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s 74 SOPHIE-DOROTHÉE.
Ce prélat , Iroisièinc fils du duc Gcorp;c de Brunswick, après une jeunesse aventureuse et guerrière, avait épousé une Sluarl, Sophie, petite-fille de Jacques I", arrière petite-fille de Marie Stuart, et fille de cette malheureuse et charmante reine de IJohènie, Elisabeth, ((ui continua la longue filiation d'infortunes attachées au blason héréditaire de cette famille. On voit dans les lettres de Sophie qu'elle était savante et spirituelle, parfaitement indiiïérente en fait de religion, qu'elle entrait dans les vues ambitieuses de son mari, et poussait aussi loin que possible la tolérance conjugale; les maîtresses de l'évêque étaient ses amies, et pendant que son fils George se battait en Moréeeten Hongrie, elle attendait avec impatience la mort de la reine Anne, qui laissait espérer le trône de la Grande-Bretagne aux électeurs de Hanovre. Mais il pouvait se présenter des obstacles; le frère aîné de l'évêque, George-Guillaume, pouvait contracter un mariage princier, dont les fruits auraient dérangé les plans ultérieurs du couple ambitieux. On obtint donc de la facilité du frère une promesse écrite, par laquelle il s'engageait ou à ne point se marier, ou à ne s'unir ([ue de la main gauche à une femme d'un rang inférieur; cette alliance bizarre était familière à la maison de Brunswick, qui depuis le xii* siècle n'a pas compté moins de trente-deux mariages de ce genre. Les choses ainsi arrangées , l'évêque tenait sa cour splendide à Osnabrûck , soldait des espions en Angleterre et en Hollande, dépassait ses revenus, et donnait des fêtes à la Louis XIV dans sou château féodal.
Toujours plus épris de mademoiselle d'Olbreuse, le duc George, placé entre sa passion et sa promesse, était fort embarrassé de ne pouvoir ni satisfaire l'une ni tenir l'autre. Mademoiselle d'Olbreuse résistait à ses prières, nq
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roulait pas entendro parler de main gauche et de coutumes allemandes, et se maintenait dans un système de refus modeste et de fierté pauvre qui répandait sur elle un intérêt vif et mérité. Cependant l'aîné des trois frères mourait , le duc George devenait duc de Zellc, et les dépenses comme les splendeurs de la cour épiscopale d'Osnabriick continuaient leur cours. On y riait beaucoup de la passion vertueuse du duc George et de sa madame, comme disait l'é- Vêque, et l'on se permettait même de petites comédies entre quatre paravents, où le bon duc était représenté recevant d'Éléonore des leçons de français, et s'efforçant en vain de lui donner des leçons d'amour. Les progrès de mademoiselle d'Olbreuse dans l'afTection du duc George et ceux de l'évêque dans la dilapidation de ses revenus suivirent un cours parallèle, si bien que ces deux éléments, qui paraissaient n'avoir aucun rapport ensemble, finirent par se rencontrer. Le duc offrit de l'argent ; l'évêque en reçut, le duc en avait beaucoup depuis que madame Buccolini s'était retirée à Venise avec sa pension ; l'évêque n'en avait guère, et il en avait grand besoin. On stipula cjue les droits futurs de l'évêque et de sa femme , ainsi que ceux de leur fils George, sur l'électoral de Hanovre et la couronne d'Angleterre, ne seraient nullement compromis par les héritiers possibles de son frère aîné. Les conseillers auliques se mirent à l'œuvre ; on griffonna pendant six mois d'iniques paperasses, d'après lesquelles les héritiers du duc George se trouvaient exclus du partage et privés de tout droit, à l'exception de certains domaines qui leur étaient assurés. Enfin l'évêque, malgré sou titre ecclésiastique, exploita vigoureusement la passion de son frère aîné pour cette irréprochable Éléonore, qui paraît avoir été d'une beauté parfaite et d'un grand esprit , et le mariage fut conclu, Elle
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c'pousa deux fois son amant, d'abord de la main gaucho, sous le titre de comicsso d'narl)urg, pour satisfaire Icssrrupules de l'évèque et rein|)lir l'engagenienl écrit, ensuite de la main droite sous le titre de duchesse de Zelle. La vie de cette charmante femme , aïeule de Frédéric-le-Grand, et fpii eut pour fdlc notre Sophie-Dorothée, fut un modèle de bon goiit, de raison et de moralité.
Sa fille, dont nous avons à nous occuper ici , se trouva dès sa naissance dans une position singulière. Française par sa mère, déclarée inhabile à succéder, maîtresse d'une fortune considérable et indépendante, compensation et prix des concessions exigées par l'évèque, elle était la plus désirable héritière des principautés allemandes ; et comme on pouvait après tout lutter contre l'évèque et essayer de déchirer le contrat exigé par lui , cette position dangereuse, brillante et équivoque la donnait pour but aux ambitions rivales et l'exposait à la malveillance de son oncle, à son observation et à son inquiétude. Éléonore , duchesse de Zelle, écarta d'abord ces nuages , tant elle se montra simple, gracieuse et prévenante. ElN; visitait de temps en temps la cour épiscopale, laissait l'évèque se livrer à ses déportements sans se permettre une épigramme, et donnait ses soins h l'éducation de sa fille, sans manifester aucune prétention h des alliances qui eussent pu accroître les ombrages et les inimitiés. Sophie Dorolliée s'éleva donc sous les yeux de sa mère, adorée de son père, et devint aussi belle qu'élégante. C'était à quinze ans une personne accomplie, et qui en paraissait vingt, d'un type rare et curieux, une de ces feumies blondes aux yeux noirs, qui semblent marquées d'un sceau particulier, et qui joignent à la mobilité d'impressions naturelles à leur sexe de plus imj)érieux contrastes etdesdissonnances plus vives. Sonca-
ractèrc no ressemblait point à celui de son père. Douée de beaucoup de bonté et de peu de prudence, francbe jusqu'à l'impétuosité , d'une sensibilité facilement émue, entraînée par ses mouvements et ses instincts , la plupart généreux et nobles, l'indépendance de sa situation et de sa fortune, les éloges donnés à sa beauté et l'affection de son père , l'avaient accoutumée à l'exercice d'une volonté absolue, dont il faut dire qu'elle n'abusa jamais , et qui dut redoubler pour elle le martyre de sa captivité, c'est-à-dire de sa vie. D'ailleurs, sous la loi et l'exemple de la ducbesse, la cour de Zelle , où s'élevait cette belle personne , respirait la décence et le bon goût.
