‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 57 sur 61 · REINE DE TADMOR · texte numérisé non relu

REINE DE TADMOR

DOClilEMS BIBLIOGRAPIIIOIES RELATIFS A LADY STANUOPE.

Consulter — Mémoires écrits par le médecin de lady StanhopCt S. Romilly's Life and Letlcrs.

TheAgeofW. PilU

Voyage en Orient , par M. de Lamartine. Pucklcr Muskau. Fleurs et fruits.

LADY ESTIIER STAMIOPE,

Um DE TADMOR.

Caractère de lady Stanhope.

Le médecin de lady Stanhope a soumis au procédé usuel des biographes anglais la vie, les conversations, les actes de cette femme extraordinaire. L'ouvrage n'est pas celui d'un homme d'esprit ou même d'une intelligence bien ordonnée ; de raille ou douze cents pages gonflées par les ruses de la hbrairie et les redites d'un écrivain qui tire au volume, à peine pourrait-on extraire cinq cents pages vraiment utiles. Peu importe ; on aime ces longueurs, on s'engage avec plaisir dans ce marécage de mauvais style et d'anecdotes entassées pGle-mèle , tant elles éclairent bien cette étrange figure de la nièce de Pitt, reine de Tadmor, sorcière, prophétesse, patriarche, chef arabe, morte en 1839 sous le toit délabré de son palais ruineux, à Djîhoun, dans le Liban.

C'était une des notables originalités de l'époque, et qui tenait à l'époque même par de fortes attaches. Tout ce qui est grand et bizarre dans ce siècle et le précédent , elle le rappelle : lordChatharaetPittparla naissance, Napoléon par les idées orientales ; parla misanthropie, Rousseau, AVcrther, lord Byron surtout, qui partit pour l'Orient six mois avant

UOh LADY ESTIIER STANHOPE.

elle, et, comme elle, ne revint jamais. Le groupe des femmes auquel elle appartient n'est pas nombreux, Dieu merci, car ce sont plus ([uc des hommes ; il est niagniliquc par la grandeur et la force. Avec une ardeur qui touche ou plutôt qui atteint la folie , mais privée de ce génie artiste qui transforme les sensations en chefs-d'œuvre, c'est la sœur intellectuelle, la sœur égarée de madame de Staël, de George Sand et de Rahel l'Allemande ; elle est pylhonisse et prêtresse comme elles , et monte résolument sur le trépied des questions sociales. Dans les vapeurs et les ténèbres de ces problèmes, elle s'enivre et rend des oracles ; devenue sauvage à force de civiUsatiou et d'orgueil , elle aspire à l'avenir par dégoût du présent et devient à demi folle pour avoir voulu réaliser la conquête de l'indépendance absolue, la conquête prophétique de l'avenir. Elle est de ces fenmies qui recueillent toute la vie électrique éparsc autour d'elles : rien de passionné et d'impétueux ne s'agite dans le monde, même obscurément , qu'elles ne l'absorbent. Ce qu'il y a d'idéal et d'infini se résume en elles, et elles signalent d'autant mieux les aspirations de leur époque, qu'elles la dépassent dans tous les sens.

Sans doute, elle était plus digne d'étonnement que d'admiration, plus capricieuse que sensée et plus originale (jue grande ; mais il n'y a pas dans ce monde d'originalités sans cause, de grandeurs sans base , ni de caprices inexpliqués. Comment est né ce caractère hors de Hgne? Où a-t-il trouvé son berceau et son aliment ? Quelles circonstances l'ont favorisé ? A quels éléments de notre époque répondil? Le médecin, son secrétaire, n'en dit absolument rien; il entasse dans un prolixe désordre tout ce qu'il a vu ou entendu à ce sujet. Soulevons cette masse, débrouillons ce chaos, soutenus par la curiosité vive qu'inspirent un tel ca-

racttre et un tel destin. Je ne connais pas d'analyse qui sollicite davantage la sagacité , ni de plus intéressante étude. Le brave docteur qui nous sert de guide a ceci d'excellent, que son rôle d'écho lui suffit et le satisfait , et qu'il ré|)ètc avec fidélité jusqu'aux invectives que la reine de Tadmor (c'est le nom de lady Stanhope au désert) ne cesse de lui administrer. Il est là-dessus d'une noble conscience , et nous rapi)elle deux personnages de Shakspeare dont l'un raconte à l'autre qu'on lui a fait signer une lettre où il s'avouait stupidc. «Il m'a dit : Signe, boHlwmmc .'J'ai signé. — En toutes lettres? — En toutes lettres. Il dit que je m'appelle ainsi. » Le docteur ressemble un peu à cet ingénu personnage.

Jeunesse de lady Stanhope. — Sa famille. — William Pilt.

En 1788, sur le rivage d'Hastings (*), il y avait un bateau amarré et une petite fille de huit ans aux cheveux blonds, à l'œil gris et vif, à la peau si transparente , que les veines y dessinaient tous leurs rameaux bleus. Elle regai'dait de tous côtés si on ne l'observait pas ; puis , après un examen inquiet et attentif, s'emparant de la rame et s'asseyant dans le bateau, elle détacha l'anneau, poussa au large de ses petites mains, et se trouva en mer. Cette petite fille qui avait vu chez son père le comte d'Adhémar et ses magnifiques laquais aux galons d'or, et qui voulait absolu-

(•) V. Mcmoirs of the Lady E. Stanhope, etc., 3 vol. London, II. 22*

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meut aller on rrancc pour observer ce qui s'y passait, c'ulail lady Kslher Slanliope.

Pelite-fille du grand Chalhnni, elle était née en 1780 du mariage d'Ksilicr, sœur do AMlliam Pill, avec lord Slanliope le républicain. Toute cette race était singulière. Son grand-père, lord Chalbain, auquel elle ressemblait en beaucoup de points, ne faisait rien comme personne; il était, ainsi ({u'eile, mystérieux et violent, indolent et actif, impérieux et séduisant. « J'ai les yeux gris et la mémoire locale de mon grand-i)èrc, dit-elle quelque part. Quand il avait vu une pierre sur une route, il s'en souvenait, et moi aussi. Son œil, terne et pâle dans les moments ordinaires, s'illuminait, comme le mien , d'un éclat effrayant dès que la passion le prenait. » Elle hérita de bien d'autres bizarreries; dès sa première jeunesse, elle aimait à faire attendre, à tenir chacun en suspens et en crainte, et à s'envelopper de mystère. Cette manie que nous retrouverons à travers la vie de lady Esthcr pensa coûter à Chatham un bol héritage. « Il était souffrant (c'est elle-même qui parle). Un homme à cheval s'arrête à la porte de l'iiotel et veut parler au maître ; on lui refuse l'entrée , et il insiste. On forme la porte; il frappe h coups réitérés. Sa persistance finit par triompher, et on l'introduit dans une chambre obscure où le ministre, entouré d'un paravent et caché par un écran, se dérobait à tous les yeux. — Que voulez -vous? demanda-t-il. — Moi? je veux vous voir. — Un nouvel assaut fut nécessaire et dura longtemps. Quand l'homme fut parvenu à contempler face à fàce celui qu'il visitait, il tira de sa poche une boîte de ferblanc, et do cette boîte un parchemin ; c'étaient les titres de propriété de deux domaines valant quatorze mille livres sterling de rente, légués par sir Edouard Pymtni, comme preuve de sou admiration. »

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Eslher avait la voix vibrante de Cliaihain, son peu de scrupule quant aux moyens de succès, l'art de fiapper les imaginations et d'imprimer aux volontés une électricité irrésistible. Comme lui, elle captivait et faisait trembler ; c'étaient surtout les intelligences hardies et ardentes qu'elle soumettait à ce joug invisible^ et qui l'acceptaient avec enthousiasme. Le malheur d'Esther fut d'èirc femme , et de réunir dans des conditions d'impuissance la haine de la dépendance, la fièvre de l'activité et l'énergie comme l'habitude du commandement.

Son père, lord Stanhope , son cousin , lord Camelford, et Pitt, son oncle, le plus grand des trois, n'étaient pas moins singuliers. Lord Stanhope , qui ne s'occupait pas de ses enfants le moins du monde , avait épousé en secondes noces une Grcnvillc , fennue à la mode qui ne s'en occupait pas davantage, et dont la vie se passait à l'Opéra et dans les bals. Esther reçut donc une éducation sauvage et forma seule ses idées. Plongé dans les rêves philosophiques du xviir siècle, lord Stanhope couchait la fenêtre ouverte, enseveli sous douze couvertures, avec une culotte de soie noire, et déjeunait d'un morceau de pain bis, après avoir passé une légère robe de chambre d'indienne. Quand vint la révolution française, son exaltation pour les théories de Rousseau et de Mably éclata en saillies curieuses; il effaça ses armoiries et vendit comme aristocratiques la vaisselle plate et les tapisseries que le roi d'Espagne avaient données à son grand-père. Ce fut un chagrin pour sa femme et sa famille, accoutumées à n'aller qu'en voiture, lorsque, pour compléter sa conversion démocratique, il eut mis bas son équii)age. « Toutes les figures étaient longues et sombres, dit lady Stanhope; mais moi, je ne me suis jamais laisse effrayer. Je me fis acheler une paire d'échasscs sur

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lesquelles je marchais hardiment, et je me mis h trotter dans la houe d'une petite ruelle sur laquelle donnait la fenêtre de mon père. Je savais (ju'il était toujours de ce côté, la lorgnette à la main. Il m'aperçut, et quand je rentrai:— Eh bien ! petite, me dit-il, qu'est-ce que cela veut dire? Sur quoi diable raarchiez-vous tout-à-l'heurc? — Oh! papa, lui répondis-je, puisque vous n'avez plus de chevaux, j'ai voulu m'exercer à trotter dans la boue de la manière la plus commode. Quant à moi, cela m'est égal ; mais la pauvre lady Stanhope aura de la peine à se faire à cet exercice : elle est habituée à sa voiture , et vous savez qu'elle est d'une mauvaise santé. — Qu'est-ce qu'elle dit? reprit le philosophe. Eh bien! petite, si j'achetais un nouvel équipage pour lady Stanhope, hein? — Ce serait bien bon et bien aimable à vous, mon père. — Nous verrons cela, nous verrons; mais, par tous les diables, pas d'armoiries! )) Lady Stanhope, grâce à la petite fille, eut un équipage sans blason.

Avec cette résolution et cet esprit, l'enfant grandit , apprenant de ses govcrncsscs , (ju'elle abhorrait et faisait enrager, beaucoup de français et d'italien , livrée d'ailleurs à ses volontés et à ses pensées, et prenant sur ce qui l'entourait l'ascendant inévitable des caractères énergiques. Les deux personnes qui lui plaisaient le plus étaient son cousin lord Camelford et son oncle l'itt. L'admiration soutenue que lui inspira le premier des deux peut laisser soupçonner chez elle l'existence, ou du moins le premier éclair d'un de ces sentiments tendres qui n'apparaissent nulle part dans la vie de cette fennne. « Quicon({ue osera s'attaquer à moi , disait-elle, me trouvera cousine de lord Camelford, C'était un vrai Pitt , celui-là ! » En effet, il était impérieux, entêté, couiageux , birnfaisaiit , bizarre.

