admiration pour ma piété filiale; je suis aussi estimable qu'Énée. Comme son père avait quatre-vingts ans , il en prit soin , sans doute parce qu'il n'avait pas longtemps à s'en voir ennuyé. Le mien est beaucoup plus jeune , ce qui rend ma piété filiale bien autrement méritoire, et j'espère que Dieu me récompensera en m'envoyant quelque Lavinie , ou plutôt une Didon. J'aimerais autant cette dernière; j'en serais plutôt quitte. » Le père mourut bientôt, laissant à son fils, au fameux lord Chesterfield , un titre que ce dernier rendit illustre et un domaine qu'il ne revint jamais visiter. Dans ses lettres, qui remplissent quatre volumes , et dont la collection vient d'être enfin complétée et publiée avec un soin remarquable par lord Mahon , pas un seul billet n'est daté de Bretby ; jamais il n'y est question ni du vieux père, ni du vieux manoir.

Chesterfield, en effet, se détache, par la vie et le style, par ses idées et ses mœurs , des habitudes antiques et féodales ; il rompt violemment avec elles. Il représente en An-

{*) Il Ravcns, sciecch-ows, and briils of ill-omcii... etc. s

glclcirc une civilisation toute factice et nouvelle pour son pays , cette civilisation de boudoir, dont l'histoire est encore à faire, qui prend sa source au moyen-àge , dans les cours d'amour provençales , traverse les palais des princes d'Italie , recueille en Espagne de longues draperies de cérémonial et d'étiquette , s'en débarrasse et vient expirer en France, assez court vêtue et assez peu morale, dans les petits soupers de Marly et d'Auteuil.

Elle a ses héros et ses apôtres ; elle a sa littérature spéciale et curieuse , qui mériterait d'être étudiée ; Pétrarque n'y est pas étranger. Elle nous a donné le sonnet , le madrigal , le discours académique , et la longue kyrielle des politesses et des compliments. A cette littérature se rattachent Voiture pour la grâce , Balzac pour la majesté , sans compter les vieux législateurs de la politesse : en Italie, Balihazar Casliglioue , auteur du Livre du Courtisan , et monsignor Délia Casa, son successeur, l'auteur du Gaiaieo; en Espagne, Gracian, auteur de l'Homme de Cour{*); en France , l'abbé de Bellegarde, Moncrif et tous les précepteurs de belles manières. La vie sociale occupe seule ces écrivains; sous les formes ils ne voient rien, et l'on peut remarquer que c'est toujours vers la fin d'une civilisation brillante que se manifestent de tels phénomènes. Ces professeurs de l'élégance et de la grâce montent en chaire lorsqu'on est parvenu à douter des réalités; quand le scepticisme attaque les croyances , lorsque les formes l'emportent sur le fond. L'Angleterre n'était pas mûre encore pour un tel essai ; sa bourgeoisie professait un calvinisme âpre et résolu , les haines vigoureuses n'étaient pas mortes et Chesterûeld , qui voulut être en Angleterre quelque chose

{*) V, Etudes espagnoles, troisième série de ces Études,

comme Fonlenclle et le président Maupeou , se trompa d'époque et de pays.

L'ami de Voltaire et de Montesquieu , s'il a clé l'ami de quelqu'un, gentilhomme du prince de Galles en 1725 , riiiiippe Dormcr Stanhopo , quatrième comte de Chesterficld , forme donc h lui seul une époque et une exception curieuses dans l'histoire de la société anglaise. Doué , comme on vient do le voir, d'une âme fort stérile et fort sèche , il corrige ce défaut par l'élégance et les grâces , ne se permet pas la débauche violente des courtisans de Charles II, s'isole de la bourgeoisie demi -puritaine qui donnait le ton sous les George et que représentait Addison , ne tombe ni dans les travers de l'antiquaire Walpole , ni dans les querelles vaniteuses de Pope , et , représentant unique de la polilosse telle que nos grands seigneurs la pratiquaient , essaie d'introduire à Londres la frivolité dans l'égoïsme et l'afféterie dans la grâce. La société anglaise, alors bien moins raffinée, mais forte et récemment renouvelée, repoussa rudement la tentative de Chesterficld : pour s'y soumettre, elle avait trop d'aristocratie hautaine, de vigueur ûémocratique et de vices grossiers.

Je voudrais reproduire ici , en l'étudiant avec sévérité , les traits les plus vils de cette existence singulière , dont lord Mahon a donné l'esquisse en deux ou trois pages excellentes de brièveté et de hmpidité, que le médecin Maty, ami de la famille, avait encombrée des lourdes fleurs de son j)anégyrique , et que .>L Renée , écrivain élégant et net , a éclairée , avec beaucoup de sagacité et de bonheur , de tous les traits qui étaient à sa disposition. Rien n'est plus lent à s'opérer que ces révélations de situation et d'époque ; on ne sait le siècle de Louis XIV que depuis l'apparition de Saint-Simon. Les lettres écrites par

Clicsterfjc'Id à sou ami DayroIIcs , par madame Du Ueiïand à son cher Horace, par ce dernier à Horace Maiiii, |)ar lady Sull'olk , maîtresse de George 1'% par le premier iMll et lady Monlagu , ont découvert récemment des ressorts cachés^ la position des groupes, les omi)res des caraclc-res dans le xviii' siècle anglais; les couches dilTérentes de celle vieille société ont été mises à nu. (Jhesteriield se laisse enfui comprendre : dénué de générosité et d'élan, il n'a pas su s'approprier nos qualités françaises et racheter les défauts qu'il empruntait à notre décadence monarchique ; tournant à la galanterie sans chaleur, à la grâce sans naïveté, aux arrangements de cœur sans passion, aux intrigues politiques sans but élevé, il a gâté systématiquement les ressources d'une intelligence nette et acérée , d'une volonté subtile et ferme.