Il y avait autre chose à dire du palais épiscopal d'Osnabruck, qui se divisait en deux parties : l'une livrée aux travaux scientifiques et aux discussions théologiques de Sophie, qui « n'avait pas de pi is grand plaisir, dit un historien , que de mettre aux prises un catholique et un protestant, et de les exciter pour se moquer de tous les deux ; » l'autre retentissant du bruit des instruments (ju'on accordait, des meutes qui rentraient au chenil , des chevaux qui piaffaient en hennissant, et de l'attirail d'une vie de prince féodal renfermée dans l'espace étroit d'une forteresse. Ernest-Auguste avait alors cinquante ans, une rnorme corpulence et mille prétentions. « On le voyait, dit un contemporain, endosser une cuirasse le matin pour passer en revue ses troupes, rentrer pour présider à la répétition d'un opéra, accorder une heure aux alchimistes, qui le prenaient pour dupe, monter à cheval, chasser pendant trois heures , et terminer sa journée par la représentation solennelle d'un ballet, où il figurait , comme son prototype Louis XIV , sous la forme d'Apollon , environné de nymphes qui l'adoraient. » On peut juger si les agents
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d'intrigues et les femmes d'aventures avaient prise sur un tel homme, plongé dans ses nuages d'orgueil, de lubricité et d'ambition, et offuscuic d'avance par ses prclcniions et ses espérances.
On s'amusait dans cette petite cour , dont les divertissements n'étaient pas toujours d'un goût pur, bien que la mythologie grecque en fit les frais , et que les arrangeurs du prince eussent soin de les caUjucr siu" ceux de Bensc-» rade et de Quinault. Le 10 mai 1673 , par exemple, l'armée du princc-évéque était sous les armes , ses trabans eu grand costume, ses conseillers auliqucs en bas de soie rouge, et sa forteresse en mouvement dès le malin, pendant que le pont-levis s'abaissait pour livrer passage à Diane et à Bellone, montées sur deux superbes palefrois, et allant au-devant des deux fds dcl'évêque, George et Maximilien, qui revenaient chez leur père. La paisible et savante Sophie les suivait dans son carrosse, sans s'embarrasser d'autre chose que de causer avec le grand Leibnitz, auquel elle proposait de nouveaux doutes sur le système des mondes et la prescience de Dieu. L'évèque était noblement resté dans sa citadelle, conmie il convenait à un potentat, et particulièrement occupé des ornements et des décorations de la salle, autrefois une chapelle cathoUque, où le soir même un opéra nouveau devait être exécuté. Diane et Bellone avaient préparé cet opéra; c'étaient deux beauU''S « mal accommodées de la fortune, » filles d'un comte ruiné, Carl-Philip von Meisenberg, Clara-Élisabelh, âgée de vingt-un ans, et Catherine-Marie, de dix-neuf ans, belles à contenter les plus difliciles, et qui, depuis un mois, faisaient, surtout l'aînée, les délices de la cour du prélat Elles se mirent donc à la tète des trabans , et rencontrèrent les princes à quelques portées de fusil de la for->
teresse, accompagnés de leurs précepteurs, M, Platcn et M. Busche. Après avoir couronné de leurs blanches mains le front des héros^ elles les laissèrent monter dans le carrosse de leur mère; et pendant que M. Platen, le précepteur de George, était frappé d'une extrême admiration pour Diane, l'aînée, M. Busche, son collègue, éprouvait le même sentiment en faveur de Bcllone, la cadette. La journée se termina par la représentation d'un chef-d'œuvre que l'imprimerie nous a transmis, dont les vers sont pauvres, dont le style est impur, mais qui prouve le bon vouloir de mesdemoiselles de Meisenberg ; c'est un petit opéra composé par l'aînée (en français, s'il est permis de parler ainsi), où elles posèrent, chantèrent, dansèrent et se développèrent sous tous les aspects. Cela porte le titre de : a Pastorale pour régaler >IM. les jeunes princes de Brunswick-Liinebourg à leur arrivée à Osnabriigge, par mesdemoiselles de Meisenberg (*). Ces demoiselles se piquaient de chant, de danse, de poésie, de coquetterie, de galanterie, et réussirent excessivement dans leur costume de Diane et Bcllone, Diane surtout, c'est-à-dire Elisabeth, qui était grande et brune, aux cheveux flottants, à l'œil étincelant, aux vives couleurs, au port hardi, et dont l'évèque fut charmé.
Si Elisabeth de Meisenberg, devenue madame Platen, pois favorite de l'évèque, et bientôt après comtesse de Platen^ eût été placée dans un plus large cadre, l'histoire eût fait grand bruit de son nom ; sa gloire s'est perdue dans les crimes et les intrigues d'une petite cour ignorée. Elle méritait mieux. Madame de Maintenon , madame de Montespan, la marquise des Ursins, et quelque chose de
(*) Osnabriigge, 1673 , avec gravures.
ranciciine Liurècc Borgia se n'unissaient dans son personnage. Ses passions étaient ardentes , ses prétentions inûnies, et ses talents pour l'uitrigue, sou audace, son adresse, sa cupidité, ses jalousies d»- femme, resserrés dans un étroit espace et forcés de bouillonner dans les limites d'une civilisation inférieure, la conduisirent à des acli(»ns odieuses et dont sa fortune et son pouvoir assiuèrcnl l'impunité. Le plus terrible repentir la punit, et, ce qui jette sur cette liisloire une couleur étraiii^e, sou lit de mort, peu digne d'imc feunne du monde qui doit expirer élégamment, fut celui d'une criminelle vulgaire qui se torture dans les remords. Ce qui nous reste à raconter sur cette femme a pour autorité son proj)re témoignage ; nous ne faisons que copier sa confession, reçue au lit de mort par un ministre protestant éjiouvanté.