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Esthcr rappelait avec orgueil l'eiïei qu'ils produisaient l'un et rautre quand ce couple evtraordinairc, tous deux d'une taille gigantesque , entrait dans un salon. « Les femmes n'avaient pas assez d'yeux pour lui , les hommes avaient peur et se sauvaient. Grand, musculenx, la figure pâle et sévère, un peu penchée sur l'épaule , ce fut lui qui , s'apercevant que l'équipage de son vaisseau murmurait, pressentit la révolte, et, sans l'attendre, brisa le crâne de son lieutenant d'un coup de pistolet. On le blâma d'abord ; bientôt pres([ue tous les équipages se mutinèrent , et l'on reconnut que seul il avait bien jugé la situation. Un de ses plaisirs les plus vifs était d'endosser la casaque du matelot et de courir les tavernes de la Cité. Apercevait-il un pauvre homme dont la figure lui parût honnête , il liait conversation avec lui et l'engageait à lui conter ses peines. « Faites-moi votre histoire, lui disait-il, je vous dirai la mienne. » Il avait trop de tact pour se laisser tromper , et si l'homme lui plaisait, il lui glissait dans la main cinquante ou cent guinées, en lui disant d'un ton sévère: « >'en parlez pas, au moins, ou je vous retrouverais, et vous me le paieriez d'une façon qui serait loin de vous convenir. » D'ailleurs il avait tant d'ennemis avec ses singularités , et s'attirait par sa bravoure et son audace tant de mauvaises affaires, que mon oncle , qui l'aimait et l'estimait, le tenait à distance et ne lit jamais rien pour lui. »

Elle eut envie de l'épouser , co qui eût changé le cours lie sa vie. Les Chatham s'y opposèrent ; Caraelford avait sacrifié cinquante mille livres sterling pour assurer et donner à sa sœur une terre dont lord Chatham espérait hériter. Quant à la jeune Esthcr , sa guerre contre les govcnicsses continuait ; en vain cssavait-oa do lui faire étu-

dier l'histoire, qui, disait-elle, « était une farce misérable. — Voyez un peu , ajoutait-elle à l'appui de l'asserlion, connue on écrit celle qui se fait aujourd'hui. » Elle ne voulait pas entendre jiarlcr de corset, et se révoltait hautement contre ceux (|ui prétendaient emprisonner dans un soulier de satin ce petit pied cambré « sous l'arche duquel une souris eût trotté, dil-cUe, » et dont elle était si orgueilleuse.

A vingt ans, elle avait près de six pieds , un développement proportionnel du buste et de la taille, et n'était ni johe ni belle. « Trop virile , dit un contemporain , c'était néanmoins un de ces êtres dont le front, les yeux , la présence, semblent éclairer ce qui les entoure. Vn front trèshaut et droit surmontait deux sourcils arqués d'un contour réguher et d'une finesse singuUère; elle avait les dents petites et magnifiquement blanches, l'œil d'un bleu gris, entouré par-dessous d'un arc bleuâtre (jui en rehaussait l'éclat, le nez recourbé et disproportionné , la bouche déhcate et rentrée, et le menton beaucoup trop long. Quant à l'ovale du visage, il était si pur, si admirablement dessiné, et l'attache du cou si gracieuse , que Brummell le fat s'approchant d'elle un soir et soulevant ses boucles d'oreille : « Pour l'amour de Dieu ! s'écriait-il , laissezmoi voir ce qu'il y a là-dessous ! » Elle s'avouait laide, d'une laideur harmonieuse. On assure, en effet, que la transjjarence de la peau, l'éclat du regard , la majesté de la démarche, la hardiesse de la répartie, la vi\acité sauvage que son éducation avait favorisée , isolaient partout , en la couronnant d'une sorte de lumière (jui eiïrayait, celte reine de vingt ans.

Ses premières impressions lui étaient venues de la grande vie aristocratique de son père, lorsque ce dernier, ma-

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rié en premières noces à Esthcr Pilt, et qui n'était pas encore l'adepte du Ilayiial et de Tlioinas Payne , exerçait dans son cliàteau do Clievening le droit de liante et basse justice, entretenait denx cents serviteurs autour de lui , et donnait des grâces et des punitions, des vêlements, des terres et des places à tout le comté , pendant que la première lady Stanhope, de son côté, distribuait les médicaments aux malades, les aumônes aux pauvres , les sermons aux garçons amoureux, les dots aux filles à marier , et faisait tuer pour sa table un bœuf par semaine et un moutoa par jour. Le souvenir de cette existence patriarcbale a toujours hanté comme un spectre l'imagination Gère de lady Stanhope ; ce fut eu partie pour atteindre l'idéal de cette puissance bienfaisante et incontestée qu'elle alla se réfugier au désert.

Cependant Pitt était maître du pouvoir, et, tout jeune qu'il fût, il le tenait d'une main sûre. Prévoyant la révolution française et le cataclysme prochain , il resserrait autour de lui avec force les liens de l'aristocratie et du trône, et s'efforçait de confondre aux yeux de tous, les intérêts de la France avec les théories révolutionnaires , et le salut de l'Angleterre avec celui de la noblesse. C'était rendre l'aristocratie populaire et le trône héroïque : suprême habileté de ce grand homme. Par là il devint lui-même le symbole anglais par excellence , plaça le trône au centre de la nation eniliousiasmée, et , entraînant l'Angleterre dans une haine qu'il n'avait pas, il fit triompher en définitive la dynastie dont il était le ministre. Lord Stanhope suivait une route diamétralement contraire ; ses baisons avec les démocrates l'éloignaient du pouvoir , et l'exposaient aux vengeances royales , sans qu'il pût prétendre au premier lùle dans les rangs de ses amis. Ou était venu ar-

rêter chez lui un des meneurs de l'opposition , Joyce, et toute la famille était en dùsairoi, Esthcr, à laquelle ce train nouveau de la maison paternelle répugnait, et qui avait conçu pour son oncle une admiration profonde, quitta l'hôtel Stanhopo de l'aveu de sa mère, et alla vivre près du ministre, (pii n'avait pas de femme, et dont elle gouverna désormais la maison.

C'était un acte hardi, comme tous ceux de lady Stanhope, et qui , en satisfaisant son goût pour l'auloriié et l'indépendance personnelle, était une politique habile ; le danger des opinions professées par sou père se trouvait annulé ou amorti, et elle offrait, dans toutes les chances possibles, une protection assurée à sa mère et à ses deux sœurs. Pitt , d'ailleurs , reconnaissait en elle le vrai sang des Chatham : « Quand donc les ailes vont-elles vous pousser ? lui disait-il. Vous ne touchez pas terre. Bizarre créature! la solitude vous va, pourvu qu'elle soit profonde; le monde, pourvu que ce soit un tourbillon, et la poUiique à la condition d'être embrouillée. Il vous faut un de ces trois éléments extrêmes ; je ne sais lequel vous convient le mieux. » C'était le jugement le plus exact que l'on pût porter sur celte âme excessive et sur cet esprit allier.

Pitt avait eu une passion malheureuse el l'on ne s'en étonne pas ; on connaît cette figure singulière , ce nez pointu et toujours en l'air, cet oeil vif et profond, ce front plus haut que large, cet air distrait et absent; il y avait dans sa conduite comme dans sa physionomie la sagacité du chien d'arrêt. La lille de M. Eden lui avait inspiré un sentiment vif. Le père passait pour peu sûr dans ses relations; la mère était le type de ces maternités anglaises qui j)êclient à la ligne des éjMtiixde leurs lilles avec une âprelé

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de poursuite iudécente. « Elles placent devant vous, disait Esther, leur fille comme une pièce d'artillerie, mèche allumée , la tournant et la relonrnant sur son pivot , et vous bombardant un homme à bout portant sans miséricorde. La primosùé (*) anglaise s'arrange de cela. Je ne sais comment, Mon oncle reconnut dans quelle famille il allait entrer, les intrigues qui allaient se nouer autour de lui, et le goût peu prononcé de miss Eden pour sa personne. Il recula sagement , et tomba dans un désespoir amer. Dès-lors il ne pensa plus à se marier. »

Appréciateur plein de tact de la distinction chez les femmes, Pitt fut heureux d'avoir sa jeune nièce auprès de lui. Il se trouvait au plus fort de sa grande lutte, en face de la république française, et ensuite de Napoléon Bonaparte. Esther écrivit sa correspondance , rédigea ses notes, régla sa maison. Elle le soutint de tout son pouvoir, et il reconnut en elle autant de force d'àrae que d'activité, et surtout ce sens droit et imperturbable, cette pénétration vigilante, sans lesquels on ne conduit ni les grandes ni les petites affaires. Les hommes d'intrigue sont portés à imaginer que le fond de la poUtique , c'est le mensonge ; cela est faux. Le fond de la politique, c'est la vérité. L'art de connaître les choses cachées et celles qui se préparent constitue la moitié de l'homme politique. Il faut encore, après avoir déchiré les enveloppes et reconnu toutes les réalités, savoir agir sur ces éléments réels.

L'oncle et la nièce firent aussi bon ménage que possible.

(*) Mot charmant , de prim (raide et gourmé) , crée par les Pitt et leurs alentours pour remplacer les mois puritanism et prudery, qui auraient blessé la bourgeoisie et les femmes , deux grands pouvoirs.

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Il ne dédaignait pas de prendre ses consoilsj et n'avait point de secrets pour elle.

H Esther, disait-il , parle comme une pie , et ne dit que ce qu'elle veut ; elle babille en connaissance de cause. » Le v(['ritable bras droit de 'William Pitt, ce fut donc Esther, qu'il trouvait à juste titre supérieure à ces nullités actives dont les hommes politiques ont plaisir à s'environner : instruments qui ne contrôlent rien , espèrent, flattent, obéissent , reçoivent des faveurs , et, quand ils sont exempts d'envie , forment une excellente matière à gouvernement. Pitt en était obsédé. De tous les amis et confidents du ministre, celui dont l'oncle et la nièce se défiaient le plus et qu'ils surveillaient de plus près était Canning ; on n'aime guère ses héritiers, et Pitt pressentait celui-ci. Quant aux autres , Esther leur voua le plus complet dédain : Canning fut seul honoré de sa haine.

S ni.