Il avait trente-et-im ans à la mort de son père, et c'était un des jobs hommes de son pays. Que l'on me pardonne les minuties ; ceci est une miniature, non une fresque. II avait la taille petite et mince , la tournure et la démarche d'une souplesse charmante et d'une élégance achevée , la figure régulière et délicate , sauf la longueur du menton qui s'allongeait un peu en s'arrondissant ; ces détails ne sont pas oiseux à propos d'un séducteur de profession , ils tiennent au métier. Dans ses deux portraits, gravés d'après Gaiusborough et laRosalba, l'expression dominante est celle de la coquetterie, de la douceur et d'une finesse que l'on croirait innocente ; l'œil , admirablement bien fendu , est féminin dans sa langueur, l'arcade sourcilière s'arrondit avec hardiesse; le front, qui semble un peu bas, va se perdre sous la poudre de la perruque à la mode. Toute cette figure , adoucie par l'artifice , ne laisse apparaître qu'un sourire des lèvres d'accord avec le sourire du regard ; c'est

la plus aimal)lo marquise de 1780 vers soixante ans. Quant au costume (et il rccoainiandc pour ce soin quatre heures par jour, jamais il n'y a donné moins) , ce sont des nuances alleudrics et calmes (jui reposent l'œil : gris-perk' sur gris-de-lin , avec broderies d'argent ; le cordon bleu fort large et en sautoir , ce qui ajoute h la taille du jeune seigneur ; rien de tranchant cl d'excessif, |)oint de recherche apparente; de luxe , ce qu'il en faut pour attirer le regard sans le blesser. Le titre « d'arbitre de ces élégances » ne lui a été contesté par personne , pas même par Horace AValpoIe , fils de son ennemi , et qui lui conteste tout. Ses rivaux ont eu soin de rehausser ses qualités d'iiommc h la mode, non pas pour le servir apparemment.

Ou se tromperait bien si , d'après cet extérieur, on le jugeait frivole. H suivait un système et allait au succès. Dès sa première jeunesse, il l'avait désiré ardemment dans toutes les voies ; il y avait tendu de toutes ses forces. Chez sa grand'mère lady Halifax, dont la maison l'abritait contre la violence de son père , et qui recevait la ville et la cour , lord Galway l'avait rencontré, et, voyant briller l'ambition dans les yeux de l'enfant , il lui avait fait cette leçon : « Je vous prédis que vous serez ambitieux, mon petit ami ; eh bien! si vous voulez réussir , levez-vous toujours de bonne heure , c'est le seul moyen d'avoir du temps pour tout. » 11 iiiofita du conseil , et, au milieu des plaisirs comme des affaires , il fut toujours levé entre cinq ou six heures du malin , été comme hiver. Ses études furent très-fortes ; à Cambridge , il devint même pédant , non que les qualités intellectuelles des anciens le charmassent , mais il voulait être partout le premier. On verra bien, en étudiant sa vie, qu'il est impossible d'être homme de plaisir avec plus de peine cl de labeur.

Il fit son cnlréc dans le monde, de 1712 à 1716. Le puritanisme régnait dans le peuple; la bourgeoisie tentait de mêler à sa décence morose un peu de bon goût , et quelques traces de l'orgie de Charles II se laissaient encore apercevoir. Il y avait à Londres deux ou trois <( cupidons déchaînés » qui remplissaient la ville du bruit de leurs exploits ; la duchesse de Cleveland , Cypris des précédents règnes, était leur protectrice naturelle : la fortune que son amant royal lui avait livrée, elle la dépensait ainsi. C'était sur ses deniers que beau Ficlding et beau irj'/io;^, remarquables surtout par leur robuste impertinence , soldaient , l'un, sa fameuse XvitQQ jaune et noire , l'autre , ses dépenses scandaleuses. Je n'ai point à raconter ici leurs avenres oubliées , que l'on peut retrouver : Fieldmg , le duel chez mistriss Manley {*) et chez Jesse (**) ; la bigamie de "NVilson avec le fameux Law , qui le tua par parenthèse et se sauva en France, étaient des sujets permanents d'anatlièrae pour les prédicateurs , et d'admiration pour les jeunes débauchés. Chcstcrfield quitta Cambridge au moment où l'on parlait le plus de leurs fredaines, et sa vanité soupira pour de pareils triomphes.

Il faut l'entendre raconter l'état de son âme et les premiers épanouissements de son amour-propre ; le grand ressort de sa conduite se trouve tout entier dans ce nouveau fragment. — << J'entrai dans le monde, dit-il, non pas avec un désir ordinaire, mais une soif insatiable et une espèce de rage d'applaudissements, de vogue et d'admiration. Si, d'un côté, cela m'a fait faire bien des choses ridicules , d'un autre côté, c'est la cause de tout ce que j'ai fait de

(*) New Atalantis, pnssini.

(**) Tlie IIousc of iSassun, etc.

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