Les deux cours de Zelle et d'Osnabrùck ne se ressemblaient donc en rien. Le duc était riche dans son petit territoire, et l'évèquc pauvre dans sa forteresse. Les mœurs domestiques et la simplicité de l'un étaient comme un reproche permanent et une satire involontaire des tumultueuses splendeurs dans lesquelles le prince-évéqne faisait fondre ses domaines et obérait son trésor. Si ce dernier voyait avec quelque dédain les goûts conjugaux et économiques de son frère, il ne se préoccupait pas moins du mariage que l'on pouvait réserver à Sophie-Dorothée , sa nièce, et des entraves qu'un choix peu convenable à ses intérêts apporterait h ses desseins ultérieurs. Son fils George , tout brave qu' il fût et descendant des Stuarts par sa mère, était sans grâce , sans habileté , sans esprit, et le prince-évêque devait lui laisser une fortune compromise. Si le mari de So|)liie-I)orotliée réunissait les qualités contraires, il pou\ait devenir un ri, al dangereux ; aussi les
espions de l'cvèque lui apportèrent-ils une nouvelle qui le glaça d'effroi, quand ils lui dirent que le fils du prince Antoine l'iriili de AVolfcnbuttci, cousin du duc de Zelle, s'était mis sur les rangs , que la duchesse protégeait ses prétentions , et que la jeune fille (elle avait quinze ans alors) semblait elle-même assez favorable à cette union avec son cousin. La réunion des deux familles et des deux domaines devenait redoutable. L'évèque ne savait toutefois comment s'opposer à ce qu'il craignait ; il consulta son ministre Platen, et surtout la femme de Platen , devenue le véritable ministre, reine de sa cour , diiectrice des bals, souveraine des plaisirs de son éminence , et motrice de toutes ses volontés. Olle-ci avait marché à grands pas. De sa sœur Catherine , gracieuse intrigante qui reconnaissait la supériorité de sa sœur aînée et obéissait aux mouvements qui lui étaient imprimés par Elisabeth, elle avait fait d'abord l'épouse légitime du complaisant précepteur M. Busche, ensuite la favorite du fils aîné de l'évèque. Ce dernier revenait de ses guerres en 3Iorée en Hongrie , couvert de lauriers, mal élevé, plein de son mérite et rompu aux habitudes soldatesques ; c'était lui que les deux sœurs avaient déjà régalé, comme nous l'avons vu , d'un ballet pastoral et mythologique. Il accepta le titre de prolecteur de madame Busche , et , par cet habile arrangement , le père et le fils se trouvèrent à la fois sous la main des deux sœurs.
Le conseil que donna la comtesse Platen à son noble amant dans cette circonstance fut digne de Machiavel : absorber la fortune et les domaines de Sophie-Dorothée au profit des héritiers de l'évèque, et réunir le duché de Zelle à l'électoral de Hanovre. Pour y parvenir , il suffisait que le mariage projeté entre le jeune duc de Wolfenbiittel et sa 11. 11*
cousine fût rompu , et que celle dernière acceptât pour époux le fils de l'évèque , amant de madame Busche, futur électeur de Hanovre, jx-ul-èlre un jour roi de la Grande- Bretagne. Ln instrument était nécessaire pour cela. Près du duc de Zciie se tiouvait im certain Bernstorff, premier ministre, conseiller auli(|ue, grand liommo de loi, (jui aimait les labalières d'or et les présents, parlait peu , volait beaucoup, s'arrondissait incessamment du bien d'auUui, et que l'on pouvait aiséincnl 2;agner. On le gagua. Les plans d'Elisabeth réussirent de point eu point. Le minisire Bemstorlî reçut la promesse d'un château et l'envoi d'une tabatière, détruisit le mariage qui déplaisait à l'évèque, suscita des jalousies et dos ombrages entie le prince de Wolfenbiittel et son cousin , et , puissamment aidé par la savante Sophie, finit par conclure , à la satisfactiou de l'évèque, le mariage du brutal George et de sa cousine , lille de Française, qui, en épousant le fils d'une Stuart, entrait dans une famille fatale. Ce furent pour elle deux malheurs, comme ou va le voir.
Elle y entrait le cœur plein d'un amour vif et partagé, dont l'objet n'était pas ce Kœnigsmark que les historiens présentent sous des traits romanesques et menteurs, mais Auguste de W'olfcubuttel, jeune homme de v ingt ans, dont la demande avait été api)rou>ée et encouragée par ses j)arents mêmes, qu'elle regardait d'avance comme son mari, et qui venait de passer six mois près de sa cousine, qui allait avoij- seize ans tout-à-l'heure. La mère et la lille résistèrent de leur mieux à rinduc-nce de Bernstorll et à la main cachée de la comtesse Platen et de l'évèque ; elles succoml)èrent do\ant une volonté décidée et un préjugé violent. Bernstorff a\iul représenté à son maître qu'il y avait trop de Français dans son armée , qu'on se jilaiguait
do le voir céder aux conseils de sa femme , et qu'il perdait ainsi la considération qui lui était due. C'est surtout la crainte de paraître faibles qni détermine les hommes faibles ; malgré le désespoir de la duchesse et les protestations de sa fille, le mariage fut célébré le 21 novembre 1682, entre cette enfant destinée h un autre et l'un des êtres Ks plus dégradés de son époque , ce George de Hanovre qui fut roi.