Lady Eslker près dé son oncle William PitU

En soulevant ces voiles, en pénétrant le secret de ces rouages , elle devint misanthrope à vingt ans et presque cynique; celte singulière position d'une jeune fille était relevée par tant de pétulance, de verve, d'entrain et de bonne humeur , (juc l'ou eut peur d'elle ; on l'estima très-haut, et le vieux roi George fut un de ses admirateurs

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les plus ardents. La cour se proujcnait un soir sur cette terrasse féotlale de AVindsor, d'où l'on découvre de si beaux aspects. Les princes et princesses étaient là. « Pitt, dit le roi en se retournant, j'ai fait choix d'un nouveau ministre. — Comme Votre 3Iajeslé voudra. Le fardeau est lourd et commence à me peser; un peu de repos me fera du bien. — Et un ministre meilleur ([ue vous ! — Le choix de Votre Majesté doit être excellent. — Oui , Pitt, oui, je vous le répète , et excellent général par-dessus le marché! — Sire, reprit Pitt, un peu embarrassé de sa personne, et ne sachant, malgré son habitude des cours et du monde, connuent prendre la chose, Votre Majesté voudra-t-elle me dire le nom de ce remarquable personnage, afin que je le traite désormais avec les égards dus aux choix de Votre Majesté et à un mérite si extraordinaire? — Parbleu, vous lui donnez le bras, reprit le roi eu montrant du doigt Esther. Je n'ai pas en Angleterre d'homme d'État qui la surpasse, ni de femme qui fasse plus d'honneur à son sexe. Soyez lier d'elle, monsieur Pitt ; elle a toutes les grandes qualités de notre sexe et du sien. » C'était aussi l'avis de Pitt , qui se plaisait à la comparer aux héroïnes de Rome : « Les dames de la cour , dit lady Esther elle - même , se mordaient les lèvres, les ambitieux sollicitaient mon approbation, les sots se tenaient à distance, et tout le monde me respectait. »

Plus d'une fois nous avons essayé d'analyser et de faire comprendre l'état mal conim de la société anglaise à la fin du xviii'^^ siècle ('; : à côté de la plus hypocrite raideur, les mœurs les plus débraillées, partout l'exagéré, le fac-

(*) Voyez plus haut, ia Pseudonymes anglais, elCf

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lice, mais une vie énergique. La naissance de la république française exerça sur ces élénieiils une action intense qui, en les comprimant, les exalta. Les patriotes anglais furent plus audacieux, les fats des salons plus fades, les grandes plus précieuses, et les puritains plus fanaliciues. Ce fut au milieu de ce monde que la jeune Esllier se trouva lancée en 1793, sous le |)aironagc et l'égide de son oncle Pitt. Une cour ne tarda pas à l'entourer; on la llatla, on la sollicita, on la craignit. Elle en devint plus sauvage dans ses tendances, plus mystérieuse dans ses actes , plus hardie dans ses propos, plus hostile à toutes les conventions de cette société même qu'elle voyait si basse et si avide. Elle partagea l'ardente réaction qui se manifestait à travers l'Europe contre une civilisation devenue artificielle jusqu'à la nausée, réaction qui donnait la vogue au farouche Ossian, au douloureux Werther, et aux cris furieux de Jean-Jacques Rousseau en faveur de la vie sauvage.

Personne n'était mieux préparé par le caractère et l'éducation à celte révolte contre les usages et les idées reçues que la jeune Esther. Personne n'occupait une situation plus favorable au développement des tendances misanthropiques. Elle voyait le dessous des cartes, et de toutes les cartes ; ce que l'observation du philosophe ne peut que deviner ou pressentir, un chef politique le manipule et le remue incessamment. Le marasme et le suicide de Castlereagh, la mort prématurée de Pitt, les derniers jours de Canning, en disent assez là-dessus. Esther Stanhope, à vingt-trois ans, apprit tout ce que la vie de l'homme d'État apprend, à ce qu'on dit : infidélités, ingratitudes, trahisons , achats , ventes , conversions , retours, simulations , pactes secrets ; ce que peut peser un patriote, et ce que

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peut valoir un homme de cour. Elle fit dos colonels, défit des Sccrétaircs-d'Élat, rallia des partisans et contresigna plus d'une pension et d'une ordonnance à la place et sous les yeux de son oncle, qui riait en la regardant. Elle étudia sérieusement cette matière du faux ; « pour bien imiter une signature, dit -elle, on ne doit pas tracer lentement les lettres, ce qui fait trembler la main ; on doit aller vite et hardiment. » Elle se faisait des principes sur toutes choses et voulait aller au fond de tout.

Placée comme elle l'était, ce fut de sa part une guerre à mort contre les vertus de convention , la moralité d'emprunt et les faussetés de tous les ordres. « Plus un homme est bien élevé, disait-elle, moins il prend ombrage de certaines anecdotes et de certains mots. L'Angleterre en est venue à cet égard à un point d'hypocrisie indécente. Aussij quoi que l'on dise de moi à Londres, je ne m'en soucie pas plus que de cela. Que m'importent ces esprits tortus et ces âmes rabougries? Ils diront ce qu'il leur plaira. Toutes ces coutumes factices dont on fait d'inviolables nécessités, je les exècre. Ils peuvent murmurer et bourdonner autour de moi autant qu'ils voudront; ce sont des moucherons sur la queue d'un cheval d'artillerie. Vient la grande explosion : boum! et tout est dissipé. Quand je vois ces femmes si pâles, si faibles, si gourmandes, qui se bourrent de petits gâteavix, et ne peuvent point faire un pas sans s'appuyer sur le bras d'un homme , ni descendre de voiture sans une main qui les soutienne, j'en ai pitié. Pour moi, quand on m'offrait de tels services, j'avais coutume de dire à ces messieurs : « J'ai des jambes qui sont à moi, grâce à Dieu! laissez-les faire. » On s'est imaginé par exemple dans certains salons que l'ennui était la plus belle chose du monde. Plus on était fade et stupide et froid, plus on avait de suc-

ces : cYtait le bon Ion. Le roi de ce bon lon-lh 6lait un monsieur Polliill, qui avait toujours l'air stupide et bourru, exacloment comme vous, dortour (ollo s'adressait à son médecin). Il trouvait un bal masnifique lorsqu'on n'y apercevait que des tètes pressées les unes contre les autres , comme des goulots de bouteilles qui sortent d'un panier. » La haine du sentimentalisme, de l'affectation et de la pruderie, c'est-h-dire de tout ce qui est mensonge, exagération et artifice, éclatait tous les jours chez elle. Bercée sur les genoux de la mode, élevée au milieu du grand monde, ne craignant rien de personne , flattée et caressée par tous, elle exerçait la justice du bon sens avec le caprice d'un enfant malin. Tas de sottises et de prétentions qu'elle ne punit; elle était inexorable, même pour les ministres. Au plus fort de la guerre contre la France, Pitt eut l'idée d'instituer un ordre du mérite , et lord Liverpool, homme systématiquement pompeux , se chargea de régulariser la création et de fixer les couleurs du rubnn national. Un soir il arriva, fier de son œuvre, dans le salon du premier ministre, et dit : " Je pense que ma combinaison flattera l'orgueil britannique; rouge, c'est le pavillon de l'Angleterre; bleu, symbole de liberté, et blanc , symbole de loyauté. » — Les courtisans et les flatteurs se récrièrent : c'était admirable, sublime, poétique ! — « C'est très-beau , interrompit Esther, et le roi sera charmé do la ressemblance; mais il me semble que j'ai vu cela quelque part. — Où donc? demanda Liverpool. — Sur la cocarde des soldats français. Mylord, vous avez découvert le ruban tricolore ! » Il resta stupéfait. « Ah ! mon Dieu, lady Esther, s'écria-t-il , que vais-je faire ? J'en ai commandé plus de trois cents aunes : h c|uoi cela va-t-il me servir? — A soutenir vos culottes quand vous y mettez des pa])iers que vous ne retrouvez ja-

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mais, et que vous cherchez au fond de la poche droite, puis au fond de la poche gauche, comme une anguille au fond d'un étang. Vrai, mylord , j'ai toujours peur qu'il ne leur arrive malheur, à ces pauvres culottes! »

Elle exerçait souvent une influence plus réelle, toujours dans le sens de la raison contre le ridicule. M. Addington, qui devait sa fortune à l'amitié de Pitt , eut la fantaisie de se faire créer lord Raleigh. Cette application i)eu convenahle d'un nom historique déplut à la maligne Esther, qui courut un beau matin chez son oncle, et lui dit : u Savezvous ce que l'on vient de faire ? Une caricature contre le roi, M. Acidington et vous. Vous y représentez la reine Elisabeth , et vous dansez le menuet le nez en l'air ; M. Addington est en lord Raleigh et vous fait sa révérence. Sa majesté porte le costume d'un fou de cour. -> Elle mit tant de verve dans la description de cette caricature qui n'existait que dans son imagination, que Pitt rit aux éclats ; on dépêcha dans tous les quartiers de Londres des émissaires chargés de se procurer à tout prix la giavure prétendue. On ne la trouva pas, bien entendu ; mais le ministre fut frappé du ridicule de cette idée, et le xix*^ siècle fut privé d'un second lord Raleigh, médecin, fils de médecin.

Après Camelfordet Pitt, elle n'estimait guère que Brummell, le chef des dandios, roi dans son espèce, et aussi impertinent qu'elle. Elle aimait cette fatuité vengeresse qui imposait à toutes les prétentions , cet ennemi du lieu commun, du sentiment faux, do l'orgueil niais et de la vanité sotte, c'est-à-dire de tout ce qu'elle détestait le plus ; ce parvenu assez hardi pour humilier les altesses grossières , les pédants de vertu et les hypocrites de science ; c'était plaisir pour elle de le voir saluer un prince par-dessus l'épaule, et forcer par ses grands airs une duchesse à baisser

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les yeux. Elle racontait là-dessiis des anecdotes incroyables et vraies. Un soir, chez le duc de Ruiland, au bal, Brummcll parcourait lenlcnicnt du regaid un cercle de feuuues, disant tout haut et du bout des lèvres: ((Où trouverai-jc une femme qui sache valser sans m'creinter ? Ali ! voici Catherine (la sœur du duc de RutKind), et je crois que cela fera mon affaire. Il l'invita le plus gracieusement du monde et fut accepté. La duchesse elle-même avait coutume d'augmenter ses grâces naturelles par des artifices si considérables, que Brummel , au milieu d'un grand bai , s'arrêta devant elle, et lui dit : « Mais, au nom du ciel ! ma chère duchesse , qu'est-ce que cette tournure-là ? Je vous donne ma parole d'honneur qu'il faudra vous mettre sous presse. Je vous supplie positivement de marcher à reculons quand vous sortirez de la salle : je ne pourrais pas regarder par-là. » Chez les parvenus , il était aussi impertinent et avec autant d'à-propos que chez les seigneurs. Il interrompait un dîner servi avec la recherche la plus pompeuse pour demander au domestique des anchois de la mer des Indes ou de la sauce de Palmrjre, ajoutant de l'air le plus froid du monde : « On ne dîne plus sans cela ! « Le triomphe de cette suprême imjiertinence était la matinée de Brumniell, lorsqu'une douzaine de ducs et six ou sept marcjuis se tenaient debout pendant sa toilette. « Kh bien ! leur disait-il en se retournant, que voulez-vous ? Ne voyez-vous pas que je me nettoie les dents? « La brosse se promenait avec lenteur dans la bouche du dandy, qui observait ses dents avec un miroir, et reprenant la ])arole : <( Je crois que c'est une tache... non ; c'est un peu de café. Cette poudre est excellente;... n'espérez pas obtenir ma recette; vous n'en aurez pas, vous autres ! »

En définitive , ces deux êtres étaient l'analogue l'un de

LADY ESTHER STANHOPE. hll

l'autre, à cotte exception près, que le beau Brummell étnitla femme. In jour ces personnages, qui s'appréciaient et s'aimaient fort, se rencontrèrent dans Bond-Street, la promenade à la mode. Ils étaient à cheval l'un et l'autre. Brummell , tenant ses rênes entre le pouce et l'index , comme une prise de tabac, s'arrêta et se pencha vers lady Esther. « Chère créature, lui dit-il dans le patois du temps, quel est donc ce personnage à qui vous venez de parler? — C'est le colonel "NVhitby. — Le colonel, de quoi ? répliqua-til de ce ton traînant qui lui était particulier. Est-ce que cela a un père? Et qui diable connaît ce père ! » La malice d'£sther s'éveilla. «Voulez-vous me dire , répondit-elle , quelle espèce de père a George Brummell, et qui diable connaît ce père ? — Ah ! lady Esther , reprit-il d'un ton à demi sérieux , personne ne connaît le père de George Brummell , et personne ne connaîtrait Brummell luimême, s'il ne jouait le rôle qu'il a pris, et qui, vous le savez très-bien, ne vaut que par sa folie. Si je ne toisais pas les marquises et si je ne mystifiais les altesses, il ne serait pas question de moi pendant huit jours ; le monde est assez bête pour tomber à genoux devant mes absurdités, et nous savons l'un et l'autre ce qu'il en est. » Le mystificateur des salons biiianni(iues, qui vint mourir en France couvert de dettes , avec des tabatières d'or et un vieil habit , devait plaire à cette femme, que l'orgueil et la haine de la société anglaise rejetèrent plus tard au fond du désert.

