‹ Le dix-huitième siècle galant et libertinChapitre 10 sur 33 · Queslo · texte numérisé non relu

Queslo

Ainsi nous pouvons nous attendre à bien des émeutes, des révoltes, et à toutes sortes de maux.

Le lecteur s'attendra peut-être à trouver ici la lettre concernant le parti de Rockingham, que l'espion a promise dans une de ces précédentes, mais il a été impossible à l'éditeur de la publier. Il est vrai qu'il y en avoitune dans la Cassette sur ce sujet, mais fort rayée et fort effacée ; et le peu qu'*jn en pouvoit déchiffrer paroissoit fort sévère contre ce parti de Rockingham, comme on l'appelle. Peut-être que M. de Sartine crut que des gens qui se disent ouvertement les ennemis jurés des ministres d'Angleterre, doivent être les partisans de ceux de France, et qu'en conséquence il effaça cette satyre comme étant contraire à ses propres intérêts. Ou bien la politesse l'emporta sur la politique, etc., quoiqu'il se trouvât fort offensé des plaisanteries faites contre les Shelburnistes, il désaprouvoit néanmoins toutes les personnalités sérieuses en toute sorte d'occasion et sur toutes sortes de sujets. Quoiqu'il en fut, il avoit effacé certains mots et en avoit laissé d'autres. Par exemple, on lisoit d'abord, quoiqu'avec bien de la difficulté, beaucoup de choses sur l'aristocratie, et contre les vieilles prétentions de quelques seigneurs, qui s'imaginent devoir être ministre d'État aujourd'hui, parce que leurs ancêtres étoient de fort simples et de fort honnêtes gens le siècle dernier. Ceci étoit à moitié effacé, mais à côté se lisoit clairement, vertu héréditaire. Ensuite il s'agissait de savoir pourquoi des descendants de familles Hollandaises prétendroient vouloir mener le roi régnant, parce que leurs ancêtres étoient de la suite du roi Guillaume ; et pourquoi George III don-

neroit aujourd'hui la préférence à deux ou trois ducs parce que Charles second étoit éperduement amoureux de leurs bisaïeules. M. de Sartine avoit aussi effacé cela ; mais il avoit écrit au dessus en lettres capitales ; Vieux Whigs fort zélés. Auprès des noms de Grandville et de Burke, on pouvoit encore lire Stampact et Declaratarylaw, et les mots contradiction et parti ; le tout suivi de longs complimens sur la sagesse de l'un et l'éloquence de l'autre. Ce parti paroissoit y avoir été représenté sous l'allégorie d'un hiipital pour les amiraux et les généraux, d'un chelsea parlementaria, où l'honneur blessé et la réputation flétrie trouvent un azile. M. de Sartine avoit encore passé un trait de plume sur cela afin de mr'nager dans ce M. S. mutilé, la nuance pour le caractère qui suivoit, où, dans des pages entières de louanges, les mots : indiscrétion de jeunesse et New Market, étoient les seuls qui fussent effacés. Dans le Postscrip, l'espion avoit donné une liste de ceux qui dévoient en tems être admis au lever de Lord Rockingham. Sa femme, à ce que j'ai appris, la lui avoit procurée par l'entremise de la femme de chambre de Miladi Rockingham, à qui le portier du marquis avoit donné une copie. Cette liste étoit déchirée, mais sur un des fragmens on pouvoit lire encore les noms de M. Burke, M. Nollekins, M. Charles Turner, du duc de Grafton, ceux de Jacques Lee, Jacques Rider, et de Sire George Howard; et sur un des coins étoit celui du capitaine VValhngham, avec un (^uoere quant au Colonel.

A Monsieur de Sariine, en lui envoyant une lettre de M. Necker.

Quelle lettre que celle que je vous envoie ! Le roi l'a lue et en a frissonné, et je l'avoue que je n'ai pu la lire sans eiïroi. Il faut enfin nous déterminer à faire quelque chose, et le plustôt ne sera que mieux. D'où vient que la Motte Piquet n'a pas encore mis à la voile ? L'Amérique nous tend les bras. Quel coup si de Grasse ne réussit pas ! je le crains bien. D'Estaing a trompé nos espérance. Le pacte de famille n'est plus rien. Plût à Dieu qu'il me fût permis de me retirer à l'Europe. Croyezvous cependant qu'il nous sera possible de faire quelque chose cet été ? sinon il faudra suivre l'avis de Necker. Votre, etc.

Maurepas.

P. S. J'ai écrit à mon ami à Londres pour savoir si l'amiral Arbuthnotva bientôt partir et si Sir E. Hughes doit s'arrêter à Gorée.

(Incluse.)

(Incluse).

Au Comte de Maurepas.

Lundi mâtin.