Nous n'avons pas h nous occu])er de cet homme sordide, cruel et ridicule ([ui épousait Sophie-Dorolhée. Elle avait appris de sa mère la leçon que doivent apprendre la plupart des femmes, la résignation au mariage sans amour, (t malgré les torts, les àpretés, les caprices, les maîtresses de son mari, auquel elle donna deux enfants en peu d'années (George, (pii devint George II, roi d'Angleterre, et Sophie, qui devint mère de Frédéric-le-Graud) , les premières années de son union avec ce prince se passèrent convenablement, tlle allait souvent visiter sa mère , soignait ses jeunes enfants, et fondait des asiles de charité, pendant que le mari, qui aimait la poudre à canon, guerroyait contre les troupes cath()li([ucs de Louis XIV pour attester sa fidélité protestante. Quant àl'évèque, devenu électeur de Hanovre, et qui avait continué dans le palais électoral l'ancienne orgie d'Osnabriick, il trouvait une fraîcheur inattendue dans le souffle pur et la conversation candide de cette jeime mère; l'électrice elle-même, vouée à la science, goûtait la conversation de Sophie-DonJtÎH'-e, qui savait plusieurs langues. Enfin, à vhigt ans, la beauté de la princesse , se développant avec éclat, rejeta dans l'ombre les autres femmes de la cour, et particulièrement la maîtresse avouée du prince. Catherine de Meisenberg n'était ni assez coquette pour Stimuler des goûts blasés , ni assez forte pour briser
une situation fausse ; n'ayant pour se soutenir ni la ruse de sa sœur, ni les séductions liaulaincs de la feunne légitime, elle laissa tranquillement le prince se détacher d'elle ; un amour sans estime n)ourut de sa mort naturelle , qui est l'ennui. Ce n'était pas le compte de la sœur aînée.
iMadame Platen , plus riche et plus accréditée que jamais, adorée de l'électeur, arhitre unicpie, crainte de tous, reproduisait dans un i)ays paisihle et protestant ces grandes et terribles ligures des courtisanes romaines, qui s'associaient aux papes dans les mau\ais temps de la papauté, et que l'on voyait traverser la ville-reine montées sur leurs mules caparaçonnées de pourpre, jirécédées de vingt hallebardiers, et suivies d'un bourreau. Elle n'avait qu'une douleur : c'était de voir la jeune nièce de l'électeur , Sophie-Uorothée, briller h côté d'elle. La princesse instruite par sa mère, avait d'abord traité cette singulière puissance avec une réserve polie et des égards mesurés ; il lui fut impossible de se maintenir longtemps sur ce terrain. Les astres ri\ aux ne pouvaient briller dans le même ciel et la position respective des deux fennnes devint une guerre ouverte et violente.
Tous les avantages semblaient étie du coté de la jeune mère, de la femme sans tache, de la princesse élégante estimée de tous; — ce fut la courtisane et la mailn^sse avide de l'évèque qui l'emporta. Vous diriez pres([ue la lutte de Kriemhilt et de son ennemie dans les Mebelungen.
Ce ne fut d'abord qu'une livalité de costumes, d'élégance et de beauté. La comtesse Platen se soutenait dans sa splendeur, aidée des recherches de l'opulence et des habiles soins que l'expérience fournit. La jeune femme, (juiaAait l'avantage de l'âge et du rang, s'entourait d'une petite cour hostile aux prétentions de la maîtresse de l'évèque. Ce frère cadet du
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prince George, le prince Maxiniilien, s'y joignit ; ce fut un événement et une affaire d'état que l'espièglerie du jeune homme, lors(|u'un jour il s'avisa de faire tomber le fard dont la comtesse relevait sa pâleur en jetant quelques gouttes d'eau sur ce visage admiré. Le prince fut sévèrement réprimandé, puis banni de la cour. Cependant l'intimité domestique de la princesse, n'étant plus troublée par Catherine de Meisenberg.devenaitmenaçante pour la favorite, qui ouvrit la tranchée par une démarche hardie. Il y avait parmi les demoiselles d'honneur une demoiselle Melusinc Ermengarde de Schulenburg, blonde d'une élégance svelte et d'une beauté délicate , aux yeui bleus candides et tendres, d'une modestie et d'une pudeur qui eussent attendri des âmes même farouches , et qui touchait à ses dix-neuf ans. A travers celte gaze d'ingénuité céleste, madame Platen avait deviné l'esprit d'intrigue et l'ambition de fortune; ce fut le chef-d'œuvre de la stratégie féminine que de choisir cette personne et d'opposer les séductions d'une innocence timide et tremblante à cette innocence fière de l'épouse en possession de ses droits et sûre de son pouvoir. George, fidèle aux exemples paternels, s'ennuyait un peu du mariage, la supériorité de sa femme le gênait ; il mordit au premier hameçon qui lui fut offert, adopta publiquement mademoiselle de Schulenburg , et ne prit point la peine de cacher ses assiduités. Ses fréquentes absences, car il servait alors sous le prince d'Orange et se trouvait souvent sous les drapeaux, retardaient le résultat de ces intrigues. Dans le palais de Hanovre, les deux femmes s'insultaient froidement et sourdement. Il manquait à cette scène un acteur, qui arriva bientôt et mit en feu les éléments du drame ; c'était le jeune PhUippe-Christophe , comte de Kœnigsmark, dont on a diversement parlé.
Los Kœnigsniark , Suédois d'origine , semblent moins appartenir à leur t'pfHjue ([u'à celle du Cinq-Mars et de la fronde. Cesonl de vrais aventuriers du xvir siècle, de ceux que le crayon de Callol a fait vivre, présomptueux, légers, satiriques, ardents, capablesde tout, la race des Buckingham et des petits-maîtres, que Lauzun a continuée sous Louis XIV ^ ses risques et périls. Ilien n'est plus \'\{ et plus hardi que le portrait de ce jeune Kœnigsmark : les yeux noirs et saillants, le front spirituel et surmonté d'une forêt de cheveux noirs un peu crépus, les lèvres sensuelles , et l'ironie étincelanl sur tous les traits. On reconnaît un de ces hommes auxquels se fier est difficile , près desquels s'ennuyer est impossible, et dont il ne faut être ni l'ami, ni la femme, ni la maîtresse. Riches et braves , héros d'aventures , on les avait vus partout , au siège de Malte , chez les Turcs , eu Algérie ; à Madrid où ils donnaient des combats de taureaux ; à Paris , où ils figuraient dans les carrousels. Le frère aîné de celui dont nous voulons pai-ler , Charles-Jean Kœnigsmark, que les historiens ont confondu avec le nôtre, avait soutenu à Londres un procès criminel d'étrange espèce. Pour épouser la plus riche héritière de la Grande- Bretagne, lady Elisabeth Percy , il n'avait pas trouvé de meilleur moyen que de faire assassiner par trois spadassins son second mari , le célèbre Thomas Thynn , Thomas aux millions. Le mari ne mourut pas ; les trois assassins furent pendus, et, grâce à l'intervention du roi Charles II, Charles-Jean put aller batailler en Morée, à >a\arin, à Modon, et se faiie tuer devant Argos. Pendant qu'il faisait ces exploits, son frère cadet, Philippe, plus beau, plus spirituel, aussi étourdi que lui, commençait son éducation protestante dans une académie de Londres, et de là se rendait, à seize ans, à la cour du duc de Zeile, où se trouvait la jeune So-
phic-Dorollu'c , plus jeune de plusieurs années, et par conséquent éluignée de l'âge où les préférences se déterminent et se passionnent. Cette association enfantine, qu'interrompit bientôt le départ du jeune aventurier pour l'armée, expli([ue la familiarité de leurs rapports subséquents , et l'on va voir avec quelle adresse on en tira parti.