Ainsi s'avançait triomphalement et voiles déployées cette vie singulière qui avait bien son côté ridicule, car elle s'éloignait de toutes les conditions féminines. Esther bâtissait, plantait , refaisait sur un nouveau dessin et en huit jours I les jardins et le parc de ■\Valiner pour ménager à son oncle une solitude agréable où il pût trouver du repos , rossait II. 23

till LADY ESTHER STANHOPE.

cinq soldats ivres qui s'étaient avisi'-sdc pénétrer rhoz elle, créait l'uniforme d'un régiment, déconcertait les intrigues, brisait les cachets des dépèches, et allait, de hardiesses en hardiesses, jusqu'aux dernières limites de l'outrecuidance la plus bizarre. 11 était clair ([u'une pareille vie ne pouvait se continuer qu'à l'ombre du crédit de Pitt, et qu'elle se préparait pour l'avenir un nombre infini d'ennemis acharnés. (( Comment ! lui disait-on un jour , vous ne voyez pas lord C... qui vous salue? — J'aperçois là-bas un grand caméléon gorge de pigeon, répondit -elle tout haut. Est-ce là lord C ?... » Comme la plupart des humoristes, elle possédait le génie comique et joignait à ses observations une mimique irrésistible. lîlle savait que les amours du duc d'York et de mademoiselle Clarke et leur scandale mécontentaient la population du pays de Galles; elle s'y rendit, et, faisant son quartier-général d'une auberge; de Builth , elle y commença ses opérations. Elle fit venir le médecin , le couniiis de l'octroi^ l'apothicaire et le maître de l'auberge. « Ah ça 1 leur dit-elle, imitant les gestes et la tournure des personnages qu'elle voulait dépeindre , si vous aviez une fennne ainsi faite, parlant ainsi, marchant ainsi, entourée d'une meute de beaux messieurs qui la couvriraient de la poudre de leurs perrufjiies ; si la ménagère était violente, impérieuse , acariâtre , sans ordre , sans gaieté ; si au mois de novembre elle voulait que toutes les fenêtres fussent ouvertes et que l'odeur du clienil arrivât jusqu'à vous , ne vous croiriez-vous point parfaitement en droit de prendre un peu de plaisir ailleurs ? Voyons ! » Elle ramena au parti du duc juscju'aux ménagères.

Il fallait surtout la voir contrefaire les vertus philanthropicjues et les tendresses languissantes des couples sentiracn-

LADY ESTIIER STANHOPE. ^23

taux alors à la modo en Anglclcire sous rintliicncc de Kotzcbue et d'Auguste Lafontaiue. Elle jouait d'abord le mari en extase devant sa femme, et cette dernière pleine de langueur enlliousiasic; puis, dans un second acte, elle représentait l'un ayant des maîtresses , et l'autre dos amants. Comme elle se permettait ces parodies en plein salon , ce rôle de boulïon de cour, adopté jiar la nièce de Pitt et soutenu a^ec une vivacité spirituelle de jeune fille, la faisait craindre comme la peste. On baissait la tête ; pensions, titres, dignités, projets, tout lui passait par les mains. Elle osail ce que son oncle aurait à peine osé , et souvent elle faisait justice. « Que pouvait donc vous dire un tel (membre du cabinet de Pitt), lui demanda un soir son oncle, avec ses longs discours au mibeu du bal, son air animé et ses yeux en l'air ? — Il m'assurait sur ses grands dieux que la pension de la pauvre Sarah N... serait accordée demain. Vous savez l'intérêt que je prends à cette pauvre créature et à ses dix enfants ; mais, comme je méprise le personnage, je ne l'ai pas même écouté , et je me suis réservé de vous parler de la chose. J'aime mieux puiser à la source. — 11 vous disait cela ! Voilà qui passe toutes les bornes, s'écria Pitt. Ce même homme, il n'y a pas une berne, est venu me supplier de n'accorder aucune pension à madame N... ! L'administration, dit-il, se trouverait forcée de nourrir les dix enfants. Il veut traîner la chose en longueur , si bien que l'on n'y pense plus. — Mon oncle, reprit Esther, il faut TOUS montrer. Donnez la pension à l'instant même. — Tout le monde est couché. Il n'y a plus personne à la trésorerie. — Si fait, j'aperçois une lumière. Faites venir M. Chinnery, qui doit y être encore. > On envoya chercher M. Chinnery, le distributeur des pensions. "La première chose que vous ferez demain matin, lui dit-elle, ce sera d'envoyer le

/|24 LADY ESTIIER STANIIOPE.

brevet de pension à madame N... N'est-ce pas, monsieur Pilt ? » Et la pension fut accordée.

Quand co qu'elle voulait n'était pas exécuté, elle se vengeait cruelK'nii'nt. Lord Aborcorn , qui désirait l'ordre de la Jarretière et l'avait inulilrment sollicité de Pitt , auquel il avait de nombreuses obligations , se retourna vers Addington pour l'obtenir, et l'obtint. « Je lui ferai payer cette défection, dit-elle un jour au duc de Cumberland. — Voici le moment, s'écria le duc ; il vient d'entrer. Sautez sur lui, petit bulldog! {yonlittle ktlldogi) » Lord Abercorn avait eu les deux jambes cassées , et le père d'Addington avait exercé la profession de chirurgien. Elle s'approcha de lui , et, l'œil fixé sur la jarretière : « Qu'avez-vous là, mylord? lui dit-elle. Un bandage? Addington a bien travaillé, et j'espère que vous serez dorénavant sur un meilleur pied. » Puis elle s'en alla. On lui disait un jour: «Voyez donc comme lord Casllereagh est rouge ; » elle répondit : « C'est le reflet des portefeuilles. » Il avait coutume de se faire suivre partout de ses portefeuilles de maroquin rouge, et de paraître éternellement enseveli dans les affaires politiques.

La guerre qu'elle soutenait si résolument et avec tant de caprice contre la civilisation affectée ou exagérée de son temps, atteignait, comme on le voit, les têtes les plus hautes. Dans le duel misérable et scandaleux entre le prince et la princesse de Galles, elle ne soutint ni l'un ni l'autre, ne prit parti ni pour une victime peu intéressante, ni pour un maître et un mari sans pudeur, se refusa aux avances delà princesse , fut froide et peu prévenante pour le prince, et condamna également par son silence les extravagantes licences de cette fenmie sans retenue et sans raison, et l'égoïsme despotique de ce voluptueux sans entrailles. Les

LADY ESTHER STANHOPE. /j25

choses ne pouvaient durer ainsi loni^lenips ; avec la puissance poiiti((ue de Pilt , la fanlas(i([ue royauté de sa nièce devait s'anéantir. En effet, après avoir soutenu l'édilice gigantesque de la suprématie anglaise, Pitt, épuisé et endetté, descendit dans le tombeau; il avait livré à son œuvre politique son âme, son esprit et son corps. Il faut entendre à ce propos les aveux faits par la compagne de ses dernières années; on verra ce que coûtent les plus éclatants triomphes de la politique et du pouvoir. « Aucune des jouissances de la vie commune n'appartenait à Pitt ; il n'avait pas même le temps de surveiller ses affaires pécuniaires, et on le volait de toutes parts. Debout à huit heures, déjeunant au milieu d'une foule de solliciteurs et de membres du Parlement, ne cessant de travailler, de parler, de répondre, de donner des ordres jusqu'à quatre heures du soir, il mangeait à la hâte une côtelette de mouton , se rendait à la Chambre des Communes, y trouvait ses ennemis sur le ([ui vive, luttait avec acharnement jusqu'à trois heures du malin, et revenait souper avec ses amis, pour se coucher ensuite et prendre une ou deux heures de repos. Nulle organisation n'y aurait résisté. Souvent , au milieu de ce sommeil, il était réveillé par une dépèche de lord Melvillc ou par un ordre de se rendre à Windsor. Ce n'était pas une vie, c'était un meurtre. Ses plus heureux moments étaient I ceux qu'il passait dans une espèce de ferme, à côlé de "NValmer ; il y avait fait placer trois chaises et une table dans une chambre aérée ; et passait le temps à écrire et à respirer. Enfm il succomba, d

En effet, il mourut le 23 janvier 1806, tué par la bataille d'Austerlitz, laissant quarante mille Uvres sterling de dettes et sans avoir vu se réaliser aucun des vastes plans qu'il avait conçus. L'étrange créature qui avait eu ses II. 2 S*

626 LADY ESTHER STANITOPE.

srcrcls comprit qu'elle n'avait itliis rien à espérer en fait de pouvoir occulte ou avoué, d'intrigues à débrouiller ou ù pénétrer, d'anxiétés politiques à partager, de sarcasmes à jeter sur les héros de ce drame dont elle avait sondé le fond, fait mouvoir les coulisses, barbouillé les décorations et déshabillé les acteurs. On ne lui accorda que 1,200 livres sterling de rente, et la société anglaise ne lui lit pas attendre sa vengeance. Elle se retira (|uel([ue temps à Builth, dans une chaumière du pays de Galles; puis, profondément dégoûtée et blessée, elle partit pour l'Orient en

S IV

Latly Esllicr en Orient.

Jeune et impétueuse, elle avait vécu d'une vie trop forte pour sa raison. La mort de ce grand politique qui s'était innnolé à ses desseins , et que personne ne pleurait , avait frappé une ardente imagination de l'ébranlement le plus terrible. Elle n'était ni assez riche ni assez indépendante pour faire tète au\ inimitiés qu'elle avait soulevées. Sa haine de l'Europe, et surtout de l'Angleterre , était devenue comme chez Byron une rage , une frénésie , une lualadie incurable. Elle aimait le réel , ainsi (juc tous les grands esprits , et la société anglaise marchait dans sa voie de pruderie hypocrite; elle était rassasiée jusqu'au dégoût de civilisation , de fêtes et d'alfectations élégantes. Bientôt

LADY ESTHER STANIIOPE. 627

le iiiysiicismc , les lOves d'im avenir confus , le besoin de faire encore parler d'elle, la soif d'un ponvoir que sa patrie ne pouvait plus lui donner, firent bouillonner dans son cerveau une lièvre mêlée de misanthropie et d'aspirations a la grandeur ([ui ne cessèrent plus de la dévorer jusqu'au raomenl de sa mort. L'élude et la poésie l'auraient calmée et consolée; elle méprisait les livres, n'aimait que l'action, et l'action lui manquait. Elle était orgueilleuse « comme Satan; » elle se sentait humiliée. Canning allait hériter de Pitt après Castlereagh , et l'ingratitude de la nation la révoltait. Après avoir erré quelque temps en Grèce et en Egypte, elle finit par planter sa tente au milieu de la Syrie , entre les Druzes prêts à s'insurger, les Turcs impitoyables et les Arabes sauvages. C'était bien l'écheveau po- Htique le plus cml)rouillé et le plus sanglant que la situalion anarchique de celte contrée, et peut-être cette difficulté même lui oITrait-elle un attrait de plus.