Mon cher Monsieur,

L'affection que vous portsz au Roi notre maître, l'amour désintéressé que je vous connois pour votre patrie, et le véritable désir que vous avez de soulager

VOS compatriotes, dont le courage et la fortitude quelque grands qu'ils soient, ne sauroient résister plus longtems aux maux qui les accablent, tout cela exige que je vous représente en peu de mots la situation réele de ce Royaume relativement à son commerce, ses revenus et ses dépenses actuelles, et à quels malheurs il sera réduit si cette guerre ne cesse bientôt. En cette occasion, comme en toute autre, je ne doute nullement que vous n'attribuiez mon zèle à ce désintéressement qui a toujours caractérisé toutes mes actions, et que vous ne me rendiez auprès de sa Majesté la justice qui m'est due.

Vous n'ignorez pas, mon cher Monsieur, quelles sont les plaintes de tous nos négocians, de tous nos marchands, La plupart sont ruinés par les prises que les Anglois ont faites sur eux. Nos revenus ne suffisent pas pour les dédommager de leurs pertes. Ceux qui n'ont pas encore fait banqueroute s'y attendent tous les jours, car les isles qui nous restent sont bloquées. En perdant Pondichéri nous avons perdu le commerce des Indes. Gorée a peut-être subi le même sort, et c'en est fait du commerce en Afrique. Quand même nos marchandises arriveroient dans la Manche nous n'y avons point de flotte pour les protéger, et les Anglois s'en saisissent. Tel est l'état actuel du commerce en France. — Quant à nos riïvenus, vous savez, à n'en point douter, que même en temps de paix, ils sont fort inférieurs à nos dépenses. — En 17(59 ces dépenses excédèrent nos revenus de 30 millions. — En 1770 elles montèrent à 70 millions,

quand l'Abbé Terray fît les grandes réductions, nonobstant cela elles excédèrent encore les revenus de plus de 17 millions. Le total de nos revenus, y compris le produit de la suppression des privilèges dans les mouvances du roi, et l'appropriation de quelques Abbayes, ne monte à guère plus de 380 millions, dont la Ferme Générale rend 16 millions, mais dont le produit ne sera certainement pas aussi considérable cette année.

Millions Les dépenses annuelles viagères et les intérêts

que le roi paye montent à plus de 139

La dépense de tous les départemens, y compris

la maison du roi, tant civile que militaire, et les

appanages des princes, est de plus de. . . . 200 Exclusivement des dépenses extraordinaires de

la Marine pour l'année dernière qui montent à . 100

Déduction d'un emprunt fait l'année dernière . /jO

Il paroît par ce compte détaillé qu'après une année de guerre seulement, nous nous trouvons surchargés d'un excès de UO millions dans nos dépenses.

Voilà, mon cher ami, un état précis de nos finances, et quoique nous n'ayons emprunté l'année dernière que 40 millions (afin de faire croire à nos ennemis que nous avions moins besoin d'argent qu'eux, et encore plus pour empêcher nos comoatriotes de se récrier de ce qu'on les

LA CASSETTE VERTE DE M. t)E SARTINE 46

surchargeoit d'impôts au commencement d'une guerre), nous nous trouvons obligés de fuire immédiatement de gros emprunts pour nous mettre en état de la continuer. Les pays d'Etat, il est vrai, et surtout ceux de la Bretagne et de Languedoc, ont montré leur zèle par leurs contributions; mais il faut avouer que ces secours sont comme une goutte d'eau dans l'Océan.

Quelques soins et quelque attention que je puisse avoir il m'est presque impossible d'empêcher que les dépenses des Ponts et Chaussées, celles de l'Artillerie, de la Maréchaussée, des Etapes, des Intendans et des pensions particulières n'excèdent la somme ordinaire. C'est à proportion, mon cher ami, que la misère s'accroit que chaque individu se trouve plus embarrassé, et qu'il réclame avec plus d'empressement ce que l'État lui doit.

Les dépenses que nous fîmes l'année dernière, pour mettre une flotte en mer, furent énormes, et nous n'en avons retiré aucun avantage. Le radoub de ces vaisseaux, en conséquence du combat du 27 juillet, coûtera, à ce qu'on m'a dit, la moitié autant qu'ils ont coûtés à construire. Fut-il même possible de former une escadre le printems prochain pour croiser dans la Manche, nous ne saurions l'c'quipper, les Anglois ayant dons leurs prisons les matelots que nous attendions par l'arrivée de nos flottes. — En un mot d'Espagne ne veut pas se joindre à nous. Les Américains sont ruinés — nous ne saurions leur prêter de l'argent, ni leur envoyer du secours. — Notre commerce est ruiné, nous sommes à la

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veille (le faire une autre banqueroute générale, et la paix seulement peut sauver la France de la ruine qui la menace. Abandonnez cette canaille Améràcaine.

Necker.

A Monsieur de Sartine

Dear Sartine

Febr. 28th.