Kœnigsmark reparut à la cour de Hanovre et à celle de Zelle, enrichi par un héritage récent, plus brillant que dans sou adolescence, conteur , causeur, beau joueur, l'un des jobs hommes de son temps, et déjà familier avec les cours de l'Europe. 11 fui reçu avec joie par tout le monde , surtout par les femmes. L'électeur le nonmia colonel de ses gardes et le laissa tenir le premier rang dans les fêtes, régler les ballets , donner le ton des conversations , chanter les airs nouveaux de Lulli, et « traîner tous les cœurs après soi;» on ne se serait pas avisé de reprendre en rien le brillant élève de la cour de France. La comtesse Platen , de son côté, pensa qu'il était de sou honneur de l'enlever à ses rivales, et de son intérêt de le détacher de la princesse. Philippe avait renoué avec cette dernière leurs relations d'enfance ; elle le recevait souvent , lui faisait raconter ce qu'il avait vu ou cru voir, et s'en divertissait singubèrement. Celte seconde partie des récits des voyageurs n'est pas, on le sait, la moins réjouissante des deux ; mademoiselle de Knesebeck, présente à ses conversations, nous dit que le jeune homme ne s'en faisait pas faute. « Il était très-amusant, dit la dame d'honneur ; sans doute il mentait beaucoup ; la princesse riait comme une folle. »
Cependant madame Platen, qui avait brouillé le ménage, n'était pas plus avancée. Ne pouvant captiver les attentions de Kœnigsmark , elle trouvait son empire ébranlé , et séchait de dépit. En vain elle tentait de noiicir auprès
de rélectour une amitié donl il connaissait la sonrco et la portée ; quand elle désespéra de réussir autrement, elle résolut de porter les grands cou|)s ; ces expressions n'ont rien d'exagéré. Des passi(»ns puériles dans leur violence nièncnt au crime et au meurtre aussi sûrement que les grands intérêts. Les princes de cette époque , imitateurs légers de Louis XIV, ne se doutaient pas qu'en essayant d'introduire les voluptés élégantes de Versailles dans leurs châteaux d'Hcrrenhausen et d'Osnabruck, sans y faire pénétrer en même temps nos délicatesses réparatrices et nos fines convenances, ils composaient le plus dangereux poison ; de ces rivalités de femmes, de ces intrigues d'alcôve , de ces mascarades étourdies, sortiront des drames ensanglantés.
A force de penser à ce Kœnigsmark qui lui résistait, 1% comtesse Platen s'occupa de lui sérieusement. Toutes ses munitions de coquetterie étaient épuisées ; il n'y avait plus: ni dédains, ni épigranuncs, ni détours à employer ; elle fit feu de ses dernières cartouches , et au milieu de l'un des bals masqués qui constituaient la vie de l'évèque , elle alla droit à Kœnigsmark et se déclara bravement. Ln pas de ballet dont il s'était bien tiré en fournit l'occasion a : elle espérait, dit-elle au comte Philiiipe, qu'elle aurait enfia l'honneur tardif de le recevoir chez elle et de le féliciter d'une élégance qui enlevait tous les suffrages. » L'heure de cette visite fut fixée par elle-même ; c'était après le bal, qui, dans ces temps primitifs, se terminait à neuf heures. Kœnigsmark répondit avec la politesse convenable , et fit honneur au rendez-vous ; le lendemain , toute la ville et surtout Sopiiic-Dorolhéc le savaient.
Déjà la princesse , qui ne prétendait point à l'amom' de Kœnigsmark, et ((ui pensait surtout aux cheveux blonds et aux yeux allanguis de mademoiselle de Schulenburç, avait
raillé le jeune homme sur les évidentes obsessions dont il était l'objet. On a\ait beaucoup ri en comité secret de la belle Platen , de ses trames perdues , de ses nouvelles ardeurs, et un peu de l'électcur-évèque, son ami ; je ne jurerais pas que la malice féminine de la princesse, si vertueuse qu'elle fût , ne se réjouit d'assister de près à l'une des chutes de sa fière ennemie. Le comte avait promis à ces dames de les tenir au courant des détails du siège, et il faut bien pardonner quelque chose au caractère d'enfant gâté de Sophie, à ses habitudes de princesse adorée, aux cajirices d'un esprit vif, à son ménage brouillé, et à sa juste colère contre madame Platen.