Nous rappellerons en peu de mots ce qui se passait eu Orient lorsque lady Slanhope choisit le mont Liban pour asile. La faiblesse de l'empire ottoman et cette décadence progressive qu'il avait subie depuis le commencement du XMii" siècle encourageaient ses vassaux à la défection; pendant que les Grecs s'insurgeaient et préludaient à leur indépendance , Wéhémet-Ali faisait de l'Egypte son domaine personnel, elle prince des Druzes, chef nominal plutôt que réel des peuplades variées et hostiles cjui habitent le Liban, essayait de vaincre par la cruauté et les artifices les obstacles opjiosés à son pouvoir par le peu d'homogénéité des éléments qui lui étaient soumis, et tendait à devenir le maître de toute la Syrie. Pendant les vingt années que lady Stanhope passa dans ce pays, les luttes de l'émir Béchir contre la Porte, les Druzes, les Arabes, les Turcs, et

U2d> LADY ESTHER STANHOPE.

contre ses propres lieutenants, celles des diverses populations entre elles, du pacha d'Acre contre Ihrahini-Pacha, fds de iMchéinet, enveloppÎMciil la solitude de lady Stanliope, située non loin do Beyrouth, d'un réseau d'intrigues, de guerre et d'assassinats effroyahles, dans lesquels l'Europe elle-niènie, souvent trompée, a été forcée de s'engager.

C'était un monstre et un homme habile que cet émir dont on a fait tant de bruit en Europe , et sur lequel les ^Mémoires du docteur donnent des renseignements précis. Forcé de fuir à diverses reprises la vengeance des pachas d'Acre et de se soustraire aux firmans de la Porte , ce fut lui qui devina de quelle utilité lui pourrait être l'alliance de Méhémet-Ali, et qui, de concert avec ce dernier, essaya de soustraire la Syrie au joug ottoman. Le fds de Mébémet, Ibrahim-Pacha, saisit le moment favorable, pénétra en Syrie, prit Damas , battit l'armée du sultan, se rendit maître de toute la Célo-Syrie , et , si l'intervention des puissances européennes ne l'eut arrêté , il menaçait Constaulinople.

De cet accord entre les deux hommes les plus rusés et les plus hardis de l'Orient , ce fut l'émir des Druzes qui relira le plus d'avantages. Il revint danslemont Liban où, tout en comprimant par la terreur des races divergentes, il continua de détacher les populations de leur vieille fidélité. Pendant qu'il se donnait ix)ur Druze aux Druzes et pour chrétien aux chrétiens, et (ju'il effrayait les Arabes par des exécutions sanglantes, il faisait répandre par ses émissaires que Mahmoud était un Européen qui buvait du vin avec les Grecs, visitait les maisons d(! débauche, foulait aux pieds le Coran et ne tendait qu'à transformer lenipirc turc et à étouffer l'islamisnie. Les nmsuhnans de Syrie regar-

LADY ESTIIER STANTIOPE. 429

lièrent Ihrahiin-Pacha comme leur seul espoir et l'apôtre de leur foi.

Ce n'était pas assez : il fallait imposer aux Maronites et aux Druzes, les uns, vieille race chrétienne dont les villages couvrent une partie du Liban, les autres, montagnards infatigables, maîtres des forteresses bâties par les croisés , et qui, de leurs murailles, formant une ligne irrégulière de remparts et de rochers , pourraient braver et détruire une armée. Tous ces hommes avaient des armes, et s'en servaient avec une liabileté consommée , un courage indomptable. Un beau matin, pendant que les laboureurs druzes étaient à la moisson , tous les villages du Liban se trouvèrent occupés par les troupes d'Ibrahim , accourues la nuit à marches forcées. On s'empara même du palais de l'émir, qui simula une vive terreur, une indignation excessive , et se donna pour victime du stratagème combiné par lui. On procéda bientôt au désarmement intégral de la population druze. Quelques-uns réussirent à cacher leurs armes; d'autres furent suppliciés; la plupart cédèrent à la force. Poursuivant son dessein a\ec habileté, le prince, fjui voulait s'api)uyer sur les chrétiens , déclara que les chrétiens garderaient leurs armes, leur distribua quelques ceintures de soie et quelques cachemires , et passa parmi nous pour le protecteur oriental du catholicisme. Les Grecs de la côte, habitués à ramper devant leurs maîtres musulmans, ne se possédaient pas de joie, et les politiques d'Europe concevaient de grandes espérances. Un jour cependant, lorsque la jalousie excitée par le privilège des chrétiens eut fermenté dans le cœur des Druzes et des Arabes, l'un des neveux d'Ibrahim, Abbas-Pacha, fut chargé par son oncle d'exécuter, toujours avec l'assentiment de l'ému", un de ces stratagèmes dont les pays civihsés n'ont pas

630 LADY E&THER STANIIOPE.

If privilège exclusif. « Qud est, dcmanda-l-il en voyanl un chrétien se proDicner, le poignard à la ceinture, armé d'un cimeterre magnifique et de deux pistolets, quel est cet liomnie ? Un chrétien ? Dans quel é(piipage nie montreraije, moi, si ces gens paraissent devant nous sous un tel costume ? J'y mettrai ordre. » Les chrétiens furent à leur tour désarmés , et la Syrie entière resta sans défense. L'émir Béchir avait réussi. Cependant les Druzes indépendants s'aperçurent qu'ils étaient joués, et s'animèrent d'une juste colère, qui linit par éclater lorsque Ibrahim-Pacha prétendit les soumettre au régime de la conscription, lléunis aux Bédouins du désert voisin , ils attaquèrent l'émir et remportèrent plus d'un succès.

C'est au milieu de cette anarchie de toutes les ruses et de toutes les violences que lady Stanhope était venue chercher asile. Pressée et cernée entre rhosliUté armée d'Ibrahim, l'ambition sans scrupule de l'émir Béchir, l'indépendance enracinée des Druzes, les souvenirs vindicatifs des chrétiens opprimés et le mécontentement des musulmans sincères qui regardaient Mahmoud comme un Européen , la Porte ottomane ne ])ouvait s'appuyer en Syrie que sur le vicu\ prestige de son autorité. Ce fut précisément en sa faveur que lady Stanhope se déclara ; ce fut cette cause qu'elle soutint pendant vingt ans, sous les yeux et à la counaissance de l'émir Béchir, et domicihée au centre même de son territoire. Elle fit peu de bruit à son arriv ée, et l'émir, croyant avoir en elle un appui , lui concéda comme habitation un vieux couvent de Grecs schismaliques, nommé Mar-Elias, dont les bâtiments étaient en bon état , l'accès facile et la situation commode. Elle resta quelques aimées dans cette retraite, s'habituant par degrés aux mœurs du pays, formant sa maison asiatique , et préludant

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à ses efforts do pouvoir et de royauté par une réputation méritée de bienfaisance intarissable Puis , changeant de retraite, mais conservant la propriété de Mar-Elias, elle choisit pour sa résidence définitive Djîhoun, situé non loin de Saïda.

Sur une des croupes les plus escarpées du mont Liban , cône tronqué , environné de précipices comme d'un fossé d'enceinte , et séparé des autres cliaînes, couronnées de neiges et tapissées d'une végétation vigoureuse , par un chaos de rochers, de cèdres et de torrents, elle construisit son singulier palais, amas confus de maisonnettes basses, liées les unes aux autres par des galeries obscures, des corridors tortueux et des cours irrégulières. C'était plutôt un labyrinthe qu'une maison. Là tout était disposé pour le mystère , et elle avait semé son domicile do trappes et de cachettes. Le convive qu'elle invitait ne se doutait pas que derrière lui une boiserie renfennait un homme chargé de tout voir, de tout entendre, et de surveiller le service des domestiques. De la porte de ce singuUer château , l'œil plongeait dans la profondeur verdoyante des vallées, où le fleuve serpentait lentement, et, en se relevant, le regard glissait sur les pentes noires des montagnes, qui formaient comme un vaste entonnoir circulaire, avec des créneaux de neige. Ce fut là qu'environnée d'esclaves barbares auxquels elle imjwsait par la violence et l'habileté, entourée de populations ennemies qui la respectaient comme un être mvstérieux placé sur les limites des deux mondes, en proie aux douleurs morales et physiques les plus intenses , consultant les astres, interrogeant le sort, jouant à la fois la pythonisse et la reine asiatique , faisant de son habitation un enfer et répandant ses guinées sur le Liban avec une munificence et une générosité qui la laissèrent sans res-

632 LADY ESTIIER STANHOPE.

source , ollc fonda sa puissance indépendante de l'émir, hostile même à ses desst'ins,

i:ile avait choisi pour l'escorter une miss "NVilliam , personnage insignifiant , acclimatée depuis longtemps dans sa famille , et le médecin autiiicl nous devons ses Mémoires. Ce dernier est évidemment un très-honnète père de famille , homme instruit et bien élevé, qui ne savait guère quel supplice l'attendait. Elle avait de trop grands desseins et de trop faibles ressources pour ne pas faire souffrir ceux qui vivaient près d'elle. Méprisant la médecine autant que les médecins, elle ne se gênait nullement pour le lui dire ; elle rejetait ses ordonnances , riait de ses préceptes , l'endoctrinait incessamment , et , comme il était l'être le plus civilisé de ce qui l'entourait, il recevait pour son compte l'averse de sa colère contre la civilisation. Ce rôle de souffre-douleur en chef révolta sa fierté, et il partit pour l'Europe. Elle le fit aller et venir, le rappela , le renvoya , le rappela de nouveau , le fit partir une seconde fois , et ces pérégrinations du pauvre docteur, qui fut dévalisé en route par un pirate grec , remplissent une bonne partie des trois volumes qu'il a publiés.