I cannot contain m'y rage till m'y Secretary comes home, or trust m'y resentmentto the Ambassador plenipotentary of the United Free States of America, hâve lived to see the day, whom I must endure the contempt of the wretched envoys of ewry paltri principalitru. — In short, ail the Ambassadors refuse to rank with me. — Doria Pamphili, the PopeFs Nuncio, calls me Quaker; — Gount d'Arandasays his Gatholic Majesti loves South America too well to encourage rebel colonies; — Chevalier Zeno says the Venetians hâte any thing but a nominal Républic; — Monsieur l'Estevenon de Berkenrvode tells me his States quarrelled for religion, not taxes; — Prince Briantinski loves the English, andhis mistress,theEmpress of Russia, desires him to insuit me; — Baron Golz refers me to Mr. Sayre. — Ail this ! could bear. — But to see Gount Sickingen, Baron Grimm, Baron Thun, and Monsieur Wolff give themselves airs, drives meto madness. — In short, sir, I am insulted in ail the languages of Europe. — My

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religion is satirizedin Italian; — mipolitics in Spanish

and Dutch. — I hear Washington ridicul ed in Russian,

and myself in ail the jargon of Germany. — I Cannot

bear it. — Make Europe civil to America, or rilfoilow

Silas Deane,

Yours

R.-R. ANKLIN.

A Monsieur âe Sartine

Ancien Hôtel de Lautrec,

Lundi matin, à onze heures et demie.

J'ai ouï dire que quelques-uns de nos vaisseaux sont arrivés de la Virginie. — Je suppose que vous avez réglé nos comptes avec notre ami le Docteur Franklin, — Je voudrois bien savoir ce que pourrons nous produire les engagemens faits l'année passée.

Vergennes.

Ceci parait n'être que le commencement de la réponse de M. de Sartine à la lettre de M. de Vergennes. Il ne s'est trouvé dans la cassette qu'une seule feuille du compte : mais nous devons nous estimer heureux de ce que celle-là même ait échappé aux flammes.

Mon cher Vergennes,

Inclus vous trouverez le compte courant entre nous

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et son Excellence l'Ambassadeur Commerçant. Lisezle et le brûlez. Il ne cenviondroit pas que tout le monde sçut quel trafic vous et moi avons fait. Sçavez-vous bien que nous pourrions écrire des commentaires sur la Noblesse commerçante. — 11 est néanmoins bien juste que nous nous dédommagions par quelques douceurs de tous nos embarras. — Je vous avoue que je suis las de toutes les tracasseries de la cour, et que rien ne me fatigue tant que d'y jouer continuellement le Protée. Je veux lever le masque pour un moment avec mon Ami; cela me délassera. — Hélas, Vergennes, pourquoi avons-nous écouté ce Beaumarchais ! — Ses spéculations absurdes nous ont engagés avec ces maudits Américains. Ils nous doivent des sommes considérables et nous ne pouvions en être remboursés qu'en plongeant la France dans cette malheureuse guerre. — Quels obstacles n'avons-nous pas longtemps rencontrés à toutes nos entreprises! — Le Roi naturellement passionné pour le plaisir et aimant les aises a voulu jouir de l'une et de l'autre, et communiquer l'une et l'autre à ses sujets. — A son avènement au Trône, il trouva la nation épuisée par une g-uerre longue et ruineuse, — des banqueroutes faites à l'honneur et à des créanciers. — L'esprit du peuple abattu, — Le crédit public détruit. — Malgré cela un tel souverain, guidé par les sages conseils de Maurepas, n'auroit pas manqué de redonner à la France son ancienne splendeur, tandis que les riches productions des deux Indes (établissements dont Golbert avoit connu toute la

conséquence) seroient venues en abondance dans tous nos ports, pour y être distribués également au prince et au sujet. — Quels artifices n'a-t-il pas fallu employer pour porter le Roi, à renoncer à un bonrheur si certain pour la folle spéculation d'une alliance avec l'Amérique ! Enfin l'armée Anglaise mit bas les armes à Saratoga; et l'ambition ne peut tenir plus longtemps contre la tentation. — Necker avoit cependant encore des doutes; mais les calculs cédèrent à la flatterie. — La reine aimoit à contrôler; nous lui promîmes de l'aider; et elle gouverna le Roi. — ■ Mais à quoi ont aboutis toutes ces artifices ? — Nous avons perdu Pondichéri et Sainte- Lucie, ou, pour mieux dire, les deux Indes; car nous n'avons point de forces dans l'une et d'Estaing est bloqué dans l'autre.

Les banqueroutiers de Bordeaux nous envoient des remontrances. Les capitaines à jambes de bois et leurs veuves, réduites aux sabots, nous accablent de requêtes. Quant aux premiers, vous savez vous en défaire aisément ; mais Montbarcy est bien las dos autres. Les jeunes officiers, qui d'abord ne parloient que d'arborer les fleurs de lis, et d'écraser sous leurs pieds les lions d'Angleterre, sont fatigués do ce métier, et n'ont maintenant d'autre souhait que celui de retouner à Paris. Ils veulent aller à l'Opéra, au bal de la reine, chez leurs maîtresses, aux promenades, aux courses de chevaux et partout ailleurs, excepté à leurs quartiers. Le roi ne cesse de me demander des victoires. La reine dit que les lunettes du Docteur

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flovroient être raccommodées. Maurepas branle la tête. Necker calcule et fait la mine. L'ambassadeur d'Espagne ne dit rien. Surtout.

Cœtera désuni.

(Voici cette belle feuille sauvée des flammes.)

Ex pede Herculem.

COxMPTES Feuille 12.

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