Ici commence une série de malheurs et de fautes de la princesse, fautes qui, certes, ne sont pas des crimes, et qui prouvent son innocente imprudence. Entourée d'influences hostiles et se débattant sans pouvoir les combattre, elle ne fit, à chaque mouvement, que s'embarrasser dans leurs replis. George était revenu trouver mademoiselle de Schulenburg ; l'électeur vivait sous le joug appesanti d'Elisabeth Platen ; le duc de Zelle était singulièrement refroidi pour sa fille, et même pour sa femme, que Bernstorff, l'homme aux tabatières, lui montrait comme une Française dangereuse ; enfin le comte Kœnigsmark poursuivait son vol de papillon. Des scènes violentes avaient heu dans le palais électoral, dont mademoiselle de Schulenburg avait doucement pris possession ; un beau jour , le mari de Sophie- Dorothée voulut étrangler sa femme contre une muraille. Elle prit la fuite, et demanda asile à sa famille, qui, ne jurant que par le conseiller Bernstorfî, la reçut fort mal, et la renvoya chez son mari. La situation de cette pauvre femme devint affreuse, toute riche et puissante qu'elle fût; repoussée de son père, vainement défendue par les suppli-
calions maternelles, maltraiiée par son mari, poursuivie justiu'à la mort par lilisabdh Plalen, iniliiïcrento h la population allemande, qui voyait en elle une élrangère, ses seuls amis étaioul cet étourdi de Kœnigsinark , qui devait la fx-rdre , et sa deuioistlle d'honneur , mademoiselle de Knesebeck, qui n'avait ni pouvoir ni fortune.
Alors la pensée de S(m cousin se repiésenta dans son esprit. Jamais, depuis la rupture du premier mariage , Auguste de AVolfcnbiittel n'avait reparu à Zelle et dans le duché de Hanovre. Quand elle se vit sans espoir du côté de sa propre famille, elle imagina d'échapper h ce malheur en prenant refuge à "NVolfenbiittel, chez le père de son cousin, de réclamei- publiquement le divorce, d'attester l'innocence de sa vie et les torts matériels de son mari , de porter sa cause devant une cour aulique ou consistoriale, et qui sait? peut-être d'épouser celui qu'elle aimait. Le plan était hardi, et il fallait réussir. Elle eu fit part à Kœnigsmark et à mademoiselle de Knesebeck, qui ne trouvèrent point les circonstances favorables.
Elisabeth Platen , qui se doutait qu'elle était jouée et qu'on riait d'elle, s'agitait dans la douleur et la colère. Elle se sentait profondément méprisée de ce Kœnigsmark, venu tout exprès jwur la punir, et auquel l'attachait un amour mêlé de haine, un de ces amours implacables qui mûrissent dans l'automne des passions et des intrigues. Elle lui avait défeudu de visiter son ennemie ; il en riait. Elle l'avait dénoncé à George et à l'électeur comme l'amant de la princesse ; ou u'cn avait rien voulu croire. Fatigué des ardeurs croissantes de la comtesse , il jugea commode de prendre la fuite et d'aller, loin des intrigues sérieuses qui ne l'amusaient guère, passer quelques semaines chez l'électeiu: de Saxe, ce même Auguste aux cluquante-trois
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bâtards et aux sept cents maîtresses, dont sa sœur Aurore avait été la favorite. Là KœnigMnark se trouvait dans son élément; il fut l'âme et la \ie des fêtes de l'électeur, et amusa ses compagnons de table aux dépens des deux petites cours de Hanovre et de Zelle, C'étaient des descriptions à n'en jilus finir de l'évèciue en Apollon, de madame Pla^ ten en Vénus, des deux Meisenberg blotties dans la robe de chambre de l'évèque, de mademoiselle de Schulenburg, la blonde, vêtue en amazone, et forcée de courir après son royal amant à travers les bois et les forêts. Sophie-Dorothée était seule ménagée. On avait autrefois chassé du palais du duc de Zelle et du service particuher de sa fille une persoime jolie, déjà corrompue , que l'électeur de Saxe avait fait entrer dans son harem. Elle assistait avec beaucoup d'autres aux rt'cits i>laisants de Kœnigsmark, et comme elle était l'espionne payée de la comtesse Platen , celte dernière fut instruite aussitôt de ce qui se disait sur son compte, à la table et dans le palais de l'électeur. Kœnigsmark avait diverti ces dames non-seulement aux dépens du rouge et des mouches de sa conquête, mais sur des chapitres bien plus piquants, et personne n'ignorait les jalouses fmeurs de la Roxane de Hanovre et les particularités de sa beauté.
L'étourdi revient au palais électoral, où son titre de colonel des gardes le rappelle. Il ne s'occupe pas de la terrible comtesse, et ne rend visite qu'une seule fois à la princesse, dont la situation était devenue insoutenable; le plan de celle-ci était d'ailleurs arrêté pour la fuite. Kœnigsmark lui promet de l'avertir dès qu'il aura fait les préparatifs qui doivent la conduire à la cour de AVolfenbûttel sous la sauvegarde de sa fidèle Kuesebeck et de six trabans. On convient, pour ne pas attirer l'attention , de cesser toute e*-
pùcc de rapports jusqu'au niomcni du départ. Ces grandes aventures, cet air de proiedcur de riiinoconce et d'enleveur de princesses le séduisaient, et son élourderie le précipitait dans cette affaire comme dans une partie de plaisir. Nous venons de tra^erser le boudoir et la comédie ; le burlescjue et la licence vont disparaître ; après Scarron et Crébdlon fils, voici le drame.