On ne peut s'empêcher de le plaindre ; mais (]ue diable allait-ii faire dans celle galère? Connaissant lady Stanhope, il voulut , malgré les prières et les ordres d'Esiher, emmener avec lui sa fenuue et sa famille, qui n'aimaient ni l'Orient ni les voyages ; lady Esther avait pour les femmes, dont elle reniait le sexe, une ineffable horreur; elle ne voulut jamais recevoir la femme du médecin. Ce fui un liraillcmenl al)oniinableque la vie du pauvre homme placé entre la reine de Tadmoretson épouse légitime, qui, se constituant rivales d'autorité, se l'arrachèrent tant qu'elles purent. Lady Stanhope fulminait ; la femme du docteiu-

se trouvait mal et pleurait. Il allait sans rosso do l'une à l'autre sans pouNoir rien concilier. Les montagnards druzcs, habitués à mener autrement leur harem , concevaient des maris européens une très-pitoyahie idée ([ui humiliait lady Stanhope. Furieuse de la faiblesse du docteur, die s'avisa d'une vengeance curieuse. La vertu de ses suivantes abyssiniennes et syriennes se contenait difficilement dans les bornes légitimes ; ces dames sautaient la luiit par-dessus les murs. Voulant y mettre ordre , elle proposa sérieusement au docteur cette charge confiée dans toute l'Asie à des êtres d'un troisième sexe peu estimé , et voulut le constituer maître de son harem , gardien en titre de ces chastetés orientales qui ont besoin de grilles et de satellites. C'était une épigramme singulière, que le docteur, tout en refusant, ne comprit pas.

Mœurs intérieures de la reine de Tadmor.

Dans une chambre sans tenture et dont le pavé était marbré de briques cassées et fissurées en mille endroits, le docteur faisait une curieuse figure auprès du lit de la reine de Tadmor, il n'apercevait pas toujours distinctement la cid miUidij dans la fumée qu'elle faisait sortir de sa longue pipe; mais du sein de ce nuage vénérable il sortait des paroles ((u'il écoutait la bouche béante pend:int des heures entières, et qu'il écri>ait ensuite. Il se sentait tour-à-tour II. 24

Û3/( lADY ESTIIER STAMIOPE.

Otonnt', émcrvcilli', scandalisé' et stupéfié de ces longues séances , après lesquelles il cherchait naïvement s'il pouvait se regarder comino sûr de son idciitilô parf;iite. Elle lui avait parlé d'astrologie , de chiromancie , de juments sacrées, de Pitt, de Chatham, des étoiles, de serpents à tête humaine et de la pierre pliilosophale ; elle l'avait appelé idiot, bonhomme, tète de bois et bûche. Elle l'avait caressé, flatté, mystifié, insulté, prêché, consolé, confessé, comi)limenté et régalé, si bien qu'il ne savait plus du tout où il en était. Après cet exercice de sa |)atience, il lui fallait redescendre les sentiers glissants et tortueux qui, circulant à tra^ ers les ravines , le conchiisaienl à son domicile , car la reine voulait habiter seule le sommet de Djîhoun,

Le couvent de Mar-Elias, qu'elle lui concéda pour quelque tem| s, aurait offert à lady Stanhope un domicile plus sain , plus convenable , plus facile à approvisionne!-. Elle préféra Djîhoun, cette montagne soUtaire, retraite plus sauvage, où elle se sentait isolée et reine. Là, seule maîtresse de ses actes, loin des villes importantes , elle échap|)ait à tout contrôle et pouvait découvrir de son nid d'aigle (piiconque prétendait en ap|)rochei-. On n'arrivait à Djiboim (|ue par des sentiers impraticables dans les mauvais temps, à peine accessibles dans les beaux jours, La panthère et le chacal bondissaient de roche en roche, cl les plus hardis y regardaient à deux fois avant de se hasarder sur les rebords de ces précipices. Comme les gens de lady Esther, alléchés par ses mimificences , exténués par sa tyrannie, étaient sans cesse tentés delaquiiler, ce moyen de les garder près d'elle lui semblait excellent. Malgré celte précaution, toute la partie féminine de sa domeslic iié éniigra en masse |)endant une nuit, préférant les dangers de la route à la servitude qu'on lui imposait.

LADY ESTHER STANIIOPE. ft35

A Djîlionn, elle prit toutes lus habitiidf'S orientales et renonça cli'nnilJM'nicnt au\ souvenirs ouropt'cns. Personne n'eût reconnu la nièce do Pitt sous le turban de laine, d'un blanc jaunâtre, s'enroulant par-dessus le fez ou tarbouch rouge; entre le fez et le turban, elle passait le kcjj'aïak, mouchoir de soie jaune et rouge , de nuances pâles , noué sous le menton. Elle était couverte tout entière du maclilah , long manteau de mérinos blanc à draperies amples et rattaché sur la poitrine par des brandebourgs de soie blanche. Le (Ijoubc , robe écarlate , a])paraissait sous le manteau quand elle l'ouvrait par-devant , et sous cette robe se trouvait placé le qiionbaz , tuniquejaunâlre retenue par uae écharpe autour de la ceinture ; un pantalon écarlate trèslarge, avec des demi-bottes jaunes ou inest et des babouches jaunes par-dessus , complétait ce costume singulier, qui n'appartenait eu réalité ni à l'Europe ni à l'Asie, ne pouvait offenser ni la dignité d'un sexe ni la pudeur de l'autre, et la faisait « ressembler, dit le docteur, quand elle était assise dans un coin obscur de sou divan, à une figure fantastique du Guerchin. » Tout cela n'était rien et ne formait que la portion matérielle et la mise en scène de son rôle.

11 fallait encore se faire estimer et craindre. Elle n'avait droit qu'aux égards de l'hospitalité ordinaire , et, à son arrivée en Orient, elle ne trouva en effet chez les prin- ; cipaux habitants que le degré de considération dû à son titre d'Européenne, alliée aux grandes familles de son pays. Ce premier prestige n'aurait pas tardé à s'effacer, si elle n'avait su le maintenir et l'accroître par une intime connaissance des mœurs orientales , et par des rases sans nombre jointes à une hardiesse peu commune.

Bientôt son opmion acquit de l'autorité, et son alUance

h% LADY ESTRER STANnOPE.

(le la valeur. Les populaiions rodoult'Tent coito femme qui n'avait ui années ni fniances , cl les pachas comptèrent avec elle , comme autrefois les pairs d'Angleterre et les membres du cabinet de Pilt. Inaccessible au\ présents et aux séductions pécuniaires qui \inrenl fréquemment la solliciter, prodigue de son or pour les malheureux et les proscrits, audacieuse jus((u'à la témérité dans ses paroles et dans ses actes , il est curieux d'étudier par (juels moyens elle accomplit cette œuvre singulière d'une domination sans base et soutenue par son seul caractère. D'abord elle répandit de toutes parts le bruit de ses doctrines théurgiques, de sa communion avec les esprits invisibles, et de son pouvoir sur les forces surnaturelles ; ensuite elle jeta dans les esprits la conviction qu'elle était inexorable dans ses vengeances et intarissable dans ses dons. A la souveraineté de l'opinion qu'elle avait conquise , si elle eut joint des ressources d'argent, elle aurait régné sur le Liban, et son rêve était réalisé.

Elle commença par abjurer les apparences philanthropiques de l'Kurope et lit planter devant sa porte deux énormes pieux très-pointus, destinés à empaler ses ennemis. Puis elle rendit des services réels à l'honmie le plus redoutable et le plus redouté du pays, Abdallah-Pacha, à qui elle fit prêter de l'argent par un banquier d'Europe. Enfin elle comprit qu'elle ne serait pas respectable sans un bourreau, et elle s'en procura un lout-à-fait dans les goûts de l'Orient, ou plutôt elle l'emprunta à celui qui se connaissait le mieux en ces matières, à l'émir Bérhir. (le bourreau était un homme de très-grande taille , au nez crochu, inii)assible, à l'œil fixe et profond comme un vautour , au front chauve et dégarni connue cet oiseau de |)roic , et qui caressait et polissait sans cesse l'arsenal de torture qui constituait le

mobilier de sa profession. Il se nommait Hamaàdy, et c'était assurément la personne la plus estimée et la plus respectée à vingt lieues à la ronde ; comprenant son importance, il no dérogeait par aucune faute à la considération dont il jouissait. Ce Tristan l'IIermite de l'émir Bécliir, lequel condescendait , par estime pour la reine de Tadmor , à lui prêter ses services, ne traversait pas un village qu'où ne lui offrît aussitôt la plus belle maison, des fruits et des fleurs. Sous les ordres de son terrible maître , dont il était l'ami personnel et même jus([u'à un certain point le confident, il a étranglé , pendu, empalé, torturé plus de deux mille hommes et femmes. Aussi ses paroles étaient des ordres, et notre docteur en fit l'expérience à son détriment. 11 ne put jamais se procurer une provision de lait et de crème régulière, parce que Suleiman Hamaàdy voiUait en avoir- tous les jours, et que les pa\sans le servaient le premier.

Au surplus , lady Stanhopc ne pendait personne ; la reine de Tadmor faisait un usage très- modeste de ce moyen de gouvernement , et employait Hamaàdy bien moins eu réalité qu" in teirorem, comme disent les jurisconsultes anciens. Lorsque ses générosités et ses munificences royales l'eurent réduite à un degré de détresse qui ne lui permettait ))lus de nourrir ses chevaux , elle résolut de se défaire de deux magnifiques juments qu'elle aimait beaucoup, et fit venir Hamaàdy :

<i Vous les tuerez, lui dit-elle, au miheu de la grande cour et d'un seul coup , et vous aurez soin de vous pencher à leur oreille et de leur dire tout bas : « Votre maîtresse, qui vous aime, ne veut pas que vous languissiez et que vous déjiérissicz de faim et d'inactivité dans son palais; elle vous renvoie, pau\res êtres, au Dieu suprême de

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la uatiue , qui vous transformera selon les volontés de sa puissance. »

Quand le docteur , <[ui ne concevait pas ces pratiques orientales, lui témoignait son peu de goût pour les tenailles et les ferrements dont Ilamaàdy se présentait escorté, lady Estlier se jusiifiait assez bien. « Vous êtes là, lui disait-elle, au milieu du mont Liban et de ce monde sauvage que vous ignorez, aussi slupide qu'un vieux tronc d'arbre et ne comprenant rien à tout ce ([ui vous entoure. Ici , ce cpie l'on méprise le plus , c'est la douceur. « Nous ne voulons pas être menés par des poules, dit leur proverbe, mais par des tigres. » IMa servante abyssinienne Falhoum n'exécutait aucun de mes ordres et ne bougeait pas quand je la sonnais. Je la fis venir et je lui demandai ce que signifiaient sa désobéissance et sa paresse. Elle me répondit ; « Vous » me grondez toujours, grande reine, et je pense que vous n voulez vous moquer de moi eu m'adressant de longs ser- » mons. Pourquoi ne me faites-vous pas donner le fouet ? » Je comprendrais cela. » L'émir Béchir me racontait qu'il avait acheté une Éthiopienne fort belle , et cpie le premier soir de son entrée au harem elle saisit le poignard de son maître et voulut l'en percer ; il s'élança, la frappa d'un ou deux coups de cimeterre, et l'accabla ensuite de coups de cravache ; après quoi elle lui devint si tendrement, si passionnément attachée, qu'elle ne voulut jamais qu'on la vendît, menaçant de se tuer dès qu'il était ((uestion de se défaire d'elle, et ne voulant absolument plus quitter le harem. Sans ces petites précautions polit irpies , nous serions pillés et égorgés dans nos lits; j'ai su que les paysans, à mon arrivée ici, avaient formé le plan d'ouvrir le toit de ma chambre avec des pioches et d'y jeter de la paille enflammée pour m'étouiler pendant mon sommeil. Ils ne respectent ici que la

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force, la grandeur, la vojonti'' inébranlable et la puissance de la crnaulc. Mustapha-Pacha, que j'ai connu, ne calmait ses nerfs qu'en tuant un homme. Lorsque cette envie le prenait ses scrAiteurs en étaient avertis par une espèce de râle sourd et profond (jui sortait de sa poitrine comme de celle d'un tigre. On lui amenait un prisonnier qu'il dépêchait de sa main ; alors il redevenait paisible et fumait sa pipe tranquillement.

« Vous avez vu l'autre jour ce brave comte allemand, tout pétri de philanthropie et de sensibilité. Il me disait que sur les bords du Nil il avait fait la rencontre d'un aga qui traînait une femme par les cheveux et la maltraitait cruellement. Il voulut, malgré les remontrances de ceux qui l'entouraient , s'interposer en sa faveur ; la scène de Sganarellc et de sa femme se reproduisit tout entière. Elle se mit à le battre, lui jeta sa pantoufie au visage, et l'appela de tous les noms injurieux ({u'elle put trouver. 3Ials vous n'entendrez jamais ces choses, docteur, vous qui n'êtes qu'un homme d'Europe et raisonnablement pédant. Menons le monde connue il veut qu'on le mène. Sans notre bourreau Hamaàdy, ce pauvre vieux voyageur français, M. Dana, serait mort de faim dans dos montagnes. Les brigands de ce pays lui avaient volé sa malle, ses doui)lons, ses papiers, et il ne savait que devenir. Quand la population du village fut réunie, Hamaàdy, par mon ordre, leur adressa ces paroles du ton le plus honnête : « Mes bons amis, le voyageur » ne veut faire de mal à personne; mais c'est ici que son » argent et ses papiers ont disparu. Rendez les papiers et » l'argent, et il ne vous sera rien fait. » Dieu sait quelles protestations et quels serments répondirent à cette injonction ; les honmies criaient, et les femmes plus haut que les hommes. Hamaàdy, voyant que les discours ne servaient «i

rien, fit chauffer ses tenailles et rougir ces petits bonnets (le cuivre dont on coiffe les suppliciés. Les femmes continuaient de hurler que c'iHait une injustice affreuse, et Ilamaàdx , choisissant celle (pii criait le plus fort, insinua une aiguille rouge sous l'ongle d'un de ses doigts. « Làchez- » moi, s'écria-t-ellc aussitôt, j'axoui-rai tout! » Elle confessa, le croiriez-vous , docteur ! que le (ils du curé avait volé le voyageur et qu'elle avait partagé l'argent avec lui. Ne valait-il pas mieux, dites-moi, aimahle philanthrope , épouvanter et même punir cette voleuse que de laisser périr le malheureux voyageur? Les Orientaux, mon pauvre docteur, sont comme les femmes; ils veulent des êtres qui les protègent, et ils recoimaissent l'efficacité de cette protection à la vigueur de la main qui les châtie. Quiconque se laisse écraser est une âme vile dont ils se moquent. Ainsi ils sont venus me dire cent fois que vous aviez bon cœur ; c'est comme s'ils disaient que vous êtes un bonhomme, absolument comme s'ils vous crachaient à la figure. Voyez un peu mon messager Logmagi, comme il les traite et comme ils l'aiment ! A leurs yeux , Logmagi est plein de grâce, Logmagi est délicieux, Logmagi est adorable. C'est qu'il les rosse d'importance , et chez un maître la sévérité est ici le premier devoir. »

Tout ceci la faisait respecter singulièrement, bien que sa justice orientale se trompât quelquefois ; du reste, elle s'en embarrassait peu ; elle voyait surtout l'effet à produire et sa puissance à fonder. Llle savait quelle importance sociale les Orientaux attachent au respect pour les femmes, et punissait sans |)ilié toute infraction à la sévère continence qu'elle exigeait de ses serviteurs. Hanah iMessaad, son interprète et son secrétaire, (ils d'un Anglais et d'une Syrienne, et qu'elle aimait beaucoup , vint lui dire un jour

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qu'un autre de ses gens, nommé Michel Toutounghi, avait séduit une jeune Syrienne du village, et qu'il les avait vus l'un et l'autre assis sous un cèdre du Liban. Toutounghi soutint que cria iHait faux. Lady Eslher ai)pela Ilamaàdy, qui se lit escorter du barbier de Saïda (l'ancienne Sidon), et, convoquant tout le village sur la pelouse devant le château, elle s'assit sur des coussins, ayant à sa droite Messaad, à sa gauche Toutounghi , enveloppés de leurs beniches et dans une attitude respectueuse. Les paysans formaient un cercle; le barbier et l'exécuteur occupaient le centre. « Toutounghi, dit-elle en écartant de ses lèvres le tuyau d'ambre de sa pipe , vous êtes accusé par Messaad d'une liaison criminelle avec Fathoum Aïcsha, fille syrienne, qui est là devant moi. Vous le niez. — Vous autres, contiuuat-elle en s'adrcssant aux paysans, si vous savez quelque chose à ce sujet, dites-le. Ces deux hommes étant mes ser- \ileurs, je leur dois justice à tous deux. Je veux faire justice. Parlez. » Tous répondirent qu'ils n'avaient aucune connaissance de ce fait. Alors elle se retourna vers Messaad, qui, les mains croisées sur la poitrine, attendait la sentence. « Messaad, lui dit-elle, vous imputez à ce jeune homme qui entre dans le monde, et (jui n'a que sa réputation pour fortune, des choses ai)ominables. Appelez vos témoins: où sont-ils? — Je n'en ai pas, répondit-il humblement, mais je l'ai vu. — Votre parole est sans \ak'ur devant le témoignage de tous les gens du \ illage et la bonne renommée du jeune homme ; » puis, prenant le ton sévère d'un juge: << Vos yeux et ^os lè\res ont commis le crime, votre œil et vos lèvres en porteront le châtiment. Hamaâdy , qu'on le tienne! Et toi, barbier, rase le sourcil gauche et la moustache droite du jeune homme; ■> ce qui fut dit fut fait. Quatre années après , lorsque Messaad fut devenu secréi. 24*

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lairc d'un consul à Beyrouth, bien marié d'ailleurs et homme lionorablc , lady Slanhope , qui se fi'licilail d'une justice si 6(|nital)lc ot si peu nuisible au sniiplicié, reçut une lettre où Toutounghi s'amusait h lui raconter que l'histoire de la séduction était parfaitement vraie , et lui demandait si la moustache et le sourcil du dénonciateur étaient en bon état.

S Vf.

Luily lisllier propliélcsse. — Les sous-propliètes.

C'était déjà un grand point d'être connue pour juste , pour puissante, pour inexorable; et ce n'était que la moitié de l'œuvre. A moins de passer pour magiciemie , lady Stauhope ne se crut sûre de rien ; elle y réussit , et si complètement, que tout le monde , même le docteur, y a été trompé. De ce qui précède on déduira aisément ce qui n'a pas été compris jusqu'ici : la persévérance de la reine de Tadmor à s'entourer de prestiges astrologiques , l'observation scrupuleuse des jours néfastes , sa retraite des mercredi, pendant lesquels nul n'osait la troubler , le serpent magique , à tête d'homme , qui devait lui annoncer la venue du nouveau Messie, et la description fantastique de cette caverne aux serpents dont elle épouvanta si souvent son docteur. On concevra sans peine cette vie contraire à toutes les lois reçues, l'habitude de se lever à deux heures, l'observation des étoiici Loureuscs et mulbciu'cuses, et

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la pelito jumont donl le dos creusé on forme de selle oaUirelle élaii nourrie reli;j,icuseineiil dans son écurie, pour servir de monture au Messie qui devait entrer avec elle à Jérusalem.

Le docteur, qui vivait au sein des nuages fantastiques évoqués par elle , ne s'expliquait point cette évocation , étrauLçenienl combinée avec l'exaltation et le mysticisme réels de lady Estlier Slanhope , et seule base de son existence en Orient. Elle ne se contenta point de passer pour prophétcsse, elle s'entoura d'une armée de prophètes, gens redoutés qu'elle attachait par l'intérêt. Grande sibylle orientale, c'était un beau rôle, et tout le monde l'acceptait. Deux sous-prophètes l'aidèrent principalement dans cette entreprise, un Français et un Arabe. Le premier, vieillard qui, pendant plus de vingt ans , vécut de sa bonté , avait connu Tippo-Saëb et Lally, et se nommait Louslauneau ; le soleil d'Orient et le mouvement des révolutions avaient un peu dérangé sa cervelle. C'était le fils d'un paysan de Tarbes , embarqué comme matelot à vingt-quatre ans, puis qui avait servi dans l'artillerie du rajah Scindia, où il avait dû un rapide avancement à son intrépidité et à son titre d'Européen, Ruiné à son retour en France par la révolution , puis secouru par la famille d'Orléans , il établit une fonderie sur les frontières d'Espagne, vit ses propriétés détruites par la guerre civile, et finit par s'embarquer pour l'Orient, laissant à Turbes trois fils et deux filles; sa raison ne put soutenu* le choc de tant d'événements et de spectacles divers. Il errait en Syrie, de village en village, recevant l'aumône, la Bible à la main, cl iirophétisant l'avenir, lorsque la reine de Tadmor entendit parler de lui. Elle recueillit le pauvre iiommc, et l'entretint de ses deniers avec une générosité et une délicatesse infinies, sans le rapprocher d'elle, il est vrai;

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elle redoutait la mauvaise iuipressiou produite par les humeurs, les caprices et les folies du vieillard. Logé daus le couvent de Mar-Elias, il répétait partout, et avec de grandes citations de la IJihle , cpic la reini' de l'Orient était venue, que l'étoile était au zénith, et que le Messie allait reparaître, ce qui convenait merveilleusement à la politique de la reine de Tadmor. Souvent le vieillard , une grande Bible sur les genoux, ses longs cheveux blancs flottant sur les épaules , se montrait assis sur le balcon de l'édiûce massif et carré fondé j)ar les Grecs schismatiqucs. Un jour, presque tout le couvent fut renversé par un tremblement de terre , a l'exception du balcon et de la chaise occupée par le prophète, qui vit une muraille se pencher lentement vers lui, comme si elle eût fait la révérence, et crouler. Ce fut un grand miracle dans le pays , et le prophète , ainsi que lady Esther, n'eii furent que plus respectés. Dans une autre aile du même couvent , elle avait placé son second prophète, Wetla , le docteur arabe du village qui , à l'arrivée de lady Esther dans le pays , avait été saisi d'une sorte de frénésie prophétique , et lui avait annoncé que le trône de l'Orient lui appartenait. Cette protection accordée à un vieillard idiot et à un Arabe menteur la constituait reine des sorciers, et augmentait la vénération orientale pour sa personne et son nom. Metta prétendit qu'une caverne de l'Abyssinie renfermait un livre prophétique écrit en arabe, où toute la destinée d'Esther était tracée. Elle lui donna un beau cheval ; il partit devant tout le village , et revint (|uinze jours après avec le manuscrit arabe annonçant '■ (prune femme européenne prendrait possession de Djîhoun , y construirait un palais, et deviendrait plus puissante que le sultan. » A ces prédictions , il ajoutait les histoires de la jument à la selle natiuelle, d'un lils sans père

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et (l'mio femme inconnue, qui (levaient être les précurseurs du Messie et escorter lady Esther à son entrée solennelle à Jérusalem, Metta mourut , léguant à la reine de Tadmor le soin de ses trois enfants ; ce legs fut religieusement obser>é. Ce mélange d'extravagances et de jongleries, qui étonnait si fort le médecin , était précisément ce qui avait le plus de prise sur les Syriens du Liban. Reconnue sorcière, l'émir Béchir ne pouvait plus rien sur elle; l'attaquer devenait inutile et dangereux ; du liant de sa crête de montagne, sous ses vêtements de soie qui tombaient en lambeaux, n'ayant pour domestiques que des bandits qui la pillaient, la vieille sibylle se riait de l'émir.