Un sdir, Krenigsmark trouve sur sa table un fragment de papier blanc portant ces mots tracés au crayon d'une main tremblante : Ce soir, après huit heures, la princesse Sophie-Dorotluc attendra le comte Ka'nigsmark. L'écriture étiiit incertaine, et l'heure du rendez-vous indue. Il ne réfléchit pas, ce n'était guère sa coutume, se rend au palais, et excuse, en présentant le billet, sa présence inattendue et insolite; la princesse, que tout cela étonnait, donne l'ordre de le faire entrer. Pendant que ces choses se passaient , Elisabeth Platen , qui avait ses grandes entrées chez l'électeur, se rendait près de lui, dénonçait le rendezvous qu'elle-même avait préparé en corrompant un domestique de Kœnigsmark , qui avait déposé le billet prétendu de la princesse sur la table du jeune homme , et obtenait l'ordre de faire fermer à l'instant toutes les issues du palais et de s'emparer de Kœnigsmark. Cette arrestation du colonel des gardes offrait quelques difficnltés; la comtesse les leva : il ne s'agissait que de placer quatre trabans déterminés sous ses ordres , de leur commander une obéissance absolue à la comtesse, et de lui laisser le (H)in du reste. Cela dit , l'électeur s'enveloppa de sa robe de chambre et n'y pensa plus. Elisabeth, suivie de ses trabans, les mena dans une salle antique nommée la salle des chevaliers, leur apporta un vaste bol de punch qu'elle prépara de ses mains, les plaça en embuscade dans la cheminée gi-
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gantesque de la salle, et leur dit ce dont il s'agissait. Elle, postée derrière la tapisserie qui séparait cette salle d'une galerie voisine , attendit le passage de Kœnigsniark. Le comte se fit attendre Iongtem{>s. Mademoiselle de Knesebeck et la princesse le retinrent plus de trois heures , sans s'occuper trop de la singularité de l'entrevue, du billet supposé, de l'auteur de ce billet, et des conséquences possibles; on causa beaucoup de toutes choses et des préparatifs du départ. De sa vie, le jeune Kœnigsniark n'avait été plus brillant. Au lieu de se livrer aux plaintes élégiaques des amants qui vont se quitter, il suivait son caractère, s'abandonnait à une joie folle, imitait la comtesse Platen dans ses transports de jalousie, se mettait à genoux comme elle devant un Kœnigsniark figuré par une petite poupée française, simulait les angoisses de cette coquetterie dédaignée, la représentait dansant la pavane à l'antique avec l'électeur-évèque , et mêlait à ces gaîrés tant de récits originaux et d'anecdotes piquantes, que les heures s'écoulaient inaperçues au milieu des rires de mademoiselle de Knesebcck et de Sophie-Dorothée.
Je délie un auteur dramatique doué d'expérience ou de génie, de mieux disposer la scène. Sous la grande cheminée gothique, les quatre trabans hongrois se ta[)issent, le cimeterre nu et protégés par les lourdes sculptures de ces faunes qui , soutenant leurs corbeilles de fleurs , s'enlacent à de jeunes nymphes. Le bol de punch flamboie sur la table de pierre ; une tapisserie qui se soulève laisse voir le front pâle et l'œil ardent d'Elisabeth Platen. Cependant la porte de l'appartement de Sophie-Dorothée se ferme dans l'autre aile du bâtiment y et la jeune femme , après avoir embrassé ses enfants endormis , fait admirer ses bijoux à mademoiselle de Knesebeck , en riant des bons contes de
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Kœnigsinark. Alors on entend dos pas incertains à travers les longues salles ; le jeune homme a trouvé toutes les issues formées , et l;i grande horloge sonne innintonnnf mnc heures. 11 s'étonne, puis se rappelle qu'une porte qui donne sur les jardins reste toujoui*s ouverte ; de galerie en galerie, il se dirige dans l'obscurité vers ce point où la flamme du punch s'annonce ù lui par une lueur bleue. La scène tragique a été racontée sous forme de drame par la princesse, et c'est à elle seule qu'il appartient do la reproduire. Kœnigsmark s'approche et voit les quatre hommes qui s'élancent, les quatre cimeterres qui brillent.
KOKMGSMARK (*). — Trahison! trahison I
La comtesse Pla.ten , entr'ouvrant la iwrte. — Ne le laissez pas tirer son épée. Coupez-lui la retraite. Bien. Frappez l Qu'on le jette par terre et qu'on lui lie les mains.
KoENiGSMARK , Fonvcrsé. — Épargnez la princesse ; elle est innocente !
La Comtesse. — Ne l'écoutcz pas. C'est un criminel. Exécutez les ordres de l'électeur I Bien ! Ne le quittez pas ! ne le lâchez pas! Bâillonnoz-le ; frappez s'il le faut, et qu'on lui attache solidement les pieds et les mains ! A la bonne heure ; il est à nous.
KœNiGSMARK. — La princesse est innocente !
La Comtesse. — Liez mieux ses mains. Maintenant , qu'on le prenne et qu'on l'emporte.
(Les (juatrc trabans soulèvent Kœnigsmark, dont le sang coule on abondance. Ils essaient en vain de le faire tenir debout. Il s'évanouit).
La Comtesse. — Déposez-le par terre. Bien ! Dénouez
(*) Diary, etc. — The assanshialion, p. 232,
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le mouchoir qui le bâillonne. (Elle emploie ce mouchoir h bander les plaies de sa lète et le regarde attentivement). Maintenant, traître, confesse ton crime et celui de la princesse!
Kœnigsmark, se soulevant sur le coude et ouvrant les yeux. — Ah ! vipère ! c'est vous !
La Comtesse. — Tu achèves de te perdre , traître I II faut que tu avoues 1
KOENIGSMARK. — La pHncesse est innocente!
La Comtesse , soulevant Kœnigsmark évanoui. — Du vinaigre ! Serrez ce mouchoir autour de sa t(}te.
Kœnigsmark , après avoir respiré du vinaigre , rouvre les yeux et voit encore Elisabeth Platen. — Furie exécrable !
(La comtesse , agenouillée , se relève et laisse tomber la tête de Kœnigsmark sur le pavé ; la bougie ((u'elle tenait échappe de ses mains; poussant un cri pendant qu'elle semble glisser dans le sang du blessé , elle étouffe du pied sa dernière imprécation).
La Comtesse. — Qu'y a-t-il ? Mort ! Est-il possible ! Qu'on le ranime, qu'on le soigne! Je vais trouver l'électeur et prendre ses ordres.
(Les quatre trabans essaient de bander ses plaies et restent silencieux autour du cadavre).
Premier Traran. — Il est mort !
Deuxième Traran. — Plus rien!
Troisième Traran. .— Voilà une belle affaire. Après tout, nous n'avons fait qu'obéir.
Ce fragment ressemble à une scène de Shakspeare comme une foret dessinée sur l'agaihe naturelle ressemble au tableau d'un maître. Le corps de Kœnigsmark, j'Hé dans un lieu immonde, fut dévoré par la chaux vive sous les yeux
d'Elisabeth. Telle fut la fin du plus brillant cavalier de ce temps et de cette cour.