Elle soutenait ce rôle hardi par des actes de bienfaisance infatigables : veuves, orphelins, prisonniers, matelots, blessés, proscrits, étaient couverts de ses bienfaits. Reine orientale, elle envoyait à ses protégés des paniers de dattes, des chameaux avec leurs harnais , bâtissait des maisons pour les uns, et faisait aux autres cadeau d'un champ ou d'un domaine. Elle remplissait ses magasins de draps, de couvertures, de coussins , de tapis, de vêtements de soie, de meubles, d'aliments, qu'elle versait à jMofusion. Tout cela se gâtait, se détruisait , pourrissait ensemble avant qu'elle eût le temps de s'en défaire ; les fourmis et les rats en dévoraient les débris ; le vin tournait, les instruments de fer se couvraient de rouille. Il lui sullisait de passer pour opulente et généreuse. Elle payait pour les pauvres le ferdj et le miry , deux impôts onéreux; plus de 1,000 piastres étaient distribuées annuellement entre les habitants de Saida, tailleurs, maîtresses de bains, chefs du port, qui lui avaient rendu quelques ser^iv:es. Le jour du Raïram et le jour de jNoêl, on faisait en son nom une grande (listril)uti(»n de pelisses ; elle envoyait à la recherche des malades et des vieil-

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lards ; elle Ofiait même venir au secours des proscrits politiques. Elle se ruinait ainsi, mais elle régnait. Le docteur la trouvait parfaitennnl insensée, et ne réfléchissait pas qu'il fallait ou ne point venir en Orient, ou se servir de ces moyens.

On vient de voir avec quelle lucidité de coup-d'œil et quelle habileté d'action elle les employait. Appuyée ainsi sm* les ressorts les plus puissants de l'imagination humaine, la superstition et la terreur , les résultats politiques qu'elle obtint paraissent moins étonnants. Jouer le rôle de magicienne et de sultane, habiter la crête d'un roc, et de là faire trembler les paysans et les montagnards, ne lui suffit pas : elle se déclara ouvertement en faveur de l'islam, contre l'émir Béchir, contre Méhémet-Ali et la civilisation européenne. Pour allié principal, elle choisit un homme redoutable, qui lui témoignait beaucoup d'estime, cet Abdallah- Pacha, le t\Tan d'Acre, auquel elle n'épargnait pas les conseils et les réprimandes. Un jour, il venait de rendre un boinjoiirdie ou édit ordonnant des confiscations et des extorsions nouvelles. « Tu te fais haïr inutilement, lui écrivit-elle, par ces actes d'oppression, et tes secrétaires, qui te flattent, causeront ta perte. » Quand cette lettre arriva, le pacha avait cinq ou six dépêches à lire, qu'il laissait éparses sur le sopha sans les ouvrir ; il lut celle de lady Stanhope, déchira son ^owî/oj<;Y/«'e, et chassa ses secrétaires. Loin de son pays, de sa famille, de ses amis, privée de tout secours étranger, ne pouvant s'api>uyer sur aucune des races diverses et ennemies qui habitent ces montagnes, tel était l'ascendant qu'elle avait pris. Méhémet-Ali fut effrayé de la présence et de la capacité de cette femme, et lui écrivit pour la prier de garder au moins la neutralité, ce qu'elle refusa.

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On peut rcgai-dcr lady Stanhope comme l'un des principaux mobil<'s de l'insurrection qui s'alluma dans la nionlagnc. lillo anima les Druzes, leur fournit de l'argent et dos armes, et les enflamma contre l'émir et Ibrahim en les pénétrant du sentiment de leur humiliation , douleur insupportable pour ces hommes fiers et sauvages. Ibrahim, comme nous l'avons dit, s'était emparé du Liban sans coup férir, et il lui était échappé après la conquête un mot qui fut rapporté à lady Stanhope : c Quoi ! ces chiens de Druzes n'ont pas eu une balle à nous envoyer ! « Toutes les fois (|ue lady Esther recevait ou rencontrait un montagnard : « Eh bien ! lui disait-elle , cliien de Druze , vous n'avez donc pas eu une balle à envoyer à Ibrahim ! » Elle accoutuma ses serviteurs à redire la même formule, et bientôt la montagne tout entière retentit de ces paroles , que lady Esther répétait même aux envoyés et aux amis d'Ibrahim, ayant l'air de louer la bravoure et de s'intéresser à la conquête du pacha.

Quand l'insurrection eut éclaté , elle se conduisit de même et ne fut pas moins respectée de l'émir , accoutume pourtant à tous les crimes qu'il jugeait nécessaires au maintien ou à l'avenir de son pouvoir. Cinq jeunes princes , dont les prétentions à lui succéder lui déplaisaient, avaient eu les yeux crevés. Il faisait couper la langue aux uns, éveatrer les autres, enlever ceux qui lui faisaient ombrage, et qui ne reparaissaient jamais. Loin de se montrer inquiète de sa situation à Djihoun, elle rechercha l'alliance et cultiva l'amitié du rival même de Béchir, le schcik Bécliir. Malgré cette étrange situation, les rapports de la reine de Tadmor et du prince étaient fréquents. Il lui envoyait des émissaires pour la conjurer de quitter un pays ([ue la guerre allait désoler , et où il serait impossible à l'autorité

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d'offrir protection à une femme étrangère ; elle repondait à CCS avertissements par la menace et par l'insulte. L'un des envoyés de l'émir , prêt à se présenter devant elle , venait de déposer dans une anticliambre ses pistolets et son sabre. (( Ordonnez-lui , dit lady Esther à sa suivante , de reprendre ses armes et de venir armé. — Croyez-vous donc, s'écria-t-elle quand il entra, que votre maître me fasse peur? Je n'ai souci ni de ses poisons, ni de ses poignards. La peur ! je ne sais ce que c'est. C'est à lui et aux siens de craindre. Que l'émir khalil, son fils, ne s'avise jamais de mettre les pieds ici , je le tuerais de ma main. Je ne le ferais pas fusiller, c'est de ma main que je le tuerais. » L'homme, tout tremblant devant une telle femme, vint rapporter à l'émir les paroles de la sorcière de Djîhoun; l'émir lit sortir de sa pipe une énorme colonne de fumée , et quitta la chambre sans proférer un mot. A tous les musulmans qui arrivaient jusqu'à elle, elle tenait le même langage , et sa politique , aussi extraordinaire qu'énergique , avait un succès complet. « Je sais bien, disait-elle, que personne n'est à l'abri de ses couteaux et de ses breuvages; mais qu'on lui apprenne ([ue je le méprise et le brave. C'est un chien. S'il veut mesurer sa force avec la mienne, je suis prête. )' Lors<iue , fatigué de ces bravades, qui ont d'ailleurs un grand charme pour les Orientaux, Ibrahim fit venir le bourreau de confiance, Hamaàdy, et lui demanda s'il ue serait j)as possible de se défaire de cette personne incommode : « llautesse, lui répondit Ilamaàdy, vous ferez mieux de la laisser tranquille. Tous les moyens lui sont bons. On l'a flattée et cajolée toute sa vie ; elle ne fait pas plus d'atliniion à l'argent qu'à de la boue, et elle n'a peur de rien. Quant à moi, hautesse,je n'aurai point affaire à la sorcière, et je m'en lave les mains. »

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Dans les catastrophes de la guerre , après le siège d'Acre ou la bataille de Navarin, les rudes sentiers (|ui conduisaient à Djilioun se couvraient di' fugitifs qui venaient demander asile à lady Stanhope ; personne n'eût osé les poursuivre dans ses murailles. Lorsque le scheik Béchir , traqué par son ennemi, laissa toute sa famille à la merci du vainciucur iiupitoyable, sa femme prit la fuite à travers les rochers du Liban, el des émissaires de l'émir battirent tous les recoins des montagnes et des forêts pour la bvrer aux bourreaux. Une neige épaisse couvrait le Liban ; la malheureuse traînait après elle trois enfants , dont l'un à la mamelle, et les deu\ autres en bas âge , pendant ([ue le père , fait prisonnier par les troupes de l'émir, était enfermé, avec ses deux autres enfants, dans la prison d'Acre, où on l'égorgea (*). Lady Stanhope envoya ses gens à la recherche de la pauvre

( * ) Avant la mort du sclicik, lady Esllicr Stanhope voyait encore l'émir Bécliir, lui rendait visite, cl était bien reçue de lui, malgré tout ce qu'elle faisait pour contrarier ses desseins. On trouve des détails autlicntiqucs sur les rapports de lady Eslher et de l'émir dans l'ouvrage d'une princesse chrétienne , née près des ruines de l'ancienne Babvlone. {Mcmoirs of a Babylonian priiicess , by Amira Teresa Asniar, London, Colburn, 18i5. ) Amira Asniar, qui a fait partie du sérail de ce tigre, et qui, par une série curieuse d'événements, vient de publier ses Mémoires à Londres, parle de la protection vigoureuse qu'il accordait aux peuples du Liban, et rappelle en ces mots les visites de lady Esthcr à l'émir avant 1822, car depuis celle époque elle cessa de le voir : « La reine de Tadmor, ainsi la nommaient toutes les tribus arabes, venait souvent visiter le jardin de l'émir. Elle avait beaucoup de monde avec elle. Un clieval magnifique l'attendait à la porte, et quand elle avait terminé sa visite, elle s'élançait à la façon orientale, donnait le signal du départ, prenait le grand galop, franchissait rocs cl montagnes, et disparaissait » (T. II, p. 203.)

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femme, qui fut trouvée à Horan, dcmi-morlc; l'un d'eux, Ilaiiali Abùud, s'endormit de fatigue dans la neige, et perdit la vue. Lady Esther sauva la proscrite, et lui donna un asile à Djîhoun, ainsi ([u'à ses cinq enfants, malgré la colère de l'émir. Ajirès la mort du scheik, elle refusa d'avoir aucune conununicaiion avec le jiriitce. « l'n monstre, écrit-elle à M. Webbe, son banquier à Livourne , qui mutile les hommes vivants, coupe les mamelles des femmes, qui suspend les enfants |)ar les cheveux , et brûle les yeux des vieillards avec un fer rouge ! Il m'a dépêché l'autre jour un de ses grands and)assadeurs , un de ceux qui vont porter à Méhémet-Ali son budget de mensonges. J'ai refusé de le voir et de recevoir le message (*). » Tout cela était vrai, et en écrivant ces détails à un banquier de Livourne, par son espion en titre Logmagi, elle savait parfaitement bien ce qu'elle faisait.

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