On avait vu des lumières traverser Us appartements, et Kœnigsmark avait disparu, voilà tout ce que l'on sut; les Irabans reçurent de l'argent et se turent. Personne n'osa parler de ce mystère, où l'on soupçonnait un crime.
Cependant Sophie-Dorothée , ignorant ce qui avait eu lieu, avait passé une partie de la nuit à ranger ses bijoux et à continuer les préparatifs de ce départ si désiré pour Wolfenbûttel. Il n'était plus temps. Placée sur une pente fatale, chaque instant qui s'écoulait la faisait descendre un peu plus bas vers la ruine qui l'attendait. Dans les papiers de Kœnigsmark, saisis aussitôt après l'assassinat, se trouvaient de nombreuses lettres que la princesse lui avait écrites, pendant son séjour à Dresde, et où sa colère et son ironie contre l'électeur, George son fds, Elisabeth Platen, Bernstorff, et même contre l'indifférence et la faiblesse de son propre père , le duc de Zelle, éclataient en vives épigrammes et en mouvements d'indignation. Ces malheureuses lettres , montrées aux intéressés et commentées par la comtesse , enlevèrent à Sophie les derniers protecteurs sur lesquels elle pouvait compter et les restes de sympathie qui s'élevaient encore en sa faveur. Si elles prouvaient l'innocence des rapports de Sophie et de Kœnigsmark, elles la montraient fière, violente, hardie, profondément blessée, prête à fuir chez les ennemis de l'électeur, et dangereuse dans sa colère ; on eut peur d'elle et on l'écrasa.
Elle acheva de prêter des armes à ses adversaires en déplorant avec larmes l'absence de Kœnigsmark, et en accusant hautement Elisabeth Platen de la mort de ce maliieureux. On lui en>oya le comte de Platen pour l'interroger ;
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ce dernier lui exposa que l'on craignait do la voir mère d'un fils de Kœnigsniark. « Vous nie prenez pour votre femme ! répondit-elle fiè'rement à Platcn , qui devint son ennemi im|)larabie. Alors une cour consistoriale s'assemble pour la juger; elle proteste; un jour, prête à recevoir le sacrement, elle se retourne au milieu de l'église, et, faisant face à l'assemblée, prend Dieu même et l'hostie sainte à témoin de la pureté de sa vie, défiant la comtesse Platon d'en faire autant. La comtesse pâlit , et l'église retomba dans le silence. La lutte entre les deux femmes était terminée. Le tribunal, sans s'occuper de l'adultère, avait prononcé le divorce ; elle n'était plus femme de George de Hanovre, et Elisabeth Platen l'emportait.
Nous avons vu (juel concours d'inimitiés ardentes, d'imprudences et d'étouideries avait préparé cette destinée, et comment Elisabeth Platen avait enflammé contre son ennemie les passions et les intérêts. Mademoiselle de Knesebeck , jetée en prison d;tns une forteresse au milieu de la forêt du Ilarz, « d'où elle ne découvrait , dit-elle , que les cimes vertes des giands arbres qui se balançaient comme une mer, » parvint à en sortir par la toiture , où un prétendu couvreur , qui n'était autre qu'un amant déguisé , pratiqua une ouverture qui permit à la demoiselle d'honneur de s'échapper. On conduisit en grande pompe la princesse à ce vieux château d'Alilden, où il ne lui fut permis de voir ses enfants ni sa mère , et où elle mourut après trente-deux années de langueur et de solitude profonde ; puis il ne fut plus question d'elle. La comtesse Platen expira en 1706, en dictant le récit de sa vie, et disculpant complètement ce Kœnigsmark qu'elle avait aimé , cette princesse qu'elle avait haïe. L'un des assassins du jeune homme soulagea sa conscience par une confession analou. 22
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pue, rorno par \o nièmc ecclésiaslique et conservée dans les archives de Zclle.
Quant h George, devenu ('•lecteur d'Hanovre et roi d'Angleterre, qu'il soit jusé par l'Iiisloire, où il a fait figurer à côté de lui madame de Schulenhurg sous le nom do duchesse de Kendal, et madame Kielmansegg, fdle delà comtesse Plaien et favorite h son tour sous le nom de duchesse d'Arlington, — déshonorant ainsi la pairie des trois royaumes qu'on lui donnait. Certes, il n'y avait pas de roi qui méritât mieux que George I" d'être chassé du trône par une révolution et honteusement banni avec sa suite. On n'y pensa même pas. Il personniûait une haine, et tout le monde fut content.
L'obscurité où cette douloureuse histoire est resiée ensevelie jusqu'à la publication de ces documents, et l'impunité historique dont l'électeur-évêque , George I" et la comtesse Platen ont joui , ne peuvent s'expliquer que par un mot : la passion populaire.
L'intérêt protestant qui dominait les intérêts du Nord servait de mobile à la politique anglaise; c'était lui qui couvrait de son amnistie de si misérables caractères, de si infâmes palais , et des crimes si odieux, lui qui]laissait languir et mourir dans sa prison d'Ahlden cette femme intéressante qui n'avait commis d'autre crime que d'être belle, jeune et pure, d'avoir vu de trop près les ignominies de l'évêque et de la favorite, d'avoir bravé cette femme hardie, et d'avoir désiré la liberté. Cette fille d'une Française restait trentedeux années dans les murs de sa citadelle , usait de sa fortune en faveur du pauvre \illage dont elle «voyait de sa fenêtre , dit -elle, pour toute récréation , la petite rue tor-
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tueuse et les habitants levés dès quatre heures du matin , » et y écrivait ces tristes Mémoires , pui)liés apics plus d'un siècle, pendant que los créatures que l'électeur de Hanovre traînait après lui , allaient s'asseoir paisiblement sur les marches du trône protestant d'Angleterre, et s'y couvrir de toute espèce de titres et d'houneurs en face des populations calvinistes!
Elles souffraient cela en haine de Louis XIV, — et l'on n'a rien dit encore de tous ces mobiles passionnés d'une histoire presque contemiwraine, — tant l'histoire est lente à se révéler. (*)
(•) Revue des Deux-Mondes , juillet 18^5.
LADÏ tSTHER STAAHOPE,